Goodbye de MayDay/Mélanie Demers : Exulter par le corps

Mélanie Demers. Photo : Sabrina Reeves

Mélanie Demers. Photo : Sabrina Reeves

Chorégraphe trouvant son plaisir dans les détails, Mélanie Demers porte un regard d’anthropologue sur le monde, transposant dans les corps les tiraillements individuels et collectifs. Sa danse est un sismographe des réalités d’aujourd’hui. À l’affiche du 20 au 22 mars à l’Usine C où elle est en résidence, sa pièce Goodbye s’attache à dépeindre les renoncements et les deuils par lesquels passe tout un chacun au quotidien.

Présentée au FTA l’an dernier dans sa totalité et à Parcours Danse sous la forme d’un extrait, la pièce Goodbye a fait l’objet d’un remaniement, aussi bien dans le fonds que dans la forme, pendant deux semaines de répétition à l’Usine C : « Reprendre une création, c’est un peu comme rencontrer un ami d’enfance, explique Mélanie Demers. On avait envie de replonger dans Goodbye, mais, avec la distance, certaines parties sonnaient moins juste que d’autres». Trois séquences ont donc été modifiées, ce qui n’est pas négligeable. En effet, Goodbye est une création cyclique, autrement dit une pièce courte qui se répète à l’infini. En outre, il s’agit d’une pièce de détails : « c’est dans les subtilités que tout se passe, précise Mélanie Demers, même s’il y a quelque chose de très souligné ». Et la chorégraphe d’ajouter que Goodbye ne parle pas seulement des pertes, mais aussi des transformations, « des deuils qu’on fait quotidiennement à propos de qui on est, de qui on pense être, pour pouvoir nous réinventer ». La question transversale de la transformation permet justement à Demers de faire un lien entre le fonds et la forme, en connectant les renoncements et les séparations à la structure sisyphéenne de la pièce en dédales : « C’est comme si on était pris dans une machine sans issue et qu’on essayait de trouver une porte de sortie pour accéder à autre chose, peut-être même accéder à nous-mêmes ».

Goodbye. Jacques Poulin-Denis et Mélanie Demers. Photo : Mathieu Doyon.

Goodbye. Jacques Poulin-Denis et Mélanie Demers. Photo : Mathieu Doyon.

[Certes, Mélanie Demers signe la chorégraphie de Goodbye – où elle danse également – mais elle insiste sur l’implication corps et âme des interprètes, Brianna Lombardo, Chi Long et Jacques Poulin-Denis : « avec eux, je suis dans de bonnes mains. Ils ont une grande générosité d’interprètes qui va au-delà de l’exécution et de l’improvisation, dans les fondements mêmes de la pièce ». Le processus de création au sein de MayDay se fait par la discussion, de manière généralement implicite et non formalisée : « la première heure de nos répétitions correspond toujours à une heure de discussion. J’aime beaucoup ce moment où on se parle de ce qu’on a fait de la veille, du livre qu’on a lu, de la chicane qu’on a eu. Cette heure m’indique comment on va travailler, elle me permet de prendre le pouls de notre travail. Pour Goodbye, j’avais initialement une autre porte d’entrée et nos discussions m’ont amenée vers la thématique actuelle ».

La compagnie de Mélanie Demers est dénommée MayDay, soit le signal de détresse lancé par les avions et les bateaux en perdition. Pour la chorégraphe, la danse est bien outillée pour aborder les questions brûlantes, alors qu’on réserve souvent ce rôle à d’autres champs artistiques : « La danse est un médium tellement évocateur lorsqu’il s’agit d’être dans le ressenti, dans l’abstrait, reconnaît-elle. Quand on veut s’attaquer à des thèmes sociopolitiques, c’est peut-être moins facile. Mais ce que j’aime beaucoup dans la danse contemporaine, c’est que c’est un terrain de jeu ouvert. Si on a besoin de parler, on parle. Si on a besoin de chanter, on chante ». En outre, travailler à travers le prisme de la danse convient à la manière de créer de Demers et lui permet d’intégrer tous ses intérêts, que ce soit la littérature, le théâtre ou la musique.

L’envie de Mélanie Demers « d’utiliser son art comme une arme positive » lui est venue de séjours à l’étranger, en Haïti, dans des pays d’Afrique et au Brésil. À l’occasion de ces voyages, la chorégraphe a donné des ateliers, collaboré avec des artistes de danse et de théâtre, fait une résidence, créé une pièce, etc. : « Cela pourrait donner l’image que je m’implique dans ces pays, mais c’est moi qui va apprendre là-bas » souligne-t-elle avec une grande humilité. Ainsi, ces expériences ont beaucoup inspiré la chorégraphe : « j’ai rencontré des artistes qui travaillaient dans d’autres conditions et qui m’ont initiée à une manière de concevoir l’art de manière très différente, beaucoup plus engagée et extrême que ce que je connaissais, car les conditions de vie locales font que c’est l’art ou la mort». Notamment, les pièces Les Angles Morts et Junkyard Paradise sont nées d’une réflexion sur ce que Demers avait vu et vécu pendant ses voyages.

Pour la chorégraphe, la danse a un rôle à jouer par temps de contestation, d’oppression ou de guerre, puisque c’est l’une des premières formes d’art qu’on bannit : « c’est par le corps qu’on exulte, qu’on sent et qu’on ressent. J’aime à penser que, dans tous les contextes, la danse contemporaine peut offrir une spiritualité à travers le rituel de mettre en scène des corps qui donnent, qui suent, qui souffrent, qui tombent, qui chutent. La danse, c’est le lieu de la catharsis où les gens pourraient se reconnaître ».

On a beaucoup dit de Mélanie Demers qu’elle était une artiste engagée. Elle-même se voit comme quelqu’un d’intègre et de passionné : « C’est certain que j’observe le monde où je vis et que je le traduis sur scène. Nous avons créé Goodbye en plein printemps québécois, alors j’étais en plein questionnement. Cela a donné une œuvre moins engagée que Junkyard Paradise, que nous avions construit dans un état d’esprit proche du cynisme. Il semble que je me positionne instinctivement dans mes créations à contre-courant, sans en avoir conscience». L’engagement, c’est peut-être justement tenter de susciter un regard lucide et distancié à l’égard du monde, afin d’être en mesure de le réinventer et de se réinventer en son sein.

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Comment se dire adieu?

Goodbye, de Mayday

« Il y a trois choses importantes dans la vie. L’amour, la mort et la mort de l’amour. Êtes-vous d’accord avec nous? Avez-vous quelque chose à rajouter?» Et la danse, qu’en est-il de la danse? Goodbye de Mayday, présenté au Festival Transamériques à Montréal, est l’un des plus beaux spectacles que j’ai vu ces dernières années : Enfiévré, cocasse, poétique, politique, tragicomique, émouvant, physique, théâtral, émotif, bavard, silencieux… Mélanie Demers et ses trois merveilleux et très engagés interprètes sont à suivre de près, de très près. Ils vont marquer profondément le paysage de la danse contemporaine. J’exultais et j’avais envie à la fois de pleurer, de rire, de battre des mains, de bondir sur scène pour faire un peu rempart, apporter un peu de douceur, à ces corps humains qui se cognaient, qui bataillaient et qui joutaient.  J’avais le goût de consoler Jacques Poulin-Denis, d’essuyer le fard sur les joues de Brianna Lombardo, de lisser la jupe en aluminium de Chi Long et de dire à Mélanie Demers que tout allait bien se passer, que ce monde finirait par tourner plus rond, qu’on allait se bouger, promis. Programmateurs de Paris, de Berlin, d’Avignon, d’Istanbul, de Beyrouth et de partout, ceci n’est pas un message, ceci n’est pas une perche que je vous tends!

L’amour est un champ de bataille. La vie est un champ de bataille. Les gens que nous aimons, qui nous aiment, sont là sans être vraiment là, s’en vont, nous quittent, meurent. Le deuil, les renoncements consécutifs qui façonnent la vie, les petites morts (au propre et au figuré) sont au cœur de Goodbye. Bonne soirée, bonne route, bon voyage, bon débarras. Take care, take off. Comment vivre avec les ruptures avec les autres et avec soi? Comment se dire adieu? Les interprètes de Mayday savent très bien le dire. Dans Goodbye, le désarroi des personnes et l’énorme charge émotive qui l’accompagne, se traduisent par la lutte, par le corps à corps des interprètes dont les étreintes sont si violentes qu’elles deviennent douces. Le désarroi des déserteurs et des désertés se parle aussi, avec une grande justesse et une profonde poésie. Mélanie Demers chorégraphie le désir et la difficulté d’aimer et d’être aimé, me rappelant ces quelques mots de Pina Bausch :

« Ma répétition n’est pas autre chose que la répétition, sur des modes toujours différents, d’un seul et même thème. Et ce thème est l’amour. Ne cherchons-nous pas tous et toujours à être aimés? »

Goodbye de Mayday

Si Goodbye vous remue autant les tripes, c’est parce que tous les interprètes portent la responsabilité de cette création quasiment collective. Mélanie Demers, directrice artistique et chorégraphe de Mayday, tient à cette manière de faire. Elle demande à ses collaborateurs de réfléchir pendant un an et demi à deux ans à certaines questions en les ramenant à leur propre vécu. Ces interrogations viendront nourrir le processus de création, où s’engagent très activement tous les danseurs et où sont exposées et confrontées toutes les visions et propositions. Goodbye est une oeuvre très juste, qui ne se contente pas de sonner vrai, car elle est bâtie sur des problématiques significatives pour les interprètes. En outre, tous les éléments de la pièce, musique, décor, costume, lumière, sont pensés et intégrés dès le début du processus.

« Il y a trois choses importantes dans la vie. L’amour, la mort et la mort de l’amour. Tout le reste est dérisoire, anodin, insignifiant. Tout le reste, ce sont des peccadilles, des broutilles, peanut, ballout*, bullshit. nada, zip. Est-ce que ça résonne chez vous? C’est important que vous ressentiez quelque chose, c’est important qu’on s’entende.» Goodbye ne se penche pas seulement sur le rapport à l’autre absent et au renoncement, mais aussi sur la représentation. Comment nous mettons-nous en scène dans nos relations et au théâtre? Que voient les spectateurs? Que perçoivent-ils? Comment un spectacle de danse les affecte-t-ils?  Pourquoi sont-ils venus le voir? Qu’en garderont-ils? « Ceci n’est pas le show, pas encore, mais attendez, le show va changer votre vie, plus tard ». Tous ces questionnements sur le rapport entre les artistes et les spectateurs font partie de la réflexion de Mélanie Demers, qui se veut une chorégraphe « qui met le feu aux poudres » et qui cherche à créer un espace où engager une réflexion collective sur l’état du monde. Dans un entretien avec Fabienne Cabado réalisé pour le programme du FTA, Mélanie Demers souligne que plus va mal le monde, plus la création artistique est foisonnante. Elle compare cette force de création à la force de survie dans les pays en guerre, où la natalité croît de plus belle avec la difficulté de vivre.  Dans cette perspective, la danse peut devenir le déclencheur d’une réflexion sur les réalités que nous vivons et a nécessairement un rôle social et politique à jouer. Politique, la danse? Oui, mais celle de Mayday est aussi critique, poétique, intime, malicieuse et insolite. Une fois la pièce terminée, Mélanie Demers lira un texte de soutien à la liberté d’expression et de rassemblement, en connexion avec le contexte québécois actuel, la grève sociale et la loi 78. Il y a trois choses importantes dans la vie. L’amour, la mort et la mort de l’amour. Alors, descendez dans la rue, prenez part à la marche de ce monde.

Ce n’est qu’au revoir, Mélanie Demers, Brianna Lombardo, Chi Long et Jacques Poulin-Denis.

*Ballout n’est pas dans la pièce, ce mot arabe dont le sens littéral est châtaigne veut dire peccadilles, peanut, nada, zip, en arabe. Un rajout auquel n’a pas pu résister l’auteure de ce texte.

Sur ce texte publié dans un blog très intéressant sur la vie et les contraintes des danseurs, Mélanie Demers parle de ses danseurs, de leur dynamique collective de création et de vie.

Goodbye de Mayday