Mamy fait de la résistance

Dancing Grandmothers de Eun-Me Ahn. FTA2015.

Dancing Grandmothers de Eun-Me Ahn. FTA2015.

Eun-Me Ahn, chorégraphe en provenance de Corée du Sud, tient ses auditions au karaoké, faisant la fête avec ses futurs danseurs jusqu’au bout de la nuit. Cela se ressent dans Dancing Grandmothers, création festive et ludique qui croise les ambiances de boite de nuit surannée et de rave transgénérationnelle. La pièce a ceci de poétique qu’elle met en mouvement des femmes d’un certain âge, dans toutes leur fragilité et leur joie de danser, telles des archives incarnées d’une époque rude pour les sud-coréennes. Mais on les voit pas assez sur scène.

La création s’ouvre sur Eun-Me Ahn elle-même. En jupon rouge sur pantalon fleuri, cheveux coupés à ras – depuis 1992 dans discontinuer, pour revendiquer le droit à l’indifférenciation des genres – la chorégraphe évoque un elfe indéfinissable, primesautier et joueur. Trois petits sourires énigmatiques, et puis s’en va. Émergent neuf jeunes danseurs, trois femmes et six hommes. Vêtus de couleurs vives et dépareillées, les hommes souvent en robe fleurie, ils font de petits pas, se meuvent tels leurs collègues âgées qu’ils imitent. Peu à peu, leur gestuelle prend de l’ampleur, devient légère et sautillante. Sur fond de techno endiablée, ils font la roue, bondissent et roulent au sol. C’est frais, c’est gai. Mais c’est un peu longuet et on se demande où sont ces fameuses grand-mères.

La techno fait place au silence et les danseurs à une vidéo. Pour trouver ses grand-mères, Eun-Me Ahn a fait le tour de la Corée du Sud à vélo, rencontrant des centaines de ses compatriotes et fixant leurs mouvements sur la caméra. Fruit de ce long processus, la vidéo est touchante et poétique, donnant à voir des femmes dans leur vie quotidienne, dans les champs, dans la cuisine dans la rue, à la pharmacie, dans une boutique de vêtements… Elles s’amusent de leurs gestes, mi-espiègles, mi-gênées. Certaines séquences dépeignent des moments cocasses, des hommes qui regardent leurs compagnes bouche-bée, une vendeuse de thé installée au sol qui s’en donne à coeur joie…

Enfin, les grand-mères font leur apparition en chair et en os. Parmi elles, se trouvent un homme et la propre mère de 76 ans de la chorégraphe. L’aïeule a 95 ans. Le sourire aux lèvres, en vêtements de sortie, elles dansent des slows ou se meuvent sur place au son de chansons de leur jeunesse, souvent entraînées par la main par les jeunes interprètes survoltés qui jouent le rôle d’animateurs. Elles sont heureuses d’être là. On devine que la plupart n’ont guère fréquenté les boites de nuit, ni eu beaucoup de loisirs dans leur vie en général. On reconnaît certaines protagonistes de la vidéo, mais, ce soir, elles sont plus sûres d’elles, à l’aise dans leurs corps aux mouvements peu amples.

Corps vulnérables et usés de femmes qui ont connu la colonisation japonaise, la guerre de Corée et la scission du pays, le travail aux champs, les grossesses à répétition… Corps porteurs de mémoire, qui dévoile le vécu de la danseuse et tout un pan de l’histoire de son pays. Là réside l’originalité et l’intelligence de la création, basée sur un processus passionnant de documentation.

Mais les tableaux qui mobilisent les danseuses âgées ne sont pas légion, éclipsés par de nombreuses séquences où les jeunes interprètes se livrent à des chorégraphies athlétiques, dans un décor de plus en plus pop et psychédélique, toujours au rythme de la techno. Certes, ils sont beaux et talentueux. On aurait cependant voulu découvrir davantage les grand-mères, pourquoi pas à travers une mise en scène plus élaborée.

Dancing Grandmothers se termine avec brio par une formidable fête où le public descend sur scène et se mêle aux danseurs jeunes et âgés. Dans cette création-bonbon exubérante et tendre, affleure une danse queer, qui s’affranchit des codes du genre et de l’âgisme, néanmoins fugace et supplantée par les prouesses des danseurs professionnels. On attendait davantage de la chorégraphe sud-coréenne, précédée par sa réputation d’iconoclaste, avec sa performance dans le plus simple appareil et peinte en rouge, ses personnages hermaphrodites, sa danse avec un poulet et ses rituels chamaniques.

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Short & Sweet # 11 : Festin de poche

Performance de Tedd Robinso et Charles Quevillon. Photo : Michael Kovacs.

Performance de Tedd Robinso et Charles Quevillon. Photo : Michael Kovacs.

Si le FTA ne fait guère la part belle aux premières et deuxièmes œuvres, il prévoit tout de même une tribune pour la création émergente locale en accueillant le Short & Sweet. Retour sur la onzième version, une vingtaine de friandises chorégraphiques à se mettre sous la dent. La consigne donnée aux artistes pour l’occasion était d’investir l’espace.

Performance d'Andreane Leclerc. Photo : Michael Kovacs.

Performance d’Andreane Leclerc. Photo : Michael Kovacs.

On ne présente plus le Short & Sweet, cette plateforme d’expérimentation où des artistes de la scène ont 3 minutes pour présenter leurs performances. Le contexte y est détendu, festif et arrosé. Comme le rappelle les organisateurs, Sasha Kleinplatz et Andrew Tay, cette manifestation invite les participants à prendre des risques, sans se prendre au sérieux. Le public, éclectique, s’approprie ensuite la piste de danse.

Performance des Soeurs Schmutt avec elles-mêmes, Gabrielle Surprenant-Lacasse, Claudia Chan Tak, Marine Rixhon, Anne-Flore de Rochambeau, Robin Pineda Gould et amis et artistes invités.  Photo : Michael Kovacs.

Performance des Soeurs Schmutt avec elles-mêmes, Gabrielle Surprenant-Lacasse, Claudia Chan Tak, Marine Rixhon, Anne-Flore de Rochambeau, Robin Pineda Gould et amis et artistes invités.
Photo : Michael Kovacs.

Dans ce onzième cru particulièrement allumé, certaines performances portaient la marque de fabrique de l’artiste, tandis que d’autres relevaient davantage de l’exploration d’autres avenues et de l’expérimentation». Les artistes se sont bel et bien emparés de l’espace, que ce soit par le corps ou le son. Les propositions, très variées comme à chaque édition, étaient souvent de l’ordre de la performance ou du théâtre, parfois verbeuses et parfois non : Le fou rire d’Irene Discós a pris d’assaut scène et salle ; Catherine Gaudet a mis en scène Dany Desjardins se livrant à un monologue désopilant à propos de sa passion pour son chat ; Natacha Nicora, une artiste de Bruxelles incarnait une créature feuillue étrange qui a littéralement donné naissance à un poisson rouge ; Claudia Chan Tak a concocté un lip synch tragicocomique d’une chanson de Whitney Houston avec Louis-Elyan Martin qui enchaînait Short & Sweet avec Khaos d’O Vertigo à l’Usine C. Deux autres interprètes de la même compagnie ont aussi débarqué in extremis : Caroline Laurin-Beaucage a chorégraphié une performance insolite et poétique, sorte de sculpture vivante avec Esther Rousseau-Morin et Rachel Harris enduites de plumes et manipulant un poulet ; le Prélude à l’après-midi d’un douchebag, actualisation de la pièce de Nijinsky par Andrew Turner était hilarant et pétri d’inventivité. En effet, il y avait aussi de la danse, souvent dans un registre parodique, comme chez Katie Ward, accompagnée par Leif Vollebekk, qui posait une question très pertinente – « qui juge de la qualité d’une performance de danse contemporaine? » – et chez Stephen Thompson, qui balayait la scène avec des rubans esprit gymnastique rythmique déjantée en compagnie d’Ame Henderson. Celle-ci est la fondatrice de la compagnie torontoise Public Recordings, à l’affiche au FTA avec What we are saying, pièce singulière sur l’impossibilité d’être vraiment « ensemble ». Thompson et Henderson ont été rejoints sur scène par des spectateurs, qui se sont avéré être des danseurs et des comédiens montréalais. Les Sœurs Schmutt ont repris l’hymne musical et dansé de Schmuttland , extrait de leur pièce éponyme, faisant participer des danseurs et des non-danseurs qui faisaient partie de leur public au Bistro Arrêt-de-Bus (je ne l’ai pas vue au Short & Sweet, pour la bonne raison que je faisais partie des spect’acteurs) ; Tedd Robinson, en compagnie de Charles Quevillon, ont intégré des éléments de bois dans leur surprenante appropriation de l’espace et ont même disparu de la scène à un moment. Certaines propositions étaient sulfureuses, comme celle de Gerard Reyes et Billy l’Amour en magnifiques drag queens et celle d’Andreane Leclerc se livrant à des contorsions dans un fauteuil.

Performance chorégraphiée par Caroline Laurin-Beaucage avec avec Esther Rousseau-Morin et Rachel Harris. Photo : Michael Kovacs.

Performance chorégraphiée par Caroline Laurin-Beaucage avec avec Esther Rousseau-Morin et Rachel Harris. Photo : Michael Kovacs.

L’épilogue, très représentatif de l’esprit de Short & Sweet, était proposé par Benjamin Kamino. Installant sur scène le poisson rouge rescapé de la performance de Natacha Nicora, il a invité tout le public à se lever, à fermer les yeux et à danser au ralenti, en lui faisant trois suggestions pour l’inspirer : imaginer un orgasme continu ; bouger en pensant à son espace interne ; se prendre pour Benoît Lachambre.

Performance chorégraphiée par Isabelle Boulanger, avec alexandre fleurent, noémie dufour-campeaun, michelle clermont daigneault, catherine st-laurent et audrey rochette. Photo : Michael Kovacs.

Performance chorégraphiée par Isabelle Boulanger, avec alexandre fleurent, noémie dufour-campeaun, michelle clermont daigneault, catherine st-laurent et audrey rochette. Photo : Michael Kovacs.

Étant organisé dans le cadre du FTA, cette édition de Short & Sweet était gratuite et avait lieu dans le QG du festival, le Cœur des Sciences à l’UQAM. Si l’atmosphère feutrée et intime de la Sala Rossa convient particulièrement bien à Short & Sweet, la mayonnaise a tout de même pris au Cœur des Sciences. Le public était très diversifié et comprenait des curieux, des passants, des festivaliers et beaucoup de monde de la scène artistique montréalaise. Ce joyeux mélange contribuait à créer une ambiance bon enfant, très communautaire, propice à l’expérimentation.

Performance chorégraphiée par Stephen Thompson avec lui-même, Ame Henderson, Clara Furey, Benjamin Kamino, Tomas Furey, Jocelyn Lebeau, Simon Portigal, Thea Patterson et  Jean-Baptiste Veyret-Logerias. Photo : Michael Kovacs.

Performance chorégraphiée par Stephen Thompson avec lui-même, Ame Henderson, Clara Furey, Benjamin Kamino, Tomas Furey, Jocelyn Lebeau, Simon Portigal, Thea Patterson et Jean-Baptiste Veyret-Logerias. Photo : Michael Kovacs.

Performance chorégraphiée par Stephen Thompson avec lui-même, Ame Henderson, Clara Furey, Benjamin Kamino, Tomas Furey, Jocelyn Lebeau, Simon Portigal, Thea Patterson et Jean-Baptiste Veyret-Logerias. Photo : Michael Kovacs.[/caption]Ce Short & Sweet était le premier de Thompson en tant que participant, bien que celui-ci en ait entendu parler depuis des années et ait assisté à une édition il y a quelques temps. Artiste nomade au gré des projets, vivant entre le Canada et l’Europe, Thompson était l’un des interprètes de What we are saying et l’un des enseignants du stage Transformation Danse à Montréal. Interrogé sur sa première expérience de Short & Sweet, Stephen Thompson dit « beaucoup aimer cette idée d’échantillons d’univers d’artistes ». Pour lui, « des manifestations comme Short & Sweet sont importantes car elles sont en-dehors d’une convention, celle de l’économie. Les artistes n’attendent pas de contrepartie monétaire, ils ne sont pas payés. Pour cette 11e édition, le public ne paie pas non plus – note de l’auteure : et, pour les autres, un prix modique – cette absence de convention monétaire crée un environnement essentiel pour les échanges artistiques ». Thompson souligne aussi que Short & Sweet « pose des questions intéressantes sur la durée d’une performance, sur ce qui est accessible ou non dans un court espace de temps », ajoutant que « créer une performance de trois minutes implique la même dose de pression et de doute de soi qu’une pièce d’une heure. Mais c’est en quelque sorte moins traumatisant. Faire partie d’une programmation genre buffet varié évoque une nostalgie familière, celle des festivals de patin artistique et des compétitions de danse. Ce format a renforcé ma confiance dans ma manière de créer. Je crée quelque chose avec l’ethos ou l’idéologie que je cultive en ce moment et je l’inscris dans un lieu et un contexte. C’est fini après. Peut-être que cela réapparaîtra et peut-être pas ».

Performance de Gerard Reyes et Billy l'Amour. Photo `: Michael Kovacs.

Performance de Gerard Reyes et Billy l’Amour. Photo `: Michael Kovacs.

Ce compte-rendu n’est pas exhaustif, alors rendez-vous à la prochaine édition, pour un nouveau mezzé de performances. Short & Sweet est une excellente occasion pour découvrir les arts de la scène en faisant la fête. Vous y verrez à la fois des créateurs chevronnés, émergents ou débutants. Qui sait, vous pourrez peut-être dire que vous avez vu le prochain enfant terrible de la danse montréalaise à ses débuts. Puis, danser les yeux fermés avec 500 personnes qui se prennent pour Benoît Lachambre, ça vaut le détour.

Short & Sweet 8

Short & Sweet 9

Compagnie Mau/Lemi Ponifasio : Les oiseaux dansent aussi

Birds with skymirrors. Compagnie Mau. Photo : Sébastien Bolesch.

Birds with skymirrors. Compagnie Mau. Photo : Sébastien Bolesch.

Les impacts des changements climatiques se font déjà sentir. Ils constituent même un danger pour l’existence des Îles du Pacifique à cause de la montée des eaux. Ces îles dont est originaire Lemi Ponifasio, dont le FTA présente la création Birds with skymirrors. Une prière dansée pour un monde ravagé, à la fois visuelle et expérientielle, pendant laquelle le temps suspend son vol. De cette transe collective, on ne ressort pas tout à fait indemne.

Le chorégraphe samoan – qui habite aujourd’hui la Nouvelle Zélande – est un chef maori qui a fait des études en philosophie et en sciences politiques. Le nom de sa compagnie – un collectif d’artistes, d’activistes, d’intellectuels et de leaders communautaires – vient du parti indépendantiste maori. Il n’est donc pas surprenant que son travail soit engagé et politique. C’était déjà le cas pour Tempest : without a body, à l’affiche au FTA en 2011. Sans pour autant être narrative, Birds with skymirrors a d’emblée un propos clair et lisible : la scénographie est dépouillée, dans des tons sombres. Un panneau en biais coupe la scène, ce qui fait que les interprètes ne seront jamais au centre de la scène (traduisant le rapport circulaire à l’espace dans la culture samoane dont le chorégraphe fait état dans un entretien avec Fabienne Cabado pour le FTA). Des panneaux réfléchissants rappellent des miroirs, comme ces miroirs que semblent porter dans leurs becs ces oiseaux qui transportent des bandes magnétiques, l’image qui a inspiré Ponifasio et qui est le fil conducteur de la pièce. Dans cette atmosphère apocalyptique, un homme commence à bouger dans l’espace, de dos. Il est presque nu et son corps est couvert de peintures rituelles. Il bouge lentement et on voit les frémissements de ses muscles et ligaments, comme s’il était traversé par les ondes de la folie ordinaire des humains. Ses bras, magnifiques, commencent à se déployer. On dirait des ailes engluées dans le goudron. Avec une force qui résonne, il donne des tapes à son sternum, qu’il ouvre face au ciel, comme une offrande.

Birds with skymirrors, compagnie Mau. Photo : Sébastien Bolesch.

Birds with skymirrors, compagnie Mau. Photo : Sébastien Bolesch.

Ponifasio dit ne pas créer de chorégraphies, mais orchestrer des cérémonies. Ainsi, ses danseurs, de par leurs vêtements, crânes rasés, expressions et mouvements, sont des moines. Très inventive, leur gestuelle conjugue la danse contemporaine, les mouvements des animaux et le haka, une danse chantée traditionnelle maorie. Contrairement à ce que son appropriation par des équipes de rugby l’a laissé croire, le haka n’est réservé ni aux hommes, ni aux déclarations guerrières. Les interprètes sont tour à tour des oiseaux luttant pour leur survie et les protagonistes d’une cérémonie qui célèbrent la vie et déplorent la destruction. Ils semblent glisser sur de l’eau, marchant très rapidement dans leurs longues jupes étroites, alors que leur bras se déroulent et ondulent beaucoup plus lentement. Leur danse devient par moments insurrectionnelle, alors qu’ils tapent différentes parties de leur corps, debout ou assis en tailleur dans une ligne face au public. Spectaculaires, théâtrales, un trio de danseuses aux yeux exorbités évoque des prêtresses, poussant des complaintes de pleureuses et des cris perçants d’oiseaux. On verra même apparaître un homme à face d’oiseau, sculptural, portant une sorte de cache-sexe en acier, tel un personnage à la Enki Bilal.

La trame sonore participe à la création d’une expérience contemplative et hypnotisante : une musique électronique qui mélange des sons synthétiques et des sons réels d’oiseaux, de lac, de rivière, que vient interrompre les chants empruntant au haka, invocations, vociférations et litanies des interprètes.

Birds with skymirrors, compagnie Mau. Photo : Mau.

Birds with skymirrors, compagnie Mau. Photo : Mau.

Hommes-oiseaux, femmes-oiseaux. La culture samoane, que les insulaires ont relativement conservée malgré des siècles d’influence occidentale, est caractérisée par un rapport particulier à l’environnement : apparu bien après tous les autres êtres vivants, l’humain est considéré comme l’enfant du cosmos. Il fait partie de l’environnement. On retrouve cette idée dans le langage, où les mêmes termes désignent des parties du corps et des composantes écologiques. Encore aujourd’hui, la culture samoane est imprégnée de la notion du Va, qui signifie à la fois relation, affiliation, communauté, responsabilité, différence, séparation, obligation… Le Va, c’est la connexion entre tous les êtres vivants.

Birds with skymirrors, compagnie Mau. Photo : Kamrouz.

Birds with skymirrors, compagnie Mau. Photo : Kamrouz.

Et puisque l’humain fait partie de la nature, il éprouve dans sa chair la dégradation environnementale dans Birds with skymirrors. La création donne à voir des corps souffrants, notamment lorsque les danseurs pliés en deux s’avancent sur la scène, leur épiderme parcouru de convulsions. L’être humain tend à oublier qu’il est connecté à l’environnement et ceci entraîne une douleur généralisée, semble souligner Ponifasio, reliant le corps à la fois au politique et au cosmologique.

L’un des danseurs avait le visage peint en blanc. Était-il le bec d’un oiseau, dont chaque composante était un des autres interprètes? Une transformation radicale des visions et des pratiques à l’égard de l’environnement, de nos modes de vie, est urgente. Puisse la danse contemporaine y contribuer.

Vous pouvez écouter ici une première expérience de baladodiffusion de Ma mère était hipster : Dominique Charron et moi-même avons discuté du spectacle à la sortie, sans filet, sur les marches de la Place des Arts.

Comment se dire adieu?

Goodbye, de Mayday

« Il y a trois choses importantes dans la vie. L’amour, la mort et la mort de l’amour. Êtes-vous d’accord avec nous? Avez-vous quelque chose à rajouter?» Et la danse, qu’en est-il de la danse? Goodbye de Mayday, présenté au Festival Transamériques à Montréal, est l’un des plus beaux spectacles que j’ai vu ces dernières années : Enfiévré, cocasse, poétique, politique, tragicomique, émouvant, physique, théâtral, émotif, bavard, silencieux… Mélanie Demers et ses trois merveilleux et très engagés interprètes sont à suivre de près, de très près. Ils vont marquer profondément le paysage de la danse contemporaine. J’exultais et j’avais envie à la fois de pleurer, de rire, de battre des mains, de bondir sur scène pour faire un peu rempart, apporter un peu de douceur, à ces corps humains qui se cognaient, qui bataillaient et qui joutaient.  J’avais le goût de consoler Jacques Poulin-Denis, d’essuyer le fard sur les joues de Brianna Lombardo, de lisser la jupe en aluminium de Chi Long et de dire à Mélanie Demers que tout allait bien se passer, que ce monde finirait par tourner plus rond, qu’on allait se bouger, promis. Programmateurs de Paris, de Berlin, d’Avignon, d’Istanbul, de Beyrouth et de partout, ceci n’est pas un message, ceci n’est pas une perche que je vous tends!

L’amour est un champ de bataille. La vie est un champ de bataille. Les gens que nous aimons, qui nous aiment, sont là sans être vraiment là, s’en vont, nous quittent, meurent. Le deuil, les renoncements consécutifs qui façonnent la vie, les petites morts (au propre et au figuré) sont au cœur de Goodbye. Bonne soirée, bonne route, bon voyage, bon débarras. Take care, take off. Comment vivre avec les ruptures avec les autres et avec soi? Comment se dire adieu? Les interprètes de Mayday savent très bien le dire. Dans Goodbye, le désarroi des personnes et l’énorme charge émotive qui l’accompagne, se traduisent par la lutte, par le corps à corps des interprètes dont les étreintes sont si violentes qu’elles deviennent douces. Le désarroi des déserteurs et des désertés se parle aussi, avec une grande justesse et une profonde poésie. Mélanie Demers chorégraphie le désir et la difficulté d’aimer et d’être aimé, me rappelant ces quelques mots de Pina Bausch :

« Ma répétition n’est pas autre chose que la répétition, sur des modes toujours différents, d’un seul et même thème. Et ce thème est l’amour. Ne cherchons-nous pas tous et toujours à être aimés? »

Goodbye de Mayday

Si Goodbye vous remue autant les tripes, c’est parce que tous les interprètes portent la responsabilité de cette création quasiment collective. Mélanie Demers, directrice artistique et chorégraphe de Mayday, tient à cette manière de faire. Elle demande à ses collaborateurs de réfléchir pendant un an et demi à deux ans à certaines questions en les ramenant à leur propre vécu. Ces interrogations viendront nourrir le processus de création, où s’engagent très activement tous les danseurs et où sont exposées et confrontées toutes les visions et propositions. Goodbye est une oeuvre très juste, qui ne se contente pas de sonner vrai, car elle est bâtie sur des problématiques significatives pour les interprètes. En outre, tous les éléments de la pièce, musique, décor, costume, lumière, sont pensés et intégrés dès le début du processus.

« Il y a trois choses importantes dans la vie. L’amour, la mort et la mort de l’amour. Tout le reste est dérisoire, anodin, insignifiant. Tout le reste, ce sont des peccadilles, des broutilles, peanut, ballout*, bullshit. nada, zip. Est-ce que ça résonne chez vous? C’est important que vous ressentiez quelque chose, c’est important qu’on s’entende.» Goodbye ne se penche pas seulement sur le rapport à l’autre absent et au renoncement, mais aussi sur la représentation. Comment nous mettons-nous en scène dans nos relations et au théâtre? Que voient les spectateurs? Que perçoivent-ils? Comment un spectacle de danse les affecte-t-ils?  Pourquoi sont-ils venus le voir? Qu’en garderont-ils? « Ceci n’est pas le show, pas encore, mais attendez, le show va changer votre vie, plus tard ». Tous ces questionnements sur le rapport entre les artistes et les spectateurs font partie de la réflexion de Mélanie Demers, qui se veut une chorégraphe « qui met le feu aux poudres » et qui cherche à créer un espace où engager une réflexion collective sur l’état du monde. Dans un entretien avec Fabienne Cabado réalisé pour le programme du FTA, Mélanie Demers souligne que plus va mal le monde, plus la création artistique est foisonnante. Elle compare cette force de création à la force de survie dans les pays en guerre, où la natalité croît de plus belle avec la difficulté de vivre.  Dans cette perspective, la danse peut devenir le déclencheur d’une réflexion sur les réalités que nous vivons et a nécessairement un rôle social et politique à jouer. Politique, la danse? Oui, mais celle de Mayday est aussi critique, poétique, intime, malicieuse et insolite. Une fois la pièce terminée, Mélanie Demers lira un texte de soutien à la liberté d’expression et de rassemblement, en connexion avec le contexte québécois actuel, la grève sociale et la loi 78. Il y a trois choses importantes dans la vie. L’amour, la mort et la mort de l’amour. Alors, descendez dans la rue, prenez part à la marche de ce monde.

Ce n’est qu’au revoir, Mélanie Demers, Brianna Lombardo, Chi Long et Jacques Poulin-Denis.

*Ballout n’est pas dans la pièce, ce mot arabe dont le sens littéral est châtaigne veut dire peccadilles, peanut, nada, zip, en arabe. Un rajout auquel n’a pas pu résister l’auteure de ce texte.

Sur ce texte publié dans un blog très intéressant sur la vie et les contraintes des danseurs, Mélanie Demers parle de ses danseurs, de leur dynamique collective de création et de vie.

Goodbye de Mayday

Citation de la journée

« J’aime trouver dans la danse une physicalité qui n’est pas trop précise, j’aime travailler avec le flou. Au lieu de chorégraphier sur les danseurs, je crois qu’en fait, je déchorégraphie sur eux. Je ne veux pas voir la chorégraphie, je préfère sentir l’énergie. » Mélanie Demers dans une entrevue à propos de Junkyard Paradise

Danse, yoga, mouvement : Quoi faire cette fin de semaine à Montréal?

On a l’embarras du choix, entre le rdv casseroles citoyennes de 8h du soir (j’habite Villeray et ca vaut tous les festivals!) Francofolies, Fringe Montréal, Suoni per il popolo, et bien d’autres festivals…

Voici quelques suggestions-coups de coeur :

Note : cette rubrique, que je reprends en raison de sa popularité, n’est pas le montréaloscope, elle ne se veut pas exhaustive. Si vous voulez me suggérer des activités danse et yoga pour le quoifairecettefds hebdo, si possible pour budget modéré ou riquiqui, je vous invite à m’écrire à dancefromthemat@gmail.com, merci!

– Écouter cet enregistrement (ci-dessus) intitulé Mouvement de mobilisation des étudiants en musique dans les rues de Montréal, édité et présenté par le collectif Howl!Arts en support du mouvement social.

– Pratiquer le yoga, discuter, rencontrer : Le premier festival de yoga à Montréal du 8 au 10 juin. Cérémonie de kirtan (ces chants de l’Inde et du Bangladesh accompagnés de tambourin et d’harmonium) et toute une flopée d’ateliers, de table-rondes, de discussions… Si vous aimez le yoga et souhaitez découvrir de nouvelles pratiques et visions et rencontrer des personnes engagées et colorées, ne ratez pas cet événement! Si vous voulez essayer, c’est le parfait cadre pour le faire, avec un atelier pour débutants absolus. Ateliers à la carte à 20$, possibilités de volontariat.

– Voir de la danse : Jeudi soir et vendredi soir, le spectacle Goodbye de la chorégraphe Mélanie Demers, qui promet d’être merveilleux! Agora de la danse, FTA. Dépêchez-vous de prendre vos places, ça part vite…

– Savourer : Le spectacle Chorégraphie à déguster, 7 juin 20H et 8 juin 16H30 et 22H dans le cadre du 30ème de Danse-Cité au MAI, par les chorégraphes Marie Béland, Alain Francoeur, Frédérick Gravel et Catherine Tardif. Une performance avec scénographie mobile et installation vidéo.

– Jouer : Le Danse-O-Maton! Toujours dans le cadre du 30ème de Danse-Cité à Mai. Il s’agit d’une cabine de diffusion. Vous et 42 danseurs dans une cabine. J’adore l’idée et je meurs d’envie de l’expérimenter, jusqu’au 8 juin à 20h au MAI.

– Jouer bis : Danse avec moi, installation. Vous pouvez jouer aux marionnettes sur la bande-son de votre choix jusqu’au 9 juin, Place des Arts, FTA.

– Danser, voir, écouter : Performance d’un de mes groupes libanais préférés, Praed, est de passage pour le Suoni per il Popolo. De l’expérimental allié à de l’oriental et des tranches sonores japonaises, ça déménage… Lundi 11 juin, ave Radwan Ghazi Moumneh, Marie-Douce St-Jacques et Karl Lemieux. Casa del Popolo. Plus d’infos ici.

Short &Sweet ! Danser en-dehors des sentiers battus

Photo de Celia Spenard-Ko. Performance d’Andrew Tay

Texte du 29 mai. Reposté avec plus de photos de la huitième édition.

Ce soir, le huitième cru de Short&Sweet, présenté par Wants&Needs Danse a investi les quartiers du Festival Transamériques à Montréal pour la deuxième fois consécutive. La consigne est simple : les chorégraphes ont carte blanche… pendant 3 minutes. Une fois ce temps écoulé, les organisateurs crient Time! et les interprètes sur scène sont privés de musique et d’éclairage.

Aujourd’hui, nous avons pu voir 21 créations inédites de chorégraphes montréalais. La thématique spécifique à ce huitième cru est Duos insolites : chaque chorégraphe a du travailler avec une personne n’appartenant pas au milieu de la danse : un musicien, un comédien, un artiste visuel, un écrivain, un cinéaste, un chercheur…

Photo de Celia Spenard-Ko. Performance d’Erin Flynn.

Selon les organisateurs Sasha Kleinplatz et Andrew Tay, eux-mêmes chorégraphes, l’idée derrière Short&Sweet est tout d’abord de pousser les chorégraphes à développer une réflexion sur le processus de création soumis à une contrainte de temps. En outre, comme l’événement se déroule dans une atmosphère rappelant le cabaret, il permet de déplacer la danse, de l’extraire des lieux et des cadres où elle s’inscrit habituellement. Les spectateurs vivent un spectacle de danse en-dehors des sentiers battus, au propre et au figuré. En particulier, cette huitième édition a le grand intérêt d’engager les danseurs et les chorégraphes dans une vision et une collaboration interdisciplinaires, parfois même avec des personnes non artistes.

Le résultat est surprenant, très varié, ludique, parfois loufoque et rappelant le burlesque, parfois deuxième degré et sarcastique, parfois pince-sans-rire et mélancolique, parfois psycho-théâtreux, parfois physique, parfois bavard. De nombreuses créations se situent surtout du côté de la performance et du théâtre. Plusieurs d’entre elles font appel à des musiciens. Il y en avait pour tous les goûts. Le public était très réceptif et réactif, et parfois pris à parti par les interprètes. On retiendra par exemple la performance d’Andrew Tay, en homme-cheveux, qui se cherche un ami dans la salle et affiche son numéro de téléphone. Un spectateur l’appele sur son cellulaire et Andrew danse lentement pour lui, à condition que celui-ci lui repète sans cesse « you are going to be ok ». On retiendra aussi le duo créé par Erin Flynn, empli d’humour, de poésie et de légèreté. M’a frappée aussi la présentation de la chercheure en médicine sur l’épilepsie et ses dangers lorsqu’elle est inaperçue, pendant que son collègue a une crise ni vue ni connue à un mètre d’elle. Enfin, le duo de Jacob Wren et Adam Kinner était très drôle et incisif. Jacob est le Théâtre et Adam la Musique et ils discutent. Le Théâtre demande à la Musique pourquoi elle est si manipulatrice et sentimentale, la Musique répond que c’est pour vendre des disques. À son tour, la Musique demande au Théâtre s’il se sent complété par elle, le Théâtre répond « je n’ai pas besoin de toi. Bien sûr, un monologue peut être touchant avec un peu de musique, mais de toute manière je n’ai pas besoin de toi ».

Photo de Celia Spenard-Ko. L’homme-aquarium.

Cette manière de sortir la danse de son contexte habituel, de la replacer dans une atmosphère festive, détendue et ludique, permettant d’engager davantage les spectateurs, me semble particulièrement propre à Montréal . À titre d’exemple, les Imprudanses convient les spectateurs à des matchs d’improvisation en danse suivant des consignes très précises, et les gagnants sont désignés par le public. Je pense aussi aux matchs d’impro théâtrale, aux spectacles de danse en ligne, aux parcours à travers Montréal (les participants parcourent la ville à vélo et à chaque station dansent en improvisant), aux spectacles de danse interactive, etc.

Photo de Celia Spenard-Ko. Si l’étreinte était dansée.

Je suis particulièrement impatiente d’assister à Piss in the Pool, un événement organisé dans une piscine vide (cette année, le 21 au 24 juin au Bain Saint-Michel ) : une flopée de chorégraphes ont dix jours pour y concevoir et préparer un spectacle. Ici, la contrainte est à la fois spatiale et temporelle. Les instigateurs de Piss in the Pool sont également derrière Short&Sweet : Sasha Kleinplatz et Andrew Tay, en plus de briser le carcan de la danse contemporaine, mettent en place des initiatives pour la communauté montréaliase de la danse, contribuant à valoriser le travail de ses membres et à construire des connexions et des collaborations dans un milieu qui peut être assez compétitif.

Photo de Celia Spenard-Ko. La société du spectacle.

Danse avec moi – ou comment j’ai testé pour vous les installations et clips interactifs

Dimanche au Phonopolis, on a écouté des DJ raconter des histoires : le collectif PME-ART a présenté sa performance « le DJ qui donnait trop d’information » dans le cadre de l’OFFTA (snif, c’est fini) et a mixé pendant la party vinyles du FTA (il reste quelques jours).

Maintenant, à votre tour d’être à la fois DJ et VJ. Danse avec moi, une installation de Gregory Chatonsky à la Place des Arts, vous permet de décider de la bande-son qui vous plaît, tirant les ficelles de danseuses à l’écran.

Gregory Chatonsky a utilisé 157 vidéos trouvées sur Youtube d’adolescentes qui se sont filmées en train de danser dans leur chambre. Vous arrivez devant l’écran, vous plogguez votre i-pod ou vous utilisez celui qui est mis à disposition par l’équipe du FTA. Et vous choisissez l’artiste que vous voulez écouter : Aphex Twin? Joy Division? Crystal Castles? En fonction de votre choix, les mouvements des danseuses à l’écran changent de cadence. Le cadre et les mouvements sont toujours les mêmes, mais la cadence s’accélère ou ralentit, devient saccadée ou fluide. Au début, j’étais un peu déçue car je m’attendais à jouer la VJ en utilisant mes propres mouvements, via la détection de mouvement (motion detection). Mais en fait, cela passe par la musique, ce qui est assez logique finalement. Au final, c’est ludique, grisant et addictif. J’aurais pu y passer des heures si mon amie Julie n’était pas venue me chercher pour voir Cesena. Un petit regret : Lorsque je changeais de bande sonore, la vidéo changeait, ce qui fait que je n’ai pas pu voir la même vidéo sur plusieurs bandes-son.

L’installation a suscité des réactions diversifiées selon l’âge du public, les adolescents y passant par des heures, probablement parce que ce type de technologies et d’interactions leur sont familières et qu’ils s’identifient aux personnages sur l’écran. L’installation aurait-elle entraîné d’autres réactions si les personnages n’étaient pas des adolescentes sautillant et se dandinant dans leur chambre? Cela pourrait être des extraits de pièce de danse contemporaine, ou des personnes de tous âges, effectuant des mouvements de la vie quotidienne, dansant dans une fête, à une pratique de tango ou de salsa, faisaint du taichi dans un parc, etc. Le public aurait pu se sentir plus interpellé et vouloir jouer au DJ-VJ davantage.

La présentation de l’installation dans le programme dit qu’il s’agit d’explorer  » le rapport aux nouvelles technologies et le désir d’interférer dans le cyberespace ». On voit émerger de plus en plus d’installations et de vidéos interactives, qui font appel à la participation du public. On a déjà vu dans ce blogue que les spectacles de danse deviennent plus participatifs, et prennent des formes plus novatrices, en sortant des théâtres et en imposant des contraintes de temps ou de lieu (Short & Sweet, Piss in the Pool), en faisant intervenir les spectacteurs comme évaluateurs (comme dans les matchs d’impro les Imprudanses).

Désormais, on peut jouer avec les vidéos et les gens qui dansent dans les vidéos. Un bon exemple est la très belle vidéo d’Arcade Fire pour le morceau the Sprawls 2 (Mountains Beyond Mountains), de l’album The Suburbs (version non-interactive ici) réalisée par Vincent Morisset, où des zombies dansent dans une banlieue. Il existe une version interactive de ce clip, où vous pouvez influencer les mouvements des « zombies » (les personnes dansant les zombies sont parmi les meilleurs danseurs contemporains de Montréal, soit dit en passant) en cliquant sur eux (version click), ou en faisant des mouvements de main via webcam en modifiant leur vitesse grâce à la détection de mouvement (version dance). Mes impressions : c’est rigolo, la version click marche mieux pour moi que la version dance, je n’arrive pas à bien voir quel changement j’imprime sur les danseurs à l’écran, ce n’est pas assez précis à mon goût, ou peut-être s’agit-il d’une déformation de personne qui danse..

Vincent Morisset, collaborateur de longue date du  groupe montréalais, avait également réalisé en Flash le clip interactif de Neon Bible, très simple et efficace : sur fonds noir, vous pouvez manipuler les mains de Win Butler, découvrant au passage des cartes, des pommes, des bougies… Arcade Fire a également fait réaliser par Chris Milk une cybervidéo interactive en collaboration avec Google, pour le morceau « We used to wait » de l’album The Suburb : un homme à capuche court dans des rues désertes  et vous pouvez courir à la place de cet homme et avoir une expérience de ce qu’il voit propre à vous, grâce à une potion magique combinant Google Maps, Google Street View and plein de trucs très complexes HTML (je n’y comprends rien, c’est magique quoi).

À quand la prochaine vidéo ou installation où on pourra imprimer sa propre chorégraphie à travers les mouvements de son corps sur les danseurs à l’écran? Et Arcade Fire, à bon entendeur salut!

Installation Danse avec moi. Place des Arts, Salle d’exposition de l’espace culturel Georges-Émile-Lapalme, entrée libre, ouvert jusqu’à 20 heures. Jusqu’au 9 juin (la date en ligne du 7 juin est fausse).

Des écolières dansent Rosas sur Madonna : Retour sur Rosas Danst Rosas

Hier, je suis allée voir Rosas Danst Rosas, le film de Thierry de Mey sur la création d’Anne Teresa de Keersmaeker, à la Cinémathèque québécoise dans le cadre du FTA. Moi et 230 élèves du secondaire. Super initiative de leurs écoles, qui permet une  ouverture à la danse contemporaine, me suis-je dit,mais j’avais tout de même quelques inquiétudes par rapport au boucan éventuel. Cette pièce et ce film sont assez hypnotisants, mais bien sûr cela dépend de plusieurs éléments et j’ai vu plusieurs adultes en sortir à d’autres projections. Eh bien, le silence a été complet, les ados étaient scotchés et bouchee bée.  À la fin du film, j’ai demandé à ma voisine de 14 ans si elle avait aimé le film et elle a opiné avec véhémence du chef : « C’est écoeurant ». Entendu aussi « j’pensais pas que j’aimerais ça, mais c’est merveilleux, ça me donne le goût de danser et de danser mieux ».

Cela m’a fait repenser à cette vidéo, où de jeunes ados reprennent la chorégraphe de Rosas Danst Rosas sur Like a virgin de Madonna dans leur salle d’école et se filment.

Au début de Rosas Danst Rosas (Rosas Danse Rosas en français), 4 femmes dont Anne Teresa de Keersmaeker sont couchées sur scène dans ce qui semble être une école ou une usine. Elles ont l’air austère et aride, portent des vêtements gris et informes et des godillots aux pieds. Pendant 20 mn, on n’entend que leur respiration pendant qu’elles font des mouvements très précis et saccadés (Anne Teresa réussit à rendre le saccadé organique et fluide). Dans la deuxième partie, les femmes sont assises sur des chaises, font des mouvements, se lèvent, s’assoient, s’étendent sur les chaises, balancent leurs têtes en avant. Cette partie semble faire référence aux tâches domestiques, sociales et industrielles imposés aux femmes, qui s’en acquittent avec diligence et une sorte de colère rentrée. À contre-courant de toute cette efficacité de fourmis ouvrières, des gestes sensuels et joeurs interrompent la machine : le balancement de longues chevelures noires en avant, la découverte répétée d’une épaule ou de la courbe d’un sein semblent suggérer une tentative de reprise en main de leur pouvoir de femme par les protagonistes.

La musique de Thierry de Mey and Peter Vermeersch, minimaliste, répétitive et obsédante, joue un rôle important dans la construction de l’atmosphère du film. Les mouvements des danseuses me rappellent par moment certains mouvements du yoga (sans vouloir tomber dans l’obsession!). Je connaissais dans le temps une des élèves de P.A.R.T.S., l’école de danse de Keersmaeker à Bruxelles, et elle m’avait dit que chaque journée de formation commençait par 60 minutes de yoga. Il n’est donc pas étonnant que les chorégraphies d’Anne Teresa Keersmaeker soient partiellement inspirées du yoga.

À la lumière de cet éclairage, la vidéo des écolières de Flandres est encore plus passionnante. Faut-il y voir uniquement un projet ludique et créatif, où des jeunes filles s’approprient la chorégraphie et la scénographie de Keersmaeker en l’adaptant à une musique qu’elles aiment? Avaient-elles aussi une autre intention en choisissant cette musique, une intention de revendication et d’affirmation de leur identité féminine et de leur liberté sociale et sexuelle? Il faudrait le leur demander pour savoir.

Toujours est-il que cette vidéo est autrement plus inventive et intéressante que la vidéo de Beyoncé où elle reprend deux chorégraphies avec toute leur scénographie de Keersmaeker sans lui avoir demandé la permission et sans un seul crédit. Je ne reviendrai pas sur cette affaire, qui a fait couler beaucoup d’encre (pour plus d’informations et pour lire une lettre généreuse d’Anne Teresa, cliquer ici). La vidéo de Beyoncé a certes repris la chorégraphie et le cadre tels quels mais n’en a conservé que l’aspect lascif et séducteur, en gommant tout l’aspect méthodique et abeille affairée, l’austérité et la colère de ces femmes.

Qui sait, certains de ces élèves montréalais du secondaire qui ont assisté à la projection hier s’approprieront peut-être Rosas Danse Rosas et se filmeront. Restez à l’aguet sur les réseaux sociaux. Et à votre avis, pour quelle musique opteront-ils?

Pour une analyse cinématographique et scénographique du film Rosas Danst Rosas et  des apports de la caméra de Thierry de Mey à la pièce de danse originale, consulter le très joli blogue Regards Hybrides sur l’hybridation entre vidéo et danse.

Danse et yoga à Montréal : Quoi faire cette fin de semaine avec un petit budget?

Montréal n’a jamais été aussi effervescente, entre révolte des carrés et des casseroles et festivals. Pour les afficionados de la danse et de la performance, la ville est foisonnante de possibilités en ce moment. On a véritablement l’embarras du choix. Seulement, pas tout le monde a les moyens d’aller voir En Atendant ou Cesena d’Anne Teresa de Keersmaeker, entre autres spectacles alléchants.

Quelques suggestions de Dance from the Mat pour petits budgets amoureux de la danse, de la performance et du yoga :

– Aller écouter Rosas danst Rosas, un film de Thierry de Mey sur la création éponyme d’Anne Teresa de Keersmaeker. Demain vendredi 1er juin à la Cinémathèque québécoise. Un des plus beaux films de danse qui soient. Et pour la modique somme de 8 $, 7$ pour étudiants et aînés.

– S’en mettre plein les mirettes avec deux expositions dans le cadre du FTA,  Danse avec moi et Le corps en question(s). Entrée libre. La première à Place des arts, Salle d’exposition de l’espace culturel Georges-Émile-Lapalme. La deuxième à la Galerie de l’UQAM, du mardi au samedi, 12-18h.

– Dans le cadre du OFFTA, le Festival d’arts vivants off du FTA, savourer deux spectacles  vendredi et samedi soirs à l’Agora de la danse :  À 18H, Perhaps in a hundred years, par la compagnie de théâtre torontois Small Wooden Shoe, dont Ame Henderson, chorégraphe dont j’adore le travail.  12$ régulier / 10$ étudiants. Et un double programme par des chorégraphes montréalais, à 18h30, The wishing floor de Jana Jevtovic et Je suis un autre, de Catherine Gaudet. 20$ régulier / 12$ étudiants / 15$ prix de la relève (40 ans et moins).  Mieux vaut réserver.

– Profiter de l’hospitalité de PME-Art  : The DJ who gave too much information, au Phonopolis, 15h, dimanche, entrée libre.

– Et si vous êtes plutôt cinéma, au Goethe Institute de Montréal, vous dépayser les oreilles avec le film allemand « Qui le fera, sinon nous », puis s’informer et débattre à l’occasion d’une table ronde sur la désobéissance civile, en connexion avec le sujet du film et les événements actuels au Québec,  grève sociale et adoption de la loi 78. 7$, étudiants : 6$,

-Saluer le soleil dans le parc! Naada Yoga, gratuit. 12:30 – 1:30pm Parc Outremount St. Viateur & Bloomfield.

Citation de la journée

« C’est une grande illusion, cette conviction de « faire » : dans la réalité, on fait très peu, on réagit plutôt. Et je crois que c’est seulement en reconnaissant que la vie est plus grande et forte que moi, que je peux espérer avoir une vraie influence sur le monde. Bizarrement, c’est en sortant de l’égocentrisme qu’on peut donner du corps à son destin » Guilherme Botelho, entretien avec Fabienne Cabado pour le FTA

Pour un post sur Sideways Rain, le spectacle de Guilherme Botelho avec la compagnie Alias, présenté au FTA à Montréal, faites danser votre souris ici.

Short &Sweet ! Danser en-dehors des sentiers battus

Ce soir, le huitième cru de Short&Sweet, présenté par Wants&Needs Danse a investi les quartiers du Festival Transamériques à Montréal pour la deuxième fois consécutive. La consigne est simple : les chorégraphes ont carte blanche… pendant 3 minutes. Une fois ce temps écoulé, les … Lire la suite

« Je déteste les danseurs, j’aime les gens qui dansent »

En ouverture du Festival Transamériques, « Sideways Rain », une pièce de la compagnie suisse Alias, dirigée par le chorégraphe brésilien Guilherme Botelho : La traversée inlassable du temps par l’humanité, ou comment mettre tout le Théâtre Jean Duceppe en transe sur du Murcof.

Extrait du spectacle en vidéo

Si Sysiphe dansait

Dans la pénombre, 14 hommes et femmes entrent sur scène et marchent lentement à quatre pattes, du côté jardin vers le côté cour. Insectes? Mammifères rampants? Batraciens? Reptiles? Le mouvement s’accélère, la lumière s’accentue. Les personnes passent et repassent devant nos yeux, toujours dans la même direction. Elles ne s’arrêtent jamais, font à l’unisson les mêmes gestes très simples, chacune à sa manière. De profil, elles roulent sur elles-mêmes inlassablement. Puis, elles glissent. Elles marchent. Elles roulent à nouveau. Elles rampent. Elles courent. D’abord, elles regardent en avant, puis en arrière. Leur traversée semble se poursuivre lorsqu’elles sont hors de portée de nos yeux. Dans ce flux humain continu, on voit apparaître des variations de forme, de rythme, de vitesse, d’intensité, de fluidité.

Minorité en fuite? Survivants d’une guerre? Réfugiés politiques? Migrants clandestins? Citadins solitaires à la vie monotone? Amoureux transis? Ouvriers qui répètent les mêmes gestes? Hypnotisés et essoufflés par procuration, nous regardons les danseurs défiler pendant une heure, tels des Sisyphe incarnant l’inexorabilité du temps qui s’écoule et du destin, le fil conducteur de l’humanité.

Une seule fois, pendant la déferlante des corps, un homme est allé à contre-courant brièvement. Une autre fois, des personnes se sont prises par la main, brisant fugacement leur course par un moment d’intimité, avant de reprendre inlassablement leur mouvement.

Une rivière sur scène

Le titre de la pièce fait référence à la « pluie horizontale », à savoir les précipitations qui tombent à un angle droit par rapport à la pluie normale, généralement causées par des cyclones ou des vents très forts.

Guilherme Botelho, chorégraphe de cette pièce, directeur de la compagnie de danse Alias, désirait tenter de mettre une rivière sur scène. Au moment où il préparait cette pièce, son père venait de mourir. Qu’est-ce qui reste de notre passage sur terre, de nos existences, de nos actions, de nos échanges? D’où venons-nous? Où allons-nous? Qu’est-ce qui nous relie? Botelho s’est interrogé sur ces questions et a voulu travailler sur la notion très subjective de destin et sur les connexions tissées par les individus. Un jour, pendant que Botelho courait dans Genève, il vit une rivière. Il réalisa qu’une rivière était trop grande pour que l’on puisse visualiser son début et sa fin. S’il arrivait à reproduire le flux de cette rivière sur scène, alors il serait parvenu à représenter le destin. Pari réussi.

Une théâtralité graphique et interactive

Selon Guilherme Botelho, Sideways Rain est une « pièce-écran », que le public peut interpréter à sa guise. Les images qui se déroulent devant nos yeux ne racontent pas toute l’histoire. Pourquoi ces personnes passent et repassent? Que fuient-elles? Vers quoi courent-elles? Que se passe-t-il hors de notre regard? Botelho dit avoir entendu des lectures très variées et souvent insolites du spectacle, puisque les spectateurs y projettent leurs états d’âme, leurs réalités et leur vécu. La pièce n’est pas gaie ou triste, elle est voulue émotivement neutre pour permettre une « théâtralité interactive », dixit le chorégraphe. À l’instar des œuvres précédentes de Botelho, Sideways Rain est de la danse-théâtre mais un  autre genre de théâtre, plus graphique.

Une chorégraphie semi-improvisée sur Murcof

Les danseurs ont répété au préalable de petites phrases chorégraphiques, mais ne savent pas à l’avance lesquels ils font faire et combien de fois ils vont passer sur scène. Une personne leur donne des consignes chorégraphiques au hasard en puisant, en fonction du timing de la musique, dans plusieurs possibilités prédéterminées. Botelho désirait arriver à une fluidité naturelle, ce qui est une gageure. Ainsi, lorsqu’un « accident », un imprévu chorégraphique, se produisait pendant les répétitions, le chorégraphe élaborait des règles pour permettre aux surprises heureuses de se reproduire.

Selon le chorégraphe brésilien, il n’est pas facile d’être naturel sur scène. Il dit détester les concepts, la danse conceptuelle, les pas affectés sur scène, les danseurs : « Moi, je déteste les danseurs, j’aime les gens qui dansent ».

Force est de constater que, même si les mouvements sont simples, la pièce est très exigeante, à la fois physiquement et mentalement, pour les danseurs d’Alias. Elle fait appel à une très grande concentration. Les danseurs parcourent presque une dizaine de kilomètres. Ils doivent s’adapter en permanence, sortir et rentrer de scène continuellement et ce, tout en faisant chaque mouvement comme s’ils les faisaient depuis toujours. De nombreux mouvements sont réalisés de profil, ce qui révèle les moins imperfections. Enfin, bien que la fluidité soit naturelle, les mouvements des danseurs ne sont pas tous organiques. On pense par exemple à la course dans les fils, comme si les danseurs étaient happés par le bras par une force invisible.

Parfaitement appropriée à la pièce, la musique du compositeur électronique Murcof (mexicain, de son vrai nom Fernando Corona) joue un rôle primordial dans la construction d’une fluidité naturelle. Selon Botelho, elle aide à arrondir les angles et contribue à ce que les spectateurs entrent dans un état hypnotique.

Comment mettre un terme à l’infini?

La construction de Sideways Rain a présenté un défi majeur : tout comme le temps qui passe, elle n’a pas de fin. Or, comment terminer ce qui n’a pas de fin? Pour remédier à ce problème, Botelho a pensé à des fils qui apparaissent sur scène qui happent les danseurs : « Si on était au cinéma, les danseurs n’auraient pas touché terre ».  Ces fils représentent les liens entre les êtres humains et les traces, éphémères ou durables, que laissent les rencontres et les échanges. Ainsi, la pièce finit en spirale. La roue du temps reprend, le début et la fin se confondent.

L’image que je garderai à l’esprit lorsque je penserai à Sideways Rain sera ces roulés boulés de profil, avec les jupes des femmes qui s’ouvrent comme des corolles de fleur à chaque mouvement. Dans ce flot infini, beau et quelque peu mélancolique et grisâtre, j’ai trouvé merveilleuse l’expansion et la contraction de la robe rouge d’une des danseuses.