Caroline Tabet : De corps et de rencontres

“Dialogues” 3-02 Caroline Tabet et Khouloud Yassine à la Grande Brasserie du Levant. 2010-2013 12 images, edition 4 + 1AP, 40x40cm and 40x60cm, Gelatin Silver Print on ILford semi glossy paper + 3 groups of 12 to 13 images printed on Mettalic paper, 20 x 180

“Dialogues” 3-02 Caroline Tabet et Khouloud Yassine à la Grande Brasserie du Levant. 2010-2013
12 images, edition 4 + 1AP, 40x40cm and 40x60cm, Gelatin Silver Print on ILford semi glossy paper + 3 groups of 12 to 13 images printed on Mettalic paper, 20 x 180

Dans son projet Dialogues, la photographe Caroline Tabet décortique l’interaction de trois danseurs avec des lieux désaffectés de Beyrouth. Rencontre avec une « metteure en espace » qui donne corps à la rencontre, à l’occasion d’une exposition lumineuse et mélancolique qui retrace 13 ans de son travail à la galerie Art Factum.

Of Places and Dust, Art Factum, Qarantina, Liban, jusqu’au mardi 30 juillet inclus

« J’avais envie de travailler sur l’interaction d’un danseur et d’un lieu, raconte la photographe Caroline Tabet. Les danseurs ont une intuition et une lecture de l’espace particulières, propres à chacun d’entre eux».

“Dialogues” 2- 01. Caroline Tabet et Alexandre Paulikevitch à l'Imprimerie Catholique . 2010-2013 12 images, edition 4 + 1AP, 40x40cm and 40x60cm, Gelatin Silver Print on ILford semi glossy paper + 3 groups of 12 to 13 images printed on Mettalic paper, 20 x 180

“Dialogues” 2- 01. Caroline Tabet et Alexandre Paulikevitch à l’Imprimerie Catholique . 2010-2013
12 images, edition 4 + 1AP, 40x40cm and 40x60cm, Gelatin Silver Print on ILford semi glossy paper + 3 groups of 12 to 13 images printed on Mettalic paper, 20 x 180

Les photographies de Caroline Tabet découlent toujours de rencontres, qu’elles soient ponctuelles ou qu’elles s’inscrivent dans la durée. Pour sa collaboration avec les danseurs, elle a fait appel à des personnes avec qui elle a des affinités et dont l’approche du mouvement l’interpelle. Le projet a pris forme progressivement : « Je n’ai appelé cette série Dialogues qu’au bout d’un certain temps, en réalisant que c’est un dialogue à trois : entre le danseur et l’espace, entre le danseur et moi, entre l’espace et moi. Souvent dans mon travail, les choses ne se dessinent que lorsque je les mets bout à bout, une fois le processus bien amorcé».

“Dialogues” 2-01. Caroline Tabet et Zeina Hanna à l'Hôtel Tabarja. 2010-2013 12 images, edition 4 + 1AP, 40x40cm and 40x60cm, Gelatin Silver Print on ILford semi glossy paper + 3 groups of 12 to 13 images printed on Mettalic paper, 20 x 180

“Dialogues” 2-01. Caroline Tabet et Zeina Hanna à l’Hôtel Tabarja. 2010-2013
12 images, edition 4 + 1AP, 40x40cm and 40x60cm, Gelatin Silver Print on ILford semi glossy paper + 3 groups of 12 to 13 images printed on Mettalic paper, 20 x 180

La photographe s’est toujours intéressée aux lieux laissés à l’abandon. Née à Beyrouth, Caroline Tabet a grandi en France. Revenue au Liban pour s’y installer quelques temps après la fin de la guerre civile, la photographe s’est approprié la ville en la sillonnant de part et d’autre : « J’ai redécouvert Beyrouth qui était alors assez vide et désolée et certains lieux m’ont intriguée. Je les ai photographiés dans leur état, pas à pas. Ces images sont comme une mémoire de ces lieux». Ceci a donné lieu à la série Beirut Lost Spaces, exposée à Art Factum. Les lieux qui y sont dépeints sont en passe d’être détruits ou transformés.

“Dialogues” 3-07 Caroline Tabet et Khouloud Yassine à la Grande Brasserie du Levant. 2010-2013 12 images, edition 4 + 1AP, 40x40cm and 40x60cm, Gelatin Silver Print on ILford semi glossy paper + 3 groups of 12 to 13 images printed on Mettalic paper, 20 x 180

“Dialogues” 3-07 Caroline Tabet et Khouloud Yassine à la Grande Brasserie du Levant. 2010-2013
12 images, edition 4 + 1AP, 40x40cm and 40x60cm, Gelatin Silver Print on ILford semi glossy paper + 3 groups of 12 to 13 images printed on Mettalic paper, 20 x 180

Caroline Tabet est parmi l’une des rares photographes qui utilisent encore l’argentique. Elle affectionne les manipulations que cela permet, le caractère artisanal, le velouté du flou, le grain et la profondeur, particulièrement intéressante pour capturer le mouvement.

Land Series. Caroline Tabet. Art Factum.

Land Series. Caroline Tabet. Art Factum.

Pour la série Dialogues, l’idée initiale de Tabet était d’investir des hôtels abandonnés, « ces lieux de passage où il y a eu beaucoup de vie, explique-t-elle. J’étais à la recherche d’espaces « neutres », qui ne soient pas des habitations ou des salles de théâtre et qui ne fassent pas partie de l’espace public. » Avec sa première collaboratrice, la danseuse contemporaine et chorégraphe Zeina Hanna, Tabet a exploré l’Hôtel de Tabarja, resté inachevé en raison de la guerre et détruit depuis le projet. Cette grande structure en béton comportait de nombreux étages identiques qui donnaient sur la mer et sur la montagne.

“Dialogues” 1 - 05. Caroline Tabet et Zeina Hanna à l'Hôtel Tabarja. 2010-2013 12 images, edition 4 + 1AP, 40x40cm and 40x60cm, Gelatin Silver Print on ILford semi glossy paper + 3 groups of 12 to 13 images printed on Mettalic paper, 20 x 180

“Dialogues” 1 – 05. Caroline Tabet et Zeina Hanna à l’Hôtel Tabarja. 2010-2013
12 images, edition 4 + 1AP, 40x40cm and 40x60cm, Gelatin Silver Print on ILford semi glossy paper + 3 groups of 12 to 13 images printed on Mettalic paper, 20 x 180

Le deuxième volet des Dialogues a été réalisé avec le danseur et chorégraphe de danse baladi Alexandre Paulikevitch dans l’Imprimerie Catholique de Beyrouth. Quant au dernier volet, il s’est inscrit au sein de la Grande Brasserie du Levant, revisité par la chorégraphe-interprète de danse contemporaine Khouloud Yassine. Celle-ci souhaitait que la ville environnante soit ressentie à certains moments, afin que les images soient cohérentes avec sa propre expérience de Beyrouth. La capitale libanaise peut être oppressante de par son urbanisme sauvage, le regard constant des gens et les invectives de certains hommes.

Dialogues, Caroline Tabet. Art Factum.

Dialogues, Caroline Tabet. Art Factum.

Au début de chaque séance de travail avec ses collaborateurs-danseurs, Caroline Tabet installait sa caméra et suivait le travail de l’interprète, qui ne savait pas quand il était pris en photo. Celui-ci faisait d’abord un repérage sensoriel et visuel du lieu puis commençait à se mouvoir à son rythme. « Les danseurs étaient pieds nus dans un espace brut, avec des bouts de verre et de fer, des rocailles, des choses pas très accueillantes, souligne Tabet. Sans musique, dans un espace étranger, ça prend du temps d’apprivoiser un lieu. Il nous arrivait aussi d’attendre le mouvement de la lumière, en particulier dans l’Imprimerie où il y a plusieurs niveaux».

Exposition Of Places and Dust. Caroline Tabet. Art Factum.

Exposition Of Places and Dust. Caroline Tabet. Art Factum.

Chaque collaborateur-danseur appréhende l’espace à sa manière. Enracinée, terrienne, Khouloud Yassine est dans une économie de gestes. Rappelant ce « point mort » recherché par la jeune femme qui chorégraphie le moindre regard et tressaillement de visage dans ses pièces, sa gestuelle dans les photos est minimaliste tout en étant intense, comme si elle dépensait une grande énergie pour rester sur place. Elle s’arc-boute, ouvre son sternum au ciel, défie la ville. Tout en courbes et déhanchés, Alexandre Paulikevitch qui déconstruit le baladi pour mieux exulter dans ses créations, s’enroule autour des poteaux de l’Imprimerie, lâche prise, se fond dans les murs et les fenêtres par des mouvements sinueux, se suspend par le bassin et les jambes, se dépose tout simplement sur les marches d’un escalier. Quant à la longiligne et arachnéenne Zeina Hanna, elle s’étend sur toutes les dimensions de l’espace, elle s’élève, elle rampe horizontalement et verticalement, elle habite l’espace, y compris le sol. Tentaculaire, elle semble même visiter une facette qu’on ne peut voir et s’effacer partiellement par moments.

“Dialogues” 2- 02. Caroline Tabet et Alexandre Paulikevitch à l'Imprimerie Catholique . 2010-2013 12 images, edition 4 + 1AP, 40x40cm and 40x60cm, Gelatin Silver Print on ILford semi glossy paper + 3 groups of 12 to 13 images printed on Mettalic paper, 20 x 180

“Dialogues” 2- 02. Caroline Tabet et Alexandre Paulikevitch à l’Imprimerie Catholique . 2010-2013
12 images, edition 4 + 1AP, 40x40cm and 40x60cm, Gelatin Silver Print on ILford semi glossy paper + 3 groups of 12 to 13 images printed on Mettalic paper, 20 x 180

La série des Dialogues a ceci de particulier qu’elle donne à voir et à ressentir la gestuelle dansée différemment de l’acceptation traditionnelle de la « danse ». Les mouvements des chorégraphes-interprètes relèvent de gestes quotidiens, de gestes d’interaction avec des éléments. Ils ne font pas semblant de toucher, de se fondre, d’escalader ; ils touchent, se fondent, escaladent réellement. La capture sur pellicule de leur rencontre avec le lieu s’est faite de manière organique. En effet, la photographe se faisait oublier : « les photos ne montrent pas de longues poses où on laisse voir le mouvement, poursuit Tabet. Le mouvement est déterminé davantage par la succession des images que par la photo elle-même ». Enfin les lieux explorés sont souvent inconnus du public libanais, qui n’a jamais vu leur intérieur et parfois ne connaît même pas leur existence. Caroline Tabet a proposé deux manières de découverte de ces espaces : d’un côté, un ensemble de quelques images en grand des trois chorégraphes-interprètes et de l’autre, toutes les photos en petit format de chacun d’entre eux se faisant suite. Plus cinématographique, ce deuxième mode d’exposition semble raconter une histoire lisible dans les deux sens et permet de voir autrement les mouvements des danseurs et les lieux.

Nudes in Cold 2. Caroline Tabet.

Nudes in Cold 2. Caroline Tabet.

Suspension des corps dansants dans des lieux rêvés qui semblent appartenir à une dimension spatiotemporelle parallèle… Tout cela contribue à créer une expérience poétique et nostalgique, nostalgique de ces lieux si proches et pourtant inaccessibles.

“Recueil” 5. Caroline Tabet. 2012-2013 7 images, edition of 2 + 1AP, 40x50cm, inside image 36x36cm, Gelatin Silver Print on ILford 5K mat paper

“Recueil” 5. Caroline Tabet. 2012-2013
7 images, edition of 2 + 1AP, 40x50cm, inside image 36x36cm, Gelatin Silver Print on ILford 5K mat paper

Et si la photographe n’a pas collaboré avec des danseurs dans ses autres projets, l’essence du corps humain innerve tout son travail : corps qui se dévoilent avec générosité dans la série Nudes in Cold ; corps absents dans la série Beirut Lost Spaces ; corps en mouvance dans la série Passages ; corps picturaux ou qui se devinent dans la série The Land series, corps évanescents et, ou gémellaires dans la série Recueil… À mi-chemin entre le daguerréotype expérimental et la peinture, cette dernière série en noir et blanc a été travaillée au spray, à l’encre de chine, à la gomme arabique et à l’éponge : « je cherchais à créer un paysage mental, une porte ouverte à l’imaginaire, où chacun peut imaginer ce qu’il veut », précise la photographe. Quant à la série Land Series, il s’agit d’un travail sur la matière exploitant les accrocs de développement des polaroids. Tabet a agrandi des portraits et des paysages, mettant ainsi en relief des irrégularités et des imperfections émergeant lors du traitement des films de la société The Impossible Project.

Land Series 2. Caroline Tabet.

Land Series 2. Caroline Tabet.

L’ensemble du travail de Tabet évoque l’impermanence et le caractère éphémère des choses. La jeune femme met en images la nostalgie, « la souffrance causée par le désir inassouvi de retourner » selon Kundera*. Désir inassouvi de retrouver des personnes et des lieux, qu’on les ait connus tangiblement ou qu’on nous en ait transmis le souvenir. Désir de se saisir du temps qui passe. Désir d’effacer les marques de la guerre et de la folie ordinaire des humains. Désir de dévoiler ce qui est caché, de faire ressortir l’apaisement, de mettre l’accent sur le beau en tirant parti des défauts. Car la nostalgie de Caroline Tabet est limpide et féconde : « Les photos de la série Passages me semblent parfois comme des sas de transition pour aller quelque part d’autre ».

Passages 3. Caroline Tabet.

Passages 3. Caroline Tabet.

*Milan KUNDERA, L’ignorance, Folio, 2003, pp. 9-11

Publicités

Photos du mois : « Mate toujours, tu ne m’atteins pas » Emma Barthere

M1

M2

Danseuse : Maria Filali

Avec le retour des beaux jours, la photo du mois refait son apparition.

Photographe basée à Paris, Emma Barthere capte l’essence de corps féminins et de leurs mouvements dans des lieux dépouillés, entre autres des espaces industriels ou abandonnés, dont elle met en lumière la poésie et l’onirisme. J’affectionne notamment les premiers mots de sa biographie : « Née … au pied des montagnes pyrénéennes » : ne sommes-nous pas façonnés par les milieux que l’on habite et où on évolue ? Ne façonnons-nous pas à notre tour nos habitats ? En tous cas, Emma Barthere imprime son imaginaire sur les personnes et les lieux qu’elle prend en photo. Venant du monde du théâtre et des arts visuels, Emma se dit surtout inspirée par son expérience de la scène, malgré son passage à l’école de l’image Les Gobelins qui lui a certes inculqué les rudiments techniques nécessaires : « Je conçois chaque image comme le témoignage d’une mise en scène que l’instant photographique viendrait figer au moment précis où décor et modèle s’accordent et rendent l’essence même de l’histoire. L’avant/après, le off, ce que l’on ne voit pas, se construit au gré de l’imagination du spectateur ».

Photo du mois : Cette immense intimité, elle ne tient qu’à un fil

Compagnie Retouramont. Photo : Sarah Langley.

Cette photo est tirée d’une création de la compagnie de danse Retouramont, basée en France. Il s’agit d’un solo interprété par Olivia Cubero et intitulé « Cette immense intimité ». Des images de la danseuse sont projetés sur le mur et modifiées en temps réel par Fabrice Guillot, le chorégraphe.

Les pièces de la compagnie Retouramont sont verticales et investissent des monuments modernes et historiques, des espaces naturels, des murs, des églises, etc.

Tanya Traboulsi : À la lisière de l’intimité

Si vous cherchez Tanya Traboulsi, il y a de fortes chances que vous la trouviez accroupie tel un félin et armée de son objectif dans une salle de concert. Mais la photographe libano-autrichienne ne se contente pas de dresser un portrait à la fois incisif et sensible des scènes underground de la planète. C’est aussi une photographe du silence, qui réussit à transmettre avec une acuité tendre les états d’abandon et d’introspection, tant dans l’immobilité que dans le mouvement. Revenant à des questions plus personnelles et plus intimes, elle expose à la galerie Art Factum à Beyrouth du 12 septembre au 9 octobre. Incursions dans l’intimité de Tanya Traboulsi.

Photo : Tanya Traboulsi. Série You. Sans titre 7, autoportrait.

La première fois que j’ai vu Tanya Traboulsi, elle prenait des photos d’un show de rap à Beyrouth : les images de la jeune femme décrivent avec une précision chirurgicale la scène underground de Beyrouth, de Vienne et d’ailleurs depuis quelques années, captant non seulement l’énergie brute des artistes en concert mais aussi leurs processus de création et leurs moments de repos dans les coulisses.

Photo : Tanya Traboulsi. Liliane Chlela, musicienne et productrice libanaise.

Mais Tanya ne consigne pas seulement sur sa pellicule le milieu de la musique, foisonnant de bruit et de monde. La photographe affectionne aussi le silence et le calme. Elle aime à se mettre elle-même en jeu, explorant les possibilités de l’autoportrait, comme dans cette série située dans un terrain vague beyrouthin, où elle devient trois Tanya en résonance : « Pour moi, l’autoportrait est une manière de mieux se connaître. C’est un travail sur soi, une forme de thérapie » souligne la photographe.

Photo : Tanya Traboulsi. Série I love you too.

Dans les images de Tanya Traboulsi, on devine le mouvement qui précède et celui qui va émerger, les personnes qui étaient là et qui ne sont plus. En est témoin le très beau projet « I love you too », réalisé en 2008 dans la maison d’un couple de proches,  dont l’un avait perdu la vie peu de temps auparavant. À l’affiche le 12 septembre à la galerie beyrouthine Art Factum, la nouvelle exposition de Tanya est intitulée « From a Distance » (de loin, à distance). La photographe dévoile sept séries photographiques, extrêmement différentes de son travail de documentation de la scène musicale: « Je ressentais le besoin de revenir à des questions plus personnelles et plus profondes. Documenter la scène musicale est facile, car elle est là, juste en face de toi. Mais illustrer des sujets qui occupent ton esprit, qui te préoccupent, c’est une tout autre histoire. J’ai fait de mon mieux pour utiliser la photographe comme médium de communication dans ce nouveau travail. »

Photo : Tanya Traboulsi. Série You. Sans titre 7, autoportrait.

Dans la photographie ci-dessus (Sans titre 7, série You), j’avais décelé un couple qui s’étreint lorsque je l’avais vue une première fois de loin. Mais une fois l’image examinée de près, j’ai réalisé que c’était un portrait, en l’occurrence un autoportrait de Tanya : « Le fait que l’on perçoit deux choses extrêmement différentes si l’on regarde la photo de près ou de loin constitue la thématique transversale, le fil d’Ariane de l’exposition : il s’agit du sujet de l’intimité et de l’intrusion, très important à mes yeux, souligne Tanya. Il s’agit de garder une certaine distance à l’égard des personnes qui nous entourent, de les laisser vivre en paix, sans envahir leur vie privée ». Or, l’équilibre entre intimité et intrusion est quelque chose de délicat,  qui dépend de nous : « Dans mon travail, je tente de montrer les diverses manières de voir qui s’offrent à nous. Si l’on approche de trop près, les choses sont moins claires. Si l’on recule, la perspective est modifiée et nous avons une meilleure vision. Tout est une question de recul».Quant à la série « Seules », réalisée dans le cadre d’un atelier chez Ashkal Alwan, elle expose la photographe avec son clone, chacune des Tanya vaquant à des occupations quotidiennes dans sa bulle. Ainsi, l’une des idées principales de l’exposition « From a Distance » semble que nous sommes seuls ensemble, alone together, pour paraphraser le film Happy together de Wong Kar Wai : « La série « Seules » m’a ramenée à une idée que j’avais eue dans le passé, explorer l’autoportrait autour du thème de la grande amitié, explique Tanya. Cette idée avait émergé alors que je traversais une période difficile. J’avais alors imaginé que j’avais une deuxième personne en moi qui était ma meilleure amie, et cela m’a donné beaucoup de force et de stabilité ».

Photo : Tanya Traboulsi. La Fenêtre, sans titre 6, exposition From a Distance.

Mais si la photographe a toujours aimé expérimenter avec l’autoportrait, sa démarche a mûri avec le temps, devenant plus sensible et plus aboutie techniquement : « Il y a une très grande différence entre mes premiers autoportraits et ceux qui seront à l’affiche en septembre. Je suis convaincue qu’on devrait évoluer en permanence. Rien n’est pire que de stagner et demeurer au même niveau de conscience ».

Mélancoliques, les photographies de Tanya Traboulsi? Au contraire : « Être seuls ensemble, c’est l’une des plus belles choses qu’on puisse partager avec quelqu’un. C’est très rare et cela signifie pour moi que l’on ne fait qu’un ». Alter egos, en somme.

Exposition From a Distance de Tanya Traboulsi, Art Factum à Beyrouth, 12 septembre au 19 octobre.

Photo : Tanya Traboulsi. Série I love you too.

Photo de la semaine : Lisa Graves – Yoga dans la ville

Hannah Dorozio, Habitat 67, Montréal. Photo : Lisa Graves.

Dina Tsouluhas, Vieux Port de Montréal. Photo :Lisa Graves

Ces images de la photographe et vidéaste Lisa Graves font partie d’une série sur les professeures de Moksha s’appropriant à travers leur pratique divers endroits emblématiques de Montréal. Depuis 1990, Lisa Graves a collaboré à de nombreux projets vidéo avec des danseurs, des chorégraphes et des vidéastes à Montréal et Winnipeg. Depuis quelques temps, elle se consacre à la photographie comme moyen d’arrêter le temps et d’explorer des moments méditatifs, tout en privilégiant la sérénité.

Ces photographies reflètent avec justesse la manière qu’ont la plupart des personnes de pratiquer le yoga à Montréal, ville où il existe une longue tradition et une grande diversité en la matière, où la pratique est très répandue dans toutes les sphères de la société et où les professeurs de yoga sont souvent des danseurs et créent des initiatives d’action communautaire : dans la ville, en connexion avec le quotidien et les arts vivants, de manière engagée, sensible et ludique.

Photos de la semaine : Bruissements rouges

Série L’O. Photo : Engram (Joanna Andraos et Caroline Tabet)

Série L’O. Photo : Engram (Joanna Andraos et Caroline Tabet)

Prises dans la gare de train désaffectée de Mar -Mikhaïl à Beyrouth, ces deux images font partie d’une série intitulée L’O  (2005) du duo libanais Engram, composé des deux photographes plasticiennes Joanna Andraos et Caroline Tabet. Engram travaille sur des séries photographiques et des installations réunissant les supports photo et vidéo, parfois alliées à une composition sonore.

Provenant du grec en  (dans) et gramma (écriture), le terme engramme désigne la trace mnésique (en relation à la mémoire) d’un événement antérieur dans les circuits nerveux du cerveau, qui peut ressurgir à tout moment et affecter notre quotidien. Ainsi, le processus de création du duo Engram est ancré dans les thématiques de la mémoire, de l’absence et de la disparition, motivé par « le besoin de garder des traces, traces de ce qui a été à un moment donné, traces de Beyrouth qui s’efface et se reconstruit sans cesse » (Caroline Tabet). En effet, le paysage beyrouthin change constamment, non seulement à cause des destructions et reconstructions occasionnées par la guerre, mais aussi en raison de l’urbanisation effrénée. Mémoire et destruction sont au coeur du livre de photographies 290, rue du Liban, édité et publié par Engram en 2010.

S’intéressant notamment aux flux humains et aux traces de présence et de mouvements dans des lieux urbains désaffectés, oubliés ou en passe d’être détruits, des lieux où la nature a repris parfois ses droits, Engram explore aussi d’autres villes, comme le Caire, Paris et Byblos au Liban.

Photos de la semaine : Mouvement vintage de Francesca Woodman

Photo de Francesca Woodman. Sans titre (série des Anges), Rome, 1977
Impression sur épreuves à la gélatine argentique 7.6 x 7.6 cm
© 2012 George and Betty Woodman

Photo de Francesca Woodman. House #4, Providence, Rhode Island, 1976
Impression sur épreuve à la gélatine argentique 14.6 x 14.6 cm
© 2012 George and Betty Woodman

Photo de Francesca Woodman. Space2, Providence, Rhode Island, 1976
Impression sur épreuve à la gélatine argentique, 13.7 x 13.3 cm
© 2012 George and Betty Woodman

Avec l’aimable autorisation du Musée Guggenheim

Francesca Woodman était une photographe américaine (1958-1981). Le Musée Guggenheim à New York lui a consacré ce printemps une grande rétrospective, plus de trente ans après son suicide à l’âge de 21 ans. L’exposition est organisée par le Musée d’Art moderne de San Francisco.

Née dans un milieu d’artistes, Francesca Woodman commence à prendre des photos à l’âge de 13 ans. En 1975, elle entame des études à la Rhode Island School of Design (RISD), où elle obtient une bourse d’études pour passer un an à Rome, un endroit où elle avait fait un séjour enfant. Rome s’avère être une grande source d’inspiration. Francesca y réalise sa première exposition personnelle. Elle rentre ensuite aux États-Unis. En janvier 1981, paraît son premier livre, Some Disordered Interior Geometries.

Dans son oeuvre, extrêmement complexe et prolifique malgré la brièveté de son existence, Francesca Woodman se penche sur le rapport du corps féminin à l’espace, explorant en particulier l’auto-portrait.

Son sujet de prédilection est elle-même : elle se met en scène et se photographie dans une multitude de lieux. Les endroits les plus chers à son coeur tombent en ruines. Couverts de graffitis ou de papier-peint en lambeaux, leurs murs sont riches de textures et racontent des histoires. Elle intègre souvent des objets dans ces lieux, leur attribuant une signification symbolique ou faisant des allusions à la littérature surréaliste et la fiction gothique dont elle est friande. Son corps est souvent évanescent et fugace, il disparaît et réapparaît derrière des murs et des objets, se volatilise dans un mouvement flou.

Elle est l’un des premiers photographes à capter l’essence du mouvement dans ses clichés et à étudier la relation de la photographie à la performance et à la littérature.

Note : L’effet de transparence n’est pas très visible dans cet article, à cause de limites techniques en ce qui concerne l’intégration des images.

Photo de Francesca Woodman. Sans titre, Providence, Rhode Island, 1976
Impression sur épreuves à la gélatine argentique, 14 x 14.1 cm
© 2012 George and Betty Woodman

Cinq questions à Rima Maroun, photographe et danseuse qui expose à Montpellier Danse

Photographe et cofondatrice de la compagnie de théâtre Le Collectif Kahraba, Rima Maroun fait partie de la relève artistique libanaise. Explorant le mouvement dans ses clichés, elle s’est immergée dans la danse contemporaine depuis quelques années. Elle expose son travail au festival Montpellier Danse et a créé pour l’occasion Les Pleureuses. Cette installation qui comprend photos et vidéos opère une parfaite jonction entre les différentes pratiques artistiques de Rima Maroun.

Les Pleureuses, Murmures, À ciel ouvert, Montpellier danse. Du 22 juin au 27 juillet.

Murmures. Photographie de Rima Maroun.

Les photos de Rima racontent des histoires, histoires de Beyrouth mise à nu et évidée par une urbanisation accélérée, histoires de ces enfants face au mur, histoires de ces femmes qui hurlent leur peine en chœur. Sa démarche évoque ces quelques mots de la chorégraphe Meg Stuart : « des textes sont écrits sur nos corps, ils contiennent nos histoires inachevées et celles des autres ». Les mouvements des corps et des objets, capturés par la pellicule de Rima, racontent l’histoire d’une ville et de ses habitants.

Dance from the mat : Tu es photographe et danseuse. La photographie, a priori statique et figée, peut-elle traduire le mouvement?

Murmures. Photographie de Rima Maroun.

Rima : Ce qui m’a toujours intéressée dans la photographie, c’est comment mes images pourraient évoquer un mouvement sans que je ne le montre explicitement ou que je ne l’illustre. C’est cette recherche que je place au cœur de la majorité de mes projets de photo. En particulier, ce qui me captive dans la relation entre la photographie et la danse, c’est qu’une image arrêtée d’un mouvement révèle ce qui est imperceptible à l’œil nu, sans le prisme de l’image.

Dance from the mat : Comment relies-tu entre elles la photographie et la danse dans ton travail?

Rima : La danse est mouvement. Je relie mes deux pratiques dans la mesure où je cherche, via mes images, à provoquer une expérience physique et sensorielle chez le spectateur. Cette démarche m’a amenée à me questionner sur la relation entre la photographie et la danse. De là est né mon dernier projet, « Les Pleureuses », présenté dans le cadre du festival Montpellier danse.

Dance from the mat : Tes photos parlent beaucoup du rapport des personnes, des corps, à leur environnement. Le projet Murmures, qui sera également présenté à Montpellier Danse, dépeint des enfants en contact avec des murs. Quelle est l’idée derrière ce projet?

Rima : Pendant la guerre, nos yeux étaient bombardés d’images d’enfants morts dans les décombres. Hantée par ces clichés, j’ai voulu créer d’autres images. Je souhaitais aussi parler du drame de la violence pour essayer de le comprendre. Les regards de ces enfants étaient si intenses que j’ai voulu les dérober au regard du public. J’ai donc travaillé avec des enfants face à des murs, en les montrant de manière statique ou, au contraire, en les mettant en mouvement. À travers ce contraste, mon intention était de susciter chez le public cette expérience physique et sensorielle que j’ai déjà évoquée.

Dance from the mat : Tu as créé le projet Les Pleureuses spécialement pour Montpellier Danse. Comment ce projet a-t-il vu le jour?

À ciel ouvert. Photographie de Rima Maroun.

Rima : Le projet des Pleureuses a émergé à partir d’une recherche  introspective et personnelle. J’avais envie de parler de la notion d’absence depuis longtemps. Au Liban, nous sommes souvent confrontés à des images de visages de disparus. Ces images nous entourent. Nous avons tous tellement entendu parler de femmes ou d’hommes morts soudainement, ou encore de personnes portées disparues, dont nous attendons encore le retour. Dans les Pleureuses, j’ai voulu pleurer sur l’absence, trouver le moyen de faire le deuil de tous ces absents. Une photographie est par essence la représentation de ce qui n’est plus, de ce qui est absent. Je me suis donc penchée sur la notion d’absence dans le cadre de mon travail, mettant la photographie et le mouvement en connexion.

Dance from the mat : Comment as-tu construit les Pleureuses?

Rima : Depuis l’antiquité, les pleureuses se livrent à un rituel qui aident les endeuillés à extérioriser leur peine. En répétant des mouvements et des paroles, je suis devenue pleureuse. J’ai photographié mon corps en larmes. J’ai multiplié, j’ai répété et j’ai dupliqué mes images, créant ainsi un chœur de trois pleureuses.

Photo de la semaine : Suspension inversée

Photographie de Tanha Gomes, actuellement basée à Manaus au Brésil. Série Pénélope. Collaboration avec la danseuse Claire Camus.

Note : La rubrique « Photo de la semaine » de Dance from the Mat présente le travail d’un ou d’une photographe qui s’intéresse au mouvement quel qu’il soit, ou explicitement à la danse, au cirque, au théâtre, et à d’autres expressions corporelles. Les photographes présentés (ées) ont eu la grande gentillesse d’accepter d’être publiés. Certains d’entre eux seront des collaborateurs réguliers, puisqu’ils le souhaitent. Si vous vous intéressez au mouvement par le biais de votre caméra, vous pouvez suggérer une contribution par e-mail.