Salves/Maguy Marin : La fureur de vivre

Salves, Maguy Marin. Illustration : Aurélie Grand.

Salves, Maguy Marin. Illustration : Aurélie Grand.

Pour ce papier, l’illustratrice Aurélie Grand et moi-même donnons le coup d’envoi pour une collaboration « Nayla + Aurélie ont vu un show ». Critique de l’une, dessin de l’autre.

Dans un avion il y a quelques temps, ma voisine de hublot m’a mise au défi de deviner ce qu’elle faisait dans la vie : « je suis dans l’art le plus complet, celui qui englobe les autres arts. » Cri du cœur de ma part : « La danse! ». Perplexité et désaccord de mon interlocutrice, qui parlait du cinéma. À l’affiche à Danse Danse cette semaine, Salves de Maguy Marin apporte de l’eau à mon moulin. La chorégraphe française se fait franc-tireuse sociologique dans cette oeuvre vertigineuse et tragicomique, qui convoque l’imaginaire collectif à travers une danse en vases communicants.

Salves est une pièce nocturne. Seulement, l’obscurité est entrecoupée de saynètes-éclair chorégraphiées au cordeau, d’où le nom de salves. Déboulant sur scène sur fonds d’une trame sonore étourdissante concoctée par le compositeur Denis Mariotte, collaborateur de Maguy Marin depuis 1990, ces saynètes ne seront pas sans vous rappeler quelque chose. Et pour cause, ils sont tous inspirés de nos références culturelles collectives : scènes mythiques de cinéma, puisées entre autres chez Fellini, Pasolini et Kechiche; œuvres célèbres tels la Vénus de Milo, La liberté guidant le peuple de Delacroix, Guernica de Picasso ; symboles religieux comme la statue du Christ héliportée comme dans la Dolce Vita de Fellina ou la statue de la Vierge-Marie que se lancent des religieuses en goguette ; symboles politiques et icônes de la culture populaire… Comme l’attestent les trois vieux magnétoscopes à bandes, Salves est montée comme un film, reprenant en boucle des vignettes à la fois historiques, actuelles et atemporelles, à la manière d’un zapping furieux et évolutif sur les temps modernes.

On voit aussi se matérialiser sous nos yeux des personnages ayant marqué l’histoire : la Vénus Hottentote, un soldat français de la première guerre mondiale (le fameux « poilu »), un tirailleur ou fantassin sénégalais faisant partie à l’infanterie créé par l’armée française dans les colonies… Les tableaux dans Salves évoquent les deux guerres mondiales, les colonisations, les oppressions, les injustices, le travail à la chaîne… Mais dans tout cela, il y a communion entre les danseurs qui sont ensemble, qui mettent la table ensemble, qui se lancent et se transmettent des tableaux, des sculptures, un cadavre, comme une mise en partage de tout, fardeaux, fautes, œuvres. Comme une mise en mouvement et en corps des symboles des beautés et des horreurs de l’humanité.

Car, dans Salves, Maguy Marin dévide le fil du temps. Celui de l’histoire, surtout l’histoire française et européenne, où s’inscrit son contexte de création. Celui de l’occupation, de la privation de liberté, comme cette statue de la Liberté qui vole maintes fois en éclat ou ce tableau de Delacroix qui n’en finit plus de tomber à terre. Et enfin son fil d’Ariane à elle. Créée en 2010 à la fin d’un cycle, lorsque Marin a quitté la direction du Centre Chorégraphique National de Rillieux-la-Pape, Salves est une sorte de manifeste, intégrant et transformant des éléments fragmentaires des autres œuvres de la chorégraphe : Fresque et personnages burlesques de May B, courses des Applaudissements ne se mangent pas, apocalypse de Description d’un combat, chorégraphie des passages comme dans Unwelt…

Les spectateurs de Salves, pièce stroboscopique, ne peuvent faire autrement que de regarder intensément ce qui leur est donné à voir et de solliciter leurs autres sens. En particulier, la trame sonore de Denis Mariotte, faites de textures superposées, mêle toutes sortes de bruits et reflète le caractère kaléidoscopique de la réalité : « Quelque part, il y a la guerre, ailleurs quelqu’un est en train de boire une menthe à l’eau dans un café » explique Maguy Marin. Salves met ainsi l’accent sur la nécessité d’une perception critique et d’une conscience lucide, fondamentales pour apprendre à vivre ensemble.

Mais danser, est-ce que cela peut transformer les réalités sociales? Toutes les saynètes choisies par la chorégraphe engagent les corps de ses sept interprètes. Corps déplacés, traînés, portés, manipulés, héliportés, avalés, engloutis… Ces corps contraints font parler la mémoire et l’histoire, célèbrent la créativité des humains tout en racontant leur aliénation. Donner corps à l’aliénation avec poésie, là réside la force de Maguy Marin.

* Maguy Marin dans le Dauphiné Libéré, mardi 18 octobre 2011

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Vidéo de la semaine : Mireille St-Pierre, une illustratrice qui a le vent en poupe

Une vidéo de Curious Montréal sur l’illustratrice Mireille St-Pierre.

Mireille court. Mireille boxe. Mireille fait du yoga. Mais surtout, Mireille dessine. La jeune illustratrice montréalaise est captivée par le corps humain et par les histoires que celui-ci raconte. Affectionnant les modèles vivants, elle aime par-dessus tout dessiner les mains, les pieds et les clavicules. Sa pratique du yoga, de la course à pied et de la boxe lui a permis de comprendre, jusque dans ses propres muscles et ligaments, l’alignement et le fonctionnement du corps humain.

Le blogue de Mireille : http://mireillestpierre.tumblr.com/

Photo de la semaine : Épiphyte

Épiphyte de Jonathan Woods

Originaire de Victoria au Canada, Jonathan Woods vit aujourd’hui à Montréal, où il a fait des études en photographie à l’Université de Concordia. Selon ses propres mots, il s’intéresse notamment au spectre de possibilités allant de l’ « apparemment normal » au « supposément absurde » et aux schèmes d’organisation  qu’on retrouve partout, y compris dans le soi-disant chaos.

Jonathan a également une formation en psychologie. Tout au long de ses études de photographie, il a travaillé dans le domaine de la recherche en psychologie. Cela a certainement influencé sa démarche photographique, où il porte un regard incisif et facétieux, imprégné de poésie, sur le rapport humain à l’espace, à soi et aux autres.

Cette photographie fait partie de la série « Si je dirigeais le zoo » (If I ran the zoo, 2009). Dans ce projet, Jonathan se rendait dans les appartements de ses amis ou camarades de classe et réagençait tous leurs meubles, puis introduisait les occupants des lieux dans ces « micro-habitats » éphémères selon des rôles créés in situ en fonction de scénarios improvisés. L’objectif du photographe était de bouleverser le rapport quotidien, routinier et fonctionnel des participants à leur environnement physique.

Le photographe s’est également souvent mis en scène dans des scénarios cocasses. Entre autres projets, il a exploré le mécanisme d’appropriation d’un espace uniforme et neutre (dans la série myIkea Settling in nicely- monIkea s’installer de manière confortable) et la pose photographique prise par les touristes et ses significations ethnologiques et psychosociales (dans la série Surface tension – Tension de surface).

Écrivant de la poésie à l’occasion, Jonathan Woods dessine, fait de l’animation et de la sculpture et est l’auteur d’une bande dessinée du nom de Barton Flats et d’un site d’informations satirique, the Bolds Mudge.

Pickles and ice cream, Barton Flats, Jonathan Woods.

Si vous voulez faire appel aux services de Jonathan Woods en photo, c’est ici.