Sens dessus dessous d’Anne-Flore de Rochambeau : Naïades sur terre ferme

Photo : Sens Dessus Dessous d'Anne-Flore de Rochambeau. Photo : Joseph Ste-Marie

Photo : Sens Dessus Dessous d’Anne-Flore de Rochambeau. Photo : Joseph Ste-Marie

Pas de comité de sélection pour le Fringe : un tirage détermine quels sont les artistes à l’affiche et tout le monde, je dis bien tout le monde, peut tenter sa chance. Ce qu’on peut y voir est donc très souvent de l’inachevé, du non fignolé, du non policé, du pas « tout beau tout propre ». Avec un nom pareil, on l’espère bien, d’autant que les chantiers en cours peuvent être palpitants. Mais Sens dessus dessous, la première pièce d’Anne-Flore de Rochambeau, n’a rien d’un chantier en cours. Aboutie et sensible, elle donne à voir l’univers particulier d’une chorégraphe en devenir.

Sens Dessus Dessous d'Anne-Flore de Rochambeau. Photo : Joseph Ste-Marie

Sens Dessus Dessous d’Anne-Flore de Rochambeau. Photo : Joseph Ste-Marie

Quatre femmes sont allongées côte à côte. Au-dessus d’elles, sont suspendus des bocaux d’eau où s’ébattent des poissons rouges. Elles commencent lentement à ramper, à s’extirper d’un marécage invisible. Peu à peu, elles prennent possession de l’espace, se jouant de la gravité pour s’en emparer à nouveau. Anne-Flore de Rochambeau, Marine Rixhon, Marijoe Foucher et Liane Thériault, sont fantastiques en naïades des temps modernes.

Sens dessus dessous_Vanessa Forget-3Pour sa première chorégraphie, dont elle avait présenté des extraits aux événements Passerelle 840 et Vue sur la relève, Anne-Flore de Rochambeau fait mouche en créant un imaginaire bien à elle, où tout s’accorde à merveille, scénographie, éclairages, musique. Les mouvements des danseuses sont empreints de musicalité et semblent respirer avec la trame sonore électro-acoustique d’Hani Debbache, faisant oublier le sempiternel débat de qui doit suivre l’autre, musique ou danse. Mieux, à voir la distribution des interprètes et de leurs gestes dans l’espace, je me suis demandé si la chorégraphie avait des atomes crochus avec la mécanique des fluides. Et si la pièce de Rochambeau est très fluide, elle comporte des ruptures, des moments de suspension et de lenteur, des accélérations. Rochambeau a intégré des changements de tempo non seulement entre diverses séquences, mais aussi entre les interprètes.

Sens Dessus Dessous d'Anne-Flore de Rochambeau. Photo : Vanessa Forget

Sens Dessus Dessous d’Anne-Flore de Rochambeau. Photo : Vanessa Forget

Si la gestuelle, d’une grande physicalité et organicité, est remarquablement bien interprétée par la chorégraphe et les danseuses, elle est souvent inspirée par le travail de Michael Watts, avec qui Anne-Flore de Rochambeau a suivi un atelier. Watts prend appui dans son écriture chorégraphique sur la technique de flying-low et est lui-même influencé par David Zambrano et Damien Jalet. Centré sur le rapport au sol et le recyclage de l’énergie d’un mouvement à l’autre, le flying-low fait appel à la gravité, utilisant notamment la force centrifuge et l’énergie cinétique. L’emphase est mise sur les connexions dans le corps, en particulier entre le centre et les articulations. Quand les danseurs bougent toutes leurs articulations à partir du centre, des spirales émergent. Ce qui permet aux danseurs de se mouvoir, d’aller au sol et de remonter, ce sont ces spirales. Ceci dit, si Rochambeau emprunte au flying-low de Watts, qu’elle combine avec des techniques d’éducation somatique, elle se l’approprie, en faisant de cette gestuelle brute et athlétique quelque chose de féminin, d’aquatique et de moelleux. Toujours est-il que le début et le milieu de la pièce, propres à la chorégraphe, laisse entrevoir une écriture très inventive, qu’on espère la voir développer davantage dans ses prochaines créations.

Anne-Flore de Rochambeau plonge son public dans un monde qu’elle a construit de toutes pièces, avec ses changements de texture et ses microcosmes. La jeune femme est de la trempe dont sont faits les chorégraphes.

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