Vidéo de la semaine : Water, extrait de Counter Phrases

Le travail de la chorégraphe Anne Teresa de Keersmaeker a toujours été étroitement lié à la musique, entre autres celle de Steve Reich et Béla Bartók, transcrite comme un mouvement se répétant à l’infini.

Cet extrait de Water fait partie de Counter Phrases (2002) : il s’agit de dix court-métrages réalisés par le cinéaste et compositeur Thierry de Mey à partir d’une chorégraphie d’Anne Teresa de Keersmaeker (April Me), dansée par sa compagnie Rosas dans plusieurs cadres naturels et projetée sur trois écrans situés au-dessus de l’orchestre accompagnateur. Dans chacun des dix court-métrages, un compositeur a créé la musique à partir d’un même nombre de phrases dansées située dans un environnement spécifique. Cette démarche, où le compositeur s’inspire de la pièce chorégraphique in situ, est en rupture avec le processus de création qu’on retrouve habituellement : le chorégraphe travaille sur une musique prééexistante ou commandée à un compositeur.

Dans Water, c’est Thierry de Mey qui est à l’origine de la musique. Spécialisé dans la production musicale pour le cinéma et la danse, celui-ci collabore avec Anne Teresa de Keersmaeker dans la construction de « stratégies formelles » depuis la transposition cinématographique de Rosas danst Rosas en 1983.

En particulier, le film Water est évocateur de la danse des sens du faune de Vaslav Nijinski.

« J’ai toujours entretenu un lien étroit avec la nature, cela est peut-être dû à mon âme malgré tout romantique. […] j’ai besoin de trajet et de mouvement. Marcher dans la montagne est une expérience incroyablement purificatrice. Cela apporte clarté et sérénité à l’esprit. Plus on monte et plus les formes deviennent simples : de grandes étendues, des configurations élémentaires, d’immenses cieux blancs ou gris, plus de multitude de formes, mais une forme de cristallisation ou de minéralisation et une densité si faible que c’en devient presque une abstraction. » Anne Teresa de Keersmaeker

« Le choix de parcs et jardins s’est imposé comme moyen terme entre lieu de nature et espace composé scénographiquement : là où l’écriture chorégraphique/filmique pouvait trouver un allié, un genius loci favorable à son déploiement. Le film en triptyque permet une hyperhorizontalité, une sorte de « polyphonie » visuelle où plusieurs voix, plusieurs points de vue peuvent se superposer simultanément. » Thierry de Mey

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Des écolières dansent Rosas sur Madonna : Retour sur Rosas Danst Rosas

Hier, je suis allée voir Rosas Danst Rosas, le film de Thierry de Mey sur la création d’Anne Teresa de Keersmaeker, à la Cinémathèque québécoise dans le cadre du FTA. Moi et 230 élèves du secondaire. Super initiative de leurs écoles, qui permet une  ouverture à la danse contemporaine, me suis-je dit,mais j’avais tout de même quelques inquiétudes par rapport au boucan éventuel. Cette pièce et ce film sont assez hypnotisants, mais bien sûr cela dépend de plusieurs éléments et j’ai vu plusieurs adultes en sortir à d’autres projections. Eh bien, le silence a été complet, les ados étaient scotchés et bouchee bée.  À la fin du film, j’ai demandé à ma voisine de 14 ans si elle avait aimé le film et elle a opiné avec véhémence du chef : « C’est écoeurant ». Entendu aussi « j’pensais pas que j’aimerais ça, mais c’est merveilleux, ça me donne le goût de danser et de danser mieux ».

Cela m’a fait repenser à cette vidéo, où de jeunes ados reprennent la chorégraphe de Rosas Danst Rosas sur Like a virgin de Madonna dans leur salle d’école et se filment.

Au début de Rosas Danst Rosas (Rosas Danse Rosas en français), 4 femmes dont Anne Teresa de Keersmaeker sont couchées sur scène dans ce qui semble être une école ou une usine. Elles ont l’air austère et aride, portent des vêtements gris et informes et des godillots aux pieds. Pendant 20 mn, on n’entend que leur respiration pendant qu’elles font des mouvements très précis et saccadés (Anne Teresa réussit à rendre le saccadé organique et fluide). Dans la deuxième partie, les femmes sont assises sur des chaises, font des mouvements, se lèvent, s’assoient, s’étendent sur les chaises, balancent leurs têtes en avant. Cette partie semble faire référence aux tâches domestiques, sociales et industrielles imposés aux femmes, qui s’en acquittent avec diligence et une sorte de colère rentrée. À contre-courant de toute cette efficacité de fourmis ouvrières, des gestes sensuels et joeurs interrompent la machine : le balancement de longues chevelures noires en avant, la découverte répétée d’une épaule ou de la courbe d’un sein semblent suggérer une tentative de reprise en main de leur pouvoir de femme par les protagonistes.

La musique de Thierry de Mey and Peter Vermeersch, minimaliste, répétitive et obsédante, joue un rôle important dans la construction de l’atmosphère du film. Les mouvements des danseuses me rappellent par moment certains mouvements du yoga (sans vouloir tomber dans l’obsession!). Je connaissais dans le temps une des élèves de P.A.R.T.S., l’école de danse de Keersmaeker à Bruxelles, et elle m’avait dit que chaque journée de formation commençait par 60 minutes de yoga. Il n’est donc pas étonnant que les chorégraphies d’Anne Teresa Keersmaeker soient partiellement inspirées du yoga.

À la lumière de cet éclairage, la vidéo des écolières de Flandres est encore plus passionnante. Faut-il y voir uniquement un projet ludique et créatif, où des jeunes filles s’approprient la chorégraphie et la scénographie de Keersmaeker en l’adaptant à une musique qu’elles aiment? Avaient-elles aussi une autre intention en choisissant cette musique, une intention de revendication et d’affirmation de leur identité féminine et de leur liberté sociale et sexuelle? Il faudrait le leur demander pour savoir.

Toujours est-il que cette vidéo est autrement plus inventive et intéressante que la vidéo de Beyoncé où elle reprend deux chorégraphies avec toute leur scénographie de Keersmaeker sans lui avoir demandé la permission et sans un seul crédit. Je ne reviendrai pas sur cette affaire, qui a fait couler beaucoup d’encre (pour plus d’informations et pour lire une lettre généreuse d’Anne Teresa, cliquer ici). La vidéo de Beyoncé a certes repris la chorégraphie et le cadre tels quels mais n’en a conservé que l’aspect lascif et séducteur, en gommant tout l’aspect méthodique et abeille affairée, l’austérité et la colère de ces femmes.

Qui sait, certains de ces élèves montréalais du secondaire qui ont assisté à la projection hier s’approprieront peut-être Rosas Danse Rosas et se filmeront. Restez à l’aguet sur les réseaux sociaux. Et à votre avis, pour quelle musique opteront-ils?

Pour une analyse cinématographique et scénographique du film Rosas Danst Rosas et  des apports de la caméra de Thierry de Mey à la pièce de danse originale, consulter le très joli blogue Regards Hybrides sur l’hybridation entre vidéo et danse.

Danse et yoga à Montréal : Quoi faire cette fin de semaine avec un petit budget?

Montréal n’a jamais été aussi effervescente, entre révolte des carrés et des casseroles et festivals. Pour les afficionados de la danse et de la performance, la ville est foisonnante de possibilités en ce moment. On a véritablement l’embarras du choix. Seulement, pas tout le monde a les moyens d’aller voir En Atendant ou Cesena d’Anne Teresa de Keersmaeker, entre autres spectacles alléchants.

Quelques suggestions de Dance from the Mat pour petits budgets amoureux de la danse, de la performance et du yoga :

– Aller écouter Rosas danst Rosas, un film de Thierry de Mey sur la création éponyme d’Anne Teresa de Keersmaeker. Demain vendredi 1er juin à la Cinémathèque québécoise. Un des plus beaux films de danse qui soient. Et pour la modique somme de 8 $, 7$ pour étudiants et aînés.

– S’en mettre plein les mirettes avec deux expositions dans le cadre du FTA,  Danse avec moi et Le corps en question(s). Entrée libre. La première à Place des arts, Salle d’exposition de l’espace culturel Georges-Émile-Lapalme. La deuxième à la Galerie de l’UQAM, du mardi au samedi, 12-18h.

– Dans le cadre du OFFTA, le Festival d’arts vivants off du FTA, savourer deux spectacles  vendredi et samedi soirs à l’Agora de la danse :  À 18H, Perhaps in a hundred years, par la compagnie de théâtre torontois Small Wooden Shoe, dont Ame Henderson, chorégraphe dont j’adore le travail.  12$ régulier / 10$ étudiants. Et un double programme par des chorégraphes montréalais, à 18h30, The wishing floor de Jana Jevtovic et Je suis un autre, de Catherine Gaudet. 20$ régulier / 12$ étudiants / 15$ prix de la relève (40 ans et moins).  Mieux vaut réserver.

– Profiter de l’hospitalité de PME-Art  : The DJ who gave too much information, au Phonopolis, 15h, dimanche, entrée libre.

– Et si vous êtes plutôt cinéma, au Goethe Institute de Montréal, vous dépayser les oreilles avec le film allemand « Qui le fera, sinon nous », puis s’informer et débattre à l’occasion d’une table ronde sur la désobéissance civile, en connexion avec le sujet du film et les événements actuels au Québec,  grève sociale et adoption de la loi 78. 7$, étudiants : 6$,

-Saluer le soleil dans le parc! Naada Yoga, gratuit. 12:30 – 1:30pm Parc Outremount St. Viateur & Bloomfield.