Danser, c’est résister

Alexandre Paulikevitch dans Tajwal. Photographie : Caroline Tabet.

Le baladi d’Alexandre Paulikevitch est une danse expérimentale, protéiforme et engagée. Sortant des ornières et des chemins balisés, elle constitue un laboratoire d’expérimentation et de création, non seulement du mouvement, mais aussi du rapport des personnes à leurs corps, à leur environnement et à leur société. Rencontre électronique avec le flamboyant chorégraphe et danseur libanais, qui entend bien revenir au mouvement dépourvu d’artifice, en deçà des genres et des clichés.

La danse est une forme d’expression radicale, notamment parce qu’elle remet en question certaines valeurs contemporaines, comme l’emphase sur l’esprit aux dépends du corps, relégué au rang de simple outil, oublié, négligé, voire méprisé.

Mais encore plus radicale est la danse d’Alexandre Paulikevitch, chorégraphe basé à Beyrouth. Elle l’est à plus d’un titre : parce que celui-ci s’approprie et transforme un vocabulaire qui est aujourd’hui la chasse gardée des femmes, la danse dite « orientale » ; parce qu’il revêt des vêtements féminins pour danser au sein d’une société conservatrice où le corps et la différence par rapport à la norme sont tabous ; parce qu’il s’intéresse aux mutilations des corps engendrées par la guerre, ces mutilations qu’on ne saurait voir ; parce qu’il questionne la vision classique du baladi, soit une danse interprétée uniquement par des femmes dans le but de séduire les hommes : « C’est une danse qui se veut féminine, qui est une forme de production de féminité normative, souligne Alexandre. Mais il faut sortir de ces clichés : le genre est dépassé en danse, sauf en danse classique et encore. Je me situe en tant que danseur au delà du genre. Un mouvement, lever le bras par exemple, est propre à chaque personne, quel que soit son sexe.»

Tajwal. Photographie : Caroline Tabet.

Si vous demandez à Alexandre Paulikevitch quel est le nom de la danse qu’il pratique et chorégraphie, il vous répondra qu’il s’agit du baladi (« produit du terroir » en arabe). Ouf, c’est ainsi que nous l’appelons à Montréal…. En effet, Alexandre rejette les termes réducteurs de danse orientale et de danse du ventre. Pour le chorégraphe, la première expression est imprégnée de postcolonialisme, «qui se manifeste surtout à travers la diffusion des clichés de femmes orientales et de l’hyperféminisation des corps », explique-t-il. Et de citer le penseur Edward Saïd, célèbre entre autres pour son livre « L’Orientalisme. L’Orient créé par l’Occident », ouvrage inaugural des études postcoloniales.

La danse baladi est extrêmement physique et technique. Parfois appelée à tort danse du ventre et du bassin, elle ne se limite pas à ces parties du corps, insiste Alexandre. Au contraire, elle requiert à la fois de la flexibilité et de la force dans les côtes, le buste, les épaules, les bras, les chevilles, les mains, les pieds, le dos, le bassin, le ventre et les jambes, en particulier les genoux. Danse d’isolation par essence, elle fait appel à des dissociations de zones du corps comme les hanches, les épaules ou le sternum (je mets au défi tout danseur classique ou contemporain de réussir du premier coup une ondulationdu haut du buste!). Les isolations, les courbes et les sinuosités caractéristiques de la danse baladi sollicitent d’autres muscles que les autres genres de danse. En particulier, le centre* du danseur ou de la danseuse baladi se trouve dans le bassin, et non pas dans le ventre, dont les muscles doivent être relâchés. C’est le contraire dans la majorité des autres danses et des techniques corporelles. En tant que profession, le baladi exige d’avoir beaucoup de souplesse, de virtuosité et d’endurance, à l’instar d’Alexandre. Celui-ci s’impose une discipline de fer, en particulier pendant les quelques mois précédant chaque création : plusieurs heures de baladi par jour et hatha yoga tous les matins : «le yoga m’aide à connecter ma respiration à mes mouvements lorsque je danse ; il m’est essentiel pour la conscience corporelle et la souplesse et remplace la danse classique que je n’ai jamais pratiquée».

Parti à Paris initialement pour étudier le droit il y a une douzaine d’années, Alexandre a commencé à prendre des cours de tango au Centre de danse du Marais. Comme on lui refusait le rôle féminin, il s’est tourné vers le flamenco. Un jour, alors qu’il tournait sur lui-même, il vit par la porte des femmes danser le baladi au premier étage : « Dans tout mon être, corps et esprit, j’ai compris que ma place était là-bas » affirme-t-il. Après avoir travaillé pendant un an et demi avec Leila Haddad, Alexandre a créé son propre vocabulaire de baladi : « Il m’a fallu déconstruire tout ce que j’avais appris ». Depuis 2006, il vit à Beyrouth et y construit ses pièces chorégraphiques.

Tajwal. Photo : Caroline Tabet.

Pour pouvoir travailler sur sa dernière création, le chorégraphe a vendu sa voiture. Dans un pays dépourvu de transports en commun, il s’est mis à marcher dans la ville, vivant celle-ci d’une nouvelle manière. Au gré de ses trajets et de ses promenades, il a provoqué des réactions diverses – célébration, tentatives de séduction, railleries, harcèlement, etc. – a entendu des paroles souvent violentes, parfois injurieuses, et a pris méthodiquement des notes dans son calepin. À partir de cette marche dans la ville et des diverses émotions qu’elle a suscité chez le chorégraphe, celui-ci a conçu Tajwal (flâneries en arabe). Dans cette pièce, Alexandre donne corps à la ville. La voix de la chanteuse Yasmine Hamdan profère avec douceur des injures en arabe, enveloppée par la musique électronique du compositeur Jawad Nawfal (Munma) : La bande-son de Tajwal est ancrée dans les harmonies et les rythmiques orientales et mélange sons synthétiques et réels, dont des prises de sons de Beyrouth, une ville en mutation et urbanisation accélérées. La chorégraphie de Tajwal a été créée indépendamment de la musique, composée dans un deuxième temps. Chorégraphe et musicien ont ensuite travaillé de concert, fignolant la relation entre la danse et la musique pendant six mois. « Habituellement en baladi, on suit le rythme du tabla**. Moi, je danse plus lentement ou plus rapidement, précise Alexandre Paulikevitch. Je veux séparer la danse et la musique, c’est mon cheval de bataille». Dans sa première création, Mouhawala Oula (Première tentative en arabe), dont la musique avait été composée par le compositeur et saxophoniste Stéphane Rives, Alexandre a d’ailleurs travaillé sur le souffle et le rythme des corps.

Photo : Liana Kassir.

Alexandre Paulikevitch est un être généreux. Généreux dans sa danse, ses déhanchés, ses marches chaloupées, ses tremblements et ses ondulations ; généreux dans ses engagements et ses prises de position ; généreux dans sa crinière bouclée, ses rires et ses colères ; généreux dans son enseignement. Car, pour vivre dans un pays où les subventions artistiques n’existent tout simplement pas, il se débrouille avec les moyens du bord, fait des petits boulots et, surtout, enseigne le baladi depuis 10 ans. Sa classe ne désemplit pas. 20, 30 femmes de tous âges, de tous milieux et de toutes formes, rejointes par quelques hommes, ondulent en chœur sur Oum Khalsoum. Son cours est joyeux, tout en étant très sérieux et technique. On commence au sol par des torsions et des flexions, on travaille les chevilles, les pliés et les isolations et bien d’autres choses, avant de danser. Si l’approche d’Alexandre à l’égard de la création chorégraphique est contemporaine, dans son cours, on commence par les bases : avant d’expérimenter, il faut maîtriser le vocabulaire et la technique. Et on repart à la maison avec un devoir : faire des 8 avec ses hanches à la Samia Gamal*** en faisant la vaisselle.

Les cours qu’Alexandre donne nourrissent sa démarche artistique, l’aidant en particulier à construire sa vision et son discours à l’égard du baladi. Aujourd’hui, il désire monter une compagnie de danse avec certains de ses élèves : « J’ai très envie de faire une création collective, sans y danser moi-même ». En outre, il est souvent invité en Europe en vue de partager sa vision et d’échanger avec des danseurs classiques et contemporains, ce qui met en lumière l’existence d’un grand intérêt pour son approche novatrice d’une tradition ancestrale. En effet, Alexandre Paulikevitch est quasiment le premier chorégraphe à proposer une réflexion sur le dialogue du baladi avec d’autres types de danses.  Certes, il existait déjà des passerelles en la matière, comme le tango oriental et le flamenco oriental, mais appréhendées principalement par le biais de l’esthétique et non pas de manière réflexive et critique.

Tajwal. Photographie : Caroline Tabet.

Ainsi, Alexandre Paulikevitch remet en question l’image sulfureuse, érotique et exotique du baladi : « Fini Shéhérazade, fini les 1001 nuits, les sequins, les voiles, les fantasmes d’Orient, le dépaysement. Pour se situer dans la contemporanéité, il est nécessaire de revenir au mouvement pur et simple, sans artifice. Le fait de revenir au mouvement lui donne une portée loin du genre, de l’érotisme et de la suggestivité sexuelle qu’on retrouve notamment dans nos sociétés et qu’on vend au monde entier ». Le chorégraphe expérimente avec la danse baladi en s’en donnant à cœur joie : il la célèbre, la décortique, la détourne, la dissèque, la défigure, la transfigure, la met à sac, pour mieux la renouveler. Tantôt, il la glorifie et rend hommage à son côté langoureux et spectaculaire ; tantôt, il réduit toute cette dimension à néant, en dansant la mutilation par la guerre : dans Tajwal, son corps perd peu à peu chacun de ses membres et tente de continuer à se mouvoir malgré les nouvelles contraintes : « Les corps différents, blessés, amputés, handicapés, peuvent danser : c’est mon deuxième cheval de bataille. » Le baladi d’Alexandre Paulikevitch, « ce danseur [qui] porte la part mutilée de la collectivité », qui « doit retrouver en lui la mutilation de l’époque perdue où tout le monde pouvait danser »**** devient un laboratoire de recherche et de création, explorant des territoires encore en friche. Ainsi, pour le chorégraphe, la danse a une portée politique et un rôle à jouer : elle devrait refléter et remettre en question les réalités sociales, dresser un état des lieux de la ville et de la société : « Ma danse, je la place dans un processus de réflexion sociopolitique. J’ai toujours été fasciné par le corps de la danseuse et ses significations, en particulier dans le monde arabe et dans la région du Moyen-Orient. Là-bas, la famille, la religion et la société tentent de contenir et de cacher les corps, mais le baladi va à l’encontre de tout cela. La danse possède un effet de libération et, en ce sens, les hommes et les femmes ont un pouvoir politique en tant que danseurs».

L’action sociopolitique d’Alexandre ne se cantonne pas à la danse : c’est un acteur très actif de la société civile, qui a co-organisé deux fois la Laïque Pride au Liban (en 2010 et 2012), une marche réunissant des milliers de personnes qui réclament la laïcité, le mariage civil et un État de droit.

En ce moment, Alexandre prépare un documentaire et une création sur une problématique qui touche à l’aliénation des corps et des esprits. Motus et bouche cousue, nous n’en saurons pas plus pour l’instant, mais nous l’attendons de pied ferme à Montréal, tout en relisant ces mots de Pina Bausch qui font penser à sa quête d’une danse baladi sans compromis, les hanches qui battent à l’unisson avec le cœur du monde :

Lorsqu’on est à la recherche de la vérité, on ne doit faciliter les choses ni à soi-même, ni aux autres. Au théâtre, les espoirs du public et l’obligation de produire conduisent, ce qui est une erreur, à ne satisfaire que l’attente des spectateurs et à n’apporter aucun élément nouveau. […] Pouvons-nous donc nous permettre de tuer notre temps précieux en se laissant aller aux manœuvres de diversions d’une opérette, comme si tous nos problèmes étaient résolus depuis longtemps? (Pina Bausch, 1975)

* Point d’ancrage autour duquel l’ensemble du corps se réorganise, Odile Rouquet, 1991.

**Instrument de musique à percussion utilisé dans les pays arabe, dit aussi derbaké

***Célèbre danseuse égyptienne, décédée en 1994. Pionnière de la danse baladi expressive et improvisée, elle donna à celle-ci un statut plus artistique et joua dans plusieurs films.

****Jean-Louis Hourdin, intervention lors d’un débat sur la danse et le théâtre au Théâtre de l’Est parisien, 13 janvier 1990

Tajwal. Photographie : Caroline Tabet.

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Comment se dire adieu?

Goodbye, de Mayday

« Il y a trois choses importantes dans la vie. L’amour, la mort et la mort de l’amour. Êtes-vous d’accord avec nous? Avez-vous quelque chose à rajouter?» Et la danse, qu’en est-il de la danse? Goodbye de Mayday, présenté au Festival Transamériques à Montréal, est l’un des plus beaux spectacles que j’ai vu ces dernières années : Enfiévré, cocasse, poétique, politique, tragicomique, émouvant, physique, théâtral, émotif, bavard, silencieux… Mélanie Demers et ses trois merveilleux et très engagés interprètes sont à suivre de près, de très près. Ils vont marquer profondément le paysage de la danse contemporaine. J’exultais et j’avais envie à la fois de pleurer, de rire, de battre des mains, de bondir sur scène pour faire un peu rempart, apporter un peu de douceur, à ces corps humains qui se cognaient, qui bataillaient et qui joutaient.  J’avais le goût de consoler Jacques Poulin-Denis, d’essuyer le fard sur les joues de Brianna Lombardo, de lisser la jupe en aluminium de Chi Long et de dire à Mélanie Demers que tout allait bien se passer, que ce monde finirait par tourner plus rond, qu’on allait se bouger, promis. Programmateurs de Paris, de Berlin, d’Avignon, d’Istanbul, de Beyrouth et de partout, ceci n’est pas un message, ceci n’est pas une perche que je vous tends!

L’amour est un champ de bataille. La vie est un champ de bataille. Les gens que nous aimons, qui nous aiment, sont là sans être vraiment là, s’en vont, nous quittent, meurent. Le deuil, les renoncements consécutifs qui façonnent la vie, les petites morts (au propre et au figuré) sont au cœur de Goodbye. Bonne soirée, bonne route, bon voyage, bon débarras. Take care, take off. Comment vivre avec les ruptures avec les autres et avec soi? Comment se dire adieu? Les interprètes de Mayday savent très bien le dire. Dans Goodbye, le désarroi des personnes et l’énorme charge émotive qui l’accompagne, se traduisent par la lutte, par le corps à corps des interprètes dont les étreintes sont si violentes qu’elles deviennent douces. Le désarroi des déserteurs et des désertés se parle aussi, avec une grande justesse et une profonde poésie. Mélanie Demers chorégraphie le désir et la difficulté d’aimer et d’être aimé, me rappelant ces quelques mots de Pina Bausch :

« Ma répétition n’est pas autre chose que la répétition, sur des modes toujours différents, d’un seul et même thème. Et ce thème est l’amour. Ne cherchons-nous pas tous et toujours à être aimés? »

Goodbye de Mayday

Si Goodbye vous remue autant les tripes, c’est parce que tous les interprètes portent la responsabilité de cette création quasiment collective. Mélanie Demers, directrice artistique et chorégraphe de Mayday, tient à cette manière de faire. Elle demande à ses collaborateurs de réfléchir pendant un an et demi à deux ans à certaines questions en les ramenant à leur propre vécu. Ces interrogations viendront nourrir le processus de création, où s’engagent très activement tous les danseurs et où sont exposées et confrontées toutes les visions et propositions. Goodbye est une oeuvre très juste, qui ne se contente pas de sonner vrai, car elle est bâtie sur des problématiques significatives pour les interprètes. En outre, tous les éléments de la pièce, musique, décor, costume, lumière, sont pensés et intégrés dès le début du processus.

« Il y a trois choses importantes dans la vie. L’amour, la mort et la mort de l’amour. Tout le reste est dérisoire, anodin, insignifiant. Tout le reste, ce sont des peccadilles, des broutilles, peanut, ballout*, bullshit. nada, zip. Est-ce que ça résonne chez vous? C’est important que vous ressentiez quelque chose, c’est important qu’on s’entende.» Goodbye ne se penche pas seulement sur le rapport à l’autre absent et au renoncement, mais aussi sur la représentation. Comment nous mettons-nous en scène dans nos relations et au théâtre? Que voient les spectateurs? Que perçoivent-ils? Comment un spectacle de danse les affecte-t-ils?  Pourquoi sont-ils venus le voir? Qu’en garderont-ils? « Ceci n’est pas le show, pas encore, mais attendez, le show va changer votre vie, plus tard ». Tous ces questionnements sur le rapport entre les artistes et les spectateurs font partie de la réflexion de Mélanie Demers, qui se veut une chorégraphe « qui met le feu aux poudres » et qui cherche à créer un espace où engager une réflexion collective sur l’état du monde. Dans un entretien avec Fabienne Cabado réalisé pour le programme du FTA, Mélanie Demers souligne que plus va mal le monde, plus la création artistique est foisonnante. Elle compare cette force de création à la force de survie dans les pays en guerre, où la natalité croît de plus belle avec la difficulté de vivre.  Dans cette perspective, la danse peut devenir le déclencheur d’une réflexion sur les réalités que nous vivons et a nécessairement un rôle social et politique à jouer. Politique, la danse? Oui, mais celle de Mayday est aussi critique, poétique, intime, malicieuse et insolite. Une fois la pièce terminée, Mélanie Demers lira un texte de soutien à la liberté d’expression et de rassemblement, en connexion avec le contexte québécois actuel, la grève sociale et la loi 78. Il y a trois choses importantes dans la vie. L’amour, la mort et la mort de l’amour. Alors, descendez dans la rue, prenez part à la marche de ce monde.

Ce n’est qu’au revoir, Mélanie Demers, Brianna Lombardo, Chi Long et Jacques Poulin-Denis.

*Ballout n’est pas dans la pièce, ce mot arabe dont le sens littéral est châtaigne veut dire peccadilles, peanut, nada, zip, en arabe. Un rajout auquel n’a pas pu résister l’auteure de ce texte.

Sur ce texte publié dans un blog très intéressant sur la vie et les contraintes des danseurs, Mélanie Demers parle de ses danseurs, de leur dynamique collective de création et de vie.

Goodbye de Mayday