Quand Julie Artacho réalise les fantasmes visuels d’une chorégraphe

La photographie Julie Artacho. ©Julie Artacho

La photographie Julie Artacho. ©Julie Artacho

« Fais-moi ta face de yogourt jazz fruits dans le fond ». « Fais-moi ta face de sommelier qui veut cruiser un producteur de vin ». « Fais-moi ta face de fille qui fait du trekking et qui se fait des lunchs ». C’est le type de consigne que vous donnera Julie Artacho si elle fait votre portrait. Photographe œuvrant dans le milieu du théâtre, de la musique et de la danse, elle est partie prenante du processus de création du double programme Fixer la chair présenté par Tangente.

Carnaval d'Amélie Rajotte avec Nicolas Labelle, Nicolas Patry, Jessica Serli, Ashlea Watkin.  Photo : Ashlea Watkin par Julie Artacho.

Carnaval d’Amélie Rajotte avec Nicolas Labelle, Nicolas Patry, Jessica Serli, Ashlea Watkin. Photo : Ashlea Watkin par Julie Artacho.

Quand Julie Artacho ne fait pas de portraits, elle capte le mouvement des danseurs sur sa pellicule. À l’occasion du double programme Fixer la chair, elle est passée de l’autre côté de l’objectif en devenant collaboratrice visuelle des chorégraphes Caroline Laurin-Beaucage et d’Amélie Rajotte : « Mon rôle était de documenter et d’inspirer le processus de création des pièces Entaille et Carnaval» explique la photographe. Une exposition au Monument National retrace d’ailleurs ce processus, vu à travers la caméra de Julie Artacho.

Entailles de Caroline Laurin-Beaucage avec Rachel Harris et Esther Rousseau-Morin. Photo : Rachel Harris par Julie Artacho

Entailles de Caroline Laurin-Beaucage avec Rachel Harris et Esther Rousseau-Morin. Photo : Rachel Harris par Julie Artacho

Entailles est née d’une réflexion sur la chair et l’âme, « sur ce qui fait que ces deux éléments sont tellement scindés, raconte Caroline Laurin-Beaucage. Cette réflexion m’est venue il y a quelques années, lorsqu’on a failli m’opérer pour un saignement au cerveau. J’avais l’impression que toucher à une partie de mon corps, à mon enveloppe physique, allait affecter qui je suis fondamentalement». Pour cette création, la collaboration a pris la forme d’un dialogue constant entre la chorégraphe et la photographe : « J’avais envie de travailler avec le regard d’une photographe comme moteur à la création, avant même d’aller en répétition, poursuit Caroline Laurin-Beaucage. On a fait trois séances photo avec les interprètes, Rachel Harris et Esther Rousseau-Morin, que je guidais pendant que Julie les photographiait. J’ai pu explorer toutes les images que j’avais en tête, les ruptures du corps, des plans très rapprochés de celui-ci, le corps habillé et déshabillé… L’idée était de voir tout ce que je ne peux pas voir dans un studio de danse ». Ensuite, Caroline Laurin-Beaucage a sélectionné les images dont elle voulait s’inspirer pour créer la gestuelle pendant les répétitions. Ainsi, l’écriture chorégraphique d’Entailles est innervée par les clichés de Julie Artacho : « C’était surréaliste et vraiment intéressant de voir mes photos recréées à nouveau», souligne la photographe.

La première phase de la création d’Entailles a également permis de faire la recherche esthétique et de monter la scénographie : « L’autre avantage de travailler avec Julie était que je voulais d’abord voir le corps avec des objets, puis me départir de ces objets, insiste Caroline Laurin-Beaucage. J’ai pu réaliser des fantasmes visuels que j’avais, de manière à ce qu’ils nous imprègnent à tous pendant les étapes suivantes de la création. Les photos m’ont aussi permis de savoir ce que je voulais garder comme objets dans la scénographie, elles ont dicté toute l’esthétique visuelle et tout le ton de la pièce ». Ainsi, la chorégraphe a découvert que cette manière de travailler rendait le processus de création très organique, en permettant de faire des choix d’entrée de jeu : « On n’est pas dans un studio de danse à regarder des mouvements abstraits pendant des mois puis à se demander ce que vont porter les danseurs. Tout se fait en même temps. Tout ce qui est sur scène fait partie de l’environnement depuis longtemps ».

Carnaval d'Amélie Rajotte avec Nicolas Labelle, Nicolas Patry, Jessica Serli, Ashlea Watkin.  Photo : Ashlea Watkin par Julie Artacho.

Carnaval d’Amélie Rajotte avec Nicolas Labelle, Nicolas Patry, Jessica Serli, Ashlea Watkin. Photo : Ashlea Watkin par Julie Artacho.

Pour Carnaval, création expressionniste d’Amélie Rajotte sur le lever du masque social, la contribution de Julie Artacho, moins itérative, a également permis à la chorégraphe de faire des expérimentations visuelles qui ne sont pas toujours possibles en répétition : «Nous avons fait deux séances photos en début et en milieu de processus, dit Amélie Rajotte. Julie et moi avions demandé aux interprètes Nicolas Labelle, Nicolas Patry, Jessica Serli et Ashlea Watkin d’apporter des costumes et des accessoires. Nous avons beaucoup discuté de l’esthétique et du ton de la pièce. Elle écoutait ma vision et me proposait des choses. De ces deux séances, j’ai gardé certains accessoires, mais la pièce est beaucoup plus sombre que sur les photos »

Entailles de Caroline Laurin-Beaucage avec Rachel Harris et Esther Rousseau-Morin. Photo :Rachel Harris par Julie Artacho

Entailles de Caroline Laurin-Beaucage avec Rachel Harris et Esther Rousseau-Morin. Photo :Rachel Harris par Julie Artacho

Par la force des choses, chorégraphes et photographes n’ont pas la même approche du mouvement. De plus, les créatrices de Fixer la chair sont loin de se cantonner aux sentiers balisés par leurs domaines artistiques. Caroline Laurin-Beaucage explique avoir travaillé dans Entailles « la sensation de l’image plutôt que la reproduction de l’image. Je n’ai montré aucun mouvement aux interprètes. Pour créer la gestuelle, j’ai donné des consignes anatomiques : extension du sternum, glissement du coccyx, lancement des pieds, etc. Puis, j’ai proposé aux interprètes divers états, leur demandant par exemple de faire telles phrases en imaginant que tout l’intérieur de leur corps est rempli ou qu’elles sont invisibles. Julie aime ça essayer des affaires, elle ose et son énergie est contagieuse!».

Venant du monde du théâtre, Julie Artacho est une photographe dont les images étrangement animées racontent des histoires : « J’aime beaucoup activer l’imaginaire de mes modèles et faire de la mise en scène dans mes photos». Puisant ses idées dans la musique, la jeune femme concocte une bande-son pour chacune de ses séances photo : « Pour mon projet Jeux, des portraits d’acteurs, de chanteurs et de danseurs en noir et blanc, je leur donne des intentions de départ, je mets la musique et laisse aller les gens cinq minutes sans les diriger. Comme les photos sont prises dans le mouvement, les gens oublient qu’ils posent. C’est comme un petit vidéoclip que je fais dans l’image ».

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Caroline Tabet : De corps et de rencontres

“Dialogues” 3-02 Caroline Tabet et Khouloud Yassine à la Grande Brasserie du Levant. 2010-2013 12 images, edition 4 + 1AP, 40x40cm and 40x60cm, Gelatin Silver Print on ILford semi glossy paper + 3 groups of 12 to 13 images printed on Mettalic paper, 20 x 180

“Dialogues” 3-02 Caroline Tabet et Khouloud Yassine à la Grande Brasserie du Levant. 2010-2013
12 images, edition 4 + 1AP, 40x40cm and 40x60cm, Gelatin Silver Print on ILford semi glossy paper + 3 groups of 12 to 13 images printed on Mettalic paper, 20 x 180

Dans son projet Dialogues, la photographe Caroline Tabet décortique l’interaction de trois danseurs avec des lieux désaffectés de Beyrouth. Rencontre avec une « metteure en espace » qui donne corps à la rencontre, à l’occasion d’une exposition lumineuse et mélancolique qui retrace 13 ans de son travail à la galerie Art Factum.

Of Places and Dust, Art Factum, Qarantina, Liban, jusqu’au mardi 30 juillet inclus

« J’avais envie de travailler sur l’interaction d’un danseur et d’un lieu, raconte la photographe Caroline Tabet. Les danseurs ont une intuition et une lecture de l’espace particulières, propres à chacun d’entre eux».

“Dialogues” 2- 01. Caroline Tabet et Alexandre Paulikevitch à l'Imprimerie Catholique . 2010-2013 12 images, edition 4 + 1AP, 40x40cm and 40x60cm, Gelatin Silver Print on ILford semi glossy paper + 3 groups of 12 to 13 images printed on Mettalic paper, 20 x 180

“Dialogues” 2- 01. Caroline Tabet et Alexandre Paulikevitch à l’Imprimerie Catholique . 2010-2013
12 images, edition 4 + 1AP, 40x40cm and 40x60cm, Gelatin Silver Print on ILford semi glossy paper + 3 groups of 12 to 13 images printed on Mettalic paper, 20 x 180

Les photographies de Caroline Tabet découlent toujours de rencontres, qu’elles soient ponctuelles ou qu’elles s’inscrivent dans la durée. Pour sa collaboration avec les danseurs, elle a fait appel à des personnes avec qui elle a des affinités et dont l’approche du mouvement l’interpelle. Le projet a pris forme progressivement : « Je n’ai appelé cette série Dialogues qu’au bout d’un certain temps, en réalisant que c’est un dialogue à trois : entre le danseur et l’espace, entre le danseur et moi, entre l’espace et moi. Souvent dans mon travail, les choses ne se dessinent que lorsque je les mets bout à bout, une fois le processus bien amorcé».

“Dialogues” 2-01. Caroline Tabet et Zeina Hanna à l'Hôtel Tabarja. 2010-2013 12 images, edition 4 + 1AP, 40x40cm and 40x60cm, Gelatin Silver Print on ILford semi glossy paper + 3 groups of 12 to 13 images printed on Mettalic paper, 20 x 180

“Dialogues” 2-01. Caroline Tabet et Zeina Hanna à l’Hôtel Tabarja. 2010-2013
12 images, edition 4 + 1AP, 40x40cm and 40x60cm, Gelatin Silver Print on ILford semi glossy paper + 3 groups of 12 to 13 images printed on Mettalic paper, 20 x 180

La photographe s’est toujours intéressée aux lieux laissés à l’abandon. Née à Beyrouth, Caroline Tabet a grandi en France. Revenue au Liban pour s’y installer quelques temps après la fin de la guerre civile, la photographe s’est approprié la ville en la sillonnant de part et d’autre : « J’ai redécouvert Beyrouth qui était alors assez vide et désolée et certains lieux m’ont intriguée. Je les ai photographiés dans leur état, pas à pas. Ces images sont comme une mémoire de ces lieux». Ceci a donné lieu à la série Beirut Lost Spaces, exposée à Art Factum. Les lieux qui y sont dépeints sont en passe d’être détruits ou transformés.

“Dialogues” 3-07 Caroline Tabet et Khouloud Yassine à la Grande Brasserie du Levant. 2010-2013 12 images, edition 4 + 1AP, 40x40cm and 40x60cm, Gelatin Silver Print on ILford semi glossy paper + 3 groups of 12 to 13 images printed on Mettalic paper, 20 x 180

“Dialogues” 3-07 Caroline Tabet et Khouloud Yassine à la Grande Brasserie du Levant. 2010-2013
12 images, edition 4 + 1AP, 40x40cm and 40x60cm, Gelatin Silver Print on ILford semi glossy paper + 3 groups of 12 to 13 images printed on Mettalic paper, 20 x 180

Caroline Tabet est parmi l’une des rares photographes qui utilisent encore l’argentique. Elle affectionne les manipulations que cela permet, le caractère artisanal, le velouté du flou, le grain et la profondeur, particulièrement intéressante pour capturer le mouvement.

Land Series. Caroline Tabet. Art Factum.

Land Series. Caroline Tabet. Art Factum.

Pour la série Dialogues, l’idée initiale de Tabet était d’investir des hôtels abandonnés, « ces lieux de passage où il y a eu beaucoup de vie, explique-t-elle. J’étais à la recherche d’espaces « neutres », qui ne soient pas des habitations ou des salles de théâtre et qui ne fassent pas partie de l’espace public. » Avec sa première collaboratrice, la danseuse contemporaine et chorégraphe Zeina Hanna, Tabet a exploré l’Hôtel de Tabarja, resté inachevé en raison de la guerre et détruit depuis le projet. Cette grande structure en béton comportait de nombreux étages identiques qui donnaient sur la mer et sur la montagne.

“Dialogues” 1 - 05. Caroline Tabet et Zeina Hanna à l'Hôtel Tabarja. 2010-2013 12 images, edition 4 + 1AP, 40x40cm and 40x60cm, Gelatin Silver Print on ILford semi glossy paper + 3 groups of 12 to 13 images printed on Mettalic paper, 20 x 180

“Dialogues” 1 – 05. Caroline Tabet et Zeina Hanna à l’Hôtel Tabarja. 2010-2013
12 images, edition 4 + 1AP, 40x40cm and 40x60cm, Gelatin Silver Print on ILford semi glossy paper + 3 groups of 12 to 13 images printed on Mettalic paper, 20 x 180

Le deuxième volet des Dialogues a été réalisé avec le danseur et chorégraphe de danse baladi Alexandre Paulikevitch dans l’Imprimerie Catholique de Beyrouth. Quant au dernier volet, il s’est inscrit au sein de la Grande Brasserie du Levant, revisité par la chorégraphe-interprète de danse contemporaine Khouloud Yassine. Celle-ci souhaitait que la ville environnante soit ressentie à certains moments, afin que les images soient cohérentes avec sa propre expérience de Beyrouth. La capitale libanaise peut être oppressante de par son urbanisme sauvage, le regard constant des gens et les invectives de certains hommes.

Dialogues, Caroline Tabet. Art Factum.

Dialogues, Caroline Tabet. Art Factum.

Au début de chaque séance de travail avec ses collaborateurs-danseurs, Caroline Tabet installait sa caméra et suivait le travail de l’interprète, qui ne savait pas quand il était pris en photo. Celui-ci faisait d’abord un repérage sensoriel et visuel du lieu puis commençait à se mouvoir à son rythme. « Les danseurs étaient pieds nus dans un espace brut, avec des bouts de verre et de fer, des rocailles, des choses pas très accueillantes, souligne Tabet. Sans musique, dans un espace étranger, ça prend du temps d’apprivoiser un lieu. Il nous arrivait aussi d’attendre le mouvement de la lumière, en particulier dans l’Imprimerie où il y a plusieurs niveaux».

Exposition Of Places and Dust. Caroline Tabet. Art Factum.

Exposition Of Places and Dust. Caroline Tabet. Art Factum.

Chaque collaborateur-danseur appréhende l’espace à sa manière. Enracinée, terrienne, Khouloud Yassine est dans une économie de gestes. Rappelant ce « point mort » recherché par la jeune femme qui chorégraphie le moindre regard et tressaillement de visage dans ses pièces, sa gestuelle dans les photos est minimaliste tout en étant intense, comme si elle dépensait une grande énergie pour rester sur place. Elle s’arc-boute, ouvre son sternum au ciel, défie la ville. Tout en courbes et déhanchés, Alexandre Paulikevitch qui déconstruit le baladi pour mieux exulter dans ses créations, s’enroule autour des poteaux de l’Imprimerie, lâche prise, se fond dans les murs et les fenêtres par des mouvements sinueux, se suspend par le bassin et les jambes, se dépose tout simplement sur les marches d’un escalier. Quant à la longiligne et arachnéenne Zeina Hanna, elle s’étend sur toutes les dimensions de l’espace, elle s’élève, elle rampe horizontalement et verticalement, elle habite l’espace, y compris le sol. Tentaculaire, elle semble même visiter une facette qu’on ne peut voir et s’effacer partiellement par moments.

“Dialogues” 2- 02. Caroline Tabet et Alexandre Paulikevitch à l'Imprimerie Catholique . 2010-2013 12 images, edition 4 + 1AP, 40x40cm and 40x60cm, Gelatin Silver Print on ILford semi glossy paper + 3 groups of 12 to 13 images printed on Mettalic paper, 20 x 180

“Dialogues” 2- 02. Caroline Tabet et Alexandre Paulikevitch à l’Imprimerie Catholique . 2010-2013
12 images, edition 4 + 1AP, 40x40cm and 40x60cm, Gelatin Silver Print on ILford semi glossy paper + 3 groups of 12 to 13 images printed on Mettalic paper, 20 x 180

La série des Dialogues a ceci de particulier qu’elle donne à voir et à ressentir la gestuelle dansée différemment de l’acceptation traditionnelle de la « danse ». Les mouvements des chorégraphes-interprètes relèvent de gestes quotidiens, de gestes d’interaction avec des éléments. Ils ne font pas semblant de toucher, de se fondre, d’escalader ; ils touchent, se fondent, escaladent réellement. La capture sur pellicule de leur rencontre avec le lieu s’est faite de manière organique. En effet, la photographe se faisait oublier : « les photos ne montrent pas de longues poses où on laisse voir le mouvement, poursuit Tabet. Le mouvement est déterminé davantage par la succession des images que par la photo elle-même ». Enfin les lieux explorés sont souvent inconnus du public libanais, qui n’a jamais vu leur intérieur et parfois ne connaît même pas leur existence. Caroline Tabet a proposé deux manières de découverte de ces espaces : d’un côté, un ensemble de quelques images en grand des trois chorégraphes-interprètes et de l’autre, toutes les photos en petit format de chacun d’entre eux se faisant suite. Plus cinématographique, ce deuxième mode d’exposition semble raconter une histoire lisible dans les deux sens et permet de voir autrement les mouvements des danseurs et les lieux.

Nudes in Cold 2. Caroline Tabet.

Nudes in Cold 2. Caroline Tabet.

Suspension des corps dansants dans des lieux rêvés qui semblent appartenir à une dimension spatiotemporelle parallèle… Tout cela contribue à créer une expérience poétique et nostalgique, nostalgique de ces lieux si proches et pourtant inaccessibles.

“Recueil” 5. Caroline Tabet. 2012-2013 7 images, edition of 2 + 1AP, 40x50cm, inside image 36x36cm, Gelatin Silver Print on ILford 5K mat paper

“Recueil” 5. Caroline Tabet. 2012-2013
7 images, edition of 2 + 1AP, 40x50cm, inside image 36x36cm, Gelatin Silver Print on ILford 5K mat paper

Et si la photographe n’a pas collaboré avec des danseurs dans ses autres projets, l’essence du corps humain innerve tout son travail : corps qui se dévoilent avec générosité dans la série Nudes in Cold ; corps absents dans la série Beirut Lost Spaces ; corps en mouvance dans la série Passages ; corps picturaux ou qui se devinent dans la série The Land series, corps évanescents et, ou gémellaires dans la série Recueil… À mi-chemin entre le daguerréotype expérimental et la peinture, cette dernière série en noir et blanc a été travaillée au spray, à l’encre de chine, à la gomme arabique et à l’éponge : « je cherchais à créer un paysage mental, une porte ouverte à l’imaginaire, où chacun peut imaginer ce qu’il veut », précise la photographe. Quant à la série Land Series, il s’agit d’un travail sur la matière exploitant les accrocs de développement des polaroids. Tabet a agrandi des portraits et des paysages, mettant ainsi en relief des irrégularités et des imperfections émergeant lors du traitement des films de la société The Impossible Project.

Land Series 2. Caroline Tabet.

Land Series 2. Caroline Tabet.

L’ensemble du travail de Tabet évoque l’impermanence et le caractère éphémère des choses. La jeune femme met en images la nostalgie, « la souffrance causée par le désir inassouvi de retourner » selon Kundera*. Désir inassouvi de retrouver des personnes et des lieux, qu’on les ait connus tangiblement ou qu’on nous en ait transmis le souvenir. Désir de se saisir du temps qui passe. Désir d’effacer les marques de la guerre et de la folie ordinaire des humains. Désir de dévoiler ce qui est caché, de faire ressortir l’apaisement, de mettre l’accent sur le beau en tirant parti des défauts. Car la nostalgie de Caroline Tabet est limpide et féconde : « Les photos de la série Passages me semblent parfois comme des sas de transition pour aller quelque part d’autre ».

Passages 3. Caroline Tabet.

Passages 3. Caroline Tabet.

*Milan KUNDERA, L’ignorance, Folio, 2003, pp. 9-11

Photos du mois : « Mate toujours, tu ne m’atteins pas » Emma Barthere

M1

M2

Danseuse : Maria Filali

Avec le retour des beaux jours, la photo du mois refait son apparition.

Photographe basée à Paris, Emma Barthere capte l’essence de corps féminins et de leurs mouvements dans des lieux dépouillés, entre autres des espaces industriels ou abandonnés, dont elle met en lumière la poésie et l’onirisme. J’affectionne notamment les premiers mots de sa biographie : « Née … au pied des montagnes pyrénéennes » : ne sommes-nous pas façonnés par les milieux que l’on habite et où on évolue ? Ne façonnons-nous pas à notre tour nos habitats ? En tous cas, Emma Barthere imprime son imaginaire sur les personnes et les lieux qu’elle prend en photo. Venant du monde du théâtre et des arts visuels, Emma se dit surtout inspirée par son expérience de la scène, malgré son passage à l’école de l’image Les Gobelins qui lui a certes inculqué les rudiments techniques nécessaires : « Je conçois chaque image comme le témoignage d’une mise en scène que l’instant photographique viendrait figer au moment précis où décor et modèle s’accordent et rendent l’essence même de l’histoire. L’avant/après, le off, ce que l’on ne voit pas, se construit au gré de l’imagination du spectateur ».

Photo de la semaine : Amr El Sawah, passionné de danse contemporaine à Alexandrie

Amr El Sawah vit à Alexandrie en Égypte. Il a commencé à prendre des photos il y a huit ans, alors qu’il était guide touristique dans le désert : ses premières images sont de splendides paysages de dunes, souvent dépourvus de toute présence humaine. Peu à peu, Amr s’est établi comme photographe professionnel et a quitté son emploi de guide. Parmi ses projets divers, figurent de fascinantes images macro d’insectes. Mais si Amr travaille sur différentes thématiques, c’est la danse contemporaine qui est son sujet favori, avec sa fille de 4 ans, Maya. Depuis plusieurs années, il photographie la foisonnante scène égyptienne de danse. Amr aimerait aussi explorer avec sa caméra d’autres genres de danse et le théâtre, mais dit préférer la danse contemporaine. : « Ce que j’aime, c’est le plaisir de ressentir le message des danseurs et de le transformer en photo. C’est un très grand défi, puisque je ne peux pas circuler pendant un spectacle et  que je n’ai qu’un seul angle de vue ». Un défi qu’il remporte haut la main. Ses photos sont à la fois oniriques et puissantes, un peu comme si elles libéraient les endorphines des interprètes.

Photo de la semaine : Alison Slattery saisit les corps en liesse sur le vif

Photo : Alison Slattery

Photo : Alison Slattery

Photo : Alison Slattery

Photo : Alison Slattery

Photo : Alison Slattery

Photo : Alison Slattery

Photo : Alison Slattery

« La photographie est le meilleur accident qui me soit arrivé », annonce d’emblée Alison Slattery. Originaire d’Irlande, la jeune femme a roulé sa bosse (et sa caméra) dans une quinzaine de pays à travers l’Europe, l’Asie et l’Amérique du Nord. Vivant aujourd’hui à Montréal, elle est friande de voyages, de gastronomie et de sports : son rêve est de jouer dans l’équipe de football féminin d’Irlande! Avant d’être photographe, Alison était institutrice. Ce n’est donc pas surprenant que son travail comporte des portraits sensibles et espiègles, des chroniques de pérégrinations et d’images prises sur le vif de gens qui s’éclatent en bougeant. Le plaisir semble être son thème principal. Derrière son objectif, elle n’est pas absolument pas externe mais prend part à ce que ressentent ses sujets : « Grâce à la photographie, je peux vivre des expériences que j’aime : passer du temps avec des enfants et les faire rire ; savourer chaque miette d’un excellent repas ; être témoin de ce moment magique qui est la victoire de votre équipe. Y a-t-il quelque chose qu’on ne peut pas vivre avec la photographie? ».

C’est peut-être pour cela qu’elle porte un autre regard sur les yogis que celui qu’on trouve dans les images qu’on trouve dans les magazines léchés (soit des top-models qui se ressemblent dans des vêtemens identiques et très dispendieux, spécialement conçus pour le yoga). Dans les photos d’Alison, on y voit de belles femmes, belles dedans-dehors dans leur dissemblance, qui éclatent de rire en faisant des pauses complexes, qui courent, qui méditent sur le toit d’un immeuble à Montréal, des femmes qui se lancent dans des collectes de fond, des actions communautaires et des tours du monde. Le plaisir est toujours là.

Photo de la semaine : Lisa Graves et les particules dansantes

Photo : Lisa Graves. Performance de Ladybox (Jody Hegel et Hannah Dorozio)

Photo : Lisa Graves. Performance de Ladybox (Jody Hegel et Hannah Dorozio)

Photo : Lisa Graves. Performance de Jody Hegel et Anna Smutny.

Photo : Lisa Graves. Performance de Ladybox (Jody Hegel et Hannah Dorozio)

Il y a deux semaines, les photos de Lisa Graves sur des yogis s’appropriant des endroits emblématiques de Montréal étaient à l’affiche dans la rubrique Photo de la semaine. Lisa fixe aussi sur sa pellicule les personnes qui dansent. Les photographies ci-dessus ont été prises lors d’un événement de support au projet Walk to Greece : Anna et Christina Smutny ont commencé à marcher vers la Grèce leer août, partant de la République tchèque et traversant 7 pays à raison de 30 km quotidiens. Tous les jours, elles donnent gratuitement un cours de yoga. À l’heure qu’il est, elles sont à Budapest!

Avant de s’intéresser à la photographie, Lisa Graves s’est impliquée dans plusieurs projets vidéo avec des danseurs et des chorégraphes. Pour la jeune femme, la photographie ralentit le temps et élargit la vision, lui permettant de créer des moments méditatifs à travers des images : « J’ai commencé par faire de la vidéo, puis j’ai réalisé que je tentais de ralentir le temps. Or, la photo aide à repousser les limites entre le temps, le lieu et la présence. La connexion avec le sujet est fugace et éphémère, il s’agit littéralement d’un arrêt sur image, explique Lisa. En outre, le fait que ce médium soit silencieux laisse une plus grande place au jeu, à l’imagination et à l’interprétation ».

En citant l’ouvrage de photographies de Wim Wender intitulé Once, la photographe évoque l’attitude (einstellung en allemand), soit la manière d’approcher quelque chose ou quelqu’un, en s’accordant à cette personne ou cette chose et en l’absorbant. Pour Lisa, l’attitude ne peut être dissociée de la captation de l’image. Ainsi, Lisa porte une grande affection aux portraits : « Les portraits sont un cadeau, ce sont des offrandes aux personnes qui me touchent. En connectant le photographe aux autres, les portraits absorbent et absolbent l’ego. Entre le photographe et son sujet, il y a uniquement des particules de présence. »

Photo : Lisa Graves. Performance de Jody Hegel et Anna Smutny.

Photo de la semaine : L’ange de Beyrouth

Photo : Mazen Jannoun. Beirut Prints.

Cette image de Mazen Jannoun fait partie d’une série d’impressions limitées dans le cadre du projet Beirut Prints. Créé par David Hury, Beirut Prints présente les images de 13 photographes libanais et étrangers, portant à voir les facettes multiples de la ville de Beyrouth, tant ses aspects sombres et violents que ses dimensions ludiques, poétiques, quotidiennes, cocasses, etc.

Mazen Jannoun vit entre Beyrouth et Rome. Oeuvrant principalement dans le domaine du photojournalisme, Mazen explore par le prisme de son objectif le littoral libanais et les diverses problématiques socio-écologiques qui le caractérisent, s’intéressant aussi aux personnes qui habitent le milieu de vie. Mazen est l’auteur d’un livre intitulé Watercolor – the Lebanese Coast.

Citation de la journée

Nikola Krizkova, Contes Éphémères, Compagnie Kerman. Photo : Cyril Ananiguian.

Danser, est-ce combler un vide? Est-ce taire l’essence d’un cri?

C’est la vie de nos astres rapides prise au ralenti.

Rainer Maria Rilke

 

Compagnie Kerman, dirigée par Sébastien Ly : http://www.ciekerman.com/

Photo : Cyril Ananiguian. http://www.taswir.fr/

Citation du samedi

« … Je ne pense pas aux mouvements, mais à la façon d’être mis en mouvement, mû, ému intérieurement. En allemand, bewegt, c’est le même mot, mû, ému. Mais indépendamment de cela, le mouvement, la danse, la poésie, c’est un monde qui joue un grand rôle mais ne devrait pas être fixe… Je ne sais pas ce que je ferai demain ou après-demain, mais si soudain se présente à moi autre chose que l’objectif que je visais, je le ferai. […] Je pense qu’il y a peut-être quelque chose d’intérieur, notre moteur, ce pourquoi nous tentons quelque chose, c’est bien si ça demeure, mais la forme que cela prend doit rester libre ». Pina Bausch

Photo : Tanya Traboulsi.

Photographie : Tanya Traboulsi – http://www.tanyatraboulsi.com/

Photo de la semaine : Branche à la main

Photo de Shawna Nelles

Originaire du Canada, la photographe et artiste visuelle Shawna Nelles vit et travaille à Mexico. Elle est la directrice générale et cofondatrice DFectuoso Producciones, une compagnie de cirque contemporain : « Ces dernières années, je me suis reconnectée aux arts de la scène avec beaucoup de plaisir. Le théâtre est ma première passion, ma première forme d’expression artistique et de dialogue. Je me rends compte maintenant que ma pratique théâtrale m’a menée vers la photographie et a fondé mon style. Depuis toujours, mon but est  de transmettre des émotions et de relier entre elles nos histoires, qu’elles soient anodines ou significatives ».

 

 

 

Photo de la semaine : Autoportraits chorégraphiques

Tanya Traboulsi est une photographe libano-autrichienne, basée actuellement à Beyrouth. Un de ses thèmes de prédilection est le monde de la musique, entre autres la scène alternative libanaise, dont elle trace un portrait minutieux et intime. Ce triptyque fait partie d’une série d’expérimentations dans une poche de nature à Beyrouth, où la photographe s’est mise elle-même en scène.

Note : La rubrique « Photo de la semaine » de Dance from the Mat présente le travail d’un ou d’une photographe qui s’intéresse au mouvement quel qu’il soit, ou explicitement à la danse, au cirque, au théâtre, et à d’autres expressions corporelles. Les photographes présentés (ées) ont eu la grande gentillesse d’accepter d’être publiés. Certains d’entre eux seront des collaborateurs réguliers, puisqu’ils le souhaitent. Si vous vous intéressez au mouvement par le biais de votre caméra, vous pouvez suggérer une contribution par e-mail.

Citation de la journée

Photo d’Engram

« C’est pour toi que je danse, c’est pour toi que je tourne,

Enfin pour nous tous qui désirons la vie,

Pour la vie qui ne veut plus s’enfoncer dans la terre, ramper, s’écraser

Et je ne suis pas seule,

Nous revenons de loin, très loin

Car le ventre de la terre n’a pas fini de souffler sa colère »

Marie-France Giappési

Engram est un duo de photographes plasticiennes crée au Liban  en 2003 par Joanna Andraos et Caroline Tabet

Photo de la semaine : Reptation verticale ou iconographie d’un attachement au lieu

Photographie de Caroline Tabet. Série Dialogues, avec la danseuse Zeina Hanna.

Cette oeuvre de la photographe basée à Beyrouth Caroline Tabet fait partie de la série Dialogues, un projet de collaboration avec des danseurs qui investissent un lieu et entrent en relation avec celui-ci par leurs corps et leurs déplacements. Chaque série de photographies dépeint une rencontre :  rencontre entre la photographe et le danseur ou la danseuse, rencontre entre le lieu et l’interprète, rencontre entre des mouvements et les creux, les aspérités et l’histoire d’un espace.

Prise en 2010, cette photographie fait partie de la collaboration entre Caroline Tabet et la danseuse contemporaine Zeina Hanna dans un hôtel inachevé au Liban. Nombreux y sont les lieux désaffectés et abandonnés, souvent alors qu’ils étaient en cours de construction, pour cause de manque de budget et de planification de l’aménagement du territoire. Cet hôtel n’existe d’ailleurs plus aujourd’hui : il s’est effondré il y a quelques mois, à cause des intempéries et du manque d’entretien.

Note : La rubrique « Photo de la semaine » de Dance from the Mat présente le travail d’un ou d’une photographe qui s’intéresse au mouvement quel qu’il soit, ou explicitement à la danse, au cirque, au théâtre, et à d’autres expressions corporelles. Les photographes présentés (ées) ont eu la grande gentillesse d’accepter d’être publiés. Certains d’entre eux seront des collaborateurs réguliers, puisqu’ils le souhaitent. Si vous vous intéressez au mouvement par le biais de votre caméra, vous pouvez suggérer une contribution par e-mail.