OFFTA : Jeunes Pousses

Parce qu'on sait jamais, de Dans son salon. Photo : Guillaume Briand.

Parce qu’on sait jamais, de Dans son salon. Photo : Guillaume Briand.


Festival défricheur et fureteur en lisière du FTA, le OFFTA fait la part belle aux démarches in(ter)disciplinées et à la relève. Coup de projecteur sur les créateurs en devenir à l’affiche cette année.

Collaborant depuis leurs études communes à l’UQAM, Karenne Gravel et Emmalie Ruest ont lancé leur compagnie de danse le 22 février dernier à l’occasion d’un souper performatif jouissif, Fin de party, au Café-Bistro Arrêt de Bus. Elles interpréteront leur création Parce qu’on sait jamais pendant un programme double au Théâtre de la Licorne les 29 et 30 mai à 18h (suivie de Koalas, une pièce de théâtre de Félix-Antoine Boutin). Dans Parce qu’on sait jamais, on retrouve les jeunes walkyries cocasses et beckettiennes de la création Fin de Party, alors qu’elles s’improvisent gourous et guident le public vers le « bonheur » : « C’est une création sur l’idée de la marchandisation du bien-être, dit Emmalie Ruest. On a constaté qu’on doit tout le temps être prêt à tout, performant, connectée, tout en étant zen, bien dans sa peau et en contrôle de la situation. Ce sont des réalités et des pressions que tout le monde vit. » La gestuelle de Parce qu’on sait jamais est inspirée à la fois de la culture populaire, de la danse contemporaine et du yoga. L’humour déjanté des deux chorégraphes leur permet d’amener sur le tapis des sujets sérieux : « Nos personnages sont des versions clownesques et amplifiées de nous-mêmes, précise Emmalie Ruest. Elles sont drôles et elles font rire, même quand on soulève certaines situations dramatiques». Le duo Dans son Salon sera également de la partie pendant Le pARTy de La 2ème Porte à gauche le 30 mai, proposant deux numéros, un extrait de Fin de Party et la chorégraphie que les deux comparses avaient concoctée pour Misteur Valaire.

Quant à la soirée de petites formes de la relève, Nous sommes ici, il s’agit d’une sorte de OFF du OFF, qui aura lieu ce dimanche 26 mai à 20H au Théâtre des Écuries : « c’est une soirée tremplin pour les jeunes artistes nouvellement diplômés des différentes écoles de théâtre, de danse et d’art performatif » explique Katya Montaignac, qui fait partie du comité de programmation du OFFTA. Cette manifestation donne à voir sept propositions courtes, trois créations de danse, trois pièces relevant de la performance et une œuvre de théâtre.

Alliage composite d'Élise Bergeron et Philippe Poirier. Photo ' Sébastien Roy.

Alliage composite d’Élise Bergeron et Philippe Poirier. Photo ‘ Sébastien Roy.


Entre autres, Alliage composite est un duo chorégraphié et interprété par Élise Bergeron et Philippe Poirier. Ces derniers se sont rencontrés pendant leurs études à LADMMI et ont rapidement développé une belle connivence : « on a commencé par créer de petits duos plus ludiques, représentatifs de notre amitié » raconte Élise Bergeron. La création présentée à l’OFFTA a émergé à travers un processus d’expérimentation sur une connexion physique par l’avant-bras : « on s’est mis à expérimenter et à chercher toutes les possibilités de mouvement sans jamais perdre la connexion, poursuit Bergeron. Dans cette proposition, on est dépendants l’un de l’autre tout en étant constamment à la recherche de l’équilibre, C’est un travail d’état, qui demande beaucoup d’écoute et de réceptivité». Les deux chorégraphes y jouent avec les montées d’énergie et les moments de vulnérabilité, construisant de cette manière « un langage kinesthésique et non narratif » souligne la jeune femme. Le résultat de ce travail, ajoute Bergeron, c’est une « pièce contemplative et très plastique », qui n’est pas dans le ton joueur de leurs premières collaborations. Les deux acolytes préparent actuellement une nouvelle création programmée en octobre à Tangente.

Mi nouh de Claudia Chan Tak avec elle-même et Massiel de la Chevrotière Portela. Photo : Anne-Flore de Rochambeau.

Mi nouh de Claudia Chan Tak avec elle-même et Massiel de la Chevrotière Portela. Photo : Anne-Flore de Rochambeau.

[La manifestation Nous sommes ici présentera également le travail de Claudia Chan Tak. Celle-ci dansera avec Massiel de la Chevrotière Portela dans Mi nouh, une pièce qui parle, comme son nom l’indique, de félins. « C’est parti d’une envie de lâcher prise et d’avoir du plaisir dans un nouveau processus de création après avoir fini mon BAC en danse, explique Chan Tak. Pour ma création au spectacle des finissants, j’avais travaillé avec 5 interprètes depuis plusieurs mois. Pendant nos pauses, on se racontait souvent nos histoires de chats et on se montrait des vidéos de chats. J’ai donc eu envie de délirer sur ce sujet et de faire sortir les petites filles en nous, deux petites filles qui créent un spectacle sur leur amour pour les félins avec ce qu’elles croient avoir compris de la danse contemporaine. Un peu comme ces petits spectacles qu’on préparait pour nos parents quand on était enfants… ». Actuellement en maîtrise de danse en recherche-création à l’UQAM, Claudia Chan Tak a plus d’une corde à son arc : danse, vidéo, arts visuels, confection de costumes : « le mélange danse, vidéo et nouvelles technologies, je trouve ça riche de possibilités, dit-elle. Autant sur l’aspect visuel, conceptuel, sensoriel, interactif, etc. » Chan Tak dansera notamment pendant la soirée Short & Sweet organisée dans le cadre du FTA le 4 juin – dans un extrait de Schmuttland Pour une utopie durable des Sœurs Schmutt et dans un duo créé avec Louis-Elyan Martin – et participera aux prochaines Danses Buissonnières. Reste à découvrir si son chat orange, Madame Koechel, se produira dans Mi nouh, mais on n’en saura rien.

Les Paroles d'Alix Dufresne. Interprète sur la photo : Rachel Graton. Photo :Maxime Côté.

Les Paroles d’Alix Dufresne. Interprète sur la photo : Rachel Graton. Photo :Maxime Côté.


Alix Dufresne, étudiante en mise en scène à l’École nationale de théâtre, proposera dimanche un extrait dépouillé de sa pièce Les Paroles, tirée du texte éponyme de l’auteur australien Daniel Keene et jouée par Rachel Graton et Mickaël Gouin : « le texte constitue une courte parabole poétique de 12 pages, empruntant au vocabulaire du nouveau testament » raconte Dufresne. La transposition théâtrale de ce texte fait appel à un langage à la fois verbal et corporel : « il y a une grande implication physique, ajoute Dufresne. C’est pour cela que j’ai choisi des acteurs qui sont aussi des danseurs ». Mais le travail d’Alix Dufresne ne convoque pas la danse-théâtre pour autant : « Le mouvement s’intègre à la parole, ils sont liés de manière organique, insiste la metteure en scène. C’est une œuvre très symbolique. Il y a quelque chose de primitif, de très sensoriel ». La création Les Paroles semble s’inscrire parfaitement dans le thème du cru 2013 de l’OFFTA, le désenchantement : « C’est l’histoire d’un prêcheur qui va de ville en ville pour parler de Dieu, mais personne ne l’écoute. C’est un récit d’errance, de quête de sens. Finalement, on réalise qu’on est responsable de notre bonheur et de notre malheur, et c’est très angoissant ». Cette errance et cette angoisse, Alix Dufresne les travaillent dans le corps, évoquant dans un esprit tout barthien l’émotion qu’on peut éprouver devant une pièce dont on ne comprend pas la langue, puisque « quelque chose de fort émane du corps ».

Let’s get it on! de Julia Barrette-Laperrière.  Interprètes: Gabrielle-Bertrand-Lehouillier, Marie-Reine Kabasha, Christina Paquette, Philippe Dandonneau, Sébastien Provencher. Photo : Fannie Bittner Dumas

Let’s get it on! de Julia Barrette-Laperrière. Interprètes: Gabrielle-Bertrand-Lehouillier, Marie-Reine Kabasha, Christina
Paquette, Philippe Dandonneau, Sébastien Provencher. Photo : Fannie Bittner Dumas


Pendant Nous sommes ici, on pourra aussi voir un extrait de Let’s get it on! de Julia Barrette-Laperrière et les créations Operation Jest Defrost de Michelle Couture, Journée Bleue de Maude Veilleux V. et Le voyage astral de Les Sabines.

Ravages environnementaux, guerres, oppressions, drames quotidiens. L’heure est au désenchantement. Mais ils et elles sont là, artistes d’aujourd’hui et de demain, qui créent « cet art vivant » qui « répond à notre désir, désespéré parfois, de nous sentir vivants »*.

*L’auteur, dramaturge et enseignant Joseph Danan dans l’ouvrage Entre théâtre et performance : la question du texte.

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Kazumi Fuchigami, danseuse sans frontières

Kazumi Fuchigami. Photo : Takeuchi Nic Yoshimi.

Originaire du Japon, Kazumi Fuchigami est danseuse contemporaine, chorégraphe et professeure de danse contemporaine à Paris. Elle collabore à des créations interdisciplinaires, où elle danse et chante. Surtout, elle emmène la danse là où elle n’est pas facilement accessible, de la banlieue parisienne aux pays lointains, en passant par les maisons de retraite et les crèches. Kazumi veut aussi faire danser tous et toutes, quels que soient leur mobilité et leurs limites. J’ai profité d’un passage en France pour lui poser quelques questions sur sa démarche et ses projets.

Dance from the Mat : Kazumi, tu danses avec l’Ensemble Fa7 dans une pièce basée sur les haïkus, que vous présentez au jeune public dans les écoles. Peux-tu nous parler de cette pièce?

Kazumi Fuchigami avec l’Ensemble FA7. Photo : Eric Sneed.

Kazumi : Cette pièce a été créée il y a trois ans avec le corniste Patrice Jardinet, le clarinettiste Pierre Ragu et un plasticien travaillant sur le dessin numérique, Jean-Gabriel Massardier. J’y danse et j’y récite des haïkus japonais de Bashō, le poète japonais du 17ème siècle.Le spectacle est toujours suivi d’une période d’échanges, où chaque artiste explique comment il a construit son univers.

Dance from the Mat : Comment les enfants réagissent-ils au spectacle des haïkus?

Kazumi : Ils le trouvent très étrange. Souvent, c’est la première fois qu’ils assistent à un spectacle abstrait, qui ne raconte pas d’histoire, et qu’ils voient de la danse contemporaine. Ils s’intéressent beaucoup au processus de création du dessin et des sons. Nous avons d’ailleurs donné des ateliers dans des écoles, pendant lesquels les élèves ont écrit des haïkus dans la langue de leur choix, puis transposés leur musicalité en sons et en gestes.

Dance from the Mat : Tu fais aussi partie d’un duo avec une metteure en scène, Claire le Michel ?

Kazumi : Oui, avec la compagnie Un Soir Ailleurs de Claire le Michel, nous avons créé une pièce qui fait appel à la danse, au chant et au théâtre pour la ville de Chilly-Mazarin dans la région parisienne (vidéo du spectacle ici). Le spectacle est accompagné de plusieurs activités : entre autres, un atelier de danse pour des adolescents malvoyants et un atelier d’assouplissement et de danse destiné aux femmes vivant dans la cité*, pour la plupart d’origine étrangère. Les voix enregistrées pendant les ateliers ont été intégrées par la suite dans la pièce.

Kazumi Fuchigami et Claire le Michel. Un Jardin Oublié de la Compagnie Un soir Ailleurs. Photo : Laurent Ardhuin

Dance from the Mat : Comment se sont passés les ateliers de danse avec les adolescents malvoyants ?

Kazumi : Au début, c’était un peu difficile. Malvoyants ou non, ce sont d’abord des adolescents, ils sont agités. Évidemment, je ne pouvais pas leur montrer les mouvements, alors je devais donner des consignes extrêmement claires. Je leur ai aussi appris à sentir les vibrations de l’air et du son. On a travaillé sur des duos en faisant des exercices très simples et de l’improvisation-contact. Les élèves n’étaient pas danseurs, ils ne cherchaient pas impressionner en montrant leur technique. Ils arrivaient à faire quelque chose de pur, beau et sincère, sans manipulation et sans faux-semblants. Cette expérience m’a beaucoup nourrie en tant que personne et danseuse.

Kazumi Fuchigami. Photo : Anne Girard

Dance from the Mat : As-tu d’autres projets en cours ?

Kazumi : Je collabore aussi avec la chanteuse Aurélie Maisonneuve et le percussionniste Philippe Foch. Nous avons recours à la danse, au chant, à la danse et aux percussions. Nous commençons par improviser, puis nous créons à partir du matériel élaboré. Nous avons construit une pièce sur Nout, la déesse égyptienne du ciel, que nous avons présentée dans divers lieux, notamment des maisons de retraite. Le public des personnes âgées était néophyte en danse contemporaine. Alors, nous avons essayé de construire un petit pont entre elles et nous. Nous avons aussi improvisé pendant quelques minutes dans des crèches. Les enfants en bas âge sont très ouverts et ont des réactions très brutes. S’ils s’ennuient, ils s’en vont. S’ils sont intéressés, ils viennent vers nous. Nous avons ressenti une grande sérénité émanant de ces deux publics, les jeunes enfants et les personnes âgées.

Dance from the Mat : Quel rôle joue la musique dans ton processus de création?

Kazumi : La musique m’inspire beaucoup. Je la sens littéralement entrer dans mon corps et le faire bouger. Parfois, je construis mes mouvements à partir de la musique. Parfois, j’improvise en écoutant un morceau, mais sans vraiment le suivre. Ou encore je crée en silence et je trouve ensuite la bande sonore qui est appropriée. En fait, j’essaye de faire fusionner la danse et la musique. Elles peuvent émerger en même temps. Il arrive aussi que le musicien et moi réagissions constamment l’un par rapport à l’autre, comme si la musique et la danse formaient une boucle de rétroaction. Chacun garde son univers, mais nous avançons ensemble.

Kazumi Fuchigami. Photo : Anne Girard

Dance from the Mat : Qui sont tes compositeurs de prédilection?

Kazumi : J’aime beaucoup Bach, Arvo Pärtet Munma. Je fais souvent appel à un mélange de musiques électronique et ancienne (électronique et baroque, par exemple).

Dance from the Mat : La personne derrière Munma est un compositeur électronique du Liban. Tu sembles avoir beaucoup de projets au Liban?

Kazumi : C’est un pays pour lequel j’ai beaucoup d’affection. J’y suis allée 7 fois! À chaque fois, j’en ramène de la musique, des idées, des souvenirs, des gâteaux et beaucoup d’amour et d’inspiration. J’y ai dansé, j’y ai donné plusieurs ateliers chorégraphiques pour des danseurs et des comédiens, avec la compagnie de théâtre Zoukak et la compagnie de danse Nabad.  La danse, que ce soit sur le plan de l’enseignement ou de la performance, est d’accès difficile au Liban. Ce qui me frappe beaucoup là-bas, c’est la grande énergie qui existe. Cela me fait très plaisir de voir des gens très passionnés par la danse, qui ont une envie très forte d’apprendre et de danser. C’est bien plus fort qu’en France. Ici, il y a beaucoup de spectacles d’arts vivants et de cours. À force, les gens deviennent un peu blasés.

Kazumi Fuchigami. Photo : Takeuchi Nic Yoshimi.

Dance from the Mat : Tu sembles habitée par un désir d’emmener la danse ailleurs qu’en France?

Kazumi : Oui, je souhaite emmener la danse dans des endroits où elle n’est pas facilement accessible. En fait, j’aime beaucoup rencontrer des personnes de toutes appartenances et de tous âges, qui ne sont pas nécessairement en contact avec la danse. En particulier, j’aimerais aller au Japon, à l’île Tokunoshima d’où je viens. J’ai l’envie d’y donner des spectacles pour les enfants, suivis par un stage. D’ailleurs, j’ai organisé deux fois des performances de danse dans le but d’en reverser les recettes aux victimes du tsunami au Japon. Cette catastrophe naturelle a été dévastatrice pour beaucoup de monde. J’en ai été très affectée et j’ai décidé d’aller au Nord-est du Japon faire du bénévolat et participer au nettoyage du centre de réfugiés et de la place des pêcheurs. Cela m’a motivée à faire quelque chose avec les moyens à ma disposition, à ma manière : en dansant.

Kazumi Fuchigami et Claire le Michel. Un Jardin Oublié de la Compagnie Un soir Ailleurs. Photo : Laurent Ardhuin

Dance from the Mat : Tu étais venue initialement faire du théâtre en France. Et tu y as trouvé la danse contemporaine, après avoir pris de nombreux cours de ballet, jazz, hip-hop, danse africaine, etc. Qu’est-ce qui a retenu ton attention dans la danse contemporaine?

Kazumi : Ce qui m’a plu dans la danse contemporaine, c’est la liberté que j’ai ressentie. Je peux  m’exprimer beaucoup plus facilement avec des mouvements qu’avec des paroles. J’aime communiquer avec les gens à travers la danse.

*Dans ce contexte, une cité en France désigne une agglomération d’habitations individuelles qui forment un ensemble clos, située à la périphérie de la ville, en banlieue. Les cités sont souvent caractérisées par des problématiques socio-économiques et d’exclusion.

Autre vidéo de Kazumi ici.

Kazumi Fuchigami. Photo : Anne Girard