4×2 – Vues sur chambres d’hôtel

Isabelle Arcand et Marc Béland mis en scène par Virginie Burnelle et Olivier Kemeid | 2050 Mansfield : rendez-vous à l’hôtel de La 2e Porte à Gauche à l’Hôtel Le Germain de Montréal | Programmation Hors les murs de l’Agora de la danse | Crédit photo : Claudia Chan Tak

Isabelle Arcand et Marc Béland mis en scène par Virginie Burnelle et Olivier Kemeid | 2050 Mansfield : rendez-vous à l’hôtel de La 2e Porte à Gauche à l’Hôtel Le Germain de Montréal | Programmation Hors les murs de l’Agora de la danse | Crédit photo : Claudia Chan Tak

Après avoir dansé dans un appartement, la rue, des vitrines, un bar à danseuses et une discothèque, la 2e Porte à Gauche a choisi comme terrain de jeu l’hôtel le Germain à Montréal. Pour l’occasion, Katya Montaignac, directrice artistique du projet, a uni quatre chorégraphes à quatre metteurs (es) en scène, demandant à chaque couple de créer une proposition in situ dans l’une des chambres de l’hôtel. Ne relevant ni de la danse, ni du théâtre, les propositions variées qui en ont résulté donnent à vivre une immersion dans un univers performatif mixte, sensible et expérientiel. Comme s’il était possible de plonger au cœur d’un film et de sentir le souffle des acteurs et les frémissements de leur peau.

Espaces intrinsèquement impersonnels et aseptisés, où les passants ne laissent aucune trace de leur séjour, les chambres d’hôtel sont aussi le lieu de tous les possibles, là où le quotidien est mis en suspens. Rencontres illicites, transactions cachées ou banales escales d’affaires, on y est à l’abri des regards. Les spectateurs, à qui on propose un parcours en groupes de 20 à travers des chambres d’hôtel, se sentent nécessairement un peu intrus, voyeurs et, ou exhibitionnistes. Ils ont le choix parmi quatre forfaits : détente, romance, privilèges et escapades, selon l’ordre de visite des chambres. Chronique d’un parcours grisant, catégorie détente.

Chambre 308 : L’absence

Dans cette chambre, on nous a laissés un album de photos à feuilleter, des papiers épars à lire, un appareil à photo pour qu’on se prenne des clichés, du papier pour qu’on laisse des messages, un coffre-fort à ouvrir, du vin à boire, une vidéo sur le projet à voir… Ça commence bien.

Chambre 306 : Les amours impossibles

Clara Furey et Francis Ducharme sont Roméo et Juliette mis en scène par Catherine Gaudet et Jérémie Niel | 2050 Mansfield : rendez-vous à l’hôtel de La 2e Porte à Gauche à l’Hôtel Le Germain de Montréal | Programmation Hors les murs de l’Agora de la danse | Crédit photo : Claudia Chan Tak

Clara Furey et Francis Ducharme sont Roméo et Juliette mis en scène par Catherine Gaudet et Jérémie Niel | 2050 Mansfield : rendez-vous à l’hôtel de La 2e Porte à Gauche à l’Hôtel Le Germain de Montréal | Programmation Hors les murs de l’Agora de la danse | Crédit photo : Claudia Chan Tak

Catherine Gaudet et Jérémie Niel ont fait appel à Clara Furey et Francis Ducharme pour donner leur version de Roméo et Juliette en texte et mouvement. Les interprètes sont magnifiques, ils jouent et bougent merveilleusement bien, basculent du 16ème au 21ème siècle en un tournemain. Deux pouces séparent le public du lit où ils se déclarent leur amour. La proximité est troublante. Mais malgré l’engagement des interprètes et leur talent, malgré l’ambiance enfiévrée, on a du mal à croire à ce Roméo et Juliette à la fois anachronique et lyrique. Furey et Ducharme auraient été parfaits en amants contemporains.

Chambre 307 : Scènes de la vie conjugale

Mathieu Gosselin et Marilyne St-Sauveur mis en scène par Marie Béland et Olivier Choinière | 2050 Mansfield : rendez-vous à l’hôtel de La 2e Porte à Gauche à l’Hôtel Le Germain de Montréal | Programmation Hors les murs de l’Agora de la danse | Crédit photo : Claudia Chan Tak

Mathieu Gosselin et Marilyne St-Sauveur mis en scène par Marie Béland et Olivier Choinière | 2050 Mansfield : rendez-vous à l’hôtel de La 2e Porte à Gauche à l’Hôtel Le Germain de Montréal | Programmation Hors les murs de l’Agora de la danse | Crédit photo : Claudia Chan Tak

Sous la férule de Marie Béland et d’Olivier Choinière, Mathieu Gosselin et Maryline St-Sauveur font le lit, se couchent, se réveillent et recommencent. Ces gestes mécaniques, ce Groundhog day de la vie à deux, sont accompagnés d’une trame sonore reprenant des extraits de dialogues de sitcoms, visiblement doublées. Peu à peu, des accrocs s’insèrent dans la routine du couple. Les interprètes commencent à lipsyncher la trame sonore de manière décalée et grotesque. Ils choisissent chacun une personne du sexe opposé dans le public et s’adressent à elles, s’apparient ensuite avec deux autres spectateurs et ainsi de suite. Telle spectatrice s’est fait dit par exemple par Mathieu Gosselin qu’elle était « incroyablement cochonne ». Mais en fait, Gosselin et St-Sauveur continuent à se parler par spectateurs interposés et à travers les lipsynchs de séries sentimentales, sans dire un mot. Cette expérience participative est hilarante, tout en soulevant une réflexion intéressante sur les rôles dans lesquels s’enferment les hommes et les femmes, qui ne sont pas sans connexion avec leurs problèmes de communication.

Chambre 408 : L’amante imaginaire

Isabelle Arcand et Marc Béland mis en scène par Virginie Burnelle et Olivier Kemeid | 2050 Mansfield : rendez-vous à l’hôtel de La 2e Porte à Gauche à l’Hôtel Le Germain de Montréal | Programmation Hors les murs de l’Agora de la danse | Crédit photo : Claudia Chan Tak

Isabelle Arcand et Marc Béland mis en scène par Virginie Burnelle et Olivier Kemeid | 2050 Mansfield : rendez-vous à l’hôtel de La 2e Porte à Gauche à l’Hôtel Le Germain de Montréal | Programmation Hors les murs de l’Agora de la danse | Crédit photo : Claudia Chan Tak

Chez Virginie Brunelle et Olivier Kemeid, un homme – Marc Béland – est seul dans une chambre d’hôtel, tandis que l’eau coule dans la baignoire de la salle de bains. À l’hôtel le Germain, la salle de bains et la chambre sont séparés par une vitre, qui peut être cachée par un store. De cette organisation de l’espace qui n’était pas recherchée initialement, les créateurs sollicités par la 2e Porte à Gauche ont bien tiré parti. Ainsi, chambre 408, on a vu tout à coup une forme surgir de la baignoire et rejoindre Marc Béland. Cette femme – Isabelle Arcand – frêle et trempée jusqu’aux os, en robe noire dégoulinante, avait l’air d’une créature surnaturelle.

On voit ensuite une scène classique de couple dans une chambre d’hôtel, deux personnes qui commandent un souper, passent une soirée ensemble… à ceci près que la femme ne parle jamais. Elle semble absente, irréelle, immatérielle presque. Beaucoup plus jeune que son partenaire, est-elle effacée, dominée par l’homme? Ou est-elle un souvenir, un fantasme? Cette proposition cinématographique n’est pas sans rappeler les films d’horreur japonais. La gestuelle, belle, ample et brusque par moments, participe à cette atmosphère, que vient parachever une magnifique travail de projection de Jérémie Battaglia à la fin.

Chambre 406 : Parasomnie

Emmanuel Schwartz et Peter James mis en scène par Frédérick Gravel et Catherine Vidal | 2050 Mansfield : rendez-vous à l’hôtel de La 2e Porte à Gauche à l’Hôtel Le Germain de Montréal | Programmation Hors les murs de l’Agora de la danse | Crédit photo : Claudia Chan Tak

Emmanuel Schwartz et Peter James mis en scène par Frédérick Gravel et Catherine Vidal | 2050 Mansfield : rendez-vous à l’hôtel de La 2e Porte à Gauche à l’Hôtel Le Germain de Montréal | Programmation Hors les murs de l’Agora de la danse | Crédit photo : Claudia Chan Tak

J’ai eu un coup de cœur pour la dernière « proposition de chambre » dans le forfait « détente », mise en scène par Frédérick Gravel et Catherine Vidal. Elle n’était pas tout à fait similaire à celle des autres soirs car Emmanuel Schwartz, malade, était remplacé par Fred Gravel. Et comme la trame sonore était sur le cellulaire de Schwartz, Catherine Vidal s’occupait du son sur place, cachée par un manteau et une capuche. Tout cela, on l’apprend plus tard, au départ on voit une sorte de personne témoin, une présence fantôme qui ajoute au mystère.

Peter James – époustouflant comme toujours – et Fred Gravel – dont l’énergie sèche et nerveuse s’inscrit très bien dans la proposition – plongent le public dans un univers trépidant et sombre, sorte de cauchemar éveillé. Leurs mouvements évoquent ceux des dormeurs qui ne sont pas pris de paralysie lorsqu’ils rêvent. La Chambre 406 m’a rappelée ces « films noirs » tournés avec des caméras infrarouges, utilisés par les médecins pour étudier la parasomnie. Peter James qui copule avec l’oreiller, serre dans ses bras une spectatrice ou rampe par terre enveloppé d’un édredon pourrait très bien être un des patients observés dans les films noirs.

2050 Mansfield : quatre radiographies du couple en amour et en création, mais aussi celui du couple danse-théâtre. Le collectif la 2e Porte à Gauche a remporté une fois de plus son pari, celui de démystifier la création contemporaine et de faire vivre une expérience particulière à des spectateurs en-dehors des formules et des lieux traditionnels de spectacle. Troublés, amusés, intimidés, émoustillés, interpellés, amusés, émerveillés, provoqués, il y a de bonnes chances que vous le soyez.

J’aurais bien continué à déambuler dans ces quatre chambres indéfiniment. Une idée m’est alors venue : si le collectif avait investi tout l’hôtel le Germain, qu’un public aurait sillonné de chambre en chambre à la recherche de microcosmes poétiques? Une chose est sûre, la 2ème Porte à Gauche nous réserve des projets encore plus surprenants.

Supplémentaires : 8 et 9 février.

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Corps Anonymes de Katya Montaignac, amoureuse des bancs publics

Corps Anonymes, Katya Montaignac, O.D.N.i.  Théâtre de verdure, 2013. Photo : Shanti Loiselle.

Corps Anonymes, Katya Montaignac, O.D.N.i. Théâtre de verdure, 2013. Photo : Shanti Loiselle.

Tous les jeudis soirs au Théâtre de Verdure cet été, vingt personnes explorent par la danse le Parc la Fontaine. Conçue et mise sur pied par Katya Montaignac, la performance des Corps Anonymes invite les piqueniqueurs et promeneurs à prendre part au mouvement.

25 juillet au Théâtre de Verdure/Parc LaFontaine

1er août au Théâtre de Verdure/Parc LaFontaine, suivi de Productions Fila 13 – Soupe du Jour

8 août au Théâtre de Verdure/Parc LaFontaine, suivi de l’Orkestre des Pas Perdus – L’Âge de Cuivre

Dates ultérieures : 15 et 27 septembre 2013 à la M.d.c. Plateau Mont-Royal

Corps Anonymes, Katya Montaignac, O.D.N.i.  Transatlantique, 2010. Photo : Katya Montaignac.

Corps Anonymes, Katya Montaignac, O.D.N.i. Transatlantique, 2010. Photo : Katya Montaignac.

Un soir de juillet, vous avez peut-être vu une vingtaine de personnes la tête couverte d’une capuche, dont dépassent les fils d’un casque d’écoute, évoluer dans le Parc la Fontaine. Vous les avez peut-être vus faire le même mouvement, imiter la position d’un spectateur, construire une sculpture vivante, faire corps avec un arbre ou un banc. Ces danseurs amateurs et professionnels s’approprient l’espace au son de consignes simples et précises, préenregistrées et diffusées par leurs lecteurs MP3. Ancrée à un moment précis dans un lieu hors théâtres, la performance dépend de celui-ci, des interprètes et des spectateurs qui deviennent eux-mêmes des participants. Elle prend ici la forme d’une infiltration chorégraphique de l’espace public.

« Une infiltration chorégraphique de l’espace public consiste à envahir discrètement l’environnement par une série de corps anonymes » explique Katya Montaignac, qu’on peinerait à présenter par un Tweet. Œuvrant sur tous les fronts en danse, la jeune femme travaille comme dramaturge, directrice artistique, médiatrice culturelle, chercheure…. Entre autres casquettes, elle conçoit des Objets Dansants Non Identifiés, O.D.N.i de leur petit nom. « Un O.D.N.i est un objet chorégraphique qui s’inscrit à un moment donné quelque part, dans une rue, un parc, souvent in situ mais pas nécessairement, poursuit-elle. Toutes les œuvres de chorégraphes qui me fascinent sur scène et hors scène sont des espèces d’O.D.N.i., c’est-à-dire des propositions indéfinissables et parfois même très étranges. Alors, quand on me propose de créer quelque chose, c’est souvent un O.D.N.i ».

Créés en 1997 avec la compagnie La Gorgone, les premiers O.D.N.i de Katya Montaignac ont coloré des rues parisiennes, des escaliers mécaniques et le périphérique. Établie à Montréal depuis 2002, la jeune femme y a concocté plusieurs pièces inidentifiables et participatives, tels les O.D.N.i du Bal Moderne et du pARTy avec la 2ème Porte à Gauche, dont elle est membre depuis 2006.

Corps Anonymes, Katya Montaignac, O.D.N.i. Photo : Fabien Durieux.

Corps Anonymes, Katya Montaignac, O.D.N.i. Photo : Fabien Durieux.

Corps Anonymes, Katya Montaignac, O.D.N.i. Photo : Fabien Durieux.[/caption]Si un Objet Dansant Non Identifié investit souvent un espace hors scène, il peut aussi prendre possession d’un théâtre. Par exemple, les Corps Anonymes ont été présentés dans des contextes très divers depuis le lancement du projet à Montréal dans le cadre de l’État d’Urgence de l’ATSA en novembre 2009 : théâtres, parcs, centres commerciaux, festivals, etc. La proposition a été déployée dans des cadres naturels et urbains, été comme hiver. Comme son nom l’indique, cette infiltration n’a généralement pas de début ni de fin, elle émerge comme si de rien n’était, surprend les passants et se dissout insensiblement dans l’espace. Mais dans le cadre de la programmation du Théâtre de Verdure, elle se déroule comme une performance plus traditionnelle.

Corps Anonymes, Katya Montaignac, O.D.N.i. parcours étudiant du FTA 2011 pour un flashmob au complexe Desjardins. Photo : Katya Montaignac.

Corps Anonymes, Katya Montaignac, O.D.N.i. parcours étudiant du FTA 2011 pour un flashmob au complexe Desjardins. Photo : Katya Montaignac.

Fondatrice de la plateforme de danse in situ O.D.N.i, Montaignac est captivée par l’anonymat : « j’ai l’impression de pouvoir me projeter plus facilement à travers un personnage sans visage, car c’est alors l’imaginaire du public qui remplit le vide : tout d’un coup, ce personnage pourrait être lui-même, un ami disparu, son père ou une créature de science-fiction ». Katya Montaignac a donc voulu « créer une foule anonyme, dont les corps soulignent le paysage, l’architecture qu’on ne remarque plus, ou encore certains phénomènes sociaux comme, par exemple, les personnes itinérantes dont le regard se détourne ». Ainsi, lors de la création de l’initiative pour l’État d’Urgence de l’ATSA, Montaignac a donné à voir 20 interprètes couchés au sol tels des personnes sans-abris, installés en mottons, en ligne, en spirale : « Le but n’était pas d’esthétiser la misère mais de démultiplier une figure isolée et marginale par la force du groupe », précise la jeune femme.

Imprégnés par le contexte et par l’intention de chaque représentation, les Corps Anonymes revêtent une autre signification au Théâtre de Verdure. Ils y instillent l’idée d’un territoire poétique, d’un espace de porosité et de partage. Le geste, le regard, le ressenti et l’écoute y deviennent vecteurs d’une communication entre les personnes. En effet, les Corps Anonymes ont ceci de passionnant que la proposition n’est pas purement performative et esthétique, mais inclusive et participative. Un interprète s’arrête et indique son chemin à un passant. Un autre enlève ses écouteurs, explique à un promeneur curieux ce qu’il fait, lui fait entendre les consignes. Surtout, vers le milieu de la pièce, chaque danseur enclenche un dialogue avec un membre du public : il le serre dans ses bras, l’oriente dans l’espace, danse avec lui, puis lui passe le relais en le coiffant des écouteurs et en imitant ses mouvements. Le spectateur ou la spectatrice devenu danseur ou danseur suit à son tour les consignes, le guidé devient guide, tout le monde danse, adultes et enfants, hommes et femmes. Et quand on commence à danser avec un membre du public, on enlève sa capuche. Comme si lorsqu’on fait place à une personne « autre », on rompt l’anonymat, on rend l’invisible visible.

Corps Anonymes, Katya Montaignac, O.D.N.i.  Théâtre de verdure, 2013. Photo : Shanti Loiselle.

Corps Anonymes, Katya Montaignac, O.D.N.i. Théâtre de verdure, 2013. Photo : Shanti Loiselle.

Mes premiers Corps Anonymes, je les ai vécues en tant que performeuse. Je vous ai livré des impressions « de l’intérieur » sur cette expérience particulière, où j’étais dans une sorte de bulle méditative, guidée par la voix de Katya Montaignac et par des chansons familières, tout en interagissant avec les autres participants et avec l’environnement du parc. J’ai exploré le lieu par le mouvement avec autrui, je me suis adaptée aux caractéristiques de celui-ci, physiques, géographiques et humaines. Grimper sur un arbre, mettre la tête en-dessous d’un banc, feuilleter le journal comme un lecteur, ramper par terre. S’approprier le geste d’une participante, tout en le transformant un peu au passage. Danser avec une spectatrice qui deviendra participante aux prochains Corps Anonymes et qui souhaite transplanter la performance en Haïti. Devenir poreuse à tout ce qui circule entre les corps, le lieu, la musique, le public, les nouveaux performeurs.

Danseurs des Corps Anonymes : Julia Barrette-Laperrière, Ariane Boulet, Vanessa Bousquet, Andréanne Brault, Rachel Billet, Marco Chaigneau, Claudia Chan Tak, Monica Coquoz, Corinne Crane-Desmarais, Clarisse Delatour, Sarah Dell’Ava, Karine Desrochers, Vincent Dray, Jeanne Dubé, Indiana Escach, Mariejoe Foucher, Didier Giolat, Chantal Häusler, Claire Jeannot, Ilya Krouglikov, François-Joseph Lapointe, Catherine Larocque, Josianne Latreille, Marie Mougeolle, Sébastien Provencher, Enora Rivière, Emmalie Ruest, Eduardo Ruiz Vergara, Karine Théoret, Anouk Thériault et Mary Williamson.

OFFTA : Jeunes Pousses

Parce qu'on sait jamais, de Dans son salon. Photo : Guillaume Briand.

Parce qu’on sait jamais, de Dans son salon. Photo : Guillaume Briand.


Festival défricheur et fureteur en lisière du FTA, le OFFTA fait la part belle aux démarches in(ter)disciplinées et à la relève. Coup de projecteur sur les créateurs en devenir à l’affiche cette année.

Collaborant depuis leurs études communes à l’UQAM, Karenne Gravel et Emmalie Ruest ont lancé leur compagnie de danse le 22 février dernier à l’occasion d’un souper performatif jouissif, Fin de party, au Café-Bistro Arrêt de Bus. Elles interpréteront leur création Parce qu’on sait jamais pendant un programme double au Théâtre de la Licorne les 29 et 30 mai à 18h (suivie de Koalas, une pièce de théâtre de Félix-Antoine Boutin). Dans Parce qu’on sait jamais, on retrouve les jeunes walkyries cocasses et beckettiennes de la création Fin de Party, alors qu’elles s’improvisent gourous et guident le public vers le « bonheur » : « C’est une création sur l’idée de la marchandisation du bien-être, dit Emmalie Ruest. On a constaté qu’on doit tout le temps être prêt à tout, performant, connectée, tout en étant zen, bien dans sa peau et en contrôle de la situation. Ce sont des réalités et des pressions que tout le monde vit. » La gestuelle de Parce qu’on sait jamais est inspirée à la fois de la culture populaire, de la danse contemporaine et du yoga. L’humour déjanté des deux chorégraphes leur permet d’amener sur le tapis des sujets sérieux : « Nos personnages sont des versions clownesques et amplifiées de nous-mêmes, précise Emmalie Ruest. Elles sont drôles et elles font rire, même quand on soulève certaines situations dramatiques». Le duo Dans son Salon sera également de la partie pendant Le pARTy de La 2ème Porte à gauche le 30 mai, proposant deux numéros, un extrait de Fin de Party et la chorégraphie que les deux comparses avaient concoctée pour Misteur Valaire.

Quant à la soirée de petites formes de la relève, Nous sommes ici, il s’agit d’une sorte de OFF du OFF, qui aura lieu ce dimanche 26 mai à 20H au Théâtre des Écuries : « c’est une soirée tremplin pour les jeunes artistes nouvellement diplômés des différentes écoles de théâtre, de danse et d’art performatif » explique Katya Montaignac, qui fait partie du comité de programmation du OFFTA. Cette manifestation donne à voir sept propositions courtes, trois créations de danse, trois pièces relevant de la performance et une œuvre de théâtre.

Alliage composite d'Élise Bergeron et Philippe Poirier. Photo ' Sébastien Roy.

Alliage composite d’Élise Bergeron et Philippe Poirier. Photo ‘ Sébastien Roy.


Entre autres, Alliage composite est un duo chorégraphié et interprété par Élise Bergeron et Philippe Poirier. Ces derniers se sont rencontrés pendant leurs études à LADMMI et ont rapidement développé une belle connivence : « on a commencé par créer de petits duos plus ludiques, représentatifs de notre amitié » raconte Élise Bergeron. La création présentée à l’OFFTA a émergé à travers un processus d’expérimentation sur une connexion physique par l’avant-bras : « on s’est mis à expérimenter et à chercher toutes les possibilités de mouvement sans jamais perdre la connexion, poursuit Bergeron. Dans cette proposition, on est dépendants l’un de l’autre tout en étant constamment à la recherche de l’équilibre, C’est un travail d’état, qui demande beaucoup d’écoute et de réceptivité». Les deux chorégraphes y jouent avec les montées d’énergie et les moments de vulnérabilité, construisant de cette manière « un langage kinesthésique et non narratif » souligne la jeune femme. Le résultat de ce travail, ajoute Bergeron, c’est une « pièce contemplative et très plastique », qui n’est pas dans le ton joueur de leurs premières collaborations. Les deux acolytes préparent actuellement une nouvelle création programmée en octobre à Tangente.

Mi nouh de Claudia Chan Tak avec elle-même et Massiel de la Chevrotière Portela. Photo : Anne-Flore de Rochambeau.

Mi nouh de Claudia Chan Tak avec elle-même et Massiel de la Chevrotière Portela. Photo : Anne-Flore de Rochambeau.

[La manifestation Nous sommes ici présentera également le travail de Claudia Chan Tak. Celle-ci dansera avec Massiel de la Chevrotière Portela dans Mi nouh, une pièce qui parle, comme son nom l’indique, de félins. « C’est parti d’une envie de lâcher prise et d’avoir du plaisir dans un nouveau processus de création après avoir fini mon BAC en danse, explique Chan Tak. Pour ma création au spectacle des finissants, j’avais travaillé avec 5 interprètes depuis plusieurs mois. Pendant nos pauses, on se racontait souvent nos histoires de chats et on se montrait des vidéos de chats. J’ai donc eu envie de délirer sur ce sujet et de faire sortir les petites filles en nous, deux petites filles qui créent un spectacle sur leur amour pour les félins avec ce qu’elles croient avoir compris de la danse contemporaine. Un peu comme ces petits spectacles qu’on préparait pour nos parents quand on était enfants… ». Actuellement en maîtrise de danse en recherche-création à l’UQAM, Claudia Chan Tak a plus d’une corde à son arc : danse, vidéo, arts visuels, confection de costumes : « le mélange danse, vidéo et nouvelles technologies, je trouve ça riche de possibilités, dit-elle. Autant sur l’aspect visuel, conceptuel, sensoriel, interactif, etc. » Chan Tak dansera notamment pendant la soirée Short & Sweet organisée dans le cadre du FTA le 4 juin – dans un extrait de Schmuttland Pour une utopie durable des Sœurs Schmutt et dans un duo créé avec Louis-Elyan Martin – et participera aux prochaines Danses Buissonnières. Reste à découvrir si son chat orange, Madame Koechel, se produira dans Mi nouh, mais on n’en saura rien.

Les Paroles d'Alix Dufresne. Interprète sur la photo : Rachel Graton. Photo :Maxime Côté.

Les Paroles d’Alix Dufresne. Interprète sur la photo : Rachel Graton. Photo :Maxime Côté.


Alix Dufresne, étudiante en mise en scène à l’École nationale de théâtre, proposera dimanche un extrait dépouillé de sa pièce Les Paroles, tirée du texte éponyme de l’auteur australien Daniel Keene et jouée par Rachel Graton et Mickaël Gouin : « le texte constitue une courte parabole poétique de 12 pages, empruntant au vocabulaire du nouveau testament » raconte Dufresne. La transposition théâtrale de ce texte fait appel à un langage à la fois verbal et corporel : « il y a une grande implication physique, ajoute Dufresne. C’est pour cela que j’ai choisi des acteurs qui sont aussi des danseurs ». Mais le travail d’Alix Dufresne ne convoque pas la danse-théâtre pour autant : « Le mouvement s’intègre à la parole, ils sont liés de manière organique, insiste la metteure en scène. C’est une œuvre très symbolique. Il y a quelque chose de primitif, de très sensoriel ». La création Les Paroles semble s’inscrire parfaitement dans le thème du cru 2013 de l’OFFTA, le désenchantement : « C’est l’histoire d’un prêcheur qui va de ville en ville pour parler de Dieu, mais personne ne l’écoute. C’est un récit d’errance, de quête de sens. Finalement, on réalise qu’on est responsable de notre bonheur et de notre malheur, et c’est très angoissant ». Cette errance et cette angoisse, Alix Dufresne les travaillent dans le corps, évoquant dans un esprit tout barthien l’émotion qu’on peut éprouver devant une pièce dont on ne comprend pas la langue, puisque « quelque chose de fort émane du corps ».

Let’s get it on! de Julia Barrette-Laperrière.  Interprètes: Gabrielle-Bertrand-Lehouillier, Marie-Reine Kabasha, Christina Paquette, Philippe Dandonneau, Sébastien Provencher. Photo : Fannie Bittner Dumas

Let’s get it on! de Julia Barrette-Laperrière. Interprètes: Gabrielle-Bertrand-Lehouillier, Marie-Reine Kabasha, Christina
Paquette, Philippe Dandonneau, Sébastien Provencher. Photo : Fannie Bittner Dumas


Pendant Nous sommes ici, on pourra aussi voir un extrait de Let’s get it on! de Julia Barrette-Laperrière et les créations Operation Jest Defrost de Michelle Couture, Journée Bleue de Maude Veilleux V. et Le voyage astral de Les Sabines.

Ravages environnementaux, guerres, oppressions, drames quotidiens. L’heure est au désenchantement. Mais ils et elles sont là, artistes d’aujourd’hui et de demain, qui créent « cet art vivant » qui « répond à notre désir, désespéré parfois, de nous sentir vivants »*.

*L’auteur, dramaturge et enseignant Joseph Danan dans l’ouvrage Entre théâtre et performance : la question du texte.