Eve-Chems de Brouwer, passeuse de danse

Jody Hegel et Maurice Decelles - J'entends les murs d'Eve-Chems de Brouwer. Photo : Julie Artacho.

Jody Hegel et Maurice Decelles – J’entends les murs d’Eve-Chems de Brouwer. Photo : Julie Artacho.

Dans Jusqu’au bout du monde de Wim Wenders, Trevor McPhee parcourt les continents pour collecter des images, que sa mère aveugle pourra voir grâce à une caméra spéciale. Mais la vie n’est pas du cinéma. Et le mouvement, la danse s’appréhendent d’abord avec les yeux. Comment donner à voir la danse à des personnes non-voyantes? Peut-on danser si l’on ne voit pas? Réponses avec J’entends les murs, une pièce aboutie, juste et épidermique d’Eve-Chems de Brouwer, qui vient du monde du théâtre. La pièce était en reprise au Théâtre de la Chapelle la semaine dernière.

J’entends les murs est né d’un long processus de recherche : pendant plusieurs années, Eve-Chems de Brouwer a d’abord mené des entrevues avec des personnes aveugles, elle les a observées dans le but de connaître et comprendre leurs réalités quotidiennes, leurs histoires de vie, leur rapport au mouvement, etc. Parallèlement, elle a interviewé des personnes voyantes. Telle une anthropologue, elle était animée par de nombreuses questions, entre autres : Quel rôle joue le regard des autres dans notre vie, que l’on soit voyant ou non? Comment vit-on dans le noir ? Quelle est la place du regard dans la séduction? Qu’est-ce que c’est que le beau? Comment on tombe amoureux quand on ne voit pas ? Comment donner une image de soi quand on ne voit pas ? Née d’une mère égyptienne et d’un père belge,  installée à Montréal depuis janvier 2012, Eve-Chems de Brouwer a commencé à y explorer le mouvement avec des femmes et des hommes non-voyants, qui n’avaient jamais dansé ou performé sur scène. Souhaitant travailler sur le partage, la jeune femme avait le désir d’aboutir à une création avec un homme et une femme non-voyants ainsi qu’un ou une interprète professionnelle voyante. Finalement, la pièce qui a émergé de ce cheminement est portée par deux interprètes non-voyants –  les très attachants Maurice Decelles, batteur dans un groupe de hard-rock à la ville, et Alexandre Demange, kinésithérapeute et accordeur de piano de son état – et Jody Hegel, merveilleuse danseuse contemporaine non-aveugle, rencontrée par la chorégraphe après plusieurs essais avec des interprètes.

Emplie de drôlerie et de sensualité, la pièce commence dans l’obscurité. On entend des cliquetis, qui s’avéreront être ceux de la chaîne de Yoda, le chien d’Alexandre Demange. Des tranches de vie et de dialogues se succèdent, au sein desquels Eve-Chems de Brouwer a fait appel à des procédés très simples pour transmettre au public les sensations, les gestes, les subterfuges pour contourner un monde essentiellement visuel, l’importance des autres sens, qui composent le quotidien d’une personne non-voyante. Maurice Decelles et Alexandre Demange dansent, convoquant un langage corporel propre à chacun d’eux, qu’ils se sont construits à travers les pistes proposées par Eve-Chems de Brouwer pour la mise en mouvement et les sensations physiques que celles-ci font émerger. Autre moment marquant, Demange entonne une chanson d’Elvis Presley et sa voix profonde densifie l’espace.

Jody Hegel et Maurice Decelles - J'entends les murs d'Eve-Chems de Brouwer. Photo : Julie Artacho.

Jody Hegel et Maurice Decelles – J’entends les murs d’Eve-Chems de Brouwer. Photo : Julie Artacho.

En particulier, j’entends les murs donne à voir deux duos tendres et troublants de Jody Hegel avec chacun des interprètes. Maurice Decelles se tient derrière la danseuse, qui annonce les mouvements qu’elle va faire, permettant à Decelles de la suivre par le toucher : right shoulder scoop down, right elbow left out, swing, close, open, side bend, right knee bent, swivel in, ostrich [des mots de la vie de tous les jours, très imagés]…. Hegel interprétera ensuite une autre partition chorégraphique avec Alexandre Demange, mais sans consignes cette fois-ci. Tout se passe comme si Demange et Hegel n’avaient besoin pour se parler, ni des mots, ni des yeux. On se surprend alors à imaginer, à espérer, un lieu rempli de couples de voyants/non-voyants qui dansent, qui communiquent à travers ces « gestes [qui sont] l’agent direct du cœur ».*

Car lorsqu’il plaît à une femme, nous raconte Alexandre Demange pendant la pièce, les gestes de celle-ci deviennent plus doux, plus gracieux, sans aspérités. Les intonations de sa voix et son rire changent. Et quand il la regarde dans les yeux qu’il ne peut voir, une chaleur envahit le corps de Demange. Mais « le toucher, c’est rendu compliqué », explique Maurice Decelles, alors que « ses mains, ce sont ses yeux ».

On devine tous que la vie d’une personne non-voyante – ou de toute personne privée d’un de ses sens – doit être profondément différente de la nôtre, comporter bien des contraintes et nécessiter bien des adaptations. Mais on est loin de saisir la portée de ces différences. L’été dernier, j’ai pu assister à l’une des répétitions de J’entends les murs, pendant laquelle j’ai réalisé que la consigne « va plus lentement » ou « va plus vite » est avant tout visuelle. Si l’on ne voit pas, on ne peut pas comprendre le sens de cette consigne. Dans son Journal de répétition paru dans Jeu, Eve-Chems de Brouwer raconte la complexité du travail du mouvement : « C’est un défi pour moi d’expliquer sans pouvoir montrer, seulement en les touchant ou en leur faisant toucher mon corps. On pourrait le refaire mille fois, ils sont de plus en plus précis mais, ultimement, ils le feront toujours à leur manière, ne pouvant pas m’imiter ! »

Maurice Decelles et Jody Hegel  - J'entends les murs d'Eve-Chems de Brouwer. Photo : Julie Artacho.

Maurice Decelles et Jody Hegel – J’entends les murs d’Eve-Chems de Brouwer. Photo : Julie Artacho.

La longue genèse de J’entends les murs, qui s’apparente davantage à un processus de recherche et d’expérimentation qu’à une résidence de création à l’objectif annoncé, a certainement contribué à la finesse et à l’humanité de l’œuvre. Très touchante, hybride, celle-ci navigue avec bonheur entre réalité et représentation. Elle aurait gagné à avoir une création sonore confectionnée sur mesure par un compositeur. Par ailleurs, J’entends les murs ne reflète pas l’ampleur du travail documentaire réalisé par Eve-Chems de Brouwer et on rêve d’une suite, ou d’un livre audiovisuel qui retrace le processus de recherche et de création.

Mais Eve-Chems de Brouwer prépare déjà sa prochaine création, en collaboration avec un médecin neurologue. Vous n’en saurez pas plus pour l’instant. Mais gageons que cette jeune femme au prénom évocateur (Chems signifie soleil en arabe) qui aime observer la gestuelle de la tendresse dans les aéroports, qui a incarné un Freddy Mercury attendant un enfant au dernier Short & Sweet et joué dans Trois de Mani Soleymanlou, continuera à faire parler d’elle.

*François Delsarte, théoricien et pédagogue du mouvement du 19ème siècle dont les idées ont imprégné de manière posthume la danse contemporaine.

 

 

 

Elles marchent vers la Grèce

Anna et Christina Smutny. Photo :Tomas Novacek

Appartenant à la troisième génération d’une famille de Grecs Canadiens contrainte de vivre à l’étranger, Anna et Christina Smutny marcheront vers la Grèce à partir du 1er août, traversant 7 pays, 9 grandes villes et de nombreux villages à raison de 30 km quotidiens. À chaque arrêt, elles donneront gratuitement un cours de yoga à qui veut pratiquer avec elles. Ce samedi à Montréal, aura lieu un événement festif de collecte de fonds pour soutenir l’initiative d’Anna et Christina.  Au programme : performances de danse contemporaine, concert, film de danse, DJ live… Rencontre téléphonique avec Anna, au beau rire ample et généreux, qui me parle de la Marche vers la Grèce, un parcours écologique, exigeant, réunificateur et symbolique.

Anna et Christina Smutny enseignent le yoga à Montréal. Le 1er août, elles entameront une marche d’environ 1500 km, qui les conduira de Brno en République tchèque jusqu’à Thessalonique en Grèce. Pendant deux mois, elles parcourront 30 km par jour à pied, traversant 7 pays: Autriche, Slovaquie, Hongrie, Serbie, Macédoine, outre les pays de départ et d’arrivée. Tout au long de leur parcours, elles donneront gratuitement un cours quotidien de yoga à toutes les personnes intéressées dont elles croiseront le chemin. Ce sera du hatha yoga, accessible à tous les débutants.

D’ici quelques jours, Anna s’envolera pour retrouver Christina, qui l’attend à Prague pour commencer leur périple. D’origines grecque et tchèque, les deux sœurs ont une histoire familiale marquée par les migrations contraintes et par le statut de réfugiés politiques : « Mes grands-parents du côté grec habitaient l’Asie mineure et en 1920, lors du démantèlement de l’empire Ottoman, ils furent contraints de migrer parce qu’il y a eu échange de populations entre la Turquie et la Grèce, explique Anna. Après la deuxième guerre mondiale, la guerre civile éclata en Grèce et mes grands-parents, parce qu’ils étaient de gauche, furent d’abord jetés en prison puis expulsés vers ce qui était alors la Tchécoslovaquie. Ma mère est née là-bas. Quand la Grèce commença à autoriser les retours, mes parents essayèrent de s’installer en Grèce, mais mon père, qui est tchèque, n’obtint pas la citoyenneté grecque. La Croix Rouge emmena mes parents et mes deux sœurs aînées au Canada, et c’est là que je suis née».

Anna et Christina Smutny.Photo : Tomas Novacek

Il y a deux ans, Anna et Christina décidèrent de s’installer en Grèce et d’y ouvrir un studio de yoga. Cependant, en raison de la très grave crise économique et socio-politique hellénique, le projet n’aboutit pas et l’idée de la marche commença à prendre forme : « Nous en avions assez de parler de yoga par rapport aux financements possibles et aux affaires. Nous nous sommes dit : allons-y maintenant, vivons le yoga, partageons-le, faisons-le circuler! Nous avons alors décidé de marcher vers la Grèce, en enseignant tous les jours le yoga à diverses communautés. Pour nous, c’est une forme différente d’activisme ». Ainsi, Christina et Anna veulent soutenir le peuple grec qui subit de plein fouet la politique d’austérité en vigueur : « Les manifestations et les protestations sont une forme nécessaire d’activisme. Nous voulons offrir autre chose, une pratique qui contribue au processus de guérison dans les communautés. Les effets de la guerre civile se font encore ressentir. Le peuple grec est confronté à beaucoup de tensions et de difficultés. Et, pour nous, le yoga est guérison, poursuit Anna. Nous souhaitons offrir un espace où les gens peuvent pratiquer gratuitement le yoga et partager. Dans des contextes de souffrance, il existe une tendance naturelle à se rassembler, à se soutenir mutuellement».

Anna Smutny et Dina Tsouluhas ont enseigné trois cours de yoga pour collecter des fonds pour la Marche vers la Grèce. Photo : Alison Slattery

La Marche vers la Grèce d’Anna et Christina a un autre but : sensibiliser les gens aux mauvais traitements réservés aux réfugiés en Europe. « Il y a une montée du racisme en Europe, souligne Anna. Les immigrants et les réfugiés sont considérés responsables d’une grande partie des problèmes. C’est notamment le cas en Grèce, où il y a des immigrants d’Afghanistan, du Nigéria, d’Albanie, du Kurdistan, du Pakistan, etc. ». Visant à tisser des liens au sein des communautés et à leur apporter de la douceur, le projet des deux sœurs symbolisera aussi la longue marche de nombreux migrants et réfugiés en route pour un lieu plus sécuritaire qui se dérobe souvent à eux. Anna et Christina dédient leur périple à tous ceux et celles qui voudraient partir ou qui ont dû laisser derrière eux leurs maisons, leurs communautés, parfois leurs proches, pour fuir l’oppression, la guerre ou des conditions de vie difficiles. Pendant leurs tribulations, Anna et Christina vivront de manière très simple et écologique : elles voyageront léger, feront à pied toute la route, installeront leur camp chaque jour, dormiront sous une tente à la belle étoile, se nourriront de légumes et de fruits locaux, utiliseront peu de matériel, donneront des cours sur les places publiques et en plein air dans les villages, retourneront à leurs sources dans tous les sens du terme : « notre marche nous permettra aussi de nous reconnecter à la terre, à la nature, à nos racines, précise Anna. C’est aussi une déclaration sur l’importance d’avoir un rapport respectueux à l’environnement.» En effet, cette manière lente de voyager, en vivant pleinement et en savourant chaque kilomètre parcouru, chaque rencontre, chaque paysage, chaque pomme mangée, chaque apprentissage réalisé et enseignement donné, est écologique par essence. Ainsi, le voyage lent (slow travel) consiste à se rendre à destination en faisant appel à la marche, au vélo, au train ou au bateau, sans utiliser l’avion et en restant plus longtemps sur place. Le voyage lent, comme celui vers la Grèce d’Anna et Christina, est intrinsèquement yogique : il s’agit d’être présent et attentif à chaque moment, à chaque expérience qui se présente.

Anna Smutny et Dina Tsouluhas. Photo : Alison Slattery.

Anna et Christina se sont lancées dans une collecte de fonds pour couvrir les frais de nourriture et d’équipement : une voiture conduite par un conducteur qui pourra leur prodiguer des soins médicaux, si nécessaire. Pour recueillir la somme nécessaire, Anna a donné trois cours dans des studios de Moksha Montréal,avec le concours deDina Tsouluhas. Par ailleurs chorégraphe et danseuse contemporaine, Anna a intégré des danses grecques dans ces cours : « Nous avons fait des danses grecques en rond sur de la musique de là-bas. Se tenir la main aide à libérer les tensions, à se connecter aux autres, à leur donner quelque chose. Les cours de yoga étaient consacrés à la construction d’une force en soi pour pouvoir être là pour la communauté. S’ouvrir aux autres remplit d’humilité et permet de réaliser que chaque personne est précieuse ».

Demain, le samedi 21 juillet, aura lieu un autre événement de collecte de fonds pour la Marche en Grèce. Ce sera une soirée festive et dansante, avec plusieurs performances de danse et de musique, la projection du film de danse « Between time » réalisé par Zoja Smutny and Guntar Kravis, de la nourriture, etc. À cette occasion, Anna Smutny et la danseuse Jody Hegel présenteront un duo, qui parlera d’interdépendance, de mutualisme et de partenariat : « Au cœur de cette performance, il y a l’idée d’être là pour quelqu’un d’autre. En organisant cet événement, nous avons voulu partager et célébrer le travail des nombreux artistes que nous voyons passer à Moksha Yoga, en programmant des créations inédites à Montréal. Tant de gens nous ont tendu la main et se sont rassemblés pour nous aider. Je me sens très soutenue. C’est vraiment merveilleux et très inspirant».

Anna Smutny et Dina Tsouluhas sur le toit de Moksha Yoga. Photo : Alison Slattery

Si vous voulez embarquer, Anna et Christina s’arrêteront dans les grandes villes suivantes : Brno, Vienne, Bratislava, Budapest, Zagreb, Belgrade, Novi Sad, Skopje et Niš. Bonne route !

Événement spécial, collecte de fonds pour la Marche vers la Grèce. Nomad Industries, 129 Van Horne. Samedi 21 juillet, 20h30. Vidéo : ici.