Les Gestes de Van Grimde Corps Secrets : Rencontre du troisième type

Les Gestes. Marjolaine Lambert et Sophie Breton. Photo : Michael Slobodian.

Les Gestes. Marjolaine Lambert et Sophie Breton. Photo : Michael Slobodian.

On dit des musiciens virtuoses qu’ils « font corps avec leur instrument ». Et si cette expression était prise au pied de la lettre et qu’on pouvait jouer de son corps comme d’une harpe ou d’un saxophone? Et, si, en dansant, on pouvait altérer ou même produire sa trame sonore? Vous en rêviez, la chorégraphe Isabelle Van Grimde l’a fait. Dans sa dernière création intitulée les Gestes, des danseuses entrent en résonance avec des instruments numériques épousant leur anatomie, tout en dialoguant avec une violoniste et une violoncelliste. Quand la danse prend la musique à bras-le-corps.

Les Gestes. Sophie Breton. Photo : Michael Slobodian

Les Gestes. Sophie Breton. Photo : Michael Slobodian

Le début de la pièce commence dans l’obscurité, que seule vient briser des arcs qui scintillent au sol, tout droit sortis d’un film futuriste. Le public est assis tout autour de la scène sur quatre côtés, un choix judicieux pour les Gestes, qui nous immerge d’emblée dans la création. Une danseuse nue – plus tard, je décèlerai un collant sur lequel est enfilé une sorte de corset – tâtonne dans le noir, découvre un objet en forme d’arc avec lequel elle expérimente. Chaque contact avec l’objet déclenche une sonorité différente. L’interprète le manipule, s’y blottit, l’arrime à ses courbes. Peu à peu, elle se l’approprie, un peu comme si elle nouait un dialogue avec une sorte de créature audible. Danseuse et instrument fusionnent jusqu’à constituer un symbiote. Un peu comme l’algue et la bactérie qui constituent les lichens.

Les Gestes. Soula Trougakos, Photo : Michael Slobodian.

Les Gestes. Soula Trougakos, Photo : Michael Slobodian.

Ce n’est pas la première fois qu’on voit des danseurs arrimés à des artefacts. Ce n’est pas non plus la première fois que des danseurs participent à la création de la musique d’une pièce. On pense par exemple à la Compagnie Linga basée en Suisse et, plus près de nous, à la chorégraphe Marie Chouinard. Isabelle Van Grimde elle-même n’en est pas à ses débuts dans ses recherches sur l’interaction entre son et mouvement.

Mais les Gestes proposent quelque chose de tout à fait inédit, des instruments numériques conçus spécialement pour la danse. Répondant au toucher, à la pression, à la vitesse et aux variations des mouvements des interprètes, ceux-ci émettent des sons. En outre, en réaction aux gestes dansés, ils captent et modifient la musique, composée par Sean Ferguson et Marlon Schumacher et jouée en partie par Elinor Frey (violoncelle) et Marjolaine Lambert (violon). Ces instruments peuvent « spatialiser » un bruit, par exemple en le projetant à travers la scène comme une giclée sonore.

Les extensions anatomiques portées par les danseuses Sophie Breton et Soula Trougakos, à savoir des colonnes vertébrales, des côtes et des visières, sont le fruit d’une longue collaboration du Centre Interdisciplinaire de Recherche en Musique, Médias et Technologie (CIRMMT), de la compagnie Van Grimde Corps Secrets et de l’Input Devices and Music Interaction Laboratory(IDMIL) .

Cette rencontre entre danse contemporaine, musique et technologies numériques, donne lieu à des images frappantes, celles de corps innervés par l’énergie et les décibels, fabriquant la musique sur laquelle ils se meuvent. L’appropriation de la colonne vertébrale musicale est particulièrement réussie, peut-être en raison de sa visibilité et de sa tangibilité. Mais le moment qui me restera longtemps en tête et que j’aurais voulu voir prendre plus d’ampleur, c’est lorsque les musiciennes jouent des instruments-danseuses dans une mise en abîme intimiste et onirique. La connivence des interprètes est encore accentuée par le travail d’éclairage. La sensualité et la tendresse qui imprègnent la pièce est portée à son apogée dans ce morceau. Le violon et le violoncelle ne sont-ils pas des instruments ronds et féminins, tant dans leur forme que dans leurs vibrations et leurs sonorités? Kiki de Montparnasse n’a-t-elle pas posé pour Man Ray en violoncelle?

Au cœur de l’œuvre se trouve le mapping, une cartographie associant les gestes à des effets de bruit. Pour déclencher certains sons, les danseuses doivent faire des mouvements spécifiques. Affectant la gestuelle, ce phénomène semble parfois la contraindre. Caractérisé par des accents, le flux dansé est haché, à la manière des mouvements d’un archet de violon. Mais la fluidité et le brio des danseuses est tel que le saccadé devient organique.

Les Gestes. Elinor Frey, Marjolaine Lambert et Soula Trougakos. Photo : Michael Slobodian.

Les Gestes. Elinor Frey, Marjolaine Lambert et Soula Trougakos. Photo : Michael Slobodian.

Les interprètes des Gestes préfigurent-ils les Homo futuralis? Les danseurs pourront-ils un jour être musiciens ou, même, des êtres complètement autonomes produisant leur propre éclairage via des extensions numériques, un peu comme la super-héroïne Dazzler qui transforme le son en lumière pour éblouir ses adversaires? Qui sait ce que les avancées technologiques nous réservent?

Exigeant des investissements importants, tant sur le plan financier que sur celui de la recherche et de la création, cette oeuvre pose des questions intéressantes d’ordre éthique et philosophique. À l’heure de l’accélération de la technologie et du rythme de vie*, alors que nous sommes de plus en plus déconnectés de la nature, il convient de porter un regard lucide sur les possibilités de transformation des humains en surhumains et « surdanseurs », communiquant avec le monde via des interfaces numériques. D’autant plus que ces possibilités ne seront pas accessibles à toutes les compagnies de danse. Toujours est-il que les instruments anatomiques convoqués dans les Gestes et domestiqués par les danseuses et les musiciennes à travers un long travail d’expérimentation proposent une interaction fascinante du geste dansé et du son, ainsi qu’une ouverture vers une transdiciplinarité qui donne le tournis. Et, surtout, ils permettent de penser et de construire la musique différemment, en symbiose avec ces « gestes [qui sont] l’agent direct du cœur ».**

Van Grimde Corps Secrets / Isabelle Van Grimde
Agora de la Danse. 13-14-15 mars / 20 h et 16 mars / 16 h

* D’après le chercheur Julien Rueff.

**François Delsarte, penseur du 19ème siècle dont les idées ont imprégné de manière posthume la vision de la danse contemporaine.

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Discovery Bal 10ème anniversaire : Le bal est dans leur camp

Photo : Chris Randle

Photo : Chris Randle

L’improvisation en danse et en musique, c’est comme les œufs Kinder, on y trouve de tout. Mais lorsqu’Andrew de Lotbinière Harwood et ses acolytes d’AH HA Productions ouvrent le bal, le temps suspend son vol. Récit d’un moment de pure exultation.

Sur la scène de l’Agora de la Danse, quatre danseurs, une musicienne, un musicien et un éclairagiste – Andrew de Lotbinière Harwood, Marc Boivin, Chris Aiken, Peter Bingham, Diane Labrosse, Pierre Tanguay et Yan Lee Chan – s’en sont donnés à cœur joie hier soir. N’était tracé d’avance nul canevas, tout au plus un vague fil conducteur avait été esquissé : entrée en scène, solo, solo, duo, etc. Mais personne ne savait qui allait lancer la balle, ou plutôt le bal. Ceci a donné lieu à une performance de danse et de musique édifiée en temps réel, instantanée et éphémère, où instruments de musique, objets bruiteurs, voix, paroles et mouvements se sont allègrement donnés la réplique. La création d’hier était à la fois très physique et théâtrale, ludique, sensible et joyeuse.

Photo : Chris Randle

Photo : Chris Randle

Le genre de l’improvisation peut sembler aride à certains.  Cependant, celle-ci ne l’est aucunement. Au contraire, elle foisonne de mille textures, mille sensations, mille dialogues, mille idées et ce, sans jamais verser dans l’excès ou la loufoquerie. Et la raison n’en est pas seulement la virtuosité, la sensibilité et la longue expérience des participants dans leurs champs respectifs.  Si Discovery Bal est passionnant, cela tient aussi au fait que la plupart des protagonistes se connaissent et travaillent ensemble depuis très longtemps, depuis  20 à 37 ans. La complicité des interprètes, la confiance mutuelle qui les caractérise, sont essentielles à l’improvisation, ce genre qui repose sur l’écoute, la collaboration instantanée, la responsabilité partagée de chacun et chacune, la prise de risques et l’abandon de tout contrôle sur les choses, qui cultive un état constant de présence et d’attention au monde, à autrui et à soi.Ce pied de nez de l’improvisation aux règles, au désir de contrôle, Andrew de Lotbinière Harwood y fait écho lorsqu’il manipule une chaise en expliquant qu’il a reçu des consignes strictes, qu’on peut faire tourner la chaise, la faire bouger, s’asseoir mais pas monter dessus, « il y a des règles partout aujourd’hui », puis « il ne faut pas monter sur la chaise » répètera-t-il à ses acolytes pendant la performance.

Mais, contrairement à une idée reçue, qui dit absence de contrôle en danse, ne dit pas qu’on peut faire n’importe quoi. Marc Boivin souligne que l’improvisation en danse est une pratique très exigeante et nécessite un corps aiguisé et une très grande attention. Pour ce danseur venu sur le tard à la « chorégraphie instantanée », celle-ci apporte de l’équilibre et de l’harmonie à sa pratique de la danse.

Photo : Chris Randle

Photo : Chris Randle

Hier, des personnages se sont incarnés sous nos yeux. Ces personnalités éphémères étaient le fruit de la rencontre du dialogue collectif et des interprètes – qui ne sont pas que des interprètes mais qui dansent et jouent avec tout leur être, avec toutes leurs tripes, sur scène. Aujourd’hui, lors de la deuxième performance (16H à l’Agora) vous verrez peut-être des personnages légèrement ou très différents.

Pour Andrew de Lotbinière Harwood, l’improvisation permet de « construire des passerelles entre la pratique, la poésie de la forme et la performance ». En effet, Discovery Bal, ce n’est pas seulement deux spectacles, c’est aussi une initiative éducative. Chaque année, les shows sont précédés d’un stage intensif pour danseurs professionnels offerts par les défricheurs de la danse improvisée au Canada.

Et côté lumière ? Yan Lee Chan, éclairagiste, improvise rarement dans sa pratique. Mais, pendant Discovery Bal, il ne dispose d’aucun élément et dit réagir à 99% en temps réel à la musique et à la manière qu’ont les danseurs d’habiter l’espace, tout en essayant de construire un parcours, implantant des balises lumineuses dans la déambulation du spectateur.  Quant à la scénographie, c’est simple, Andrew dit la veille du show à ses collaborateurs : « amenez ce qu’il y a chez vous » : ça peut aller d’un décor spartiate à une scène très fournie, comme la fois où les protagonistes ont fait appel à tous les éléments de scénographie de leurs derniers spectacles.

Photo : Chris Randle

Photo : Chris Randle

Pour le musicien Pierre Tanguay, « l’improvisation, c’est la vie. Quand on fait un souper, tout est improvisé. Quand on fait l’amour, c’est la même chose. Si c’est préparé, c’est nul». Et d’ajouter que l’improvisation en danse et en musique n’aboutit pas toujours à quelque chose de réussi, mais que la proposition reste toujours valable. Pour improviser, il convoque toutes sortes d’instruments et d’objets : hier soir, on a pu écouter entre autres les sons d’un mégaphone, d’un instrument pour enfants de chez Toys’R’Us et la théière de sa grand-mère : « restez-loin d’un magasin de musique », recommande Pierre Tanguay, qui a même un ensemble « outils de bricolage ».  Sa recette du créer-ensemble et du danser-ensemble? « On s’écoute, on regarde, on s’imagine, on y pense à deux fois, on se fie beaucoup au silence et à l’immobilité et le tour est joué ». Une recette appropriée pour le vivre-ensemble.

Discovery Bal, 10ème anniversaire. Aujourd’hui, Agora de la danse 16H.

Fente-toi d’Isabelle Boulanger / Dans le cercle de Sarah-Ève Grant

Dans le cercle. Photographe : Frédéric Chais.

Cette semaine, Tangente propose un double programme, deux créations très différentes l’une de l’autre, proposées par des chorégraphes de la relève montréalaise : une partie de handball ludique et une expérience transdisciplinaire et enveloppante. Dernière occasion de voir tout cela : demain dimanche 16h, Monument National.

Fente-toi

Alexandre Fleurent, Michelle Clermont-Daigneault, Joanie Deschatelets, Noémie Dufour-Campeau, Alexia Martel, Audrey Rochette et Catherine St-Laurent, les sept interprètes de la compagnie « La grande fente » sont tous frais émoulus de LADDMI. La chorégraphe, Isabelle Boulanger, vient de la cuvée précédente. Elle avait été remarquée l’an dernier aux Danses Buissonnières pour sa pièce « Une grande fente pour dire « allô » ».

Fente-toi. Photographe : Marc-André Dumais,

Fente-toi est inspirée du handball. En effet, Isabelle Boulanger base son écriture chorégraphique sur des actions de la vie quotidienne dont elle « extrait le mouvement dansé ». Elle a emprunté aux sports collectifs de balle, entre autres le handball, leurs « feintes au but », leurs pas, leurs courts, leurs sauts, leurs plaquages.

Les sept joueurs sont tous habillés de shorts, jupettes et teeshirts de couleurs différentes. Ils portent des genouillères. Ils commencent à s’échauffer, puis à se provoquer en duels et ensuite commence la partie. Fente-toi est une création très physique, joyeuse, cocasse, emplie de dérision et d’énergie. Ça fonctionne, on rit, on a même envie de danser. Le dossier de presse annonce d’ailleurs la couleur : « ne vous y méprenez pas, ce n’est pas si sérieux » ; « c’est danser sans se prendre au sérieux ». C’est donc une pièce divertissante assumée. Et j’ai toujours eu un faible pour la transposition de sports en danse.

Fente-toi. Photographe : Sandra Lynn.

Mais deux éléments sont à souligner. Tout d’abord, l’univers de « Fente-toi » baigne dans une esthétique très hipster. Ne vous inquiétez pas, je ne vous ferai pas le topo que vous avez tous entendu maintes fois sur qu’est-ce que c’est un hipster. Ici, je vous parle surtout d’esthétique et d’accoutrement. Renseignements pris, le dossier de presse revendique même ce côté dit hipster : « La Grande Fente, c’est des pantalons en velours côtelé brun et un vieux chandail de laine. C’est vintage, c’est hipster, et en même temps actuel et avant-gardiste ». Et je commence à trouver ça fatigant, un peu comme si l’habit faisait la création. En outre, un travail sur le handball plus poussé, plus engagé, plus brut, aurait pu être très intéressant. Comme le travail de Koen Augustijnen des Ballets C de la B avec les boxeurs.

Dans le cercle

Dans le cercle. Photographe : Frédéric Chais.

«  Dans le cercle » est une création interdisciplinaire de Sarah-Ève Grant, Florence Blain et Jean-François Blouin. La première est interprète et chorégraphe, la deuxième hautboïste et comédienne et le troisième compositeur de musique électroacoustique et concepteur sonore.

L’espace scénique est un cercle lumineux délimité par un tracé en argile au sol. Une partie du public se trouve autour du cercle et une autre partie est au balcon du deuxième étage, surplombant le cercle. On est assis par terre et on peut aussi déambuler, changer de niveau et de perspective.

Au centre du cercle, il y a un micro qui capte les sons et les vibrations : ceux des courses, des mouvements, des respirations et des bruits que font les deux interprètes, Grant et Blain ; ceux du hautbois et de la trame sonore conçue par Blouin ; ceux du micro manipulé par les interprètes. Il y a une boucle de rétroaction constante entre le mouvement et le son : le micro capte le son du mouvement qui est intégré dans la bande sonore, affectant à son tour le mouvement et ainsi de suite. Une boucle infinie comme un cercle.

Pendant leur processus de recherche, les trois comparses ont pris connaissance d’un texte de Matei Visniec, L’homme dans le cercle. Ce texte a imprégné leur création, qui est devenue peu à peu une métaphore de la solitude et de l’enfermement.

Dans le cercle. Photographe : Maxime Pronovost.

Au début de la pièce, Sarah-Ève Grant semble sereine dans le cercle, à l’abri dans une sorte de cocon. Puis progressivement, elle se sent prise au piège, se débat comme un insecte englué dans une toile d’araignée. Un moment particulièrement marquant correspond à ses tentatives d’agrandir le cercle, par un jeu de lumières et de glissades, mais hélas le cercle se referme toujours sur elle. Autre séquences poignantes, Florence Blain joue du hautbois tout en bougeant en sol et finit par tourner sur elle-même à l’infini sans s’arrêter de jouer.

Dans le cercle est une création qui peut paraître très conceptuelle quand on la décrit, mais elle vous happe et vous retient. Un peu comme si on plongeait dans un caisson sensoriel, où seul compte le jeu de la lumière et du son et Sarah-Ève qui glisse par terre hors de son cercle jusqu’aux quatre coins du théâtre. Une pièce qu’on savoure discrètement dans l’obscurité, une pièce transdisciplinaire, puisqu’au-delà de l’interaction entre des artistes de divers horizons, elle fait fusionner différentes approches pour proposer au public une expérience nouvelle.

Marc Boivin, Ana Sokolović et le Quatuor Bozzini : Jeu est un autre

Photo : Michael Slobodian

Une idée sinon vraie, c’est une drôle d’histoire, c’est le fruit d’une série de rencontres. Vous me direz que toute création, tout projet, naît de rencontres. Certes, mais cette histoire-là a commencé il y a cinq cent ans pour aboutir hier soir à l’Agora, en faisant se télescoper musique, danse et inspiration théâtrale. Ana Sokolović, la compositrice montréalaise originaire des Balkans, a proposé au danseur Marc Boivin de mettre en mouvement une musique commandée par le Quatuor Bozzini – quatuor à cordes s’adonnant aux musiques classique, nouvelle, contemporaine et expérimentale – sur le thème de la Commedia dell’arte. De prime abord décontenancé et ne se sentant pas des affinités particulières avec la Commedia, Boivin demande à travailler séparément avec chacun des membres du quatuor. S’ensuit une exploration de 18 mois en studio où tous improvisent, en duo, en trio, en quatuor et en quintette. La musique n’est intégrée qu’une fois le dialogue établi. Et d’interprète et chorégraphe invité, Marc Boivin est devenu co-porteur du projet, co-créateur pour emprunter le terme choisi par les Bozzini : le processus menant à « Une idée sinon vraie » brouille les frontières quant aux rôles des protagonistes, puisque tous participent à la création à travers l’improvisation. Pour les membres du quatuor, prendre sa place de co-créateur en tant qu’artiste est primordial, que ce soit en passant des commandes d’œuvres à des compositeurs, en composant ou en improvisant.

En découvrant les textes de Beolco et le personnage de Ruzzante créé par celui-ci, Boivin se pique peu à peu d’intérêt pour les protagonistes de la Commedia dell’arte, créés il y a cinq cent ans par des acteurs très physiques qui improvisaient sur la base d’un canevas très sommaire. Le premier nom de la Commedia dell’arte était d’ailleurs Commedia all’improviso.

Photo : Michael Slobodian

Le résultat de cette drôle d’histoire est une drôle de pièce obsédante et très graphique, jouée devant un public entourant la scène sur trois côtés, où tous se meuvent : si Marc Boivin dépeint sept personnages de la Commedia par sa danse, Mira Benjamin (violon), Isabelle Bozzini (violoncelle), Stéphanie Bozzini (alto) et Clemens Merkel (violon) ne restent pas figés de côté. Ils évoluent, ils interagissent avec Marc, Marc les touche, les fait bouger par son corps ou sa voix. Ils ont une présence magnétique, comme dans le point d’orgue de la pièce : chaque musicien occupe un côté de la scène dans l’obscurité, avec pour seule lumière un projecteur les éclairant par en-dessous. Et lorsqu’ils bougent, ils continuent à jouer, ce qui fait que la création ne sera jamais tout à fait la même.

Photo : Michael Slobodian

Point de bouffonneries, ni de pitreries dans « Une idée sinon vraie ». C’est une pièce solennelle, évoquant un rituel ou une cérémonie dans quelque lieu de culte futuriste, mais pas austère pour autant : Boivin y est facétieux à l’occasion, jouant de sa cape tel Néo dans Matrix, se drapant dans les pans de celle-ci, actionnant ses zips en harmonie avec tel accord dissonant : un Arlequin grave, mais qui ne se prend pas la tête. Je est un autre, nous dit-il au fur et à mesure qu’il dévide toutes ses facettes. Je est pluriel et ramifié, je est un rhizome*.

*Édouard Glissant disait que l’identité n’est pas une racine-unique, mais une racine-rhizome.

Une idée sinon vraie. Marc Boivin / Ana Sokolović & Quatuor Bozzini. Agora de la danse. C’est complet ce soir, mais il reste demain!

Vidéo de la semaine : The Man I love

Extrait de Nelken (Les Oeillets), spectacle de Pina Bausch en 1983.

The Man I love de Gershwin en langage des signes.

Pour la petite histoire, la raison pour laquelle le danseur Lutz Förster chante la célèbre rengaine de Gershwin en langage sourd et muet, reprise entre autres by Miles Davis, Billie Holiday, Kate Bush et Hindi Zahra, c’est que Pina Bausch avait demandé à ses interprètes pendant le processus chorégraphique de Nelken « de quoi êtes-vous fiers? ». Et Lutz Förster avait dit être fier de savoir interpréter « The Man I love » en langage des signes.

Un principe de création cher à Pina Baush était un jeu de consignes et de questions posées à ses danseurs (quelques exemples ici). Les réponses de ces derniers constituaient le fil conducteur de la chorégraphie. Ainsi, Pina basait ses oeuvres sur l’histoire des danseurs, leur vécu, leur passé, leur perception du monde et des relations humaines…. Si on énumère quelques consignes de Pina Bausch sous la forme d’une liste, comme l’a fait Brigitte Gauthier dans son livre sur le langage chorégraphique de la chorégraphe, ceci permet de mettre en lumière le caractère tragicomique, doux-amer, poétique et éclaté de ses propositions, qui oscillent en permanence entre la joie, le plaisir, les bonheurs simples, la sérénité, d’une part, et le mal-être, l’angoisse, la souffrance, les désillusions d’autre part. Cet état de déséquilibre constant, de ruptures, de fins abruptes de périodes de grâce, très présent dans les pièces de Pina Bausch, a amené Brigitte Gauthier à écrire « À un détail près, à une seconde près, à un regard près, ces danseurs-funambules de l’âme peuvent se briser ».

Cette séquence de Nelken figure aussi dans le documentaire de Chantal Akerman (extrait ici), « Un jour Pina a demandé ».

Et vous, que savez-vous dire en langage des signes? Un merveilleux danseur sourd-muet rencontré à Beyrouth m’a appris à interpréter « Merci pour la danse » en langage sourd-muet. C’est une des choses que je sais faire dont je suis fière. Et vous, de quoi êtes-vous fier?

Si les vinyles m’étaient contés

À l’affiche au OFFTA, le collectif montréalais PME-ART donnait aujourd’hui la vingt-troisième présentation du DJ qui donnait trop d’information (Hospitalité 5) au Phonopolis. 1000 vinyles, 1000 histoires. Une performance surprenante, joyeuse et rafraîchissante.

J’ai grandi dans une famille de musiciens et de producteurs de musique, DJ pour financer les projets plus personnels, parfois périlleux économiquement. J’ai toujours entendu une règle d’or, une seule : WE DON’T TALK TO THE DJ (c’est un peu comme dans Fight Club). On le laisse tranquille, on ne l’emmerde pas avec des questions du style : tu mets Michael Jackson? Tu mets Nancy Ajram*? Tu as le remix par Prodigy? Tu aimes ce que tu mets? Tu écoutes quoi chez toi? Tu prends un verre après? Tu connais cette toune lalalaaatictic? Si, je t’assure, écoute encore, LALALAATICTIC… Bref, on fout la paix au DJ, on garde en tête qu’il n’est pas là pour parler, il est là pour mettre de la musique et faire danser les gens, point-barre.

Derrière leurs platines, Caroline Dubois, Claudia Fancello et Jacob Wren du collectif montréalais PME-ART dérogent à cette règle. Ils ont tout un tas de choses à dire et d’histoires à raconter. Dans des théâtres, des magasins de disques, des halls d’hôtels, des musées, des parcs et autres lieux divers, ils vous passent les vinyles qui les ont chamboulés, ceux qu’ils n’aiment plus trop, ceux qu’ils ont aimés à la folie, ceux qu’ils aimeront toujours, ceux qu’ils ne détestent pas tout à fait, ceux qui les font réfléchir, ceux qui les font rire, ceux qui leur font monter les larmes aux yeux…. Et vous racontent par le menu pourquoi. Aucun disque ne les laisse muets : 1 vinyle, 1 histoire, ou même 1 vinyle, 1 histoire à tiroirs, comme les poupées russes.

Le DJ qui donnait trop d’information (Hospitalité 5), était présenté pour la 23ème fois aujourd’hui, après une multitude de propositions dans divers lieux et de diverses longueurs. Au Phonopolis, il s’agissait d’une performance-surprise d’une heure, programmée pour ceux qui n’avaient pas pu voir la performance de 7 heures dans le cadre de l’OFFTA.

Les protagonistes du DJ qui donnait trop d’information décortiquent avec humour, ingéniosité, finesse et sensibilité le rapport particulier que chacun d’entre nous entretient avec la musique, en nous livrant leur histoire avec chacun des groupes qu’ils nous font écouter. En français et en anglais, ils nous convient avec une grande hospitalité dans leur collection de disques personnelle, qui retrace le fil conducteur de leurs parcours et de leurs vies. Et on s’en délecte.

Ces récits très personnels nous interpellent, nous font réfléchir, sourire, rire. Ils nous font porter un autre regard sur des événements similaires dans notre vécu, nous poussent à nous interroger sur notre propre perception de la musique. Un petit extrait (pour en savoir plus, il faudra aller à la 24ème présentation qui sera organisée probablement au bord d’un étang, dans une fête foraine ou dans une friperie!) Claudia Fancello met sur la platine un groupe suédois : « J’étais très fière de les avoir découvertes toutes seules. J’ai su à ce moment qui j’étais musicalement. Bon, j’avais 11 ans. » Jacob Wren raconte comment il a pris conscience qu’un de ses musiciens préférés était réel et non invicible, que ses excès pouvaient inquiéter. Caroline Dubois évoque un de ses béguins. L’objet de son désir lui avait demandé ce qu’elle aimait comme musique. Elle avait répondu Björk, hochement de tête approbateur de la part du jeune homme. Puis elle avait ajouté Cyndi Lauper, regard consterné de l’objet du désir. Caroline avait alors compris qu’il n’y avait pas d’espoir avec celui-ci. Elle avait réalisé pour la première fois que nous sommes évalués et jugés à travers nos goûts, nos personnalités soupesées et analysées par le prisme de nos collections de disques ou contenu de nos i-pod.

La musique imprègne nos vies, nos souvenirs, nos expériences, nos conceptions du monde et des relations… L’appréciation de la musique est d’ailleurs reliée à la sociabilité, les deux facultés étant localisées dans la même partie du cerveau*. On associe la musique à des personnes, des rencontres, des discussions, des contextes, des ruptures, des épreuves, des moments de grande tristesse ou de bonheur infini… Que celui qui n’a jamais arrêté d’écouter un album qui lui rappelait trop son ex me lance le premier vinyle. Je me suis fâchée à mort avec plusieurs groupes à cause de ruptures. J’avoue même avoir mis de côté certains de mes albums préférés dans des périodes difficiles pour pouvoir continuer à les écouter.

Chaque morceau apporte des réminiscences, chaque chanson évoque une histoire, une anecdote… Love will tear us apart de Joy Division, c’est quand je demandais à mon frère aîné c’est quoi le suicide. Summertime de Billie Holliday me rappelle ces soirées sur les escaliers du Mile-End passées à valser dans la rue et boire du vin…. With or Without you de U2 est relié à ce joueur de viole médiévale avec qui je sortais, qui ne connaissait pas U2 et pensait que j’écoutais de la musique « culinaire ». Et vous, que vous rappellent les morceaux dans votre i-pod?

Pourquoi aimons-nous tellement la musique? Parce qu’elle adoucit les mœurs? Parce qu’écouter de la musique stimule la sécrétion de dopamine, un neurotransmetteur qui a un effet stimulant sur le système nerveux central et qui ressemble à ceci ?

Pour emprunter les mots de Nick Hornby, la musique a ce formidable pouvoir de nous ramener en arrière tout en nous transportant en avant, nous faisant sentir à la fois nostalgiques et emplis d’espoir. Les vinyles montrés et mis sur la platine par PME-ART sont tangibles, concrets, on a envie de les regarder, de les manipuler, de les écouter sans fin en racontant et en écoutant des histoires, en dansant, comme  cette petite fille de quatre ans qui tournoyait, qui sautait et qui criait : « Bravo, encore, encore! ». Alors bravo, encore, encore, encore plus d’hospitalité, PME-ART!

*Chanteuse populaire libanaise

* This is your brain on music, livre de Daniel J. Levithin

Des écolières dansent Rosas sur Madonna : Retour sur Rosas Danst Rosas

Hier, je suis allée voir Rosas Danst Rosas, le film de Thierry de Mey sur la création d’Anne Teresa de Keersmaeker, à la Cinémathèque québécoise dans le cadre du FTA. Moi et 230 élèves du secondaire. Super initiative de leurs écoles, qui permet une  ouverture à la danse contemporaine, me suis-je dit,mais j’avais tout de même quelques inquiétudes par rapport au boucan éventuel. Cette pièce et ce film sont assez hypnotisants, mais bien sûr cela dépend de plusieurs éléments et j’ai vu plusieurs adultes en sortir à d’autres projections. Eh bien, le silence a été complet, les ados étaient scotchés et bouchee bée.  À la fin du film, j’ai demandé à ma voisine de 14 ans si elle avait aimé le film et elle a opiné avec véhémence du chef : « C’est écoeurant ». Entendu aussi « j’pensais pas que j’aimerais ça, mais c’est merveilleux, ça me donne le goût de danser et de danser mieux ».

Cela m’a fait repenser à cette vidéo, où de jeunes ados reprennent la chorégraphe de Rosas Danst Rosas sur Like a virgin de Madonna dans leur salle d’école et se filment.

Au début de Rosas Danst Rosas (Rosas Danse Rosas en français), 4 femmes dont Anne Teresa de Keersmaeker sont couchées sur scène dans ce qui semble être une école ou une usine. Elles ont l’air austère et aride, portent des vêtements gris et informes et des godillots aux pieds. Pendant 20 mn, on n’entend que leur respiration pendant qu’elles font des mouvements très précis et saccadés (Anne Teresa réussit à rendre le saccadé organique et fluide). Dans la deuxième partie, les femmes sont assises sur des chaises, font des mouvements, se lèvent, s’assoient, s’étendent sur les chaises, balancent leurs têtes en avant. Cette partie semble faire référence aux tâches domestiques, sociales et industrielles imposés aux femmes, qui s’en acquittent avec diligence et une sorte de colère rentrée. À contre-courant de toute cette efficacité de fourmis ouvrières, des gestes sensuels et joeurs interrompent la machine : le balancement de longues chevelures noires en avant, la découverte répétée d’une épaule ou de la courbe d’un sein semblent suggérer une tentative de reprise en main de leur pouvoir de femme par les protagonistes.

La musique de Thierry de Mey and Peter Vermeersch, minimaliste, répétitive et obsédante, joue un rôle important dans la construction de l’atmosphère du film. Les mouvements des danseuses me rappellent par moment certains mouvements du yoga (sans vouloir tomber dans l’obsession!). Je connaissais dans le temps une des élèves de P.A.R.T.S., l’école de danse de Keersmaeker à Bruxelles, et elle m’avait dit que chaque journée de formation commençait par 60 minutes de yoga. Il n’est donc pas étonnant que les chorégraphies d’Anne Teresa Keersmaeker soient partiellement inspirées du yoga.

À la lumière de cet éclairage, la vidéo des écolières de Flandres est encore plus passionnante. Faut-il y voir uniquement un projet ludique et créatif, où des jeunes filles s’approprient la chorégraphie et la scénographie de Keersmaeker en l’adaptant à une musique qu’elles aiment? Avaient-elles aussi une autre intention en choisissant cette musique, une intention de revendication et d’affirmation de leur identité féminine et de leur liberté sociale et sexuelle? Il faudrait le leur demander pour savoir.

Toujours est-il que cette vidéo est autrement plus inventive et intéressante que la vidéo de Beyoncé où elle reprend deux chorégraphies avec toute leur scénographie de Keersmaeker sans lui avoir demandé la permission et sans un seul crédit. Je ne reviendrai pas sur cette affaire, qui a fait couler beaucoup d’encre (pour plus d’informations et pour lire une lettre généreuse d’Anne Teresa, cliquer ici). La vidéo de Beyoncé a certes repris la chorégraphie et le cadre tels quels mais n’en a conservé que l’aspect lascif et séducteur, en gommant tout l’aspect méthodique et abeille affairée, l’austérité et la colère de ces femmes.

Qui sait, certains de ces élèves montréalais du secondaire qui ont assisté à la projection hier s’approprieront peut-être Rosas Danse Rosas et se filmeront. Restez à l’aguet sur les réseaux sociaux. Et à votre avis, pour quelle musique opteront-ils?

Pour une analyse cinématographique et scénographique du film Rosas Danst Rosas et  des apports de la caméra de Thierry de Mey à la pièce de danse originale, consulter le très joli blogue Regards Hybrides sur l’hybridation entre vidéo et danse.