Mamy fait de la résistance

Dancing Grandmothers de Eun-Me Ahn. FTA2015.

Dancing Grandmothers de Eun-Me Ahn. FTA2015.

Eun-Me Ahn, chorégraphe en provenance de Corée du Sud, tient ses auditions au karaoké, faisant la fête avec ses futurs danseurs jusqu’au bout de la nuit. Cela se ressent dans Dancing Grandmothers, création festive et ludique qui croise les ambiances de boite de nuit surannée et de rave transgénérationnelle. La pièce a ceci de poétique qu’elle met en mouvement des femmes d’un certain âge, dans toutes leur fragilité et leur joie de danser, telles des archives incarnées d’une époque rude pour les sud-coréennes. Mais on les voit pas assez sur scène.

La création s’ouvre sur Eun-Me Ahn elle-même. En jupon rouge sur pantalon fleuri, cheveux coupés à ras – depuis 1992 dans discontinuer, pour revendiquer le droit à l’indifférenciation des genres – la chorégraphe évoque un elfe indéfinissable, primesautier et joueur. Trois petits sourires énigmatiques, et puis s’en va. Émergent neuf jeunes danseurs, trois femmes et six hommes. Vêtus de couleurs vives et dépareillées, les hommes souvent en robe fleurie, ils font de petits pas, se meuvent tels leurs collègues âgées qu’ils imitent. Peu à peu, leur gestuelle prend de l’ampleur, devient légère et sautillante. Sur fond de techno endiablée, ils font la roue, bondissent et roulent au sol. C’est frais, c’est gai. Mais c’est un peu longuet et on se demande où sont ces fameuses grand-mères.

La techno fait place au silence et les danseurs à une vidéo. Pour trouver ses grand-mères, Eun-Me Ahn a fait le tour de la Corée du Sud à vélo, rencontrant des centaines de ses compatriotes et fixant leurs mouvements sur la caméra. Fruit de ce long processus, la vidéo est touchante et poétique, donnant à voir des femmes dans leur vie quotidienne, dans les champs, dans la cuisine dans la rue, à la pharmacie, dans une boutique de vêtements… Elles s’amusent de leurs gestes, mi-espiègles, mi-gênées. Certaines séquences dépeignent des moments cocasses, des hommes qui regardent leurs compagnes bouche-bée, une vendeuse de thé installée au sol qui s’en donne à coeur joie…

Enfin, les grand-mères font leur apparition en chair et en os. Parmi elles, se trouvent un homme et la propre mère de 76 ans de la chorégraphe. L’aïeule a 95 ans. Le sourire aux lèvres, en vêtements de sortie, elles dansent des slows ou se meuvent sur place au son de chansons de leur jeunesse, souvent entraînées par la main par les jeunes interprètes survoltés qui jouent le rôle d’animateurs. Elles sont heureuses d’être là. On devine que la plupart n’ont guère fréquenté les boites de nuit, ni eu beaucoup de loisirs dans leur vie en général. On reconnaît certaines protagonistes de la vidéo, mais, ce soir, elles sont plus sûres d’elles, à l’aise dans leurs corps aux mouvements peu amples.

Corps vulnérables et usés de femmes qui ont connu la colonisation japonaise, la guerre de Corée et la scission du pays, le travail aux champs, les grossesses à répétition… Corps porteurs de mémoire, qui dévoile le vécu de la danseuse et tout un pan de l’histoire de son pays. Là réside l’originalité et l’intelligence de la création, basée sur un processus passionnant de documentation.

Mais les tableaux qui mobilisent les danseuses âgées ne sont pas légion, éclipsés par de nombreuses séquences où les jeunes interprètes se livrent à des chorégraphies athlétiques, dans un décor de plus en plus pop et psychédélique, toujours au rythme de la techno. Certes, ils sont beaux et talentueux. On aurait cependant voulu découvrir davantage les grand-mères, pourquoi pas à travers une mise en scène plus élaborée.

Dancing Grandmothers se termine avec brio par une formidable fête où le public descend sur scène et se mêle aux danseurs jeunes et âgés. Dans cette création-bonbon exubérante et tendre, affleure une danse queer, qui s’affranchit des codes du genre et de l’âgisme, néanmoins fugace et supplantée par les prouesses des danseurs professionnels. On attendait davantage de la chorégraphe sud-coréenne, précédée par sa réputation d’iconoclaste, avec sa performance dans le plus simple appareil et peinte en rouge, ses personnages hermaphrodites, sa danse avec un poulet et ses rituels chamaniques.

Josef Nadj au 104 : La mécanique rêvée des pantins

Paysage Inconnu de Josef Nadj. Photo : Séverine Charrier.

Paysage Inconnu de Josef Nadj. Photo : Séverine Charrier.

Double découverte lors d’un passage-éclair en France : Un chorégraphe, Josef Nadj et un lieu, le 104. Dans le cadre du festival Temps d’images, le premier donnait à voir une nouvelle création, Paysage Inconnu, dans le deuxième, à la fois espace de production artistique et centre communautaire situé dans le 19e arrondissement à Paris. Une pièce foraine entre la farce et le cauchemar éveillé, un théâtre d’objets de chair, où la musique fait corps avec le mouvement, dans un lieu rassembleur et vivier de création.

Paysage inconnu

Les protagonistes de Paysage Inconnu sont deux hommes en costumes noirs, la tête recouverte par des bas nylon transparents, et deux musiciens multi-instrumentistes. La scène est occupée en grande partie par des instruments de musique – gong, saxophone, diverses percussions et bien d’autres – et par un ensemble d’objets hétéroclites, entre autres trois baignoires en fer.

Josef Nadj est né dans les Balkans, plus exactement en Vojvodine, enclave hongroise de l’ex-Yougoslavie : Un territoire de champs et de steppes qui s’étendent à l’infini, plus d’une fois le théâtre des conflits des humains. D’emblée, on retrouve sur le plateau cette atmosphère de plaine semi-désertique sans relief, calcinée dans un passé pas si lointain.

Au début de la pièce, les deux hommes en costume noirs – Josef Nadj et Ivan Fatjo – sont installés sur des chaises côté cour. Ils hululent et entonnent des sortes de chants de gorge. Au son de la musique jouée par Akosh Szelevényi et Gildas Etevenard, Ils commencent à se mouvoir sur leurs sièges, effleurant le sol, s’y déployant pour revenir en position assise. Peu à peu, ils se retrouvent accroupis, font des sauts spectaculaires, rampent, tâtent le sol, se manipulent l’un l’autre. La musicalité intrinsèque de leur gestuelle est frappante. Un peu comme ils avaient leur propre rythme interne, qui parfois s’accorde parfaitement avec la trame sonore et parfois vient en contrepoint.

La première image qui vient à l’esprit est celle de pantins désarticulés. Désarticulés mais avec une fluidité étonnante, probablement apportée par la musicalité. Les personnages de Paysage Inconnu sont des pantins, des anti-héros. Ils grimacent, mais leurs traits sont atténués par leurs masques de nylon. Tour à tour, ils évoquent des larrons qui viennent de faire une bonne combine et se disputent le butin par des corps à corps ; des croquemorts qui rient jaune devant l’absurdité du monde ; des pantins-philosophes qui cherchent sans le trouver le sens de la vie ; des escrocs à la petite semaine qui jouent aux yakusas…. Leur corporéité est à mi-chemin entre le corps sans organes de Deleuze et Guattari et la marionnette de Kleist, à ceci près que celle-ci a à peine besoin d’effleurer le sol et défie la gravité grâce à ces ficelles. Les pantins nadjiens, eux, sont bel et bien terriens, bourbeux, ils appartiennent à la terre qu’ils tâtent régulièrement.

Paysage Inconnu de Josef Nadj. Photo : Séverine Charrier.

Paysage Inconnu de Josef Nadj. Photo : Séverine Charrier.

La dernière création de Josef Nadj – qui est aussi la première de ses pièces que je vois sur scène – convoque la danse, la musique, les arts visuels et le théâtre d’objets. Théâtre d’objets inanimés – entre autres, les danseurs jouet à se guillotiner divers membres et lancent des objets sur un tableau noir, comme une projection de leurs fantasmes – mais surtout théâtre d’objets géants de chair. Ainsi, les pantins-larrons-croquemorts-philosophes-yakusas sont manipulés par le chorégraphe. Celui-ci danse lui-même dans la création, créant une sorte de mise en abîme de l’état de pantin et devenant pantin de lui-même.

Féru de musique, Josef Nadj établit un dialogue organique, quasiment symbiotique, entre le mouvement et la musique. Contrairement à la plupart des pièces faisant appel à des musiciens sur scène, Akosh Szelevényi et Gildas Etevenard ne se trouvent pas en périphérie du plateau mais en investissent une grande partie. Tout donne à croire que les partitions chorégraphique et sonore auraient été écrites en même temps et dans un même lieu.

Cet univers tragico-burlesque, fangeux et fantasmagorique, semble faire écho aux écrits de Bruno Schulz, peintre, écrivain et poète polonais et juif qui figure parmi les sources d’inspiration de Nadj. Selon le metteur en scène polonais Tadeusz Kantor, qui manipulait parfois ses acteurs sur scène, Bruno Schulz serait le précurseur de la « réalité dégradée » qui a marqué la création artistique de l’Europe Centrale.

Paysage Inconnu de Josef Nadj. Photo : Séverine Charrier.

Paysage Inconnu de Josef Nadj. Photo : Séverine Charrier.

Si la merveilleuse pièce de Nadj se trouve en « paysage inconnu », elle pourrait très bien s’ancrer dans l’une des « régions de grande hérésie » de Bruno Schulz, qui composent le monde chaotique d’aujourd’hui. Fétus de paille tiraillés par leurs appartenances, les pantins humains se laissent guider à vue, comme s’ils n’avaient pas leur mot à dire dans leur destinée, malgré tout le poids de la mémoire.

Le 104

S’intéressant à tous les champs artistiques sans hiérarchie de genre, le CENTQUATRE-PARIS propose des résidences aux artistes à travers son programme de « plateformes collaboratives ». Il abrite un théâtre, une librairie très bien achalandée (essais, revues artistiques, films, littérature générale, littérature jeunesse) qui répond au nom du Merle Moqueur, un lieu d’exposition, une Maison pour les Petits qui se rapproche des Maisons Vertes de Françoise Dolto, une épicerie naturelle et écoresponsable, un café, un magasin d’objets recyclés et chinés… Il accueille des festivals et propose des activités artistiques aux amateurs. Lieu communautaire, c’est un centre de la vie du quartier. Les jeunes viennent d’ailleurs pratiquer le hip-hop dans l’immense hall.

Le Merle Moqueur. Crédit : www.104.fr

Le Merle Moqueur. Crédit : http://www.104.fr

En somme, le 104 propose un éventail de lieux, d’activités et de possibilités qui invite à adopter des modes de vie – ou, à tout le moins, quelques pratiques – alternatifs, axés sur le partage, l’échange, les apprentissages, l’ouverture à l’Autre et aux arts et un rapport harmonieux au milieu environnant.
À quand un 104 à Montréal?

Pavement d’Abraham.in.Motion : Bons baisers de Pittsburgh

© Carrie Schneider. Interprètes Eric Williams, Rena Butler, Matthew Baker, Chalvar Monteiro, Jeremy Neal, Maleek Washington, Kyle Abraham.

© Carrie Schneider. Interprètes Eric Williams, Rena Butler, Matthew Baker, Chalvar Monteiro, Jeremy Neal, Maleek Washington, Kyle Abraham.

Créée par le chorégraphe afro-américain Kyle Abraham, la compagnie newyorkaise Abraham.in.Motion illumine le théâtre Maisonneuve avec Pavement. Voilà pourquoi vous ne voulez pas rater ce show :

1. Puisant dans la danse contemporaine, la danse classique, le breakdance et les acrobaties, fricotant avec le théâtre à l’occasion, incorporant des gestes quotidiens, la gestuelle est épatante. Plus qu’un amalgame d’influences diverses, c’est un alliage organique qui ne ressemble à rien de connu.

2. La dite gestuelle est interprétée par des interprètes fantastiques et charismatiques, qui n’ont rien à envier au chorégraphe qui danse avec eux.

3. Construire par Sam Crawford, la trame sonore est éclectique et surprenante : blues, opéra, classique, rap, jazz, électro, pop, extraits de films, bruits de fusillades… Les crédits ne comptent pas moins de 23 noms.

4. La pièce est ancrée dans un contexte social, celui de deux quartiers de Pittsburgh. Décimés par la violence, la drogue et les guerres de gangs, ces quartiers étaient florissants il y a vingt ans et la scène jazz y battait son plein. Ayant grandi à Pittsburgh, le chorégraphe s’est inspiré de son vécu et de ses références culturelles, notamment le film de John Singleton sur les guerres de gang à Los Angeles, Boyz’n the Hood.

5. À travers des problématiques afro-américaines, Abraham touche à des préoccupations universelles, comme la violence, le besoin d’appartenir à une communauté, la quête de tendresse et d’amour, etc.

6. La pièce comporte des zones d’ombres, des passages marquées par la violence ou la détresse, mais n’est jamais oppressante. Au contraire, de ces interprètes en vêtements décontractés qui dansent sur un terrain de basket, se dégage beaucoup de légèreté.

7. Si commentaire social il y a, il s’agit d’un sous-texte. Ce n’est pas du Spike Lee dansé. La pièce n’est jamais trop littérale, ni linéaire, mais constitue des tranches de vie juxtaposées. Certaines scènes sont plus explicites que d’autres, comme l’excellente scène d’ouverture où des hommes entrent en scène en roulant des mécaniques au son de la chanson de blues What’s the Matter Now et la suite, où des danseurs blancs déposent des danseurs noirs au sol en leur ramenant les mains derrière le dos, comme si elles étaient menottées. D’autres scènes sont plus énigmatiques, comme la fin où les danseurs sont empilés les uns au-dessus des autres au son du morceau de Donny Hathaway, Someday We’ll all be free.

Pavement de Abraham.in-Motion © Steven Schreiber.

Pavement de Abraham.in-Motion © Steven Schreiber.

Pavement est finalement une pièce de contrastes. Du contemporain qu’on ne peut dissocier des isolations du breakdance et du ballet, des danseurs qui courent en treillis et chemises, de l’opéra et Jacques Brel… Kyle Abraham est en-dehors des codes et des catégories, il nous dit que rien n’est noir ou blanc, et ça fait du bien.

Bouge d’ici : Micro ouvert pour la danse

karenBouge d’ici, le festival de la relève en danse à Montréal, sera l’occasion pour la chorégraphe Karen Fennell de lancer So You Think That Was Dance? un espace d’expérimentation mensuel où des artistes émergents ou aguerris pourront présenter leur travail en moins de dix minutes.

Clin d’œil espiègle à l’émission télévisée Do You Think You Can Dance, l’événement mis sur pied par la chorégraphe-interprète Karen Fennel n’a rien d’une compétition entre des danseurs formatés : « C’est une soirée « micro ouvert » pour la danse, une plateforme où des artistes pourront présenter des chantiers en cours, des extraits de pièces existantes ou toute création qu’ils voudraient tester devant un public en moins de dix minutes » explique Karen Fennell, organisatrice et animatrice de l’événement. D’une durée approximative de 75 minutes, chaque édition devrait compter six à huit pièces et être suivie par une rencontre informelle dans l’espace commun du Mainline Theater où public et artistes pourront prendre un verre.

Le concept de So You Think That Was Dance? pourrait rappeler celui des soirées montréalaises Short & Sweet, où les nombreux participants disposent de trois minutes pour se produire sur scène. Mais la différence est que ce sera un événement plus court, où on pourra s’immerger dans l’univers de quelques jeunes chorégraphes et socialiser : «l’accent n’est pas mis sur la création d’une pièce exclusive pour l’événement ou sur la limite de temps. Il s’agit surtout de rassembler la communauté montréalaise des performeurs pour échanger à propos de notre travail de création et de nos questionnements dans une atmosphère détendue, poursuit Fennell. Et s’il y a aussi échange entre les danseurs et les spectateurs, c’est fantastique ». En outre, il n’y a pas de processus de sélection des chorégraphes: « C’est premier arrivé, premier servi » explique Fennell. Ainsi, So You Think That Was Dance? constitue un espace d’expérimentation et de rencontre, fournissant des possibilités d’interaction et de discussion au sein des artistes et entre le public et eux.

L’événement-pilote consistera en huit performances, celles de Karen Fennell et Jackie Gallant, Michael Watts, Emma-Kate Guimond, Lucy M. May & Patrick Conan, Shannon Leibgott, Nate Yaffe, Emilie Legs et Helen Simard. Portant un regard de chorégraphe sur les concerts live et s’intéressant aux gestes dérivés des musiciens sur scène, Helen Simard avait marqué les esprits lors du dernier Piss the Pool, avec sa mise en mouvement d’une chanson jouée par le groupe montréalais Dead Messenger qui s’était transformée en expérience collective, festive et touchante. Interprète chez Dave St-Pierre, Sidi Larbi Sherkaoui et la compagnie batave T.R.A.S.H, Michael Watts compte notamment à son actif une création solo intitulée « What about me?!? » sur les pérégrinations existentielles d’un clown, marquée par la grande physicalité du danseur. Celui-ci avait également créé une pièce truculente avec des danseurs libanais et palestiniens lors d’un atelier à Beyrouth. D’une gestuelle flying-low exigeante et athlétique, cette création empruntait à la danse-théâtre et se basait sur une lecture humoristique et assez fine des réalités locales.

So You Think That Was Dance? promet donc d’être un événement ludique et éclectique, idéal pour se familiariser avec la danse contemporaine, découvrir de nouveaux artistes et, pourquoi pas, parler danse.

Le baladi-manifeste d’Alexandre Paulikevitch

Elga' d'Alexandre Paulikevitch. Photo : Caroline Tabet.

Elgha’ d’Alexandre Paulikevitch. Photo : Caroline Tabet.

Toutes les révolutions échouent, a dit Deleuze. Pour le chorégraphe Alexandre Paulikevitch, les révolutions échouent si elles ne libèrent pas les corps.  Telle est l’idée maîtresse de sa magnifique création, Elgha’, présentée par le Théâtre Tournesol à Beyrouth cette semaine.

Théâtre Tournesol, 12-15 décembre, 20h30

Paulikevitch ne se contente pas de danser le baladi avec virtuosité. Dans les trois œuvres qu’il a créées et interprétées, il revisite la gestuelle et les significations de cette forme de danse. Inscrivant le langage du baladi dans la contemporanéité, le chorégraphe convoque le mouvement pour soulever des questions qui lui tiennent à cœur, comme les corps mutilés, la torture et l’oppression des homosexuels dans le monde arabe. Dans Elgha’, qui porte sur l’échec du Printemps Arabe à annihiler les oppressions de toutes sortes, le baladi est théâtralisé, dans une célébration de la culture égyptienne.

La musique, créée par Jawad Nawfal, est basée sur des gammes et des rythmiques orientales bien ancrées dans l’imaginaire arabe. Déconstruites et isolées, elles sont remontées en structures influencées par la musique concrète, la musique expérimentale, l’electronica, la musique bruitiste (noise music)… Travaillant en collaboration étroite avec Alexandre Paulikevitch, le compositeur a intégré des fatwas qui visent les danseurs, les homosexuels…

Elga' d'Alexandre Paulikevitch. Photo : Caroline Tabet.

Elgha’ d’Alexandre Paulikevitch. Photo : Caroline Tabet.

Dans le premier tableau, on voit quelqu’un danser derrière un rideau, en ombre chinoise. Corps longiligne et sinueux, cheveux longs, hanches et bras qui ondulent. S’agit-il d’une femme ou d’un homme? Impossible de le savoir avec certitude. Une immense barbe tombe du plafond, réduisant peu à peu l’espace où peut danser la personne. Pour Paulikevitch, qui a fait appel à l’artiste plasticienne Amal Saadé pour concevoir la barbe géante, « celle-ci est un symbole de masculinité et représente des sociétés machistes, où les hommes oppressent les femmes, les homosexuels… ». Dans ce tableau onirique, le chorégraphe remet aussi en question les codes et les normes du baladi. Les interprètes de celui-ci sont supposément des femmes voluptueuses qui dansent dans le but de séduire les hommes et à qui on ne reconnaît pas une légitimité artistique. Danser avec un autre corps, une autre intention, c’est déjà incompris. Et « danser le baladi quand on est un homme, c’est briser un grand tabou » explique Paulikevitch.

Elga' d'Alexandre Paulikevitch. Photo : Caroline Tabet.

Elgha’ d’Alexandre Paulikevitch. Photo : Caroline Tabet.

Le deuxième tableau donne à voir Paulikevitch en sublime danseuse vêtue d’une robe rose tout droit sortie des 1001 nuits (conçue spécialement pour le chorégraphe par Krikor Jabotian, un couturier qui l’accompagne tout au long de la conception de ses créations). Paulikevitch investit la scène. Il danse en rond et, lorsque les lumières s’éteignent, s’interrompt, empêché de danser. Il convoque une gestuelle baladi déconstruite et inventive, y incorporant des mouvements de son cru. On retrouve la déconstruction chère au chorégraphe, qu’il approfondit dans sa pièce Tajwal pour revenir au mouvement dépouillé et s’éloigner de l’image sulfureuse attribuée au baladi. Ici, Paulikevitch dénonce la fermeture des cabarets et des espaces de danse dont il a été témoin en Égypte, il souligne la montée des intégrismes de toutes obédiences qui entravent de plus en plus les corps. Dans ce tableau, son baladi s’inscrit donc davantage dans un style cabaret, rendant hommage aux grandes danseuses égyptiennes qui l’ont inspiré. Et à chaque fois qu’il est empêché de se mouvoir, on peut lire le désarroi sur son visage, qu’il mobilise dans Elgha’, à la manière des actrices et danseuses du cinéma musical égyptien des années 50, 60 et 70. Il féminise aussi davantage son corps dans ce spectacle, brouillant les démarcations du genre. Ainsi, le chorégraphe a voulu souligner « la rupture entre l’excision dont ont été victime un grand nombre d’Égyptiennes et l’hypersexualisation de leurs corps de danseuses ».

Elga' d'Alexandre Paulikevitch. Photo : Caroline Tabet.

Elgha’ d’Alexandre Paulikevitch. Photo : Caroline Tabet.

Corps entravés, corps interdits de mouvement, corps violés. Le troisième tableau, d’une beauté poignante, fait référence aux viols pendant le Printemps arabe, viols collectifs de la Place Tahrir au Caire, viols en Tunisie… Presque nu, Paulikevitch est parcouru de convulsions, de tremblements alors que des mains, projetées par vidéo, parcourent et s’approprient son corps. Il emprunte au butô, qu’il a étudié avec Atsushi Takenouchi, ses transformations. Son visage se tord, grimace, hurle sans bruit de douleur, rappelant le Cri de Munch.

Elga' d'Alexandre Paulikevitch. Photo : Caroline Tabet.

Elgha’ d’Alexandre Paulikevitch. Photo : Caroline Tabet.

Le danseur est blessé, épuisé. Il marche lentement le long de la scène, en silence, puis se livre à des gestes du quotidien. En se coiffant, en se maquillant, en revêtant une robe, il semble en quête de guérison et de dignité. Ensuite, dans une tentative d’exorcisme, il se lance à corps éperdu, déployant une gestuelle « cabaret pur » et influencée par les styles de baladi des Tziganes et des Almées, une gestuelle spectaculaire et festive au son d’une chanson populaire. Comme s’il voulait nous dire que lorsqu’on est à terre, il faut vite se relever et se remettre à danser.

Paulikevitch pourrait se retrouver derrière les barreaux pour bien moins. Et dans bien d’autres sociétés plus progressistes – qui gagneront à voir son travail et surtitré s’il vous plaît -, il dérangera. Danser habillé en femme un genre estampillé exotique et érotique au son de fatwas nécessite un immense courage. Mais au-delà de son engagement, Paulikevitch réussit un tour de maître, aborder des questions enchevêtrées et chargées sans verser dans la narration littérale, par le prisme d’une création brillante et sensible à la scénographie sobre. Avec cette troisième création, il continue à réinventer le baladi, l’enrichissant d’un nouveau vocabulaire et de nouvelles significations.  

Caroline Tabet : De corps et de rencontres

“Dialogues” 3-02 Caroline Tabet et Khouloud Yassine à la Grande Brasserie du Levant. 2010-2013 12 images, edition 4 + 1AP, 40x40cm and 40x60cm, Gelatin Silver Print on ILford semi glossy paper + 3 groups of 12 to 13 images printed on Mettalic paper, 20 x 180

“Dialogues” 3-02 Caroline Tabet et Khouloud Yassine à la Grande Brasserie du Levant. 2010-2013
12 images, edition 4 + 1AP, 40x40cm and 40x60cm, Gelatin Silver Print on ILford semi glossy paper + 3 groups of 12 to 13 images printed on Mettalic paper, 20 x 180

Dans son projet Dialogues, la photographe Caroline Tabet décortique l’interaction de trois danseurs avec des lieux désaffectés de Beyrouth. Rencontre avec une « metteure en espace » qui donne corps à la rencontre, à l’occasion d’une exposition lumineuse et mélancolique qui retrace 13 ans de son travail à la galerie Art Factum.

Of Places and Dust, Art Factum, Qarantina, Liban, jusqu’au mardi 30 juillet inclus

« J’avais envie de travailler sur l’interaction d’un danseur et d’un lieu, raconte la photographe Caroline Tabet. Les danseurs ont une intuition et une lecture de l’espace particulières, propres à chacun d’entre eux».

“Dialogues” 2- 01. Caroline Tabet et Alexandre Paulikevitch à l'Imprimerie Catholique . 2010-2013 12 images, edition 4 + 1AP, 40x40cm and 40x60cm, Gelatin Silver Print on ILford semi glossy paper + 3 groups of 12 to 13 images printed on Mettalic paper, 20 x 180

“Dialogues” 2- 01. Caroline Tabet et Alexandre Paulikevitch à l’Imprimerie Catholique . 2010-2013
12 images, edition 4 + 1AP, 40x40cm and 40x60cm, Gelatin Silver Print on ILford semi glossy paper + 3 groups of 12 to 13 images printed on Mettalic paper, 20 x 180

Les photographies de Caroline Tabet découlent toujours de rencontres, qu’elles soient ponctuelles ou qu’elles s’inscrivent dans la durée. Pour sa collaboration avec les danseurs, elle a fait appel à des personnes avec qui elle a des affinités et dont l’approche du mouvement l’interpelle. Le projet a pris forme progressivement : « Je n’ai appelé cette série Dialogues qu’au bout d’un certain temps, en réalisant que c’est un dialogue à trois : entre le danseur et l’espace, entre le danseur et moi, entre l’espace et moi. Souvent dans mon travail, les choses ne se dessinent que lorsque je les mets bout à bout, une fois le processus bien amorcé».

“Dialogues” 2-01. Caroline Tabet et Zeina Hanna à l'Hôtel Tabarja. 2010-2013 12 images, edition 4 + 1AP, 40x40cm and 40x60cm, Gelatin Silver Print on ILford semi glossy paper + 3 groups of 12 to 13 images printed on Mettalic paper, 20 x 180

“Dialogues” 2-01. Caroline Tabet et Zeina Hanna à l’Hôtel Tabarja. 2010-2013
12 images, edition 4 + 1AP, 40x40cm and 40x60cm, Gelatin Silver Print on ILford semi glossy paper + 3 groups of 12 to 13 images printed on Mettalic paper, 20 x 180

La photographe s’est toujours intéressée aux lieux laissés à l’abandon. Née à Beyrouth, Caroline Tabet a grandi en France. Revenue au Liban pour s’y installer quelques temps après la fin de la guerre civile, la photographe s’est approprié la ville en la sillonnant de part et d’autre : « J’ai redécouvert Beyrouth qui était alors assez vide et désolée et certains lieux m’ont intriguée. Je les ai photographiés dans leur état, pas à pas. Ces images sont comme une mémoire de ces lieux». Ceci a donné lieu à la série Beirut Lost Spaces, exposée à Art Factum. Les lieux qui y sont dépeints sont en passe d’être détruits ou transformés.

“Dialogues” 3-07 Caroline Tabet et Khouloud Yassine à la Grande Brasserie du Levant. 2010-2013 12 images, edition 4 + 1AP, 40x40cm and 40x60cm, Gelatin Silver Print on ILford semi glossy paper + 3 groups of 12 to 13 images printed on Mettalic paper, 20 x 180

“Dialogues” 3-07 Caroline Tabet et Khouloud Yassine à la Grande Brasserie du Levant. 2010-2013
12 images, edition 4 + 1AP, 40x40cm and 40x60cm, Gelatin Silver Print on ILford semi glossy paper + 3 groups of 12 to 13 images printed on Mettalic paper, 20 x 180

Caroline Tabet est parmi l’une des rares photographes qui utilisent encore l’argentique. Elle affectionne les manipulations que cela permet, le caractère artisanal, le velouté du flou, le grain et la profondeur, particulièrement intéressante pour capturer le mouvement.

Land Series. Caroline Tabet. Art Factum.

Land Series. Caroline Tabet. Art Factum.

Pour la série Dialogues, l’idée initiale de Tabet était d’investir des hôtels abandonnés, « ces lieux de passage où il y a eu beaucoup de vie, explique-t-elle. J’étais à la recherche d’espaces « neutres », qui ne soient pas des habitations ou des salles de théâtre et qui ne fassent pas partie de l’espace public. » Avec sa première collaboratrice, la danseuse contemporaine et chorégraphe Zeina Hanna, Tabet a exploré l’Hôtel de Tabarja, resté inachevé en raison de la guerre et détruit depuis le projet. Cette grande structure en béton comportait de nombreux étages identiques qui donnaient sur la mer et sur la montagne.

“Dialogues” 1 - 05. Caroline Tabet et Zeina Hanna à l'Hôtel Tabarja. 2010-2013 12 images, edition 4 + 1AP, 40x40cm and 40x60cm, Gelatin Silver Print on ILford semi glossy paper + 3 groups of 12 to 13 images printed on Mettalic paper, 20 x 180

“Dialogues” 1 – 05. Caroline Tabet et Zeina Hanna à l’Hôtel Tabarja. 2010-2013
12 images, edition 4 + 1AP, 40x40cm and 40x60cm, Gelatin Silver Print on ILford semi glossy paper + 3 groups of 12 to 13 images printed on Mettalic paper, 20 x 180

Le deuxième volet des Dialogues a été réalisé avec le danseur et chorégraphe de danse baladi Alexandre Paulikevitch dans l’Imprimerie Catholique de Beyrouth. Quant au dernier volet, il s’est inscrit au sein de la Grande Brasserie du Levant, revisité par la chorégraphe-interprète de danse contemporaine Khouloud Yassine. Celle-ci souhaitait que la ville environnante soit ressentie à certains moments, afin que les images soient cohérentes avec sa propre expérience de Beyrouth. La capitale libanaise peut être oppressante de par son urbanisme sauvage, le regard constant des gens et les invectives de certains hommes.

Dialogues, Caroline Tabet. Art Factum.

Dialogues, Caroline Tabet. Art Factum.

Au début de chaque séance de travail avec ses collaborateurs-danseurs, Caroline Tabet installait sa caméra et suivait le travail de l’interprète, qui ne savait pas quand il était pris en photo. Celui-ci faisait d’abord un repérage sensoriel et visuel du lieu puis commençait à se mouvoir à son rythme. « Les danseurs étaient pieds nus dans un espace brut, avec des bouts de verre et de fer, des rocailles, des choses pas très accueillantes, souligne Tabet. Sans musique, dans un espace étranger, ça prend du temps d’apprivoiser un lieu. Il nous arrivait aussi d’attendre le mouvement de la lumière, en particulier dans l’Imprimerie où il y a plusieurs niveaux».

Exposition Of Places and Dust. Caroline Tabet. Art Factum.

Exposition Of Places and Dust. Caroline Tabet. Art Factum.

Chaque collaborateur-danseur appréhende l’espace à sa manière. Enracinée, terrienne, Khouloud Yassine est dans une économie de gestes. Rappelant ce « point mort » recherché par la jeune femme qui chorégraphie le moindre regard et tressaillement de visage dans ses pièces, sa gestuelle dans les photos est minimaliste tout en étant intense, comme si elle dépensait une grande énergie pour rester sur place. Elle s’arc-boute, ouvre son sternum au ciel, défie la ville. Tout en courbes et déhanchés, Alexandre Paulikevitch qui déconstruit le baladi pour mieux exulter dans ses créations, s’enroule autour des poteaux de l’Imprimerie, lâche prise, se fond dans les murs et les fenêtres par des mouvements sinueux, se suspend par le bassin et les jambes, se dépose tout simplement sur les marches d’un escalier. Quant à la longiligne et arachnéenne Zeina Hanna, elle s’étend sur toutes les dimensions de l’espace, elle s’élève, elle rampe horizontalement et verticalement, elle habite l’espace, y compris le sol. Tentaculaire, elle semble même visiter une facette qu’on ne peut voir et s’effacer partiellement par moments.

“Dialogues” 2- 02. Caroline Tabet et Alexandre Paulikevitch à l'Imprimerie Catholique . 2010-2013 12 images, edition 4 + 1AP, 40x40cm and 40x60cm, Gelatin Silver Print on ILford semi glossy paper + 3 groups of 12 to 13 images printed on Mettalic paper, 20 x 180

“Dialogues” 2- 02. Caroline Tabet et Alexandre Paulikevitch à l’Imprimerie Catholique . 2010-2013
12 images, edition 4 + 1AP, 40x40cm and 40x60cm, Gelatin Silver Print on ILford semi glossy paper + 3 groups of 12 to 13 images printed on Mettalic paper, 20 x 180

La série des Dialogues a ceci de particulier qu’elle donne à voir et à ressentir la gestuelle dansée différemment de l’acceptation traditionnelle de la « danse ». Les mouvements des chorégraphes-interprètes relèvent de gestes quotidiens, de gestes d’interaction avec des éléments. Ils ne font pas semblant de toucher, de se fondre, d’escalader ; ils touchent, se fondent, escaladent réellement. La capture sur pellicule de leur rencontre avec le lieu s’est faite de manière organique. En effet, la photographe se faisait oublier : « les photos ne montrent pas de longues poses où on laisse voir le mouvement, poursuit Tabet. Le mouvement est déterminé davantage par la succession des images que par la photo elle-même ». Enfin les lieux explorés sont souvent inconnus du public libanais, qui n’a jamais vu leur intérieur et parfois ne connaît même pas leur existence. Caroline Tabet a proposé deux manières de découverte de ces espaces : d’un côté, un ensemble de quelques images en grand des trois chorégraphes-interprètes et de l’autre, toutes les photos en petit format de chacun d’entre eux se faisant suite. Plus cinématographique, ce deuxième mode d’exposition semble raconter une histoire lisible dans les deux sens et permet de voir autrement les mouvements des danseurs et les lieux.

Nudes in Cold 2. Caroline Tabet.

Nudes in Cold 2. Caroline Tabet.

Suspension des corps dansants dans des lieux rêvés qui semblent appartenir à une dimension spatiotemporelle parallèle… Tout cela contribue à créer une expérience poétique et nostalgique, nostalgique de ces lieux si proches et pourtant inaccessibles.

“Recueil” 5. Caroline Tabet. 2012-2013 7 images, edition of 2 + 1AP, 40x50cm, inside image 36x36cm, Gelatin Silver Print on ILford 5K mat paper

“Recueil” 5. Caroline Tabet. 2012-2013
7 images, edition of 2 + 1AP, 40x50cm, inside image 36x36cm, Gelatin Silver Print on ILford 5K mat paper

Et si la photographe n’a pas collaboré avec des danseurs dans ses autres projets, l’essence du corps humain innerve tout son travail : corps qui se dévoilent avec générosité dans la série Nudes in Cold ; corps absents dans la série Beirut Lost Spaces ; corps en mouvance dans la série Passages ; corps picturaux ou qui se devinent dans la série The Land series, corps évanescents et, ou gémellaires dans la série Recueil… À mi-chemin entre le daguerréotype expérimental et la peinture, cette dernière série en noir et blanc a été travaillée au spray, à l’encre de chine, à la gomme arabique et à l’éponge : « je cherchais à créer un paysage mental, une porte ouverte à l’imaginaire, où chacun peut imaginer ce qu’il veut », précise la photographe. Quant à la série Land Series, il s’agit d’un travail sur la matière exploitant les accrocs de développement des polaroids. Tabet a agrandi des portraits et des paysages, mettant ainsi en relief des irrégularités et des imperfections émergeant lors du traitement des films de la société The Impossible Project.

Land Series 2. Caroline Tabet.

Land Series 2. Caroline Tabet.

L’ensemble du travail de Tabet évoque l’impermanence et le caractère éphémère des choses. La jeune femme met en images la nostalgie, « la souffrance causée par le désir inassouvi de retourner » selon Kundera*. Désir inassouvi de retrouver des personnes et des lieux, qu’on les ait connus tangiblement ou qu’on nous en ait transmis le souvenir. Désir de se saisir du temps qui passe. Désir d’effacer les marques de la guerre et de la folie ordinaire des humains. Désir de dévoiler ce qui est caché, de faire ressortir l’apaisement, de mettre l’accent sur le beau en tirant parti des défauts. Car la nostalgie de Caroline Tabet est limpide et féconde : « Les photos de la série Passages me semblent parfois comme des sas de transition pour aller quelque part d’autre ».

Passages 3. Caroline Tabet.

Passages 3. Caroline Tabet.

*Milan KUNDERA, L’ignorance, Folio, 2003, pp. 9-11

Piss in the pool 9 : Corps mouvants en contreplongée

Piss in the Pool 7, 2011. Performance de Sasha Kleinplatz, extrait de Chorus 2. Photo :  Celia Spenark Ko.

Piss in the Pool 7, 2011. Performance de Sasha Kleinplatz, extrait de Chorus 2. Photo : Celia Spenark Ko.

Piss in the Pool réinvestit le Bain St-Michel, après avoir été délocalisé au Bain Mathieu l’an dernier. Invités par Sasha Kleinplatz et Andrew Tay de Wants&Needs Dance, 7 chorégraphes et une artiste contorsionniste ont un mois pour créer chacun une courte pièce in situ. Ce sera une récidive pour certains ou une première expérience pour d’autres. Geneviève Ferron, Benjamin Kamino, Andréane Leclerc et Helen Simard racontent leur appropriation du lieu.

Si la façade du Bain St-Michel évoque un théâtre avec son architecture Beaux-Arts, ses amples arches et son œil-de-bœuf côté sud, son espace interne est moins policé et plus dépaysant pour les artistes de la scène. Non contents d’abriter une longue histoire de loisirs, les murs de l’ancien Bain Turcot, propriété de la ville de Montréal attribuée gratuitement aux artistes, ont été témoins depuis 1998 de nombreuses manifestations de la relève montréalaise. Entre autres, l’édifice accueille en ce moment les préparatifs de l’imminent Piss in the Pool.

Geneviève Ferron : la condition humaine

Piss the Pool 9. Pièce de Geneviève Ferron en répétition. Photo : Geneviève Ferron.

Piss the Pool 9. Pièce de Geneviève Ferron en répétition. Photo : Geneviève Ferron.

Le Bain Saint-Michel a ce caractère brut propre aux lieux laissés à l’abandon : « c’est un espace vraiment particulier, explique la chorégraphe Geneviève Ferron. Il y a quelque chose de très glauque, d’impressionnant quand il n’y a pas de décors ou d’éclairage». Après deux répétitions, Ferron a décidé d’aller à l’encontre de l’espace : « j’avais besoin de sortir de mes zones de confort, de déjouer mes codes». Alors que les traversées qu’affectionne la chorégraphe auraient pu facilement s’inscrire dans l’espace rectangulaire du Bain St-Michel, ses 20 interprètes ne sillonneront pas le lieu. De la même manière, Ferron délaisse la nudité et les couleurs ternes de Tout est dit, il ne reste rien, sa création présentée à Tangente au mois de décembre dernier. Elle qui remet en question l’hétéronormativité souvent dépeinte en danse et qui « veut trouver une esthétique éthique », troque les stéréotypes féminins pour des corps plus ambigus au Bain St-Michel.

Piss in the Pool 9. Performance de Geneviève Ferron en répétition. Photo : Geneviève Ferron.

Piss in the Pool 9. Performance de Geneviève Ferron en répétition. Photo : Geneviève Ferron.

Pour son premier Piss in the Pool, la chorégraphe Geneviève Ferron actualise Stella, la pièce de Jean-Pierre Perreault présentée au FIND en 1985. Créée avec 24 danseuses, celle-ci évoquait la destinée collective de l’humanité, comme l’avait fait Perreault dans Joe avec des hommes en 1983. En reprenant Stella, Ferron règle ses comptes avec les critiques acerbes qu’avait reçues l’original : « Je fais une interprétation très libre d’une pièce que je n’ai jamais vue. Ce n’est pas un hommage, c’est une critique de la critique. Les interprètes seront des hommes et des femmes habillés comme dans Stella : cheveux longs, robes et talons hauts. On ne saura pas si ce sont des hommes ou des femmes ». Très intéressée par l’idée de corps sans organes* comme nouvelle éthique féministe en danse contemporaine, Geneviève Ferron donnera à voir la condition humaine interprétée par des corps androgynes et chevelus en robes, sans visages.

Andréane Leclerc : Montrer cette contorsion que nous ne saurions voir

Andreane Leclerc. Photo : Karlos Oliva

Andreane Leclerc. Photo : Karlos Oliva

La notion d’un corps sans organes interpelle également Andréane Leclerc, contorsionniste transfuge du monde du cirque traditionnel, vue récemment dans une performance sensible et troublante à Short & Sweet 11 et en 2011 à Tangente. Amoureuse du nomadisme, Leclerc souhaitait aller plus loin que la prouesse circassienne : « Je lui trouvais une grande beauté, mais le manque de significations et de recherche me posaient problème, dit-elle. J’avais envie de laisser parler autre chose à travers moi, de déterritorialiser la contorsion dans d’autres contextes pour qu’elle ne soit plus un but en soi». Désireuse de déconstruire les clichés liés à sa pratique et d’éveiller l’imaginaire du public afin qu’il aille au-delà du spectaculaire, Andréane Leclerc a commencé à explorer la scène montréalaise burlesque et féministe il y a quelques années, tout en réalisant une maîtrise de théâtre sur la dramaturgie de la prouesse : « Je me suis beaucoup intéressée à la manipulation du corps par la contorsion pour créer des sensations chez le spectateur. Aujourd’hui, par exemple pour Piss in the Pool, je travaille davantage sur le rapport des contorsionnistes à l’espace et sur leurs sensations à elles. On voit beaucoup plus la contorsion, que je voulais cacher avant».

La participation d’Andréane Leclerc à Piss in the Pool constitue sa première chorégraphie pour des interprètes autres qu’elle. Elle a fait appel à trois artistes de cirque, une autodidacte et deux finissantes de l’École nationale du cirque qui font du cerceau aérien, à qui elle a donné des cours de contorsion pendant la résidence au Bain St-Michel. Partie d’une image très simple de montée et descente de la marée, Lelerc « travaille la contorsion pour voir comment elle s’inscrit dans le corps de ses interprètes, comment elle peut les faire avancer, monter, descendre, rester sur place, comment un même mouvement peut évoluer d’une personne à l’autre». Le mouvement clé constitue un revirement très simple des contorsionnistes sur eux-mêmes, dont la combinaison leur permet de parcourir des diagonales selon diverses trajectoires dans le Bain St-Michel : « je n’ai jamais aimé arriver dans un espace et y transplanter ce que j’amène avec moi, ajoute la jeune femme. Un lieu parle toujours de lui-même. J’aime l’idée de rendre l’invisible visible, de faire ressortir quelque chose par le corps. »

La contorsionniste nomade s’est ancrée dans le Bain St-Michel pour construire une proposition chorégraphique autour de la contorsion avec Érika Nguyen, Maude Parent et Coralie Roberge. Un peu à contrecœur, Andréane Leclerc a décidé de s’établir à Montréal pour déployer ses projets de création : « le nomadisme viendra avec les rencontres, les collaborateurs qui vont et viennent… ».

Benjamin Kamino : Conversations autour de la danse

Piss in the Pool 9. Performance de Benjamin Kamino. Photo : Benjamin Kamino

Piss in the Pool 9. Performance de Benjamin Kamino. Photo : Benjamin Kamino

Selon Benjamin Kamino, l’aspect négligé du Bain St-Michel apporte une grande liberté : « on n’a pas à se soucier de salir le lieu. Le processus de création et l’œuvre y ont une autre qualité que dans le Bain Mathieu, dont l’intérieur ressemble beaucoup plus à celui d’un théâtre ». Le chorégraphe-interprète zoome sur un détail de l’architecture du Bain St-Michel, à savoir les mosaïques de la piscine, pour mettre en place les prémices d’une deuxième collaboration avec un photographe: « ma pièce pour Piss in the Pool est le début d’une nouvelle création, précise-t-il. C’est une recherche autour de la notion de lieu parfait, bâtie sur une question initiale : c’est quoi le lieu parfait pour moi? J’ai deux réponses, à la fois très différentes et similaires. Mon premier lieu parfait, c’est quand je suis encore un bébé, dans les bras de ma mère qui est alors très jeune. Mon deuxième lieu parfait est dans le futur, alors que je me dissous dans une lumière ou dans une énergie. Ce sont deux lieux très extrêmes, tellement extrêmes qu’ils se rejoignent». Kamino cherche à incarner ces deux états dans sa création pour Piss in the Pool, qui n’est nullement narrative : « je tente d’habiter les deux lieux, de les interpréter à travers des systèmes de mouvement, une trajectoire entre deux coins de la piscine. Dans l’un d’eux, je présente le côté antérieur de mon corps nu et, dans le deuxième, je travaille sur mon espace arrière, qui fait référence à l’inconnu ».

La pièce Place-perfect de Benjamin Kamino s’inspire aussi d’une création d’Ana Monteiro, une chorégraphe portugaise : « dans l’obscurité, on entend un enregistrement de la voix d’Ana Monteiro, qui demande au public d’imaginer la chorégraphie parfaite. C’est une partition géniale, qui permet de réfléchir à la sensation de l’espace, à la durée de la proposition, à l’éclairage, à ce qui se passe, à ce qui pourrait arriver et modifier la pièce. Il s’agit d’une très belle proposition dramaturgique autour d’une danse imaginée, d’un espace de danse imaginé ».

Kamino a décidé de relier cette idée de chorégraphie idéale avec sa réflexion sur le lieu parfait : « j’ai adopté la perspective de la danse car je veux tout le temps être en dialogue avec la danse ». Il a donc invité divers acteurs du milieu montréalais de la danse – des danseurs, des chorégraphes, des programmateurs et des critiques – à venir lui rendre individuellement visite dans le Bain St-Michel pour une discussion autour de la danse et de la perfection, puis à faire une déclaration enregistrée. Kamino se sert d’un enregistreur à cassettes pour créer une trame sonore composée des différentes voix. Lorsqu’il interprétera sa pièce, un de ses acolytes sera installé dans le Bain St-Michel avec un système de son qui permettra de spatialiser les enregistrements, sur fonds de musique chorale.

À travers son processus de création in situ dans le Bain St-Michel, Benjamin Kamino mène une recherche sur l’idée d’état de corps parfait, évidemment reliée à la fois au temps et à l’espace, que le danseur et chorégraphe connecte au mouvement. Ce projet est également « une excellente occasion de rencontrer de nombreux artistes montréalais et de discuter avec eux, précise-t-il. À travers ce processus, j’ai développé plusieurs amitiés ». Cette pièce pourrait être le fantastique début d’une conversation collective impliquant divers protagonistes de la scène montréalaise des arts vivants. Partant d’un lieu-laboratoire, le Bain St-Michel, elle semble s’étendre au « peuple de la danse » et à d’autres lieux qu’il sillonne, voire à la ville elle-même.

Helen Simard : Ceci n’est pas une chorégraphie

Piss in the Pool 9. Pièce d'Helen Simard, The last song : live version, en répétition. Photo : Roxane Ross.

Piss in the Pool 9. Pièce d’Helen Simard, The last song : live version, en répétition. Photo : Roxane Ross.

Helen Simard, chorégraphe-interprète, critique à Danscussions et chercheure en danse, s’approprie le Bain St-Michel pour la deuxième fois. En 2011, elle y avait présenté un solo intituté On the subject of compassion. Dans cette réaction très spontanée à l’attaque qu’avait subie la chorégraphe Margie Gillis lors d’une entrevue à la télévision Sun News, Simard se penchait sur le rôle de l’artiste dans la société.

Cette fois-ci, Helen Simard travaille avec le groupe montréalais de musique Dead Messenger, dont fait partie son mari, Roger White. Il ne s’agit pas de la première collaboration de Simard avec celui-ci, qui a composé nombre de trames sonores pour ses créations et qui co-organise avec elle le Potluck Artistique, une manifestation où des artistes de la scène se produisent exclusivement pour leurs pairs dans une ambiance festive. Il ne s’agit pas non plus de la première œuvre d’Helen Simard qui brouille les pistes entre concert et mouvement. À Short & Sweet 9, en décembre 2012, elle avait concocté un moshpit surprise – Go Chopping : Part 1 – qui restera dans les annales de la Sala Rossa. Elle a également chorégraphié un vidéoclip de Dead Messenger, auquel avait participé plusieurs danseurs et performeurs locaux.

Dans cette nouvelle pièce, la chorégraphe s’intéresse au recadrage chorégraphique, « dans lequel des objets ou des expériences qui ne sont pas perçus comme de la danse peuvent être réexaminés et réévalués à travers le cadre chorégraphique, explique Helen Simard. Le cadre nous dit comment regarder l’art, nous donne un contexte… Je cherche à cerner ma propre vision de la « chorégraphie en tant que pratique étendue », que de nombreux artistes de la danse et chercheurs développent depuis plusieurs années en Europe ». D’ailleurs, Simard a récemment réalisé une analyse chorégraphique d’un documentaire sur le groupe AC/DC.

Piss in the Pool 9. Pièce d'Helen Simard, The last song : live version, en répétition. Photo : Roxane Ross.

Piss in the Pool 9. Pièce d’Helen Simard, The last song : live version, en répétition. Photo : Roxane Ross.

Dead Messenger n’a jamais joué en concert le dernier morceau de leur nouvel album, The last song. Ceci a donné à Helen Simard l’idée de transformer ce morceau en performance, qu’elle nomme The last song : live version : « j’avais envie de chorégraphier une performance qui ne soit pas un spectacle traditionnel de danse. Je ne parle pas de musiciens qui font des mouvements de danse merdiques et ironiques ou de danseurs qui jouent mal d’instruments de musique. On en voit déjà assez ». Pour Piss in the Pool, Simard invite un public composé en grande partie d’afficionados de danse à regarder une performance musicale en portant la même attention au corps et au mouvement qu’il accorderait à une chorégraphie : « Tous les musiciens doivent utiliser leurs corps et s’entraîner à faire des enchaînements de mouvements incroyablement complexes pour chanter ou jouer leurs instruments, souligne-t-elle. Ils sont tellement physiquement engagés à l’égard de ce qu’ils font! Mais généralement ces mouvements sont occultés, ils sont considérés uniquement comme un moyen de création d’une autre forme artistique. Alors je me suis dit, pourquoi ne pas porter attention à ces « mouvements dérivés » et voir si nous pourrions apprécier le potentiel poétique du corps humain en mouvement, remettant ainsi en question nos suppositions de ce qu’est la « danse » et de ce qu’elle n’est pas? ».

Si le moshpit de Simard au Short & Sweet 9 était très chaotique, voulu par sa créatrice comme une performance « coup de poing dans la face », sa pièce pour Piss in the Pool – interprétée par les musiciens de Dead Messenger et plusieurs danseurs et performeurs – est plus structurée et orientée davantage vers la simplicité et la réalisation de tâches spécifiques. Cependant, les deux performances ont ceci de commun qu’elles sont surtout expérientielles : « je voudrais créer une expérience viscérale chez le public, plutôt qu’une « œuvre », souligne Simard. J’essaye simplement de créer un monde où les spectateurs peuvent s’immerger pour un moment, que ce soit 3 minutes, 10 minutes ou 2 heures. J’espère que ce sera un monde qu’ils aimeront! »

À l’affiche de Piss in the Pool 9, il y aura aussi des propositions chorégraphiques d’Andrew Tay, Andrée Juteau, Jessica Serli et Simon Portigal. La programmation promet d’être palpitante et très contrastée. Ceci dit, plusieurs participants semblent partager un questionnement à l’égard de la vision du corps, de la chorégraphie, voire de l’idée d’œuvre. On a hâte de faire trempette, d’autant plus que le Bain St-Michel sera fermé pour rénovation pour 18 mois à partir de décembre et que Piss in the Pool devra se trouver d’autres quartiers en 2014.


Piss in the Pool, Bain St-Michel, 26 au 29 juin, 20h30

*La notion du corps sans organes a été proposée par Deleuze et Guattari.

Dors de Grand Poney/Jacques Poulin Denis : Leurs nuits sont plus belles que leurs jours

Dors de Grand Poney. Photo : Jean-Baptiste Gellé.

Dors de Grand Poney. Photo : Jean-Baptiste Gellé.


À moins d’être épuisé ou plongé dans un paradis artificiel, on ne s’endort jamais immédiatement. Entre l’éveil et le sommeil, il y a un intermède durant lequel la pleine conscience de soi se désintègre progressivement. La plupart des gens y perçoivent des bribes d’images, des couleurs ou des fragments d’idées. Dors, la pièce participative de Grand Poney à mi-chemin entre danse contemporaine et théâtre, recrée sur scène cette curieuse zone de transit à la lisière du sommeil. Présentée au OFFTA, elle traduit parfaitement ce que la nuit peut avoir d’intangible et d’irréel, alors que l’on passe de la veille à la somnolence, puis au monde qu’on crée soi-même, ces rêves chargés d’émotions, dépourvus d’inhibitions et riches de créativité.

Dors de Grand Poney. Photo : Jean-Baptiste Gellé.

Dors de Grand Poney. Photo : Jean-Baptiste Gellé.

Au Théâtre d’Aujourd’hui, des chaises sont parsemées dans la salle, faisant face à un écran. On s’installe au petit bonheur et je me retrouve au premier rang. Deux interprètes jouent avec des objets, créant une projection onirique. On bascule dans l’obscurité. Je vois des pieds derrière le rideau. Jacques Poulin-Denis apparaît en pyjama, le visage éclairé par en-dessous par une lampe, et se plante devant moi. Il commence à raconter à mi-voix une histoire, dont le surréalisme gore évoque un rêve puis, très vite, un cauchemar. Ou koshmar, pour voler le terme de l’écrivaine Marina Lewycka. Rivée au lèvres du conteur – feu follet aux allures de pierrot lunaire joyeux, Poulin-Denis a cette manière de raconter qui vous subjugue – je ne me rends pas compte tout de suite du charivari qui se passe derrière moi. Au bout de plusieurs minutes, sentant du mouvement, je me retourne et vois plusieurs personnes qui courent partout, montent sur les chaises, crient, se déshabillent pour se retrouver en pyjama ou nuisette. J’apprendrai plus tard que pendant j’écoutais le koshmar, des personnes assises parmi le public avaient protesté « ça fait chier quand on n’entend rien », puis s’étaient levées.

Dors de Grand Poney. Photo : Jean-Bapiste Gellé.

Dors de Grand Poney. Photo : Jean-Baptiste Gellé.

En quelques instants, les interprètes défont la salle, nous faisant lever de nos sièges à coup d’explications farfelues : « on a besoin des chaises pour une vente de charité », « cette lumière est cancérigène », « une rivière à haute tension par ici », puis nous regroupant dans le centre de la pièce. On se retrouve tous assis par terre en cercle. Les spectateurs désormais interprètes se livrent à un jeu avec des draps. L’éclairage disparaît à nouveau et on n’y voit que dalle. On est frôlés par des corps qui passent parmi nous. S’agit-il des danseurs? Des spectateurs chuchotent, rient. Plongée directe dans les jeux d’enfance.

Dors de Grand Poney. Photo : Jean-Baptiste Gellé.

Dors de Grand Poney. Photo : Jean-Baptiste Gellé.

Pendant Dors, le public est immergé dans toutes les situations qui pourraient arriver la nuit. Bataille de polochons, somnambulisme, réveils brutaux en pleine nuit, téléphones qui sonnent, chicanes de couples, rêves qui virent au cauchemar, étreintes, ces fameux rêves où on cherche quelqu’un mais sans le trouver, où une personne prend les traits d’une autre … On est ballotés, pris à partie, physiquement et mentalement. Fred Gagnon, dans un très beau solo, se couche de temps en temps par terre près d’un spectateur et se fait caresser la tête. À un moment, on se retrouve tous debout, à danser une valse avec un interprète ou un spectateur. Dors, c’est comme une nuit peuplée de rêves, il s’y raconte beaucoup d’histoires plus ou moins surréalistes qui ont toutes un goût de palpable et plausible. A-t-on rêvé? Est-ce que ça a vraiment eu lieu, ce moment où un interprète a un malaise et tous les danseurs essayent de le ranimer en mimant une réanimation cardiaque sur place, sans le toucher, au son d’une musique électronique dont les beats vont aussi vite que les battements d’un cœur affolé? Et cette séquence très puissante où, dans l’obscurité, on entendait les gémissements de plaisir des danseurs dispersés parmi nous, au même niveau que le public? Et ce passage où un interprète portant une blouse d’hôpital ouverte dans le dos se promène avec une poche à sérum lumineuse et engage un dialogue avec un ours, rappelant le film Donnie Darko, autre œuvre sur l’intervalle entre la réalité et les chimères?

Dors de Grand Poney. Photo : Jean-Baptiste Gellé.

Dors de Grand Poney. Photo : Jean-Baptiste Gellé.


Dors est une pièce euphorisante et engageante, portée par des interprètes remarquables, généreux et jusqu’au-boutistes. Elle rappelle qu’une œuvre artistique devrait se vivre comme une expérience. Même si Poulin-Denis crée des pièces contrastées, on retrouve dans Dors sa « griffe », sa capacité à créer de toutes pièces un imaginaire propre à lui, imagé, onirique et sensoriel, facile d’accès à qui veut y entrer.

Dans le monde où on vit aujourd’hui, il ne semble plus y avoir beaucoup de place pour l’utopie, le rêve, les états transitionnels. Freud disait qu’on dévêt son psychisme quand on rêve, se rapprochant de l’état d’enfance. Dors fait partie de ces créations où on dévêt son psychisme les yeux grands ouverts, pour apprendre à entrevoir le possible.

Direction : Jacques Poulin-Denis
Musique : Martin Messier / Jacques Poulin-Denis
Lumière : Marie-Eve Pageau
Conseiller artistique : Gilles Poulin-Denis
Interprètes : Mélanie Demers, Katia Gagné, Frédéric Gagnon, James Gnam, Renaud Lacelle-Bourdon, Maria Kefirova, Brianna Lombardo, Nicolas Patry, Gilles Poulin-Denis, Jacques Poulin-Denis, Claudine Robillard, Catherine Saint-Laurent.

OFFTA : Jeunes Pousses

Parce qu'on sait jamais, de Dans son salon. Photo : Guillaume Briand.

Parce qu’on sait jamais, de Dans son salon. Photo : Guillaume Briand.


Festival défricheur et fureteur en lisière du FTA, le OFFTA fait la part belle aux démarches in(ter)disciplinées et à la relève. Coup de projecteur sur les créateurs en devenir à l’affiche cette année.

Collaborant depuis leurs études communes à l’UQAM, Karenne Gravel et Emmalie Ruest ont lancé leur compagnie de danse le 22 février dernier à l’occasion d’un souper performatif jouissif, Fin de party, au Café-Bistro Arrêt de Bus. Elles interpréteront leur création Parce qu’on sait jamais pendant un programme double au Théâtre de la Licorne les 29 et 30 mai à 18h (suivie de Koalas, une pièce de théâtre de Félix-Antoine Boutin). Dans Parce qu’on sait jamais, on retrouve les jeunes walkyries cocasses et beckettiennes de la création Fin de Party, alors qu’elles s’improvisent gourous et guident le public vers le « bonheur » : « C’est une création sur l’idée de la marchandisation du bien-être, dit Emmalie Ruest. On a constaté qu’on doit tout le temps être prêt à tout, performant, connectée, tout en étant zen, bien dans sa peau et en contrôle de la situation. Ce sont des réalités et des pressions que tout le monde vit. » La gestuelle de Parce qu’on sait jamais est inspirée à la fois de la culture populaire, de la danse contemporaine et du yoga. L’humour déjanté des deux chorégraphes leur permet d’amener sur le tapis des sujets sérieux : « Nos personnages sont des versions clownesques et amplifiées de nous-mêmes, précise Emmalie Ruest. Elles sont drôles et elles font rire, même quand on soulève certaines situations dramatiques». Le duo Dans son Salon sera également de la partie pendant Le pARTy de La 2ème Porte à gauche le 30 mai, proposant deux numéros, un extrait de Fin de Party et la chorégraphie que les deux comparses avaient concoctée pour Misteur Valaire.

Quant à la soirée de petites formes de la relève, Nous sommes ici, il s’agit d’une sorte de OFF du OFF, qui aura lieu ce dimanche 26 mai à 20H au Théâtre des Écuries : « c’est une soirée tremplin pour les jeunes artistes nouvellement diplômés des différentes écoles de théâtre, de danse et d’art performatif » explique Katya Montaignac, qui fait partie du comité de programmation du OFFTA. Cette manifestation donne à voir sept propositions courtes, trois créations de danse, trois pièces relevant de la performance et une œuvre de théâtre.

Alliage composite d'Élise Bergeron et Philippe Poirier. Photo ' Sébastien Roy.

Alliage composite d’Élise Bergeron et Philippe Poirier. Photo ‘ Sébastien Roy.


Entre autres, Alliage composite est un duo chorégraphié et interprété par Élise Bergeron et Philippe Poirier. Ces derniers se sont rencontrés pendant leurs études à LADMMI et ont rapidement développé une belle connivence : « on a commencé par créer de petits duos plus ludiques, représentatifs de notre amitié » raconte Élise Bergeron. La création présentée à l’OFFTA a émergé à travers un processus d’expérimentation sur une connexion physique par l’avant-bras : « on s’est mis à expérimenter et à chercher toutes les possibilités de mouvement sans jamais perdre la connexion, poursuit Bergeron. Dans cette proposition, on est dépendants l’un de l’autre tout en étant constamment à la recherche de l’équilibre, C’est un travail d’état, qui demande beaucoup d’écoute et de réceptivité». Les deux chorégraphes y jouent avec les montées d’énergie et les moments de vulnérabilité, construisant de cette manière « un langage kinesthésique et non narratif » souligne la jeune femme. Le résultat de ce travail, ajoute Bergeron, c’est une « pièce contemplative et très plastique », qui n’est pas dans le ton joueur de leurs premières collaborations. Les deux acolytes préparent actuellement une nouvelle création programmée en octobre à Tangente.

Mi nouh de Claudia Chan Tak avec elle-même et Massiel de la Chevrotière Portela. Photo : Anne-Flore de Rochambeau.

Mi nouh de Claudia Chan Tak avec elle-même et Massiel de la Chevrotière Portela. Photo : Anne-Flore de Rochambeau.

[La manifestation Nous sommes ici présentera également le travail de Claudia Chan Tak. Celle-ci dansera avec Massiel de la Chevrotière Portela dans Mi nouh, une pièce qui parle, comme son nom l’indique, de félins. « C’est parti d’une envie de lâcher prise et d’avoir du plaisir dans un nouveau processus de création après avoir fini mon BAC en danse, explique Chan Tak. Pour ma création au spectacle des finissants, j’avais travaillé avec 5 interprètes depuis plusieurs mois. Pendant nos pauses, on se racontait souvent nos histoires de chats et on se montrait des vidéos de chats. J’ai donc eu envie de délirer sur ce sujet et de faire sortir les petites filles en nous, deux petites filles qui créent un spectacle sur leur amour pour les félins avec ce qu’elles croient avoir compris de la danse contemporaine. Un peu comme ces petits spectacles qu’on préparait pour nos parents quand on était enfants… ». Actuellement en maîtrise de danse en recherche-création à l’UQAM, Claudia Chan Tak a plus d’une corde à son arc : danse, vidéo, arts visuels, confection de costumes : « le mélange danse, vidéo et nouvelles technologies, je trouve ça riche de possibilités, dit-elle. Autant sur l’aspect visuel, conceptuel, sensoriel, interactif, etc. » Chan Tak dansera notamment pendant la soirée Short & Sweet organisée dans le cadre du FTA le 4 juin – dans un extrait de Schmuttland Pour une utopie durable des Sœurs Schmutt et dans un duo créé avec Louis-Elyan Martin – et participera aux prochaines Danses Buissonnières. Reste à découvrir si son chat orange, Madame Koechel, se produira dans Mi nouh, mais on n’en saura rien.

Les Paroles d'Alix Dufresne. Interprète sur la photo : Rachel Graton. Photo :Maxime Côté.

Les Paroles d’Alix Dufresne. Interprète sur la photo : Rachel Graton. Photo :Maxime Côté.


Alix Dufresne, étudiante en mise en scène à l’École nationale de théâtre, proposera dimanche un extrait dépouillé de sa pièce Les Paroles, tirée du texte éponyme de l’auteur australien Daniel Keene et jouée par Rachel Graton et Mickaël Gouin : « le texte constitue une courte parabole poétique de 12 pages, empruntant au vocabulaire du nouveau testament » raconte Dufresne. La transposition théâtrale de ce texte fait appel à un langage à la fois verbal et corporel : « il y a une grande implication physique, ajoute Dufresne. C’est pour cela que j’ai choisi des acteurs qui sont aussi des danseurs ». Mais le travail d’Alix Dufresne ne convoque pas la danse-théâtre pour autant : « Le mouvement s’intègre à la parole, ils sont liés de manière organique, insiste la metteure en scène. C’est une œuvre très symbolique. Il y a quelque chose de primitif, de très sensoriel ». La création Les Paroles semble s’inscrire parfaitement dans le thème du cru 2013 de l’OFFTA, le désenchantement : « C’est l’histoire d’un prêcheur qui va de ville en ville pour parler de Dieu, mais personne ne l’écoute. C’est un récit d’errance, de quête de sens. Finalement, on réalise qu’on est responsable de notre bonheur et de notre malheur, et c’est très angoissant ». Cette errance et cette angoisse, Alix Dufresne les travaillent dans le corps, évoquant dans un esprit tout barthien l’émotion qu’on peut éprouver devant une pièce dont on ne comprend pas la langue, puisque « quelque chose de fort émane du corps ».

Let’s get it on! de Julia Barrette-Laperrière.  Interprètes: Gabrielle-Bertrand-Lehouillier, Marie-Reine Kabasha, Christina Paquette, Philippe Dandonneau, Sébastien Provencher. Photo : Fannie Bittner Dumas

Let’s get it on! de Julia Barrette-Laperrière. Interprètes: Gabrielle-Bertrand-Lehouillier, Marie-Reine Kabasha, Christina
Paquette, Philippe Dandonneau, Sébastien Provencher. Photo : Fannie Bittner Dumas


Pendant Nous sommes ici, on pourra aussi voir un extrait de Let’s get it on! de Julia Barrette-Laperrière et les créations Operation Jest Defrost de Michelle Couture, Journée Bleue de Maude Veilleux V. et Le voyage astral de Les Sabines.

Ravages environnementaux, guerres, oppressions, drames quotidiens. L’heure est au désenchantement. Mais ils et elles sont là, artistes d’aujourd’hui et de demain, qui créent « cet art vivant » qui « répond à notre désir, désespéré parfois, de nous sentir vivants »*.

*L’auteur, dramaturge et enseignant Joseph Danan dans l’ouvrage Entre théâtre et performance : la question du texte.

Photos du mois : « Mate toujours, tu ne m’atteins pas » Emma Barthere

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Danseuse : Maria Filali

Avec le retour des beaux jours, la photo du mois refait son apparition.

Photographe basée à Paris, Emma Barthere capte l’essence de corps féminins et de leurs mouvements dans des lieux dépouillés, entre autres des espaces industriels ou abandonnés, dont elle met en lumière la poésie et l’onirisme. J’affectionne notamment les premiers mots de sa biographie : « Née … au pied des montagnes pyrénéennes » : ne sommes-nous pas façonnés par les milieux que l’on habite et où on évolue ? Ne façonnons-nous pas à notre tour nos habitats ? En tous cas, Emma Barthere imprime son imaginaire sur les personnes et les lieux qu’elle prend en photo. Venant du monde du théâtre et des arts visuels, Emma se dit surtout inspirée par son expérience de la scène, malgré son passage à l’école de l’image Les Gobelins qui lui a certes inculqué les rudiments techniques nécessaires : « Je conçois chaque image comme le témoignage d’une mise en scène que l’instant photographique viendrait figer au moment précis où décor et modèle s’accordent et rendent l’essence même de l’histoire. L’avant/après, le off, ce que l’on ne voit pas, se construit au gré de l’imagination du spectateur ».

Festival de yoga à Montréal : quand asanas et méditation riment avec danse, percussions et discussion

YFM-anatomyLocal de A à Z, écologique, musical et bilingue. Tel sera le Festival de yoga à Montréal, organisé du 31 mai au 2 juin au Conservatoire de musique et d’art dramatique du Québec par les membres de Yocomo, Anne-Lisa de Forest, Nadia Stevens, Roseanne Harvey, Miranda Chapman and Jordan Nardone. Roseanne Harvey, cofondatrice du festival et plume du blogue de yoga It’s all yoga, baby nous parle du cru 2013.

DFM : Roseanne, tu es l’une des organisatrices du Festival de Yoga à Montréal, un festival local, communautaire et bilingue. Pourquoi un festival de yoga à Montréal?

Roseanne : Il est bon pour les membres de chaque communauté, yogique ou autre, de se réunir, de pratiquer ensemble et d’apprendre les uns des autres. Il y a des conférences ou festivals annuels de yoga dans plusieurs grandes villes canadiennes, comme Toronto et Vancouver, mais Montréal n’avait pas encore le sien jusqu’à l’année dernière.

DFM : Quel est le bilan du premier festival de yoga montréalais de 2012?

Roseanne : Un immense succès! Il y avait une très bonne ambiance, les participants se sont beaucoup amusés et nous sommes rentrés dans nos comptes. Les gens en parlent encore. D’ailleurs, le prochain festival suscite un grand buzz et semble très attendu.

DFM : La deuxième édition compte-t-elle des nouveautés par rapport à l’an dernier?

Roseanne : Beaucoup de choses sont nouvelles cette année! Entre autres, il y a des cours de yoga pour les enfants, des bourses pour les participants, un nouveau traiteur, etc. Le programme est très différent de celui de l’an dernier, à la fois avec plusieurs nouveaux enseignants et des visages familiers, pour avoir un sens de continuité et de collectivité.

DFM : L’an dernier, j’avais été frappée par la dimension écologique du festival. Est-ce que ce sera le cas cette année?

Roseanne : Le festival sera écologique. Tout d’abord, les professeurs, exposants et sponsors sont tous de Montréal. Cette dimension locale diminue beaucoup l’empreinte écologique et aide à lutter contre les changements climatiques, puisque personne ne prend l’avion et puisqu’on peut tous venir à pied, en vélo ou en transports communs. En outre, comme l’an dernier, nous aurons du compost sur place et nous ne vendrons pas de bouteilles d’eau.

danse DFM : L’an dernier, vous aviez fait la part belle à des pratiques qui conjuguent yoga et danse. Qu’est-ce qu’il y a au programme cette année?

Roseanne : L’atelier Yoga Remix conjugue un style de danse Bollywood avec des asanas et de la méditation. Mylène Roy donnera aussi un cours de Danga, une danse très énergétique combine avec du yoga. Notre soirée d’ouverture du vendredi soir fera aussi appel à une performance interactive de danse, des chants de kirtan et de l’acro yoga.

YFM-handstand <DFM : Qu’en est-il de l’intégration de l’action sociale dans une pratique de yoga?

Roseanne : L’atelier Corps activistes : descendre le yoga dans la rue, animé par Allison Ulan et Carina de Menna, se penche sur les liens entre l’action sociale et le yoga. Le samedi soir, on organise aussi une discussion collective sur le yoga, notamment en ce qui concerne l’accessibilité et l’inclusion de tous et toutes. Tout d’abord, s’exprimeront des intervenants, tels que des enseignants de yoga, des propriétaires de studios, des chercheurs et des activistes. Ensuite, il y aura une discussion de toute la communauté montréalaise de yoga. Gratuite et ouverte à tout le monde, cette activité est caractérisée par une dimension d’action sociale.

Quelques suggestions de Dance from the Mat : Corps Activistes: Descendre le yoga dans la rue ; Dvanda : L’immense/petit bal des opposés (Danse/Yoga) ; Yoga Remix ; Chakras/Percussion/Son ; OMnipotence : Le yoga du son ; Kinéson : Son et mouvement ; Une exploration de la stabilité et de l’Intégrité du genou en yoga ; Mouvement dans le repos : une pratique restaurative ; Le concert méditatif et bien d’autres.

Danse ton printemps

Le 29 avril, c’est la Journée internationale de la danse. Et au Québec, on ne festoiera pas une journée, mais toute une semaine. Du 22 au 29 avril, aura lieu dans toute la province Québec Danse, un événement mis sur pied par le Regroupement Québécois de la Danse (RQD), proposant plus de 150 activités pour tous les âges et investissant les coins et recoins de notre espace quotidien : musées, hôpital, rues, salles de concert, cafés, etc.

Regarder, rencontrer, pratiquer, le programme est alléchant. Il y en aura pour tous les goûts, toutes les mirettes et toutes les bourses. La plupart des activités seront d’ailleurs gratuites. Ce sera notamment l’occasion de vous essayer au flamenco, à la salsa, à la danse contemporaine, au butô, au baladi, à la danse indienne façon Bollywood, etc. Je vous livre quelques-uns de mes coups de cœur à Montréal et ailleurs. Je vous invite aussi à consulter le site coloré et très bien ficelé de l’événement pour choisir vos bonnes pioches, au gré de vos envies et de vos affinités pour telle ou telle danse.

22 avril

Short & Sweet 9. Chorégraphe/interprète : Catherine Lavoie-Marcus. Photo : Anne-Flore de Rochambeau

Short & Sweet 9. Chorégraphe/interprète : Catherine Lavoie-Marcus. Photo : Anne-Flore de Rochambeau

Regarder et faire la fête. Montréal.
Short & Sweet #10, Sala Rossa. 22 avril, 20h30. 10$.
Dans une ambiance festive façon cabaret, 25 chorégraphes ont 3 minutes chacun pour présenter une performance. Quand le temps est écoulé, lumières et son s’éteignent.
Andrew Tay et Sasha Kleinplatz de Wants & Needs danse sont aux manettes. Pour ce cru spécial Québec Danse, le thème est « Le Choix des danseurs ». Des interprètes de tous horizons et âges ont été invités à choisir les chorégraphes et les artistes avec lesquels ils souhaitent collaborer, voire à s’aventurer à se lancer eux-mêmes dans l’aventure chorégraphique.
Retour sur les précédents Short & Sweet ici et ici.

23 avril

Regarder. Montréal
Corps miroirs – Danse au CHUM. Montréal. 23 avril. 12h. Gratuit.
Au parc Persillier-Lachapelle. Rue Alexandre de Sève, au nord de la rue Ontario
En cas de pluie : au salon Lucien-Lacoste de l’Hôpital Notre-Dame. 1er étage du Pavillon Mailloux Nord, 1560 Rue Sherbrooke Est (accès par la rue Alexandre de Sève au nord de la rue Ontario)
Bis repetitis : Le 28 avril à 15 h. Infos sur lieu : http://www.2013.quebecdanse.org/activites/corps-miroirs/

Corps Miroirs. Interprète : Caroline Gravel. Photo prise par une participante-patiente-chorégraphe au projet.

Corps Miroirs. Interprète : Caroline Gravel. Photo prise par une participante-patiente-chorégraphe au projet.


La danse s’invite à l’hôpital, des patients se font passeurs de mouvements et chorégraphes. Corps Miroirs est un projet fascinant de médiation culturelle soutenu par le RQD, conçu et orchestré par la danseuse, chorégraphe et enseignante Isabel Mohn. Il donne à voir une performance pour 5 danseurs chorégraphiée par une dizaine de patients des cliniques ambulatoires des départements de psychiatrie, santé mentale et toxicomanie du CHUM. Le processus de création chorégraphique est basé sur huit rencontres animées par Isabel Mohn, regroupant des patients âgés de 18 à 56 ans et les danseurs Caroline Gravel, Daniel Firth, Hanako Hoshimi-Caines, Lina Cruz et Sonya Stefan. Ces rencontres avaient été précédées de deux ateliers à une dizaine de membres du personnel soignant, avec le concours de la danseuse Maryse Carier. Ce projet ouvre de passionnantes perspectives quant aux bienfaits thérapeutiques de la création artistique et de la collaboration entre milieux de pratique.

Regarder, rencontrer et discuter. Québec
La danse s’expose au Musée de la civilisation de Québec. Québec, 23 avril, répétitions ouvertes de 12H à 16H, présentation à 16H, contribution volontaire.

J’ai un faible pour l’incursion des arts de la scène dans les musées. Cela permet d’amener un autre public au musée et d’exposer le public des musées à des champs qu’ils ne connaissent pas nécessairement. Et situer de la danse dans un lieu où les œuvres d’art sont en général statiques et nos mouvements autour d’elles très contrôlés bouscule nos schémas de pensée et offre un regard différent sur le rapport à l’art et à soi-même en tant que spectateur.

En résidence au Musée de la civilisation de Québec, l’interprète et chorégraphe Catherine Larocque propose au public d’assister à ses répétitions, suivies d’une présentation plus formelle, tout en répondant à toutes les questions tout au long de la journée.

Regarder. Montréal.
Kiss de Tino Sehgal. Toute la semaine. Gratuit. Exposition au prix de l’entrée du musée. Musée d’art contemporain de Montréal. 185 rue Ste-Catherine ouest. Montréal
Métro : Place-des-Arts.
Vous avez peut-être entendu parler des « situations construites » de Tino Seghal, composées de séquences chorégraphiées et d’instructions orales exécutées par des «joueurs» et «interprètes» au sein de musées. Pour Kiss, des couples réinterprètent des baisers qui ont marqué l’histoire de l’art, suivant une partition chorégraphique de huit minutes. Les chorégraphes/interprètes Rosie Contant et Frédéric Wiper se prêteront au jeu les 23 et 24 avril de 11h à 13h.

24 avril

Regarder. Estrie
Aventures Impromptues avec la compagnie de danse Sursaut. Centre des arts de la scène Jean-Besré, 250, rue du Dépôt, Sherbrooke. 24 avril, 17H. Gratuit.

Les interprètes de la compagnie de danse Sursaut proposent une performance de « spontanéité chorégraphique ». Avec Stéphanie Brochard, Amélie Lemay-Choquette, Simon Durocher-Gosselin, Francine Châteauvert, Amandine Garrido Gonzalez et Xavier Malo.

Pratiquer. Montréal.
Mais quelles racines! Atelier d’exploration butô.
Studio Bizz (Coin Iberville). Studio G. 2488 Mont-Royal est. Montréal. 24 avril, 19H-21H. Gratuit. Places limitées. Réservation : speranzaspi@gmail.com

Récemment, à Montréal, avait lieu plusieurs activités sur le butô, une conférence de Fabienne Cabado, des ateliers de Yoshito Ohno ainsi qu’un spectacle de Lucie Grégoire et Yoshito Ohno, In between. Vous avez ici l’occasion de poursuivre l’exploration – ou de l’entamer- avec cet atelier offert par Speranza Spir sur les notions d’appartenance et d’identité.

Schmuttland(hauteresRegarder. Montréal.
Schmuttland: Pour une utopie durable. Café-bistro aRRêt dE bUS. 24-27 avril. 19H- 22H. 4731, Ste-Catherine Est
Montréal (Québec). Métro : Viau. Contribution volontaire pour le spectacle, menu payant si vous souhaitez souper.

Est-il besoin de présenter les sœurs Schmutt, compagnie chapeauté par deux sœurs jumelles, connue pour ses créations immersives, expérientielles et oniriques ? Elles proposeront une performance protéiforme, évoluant parmi les convives d’un cabaret dînatoire (ou souper performatif, c’est au choix) et conjuguant danse, théâtre, musique et vidéo.
Si vous ne connaissez pas encore le Café-bistro aRRêt dE bUS, pour y avoir vu récemment une performance de la compagnie Dans son salon, je recommande pour le lieu joyeux, l’atmosphère conviviale, le concept rafraîchissant et le plaisir des papilles gustatives. Une nouvelle manière de penser le show, par un lieu qui offre des résidences et un espace où se produire aux artistes émergents.

25 avril

Pratiquer. Québec.
Atelier de Contact Improvisation. 25 avril, 16H-19H. Gratuit. 464 Saint-Benoît. Québec.

Regarder et rencontrer. Montréal
La Poêle – Activités dans le nouveau studio de Sarah Bild et Susanna Hood, 16H-19H. Gratuit. Places limitées. La Poêle, 5333, Casgrain, local 307, Montréal. Métro : Laurier. susannahoodhum@gmail.com

Les chorégraphes Susanna Hood et Sarah Bild ont récemment créé La Poêle, un espace de recherche chorégraphique. Elles vous proposent d’assister à une répétition publique et de découvrir les possibilités de ce nouveau lieu.


Regarder. Montréal.

Les Masques dans un Jardin sans Domaine. Performance des ateliers de Danse & Création dirigés par Louis Guillemette sur leur travail « imprographique » autour du thème du masque. 25 avril, 20H30. Gratuit. Studio 303. 372 Ste-Catherine Ouest, local 303. Montréal.

Regarder. Montréal.
Spectacle de fin d’année de la Troupe de danse contemporaine de l’UQAM. 25 et 26 avril. 20H. 12/15 $. Studio-théâtre Alfred Laliberté
Pavillon Judith-Jasmin
Local J-M400 (niveau Métro)
405 rue Ste-Catherine Est
Montréal. Métro : Berri-UQAM. Billets en prévente au Centre sportif de l’UQAM.

26 avril

Pratiquer. Québec.
Flashmob – Danse dans les escaliers.
Annulée en cas de pluie. 26 avril, gratuit.
Lieu de la session préparatoire à définir.
Performance au pied des escaliers du Faubourg [Côte d’Abraham / De la Couronne], à Québec.

Pendant une flashmob, en français mobilisation éclair ou foule éclair, un grand nombre de personnes se retrouvent dans un lieu public pour réaliser une action identique et convenue d’avance. Cet événement est l’occasion de participer à une flashmob dansée à Québec, chapeautée par Delphe Infini, préparée par une rencontre exploratoire. Ouvert à tous et toutes.

Horaire :
16h00 à 17h30 : Séance d’exploration en studio
17h30 à 17h50 : Déplacements
à partir de 17h50 : Flashmob aux escaliers du Faubourg
Courriel : creations.delphe@gmail.com

When we were old, de Chiara Frigo et Emmanuel Jouthe. Photo : Vanessa Forget.

When we were old, de Chiara Frigo et Emmanuel Jouthe. Photo : Vanessa Forget.

Regarder. Montréal.
When we were old de Chiara Frigo et Emmanuel Jouthe à l’Agora de la danse, coprésenté avec Tangente. 24, 25, 26 avril. 20H.
Prix : 20$ à 28$ Agora de la danse. 840, rue Cherrier. Montréal.

Cette création est née d’une collaboration entre la chorégraphie italienne Chiara Frigo et le chorégraphe québécois Emmanuel Jouthe. Dans When we were old, deux univers se télescopent pour transposer dans les corps, avec une grande physicalité, la transformation continue de l’espace environnant et la nécessité de faire peau neuve. Le dialogue aide à se réinventer, puisque l’ensemble des parties est plus riche que leur somme.

Voir, soutenir et s’approvisionner en photos de danse. Montréal.
Clic! Misez sur l’art – un encan photo pour Tangente. 26 avril, 17h30. Gratuit.
Salon b
4231 b, boulevard Saint-Laurent
Montréal . Métro : Saint-Laurent
Direction artistique : Erin Flynn et Marie-Ève Tourigny
Pour assister à la soirée de l’encan-vernissage, réservez avant le 19 avril à l’adresse suivante: laurane@tangente.qc.ca.

Une vingtaine de photographies de danse seront mises à l’encan. Les recettes iront à Tangente et les photos seront exposées jusqu’au 9 mai. Parmi celles-ci, on trouvera des instantanés de La La La Human Steps, la Compagnie Marie Chouinard, Julie Artacho, Marc Boivin et Angelo Barsetti, Estelle Clareton, Karine Denault, Dany Desjardins, Catherine Gaudet, Erin Flynn, Caroline Laurin-Beaucage, Louise Lecavalier, Daniel Léveillé Danse, Deny Farley, O’Vertigo, Michael Slobodian, George Stamos, Andrew Tay, Andrew Turner et plusieurs autres. Prix de départ pour tous les portefeuilles.

27 avril

Śūnya. Interprètes Thomas Casey, Ziya Tabassian, Pierre-Yves Martel. Photo : Michael SlobodianRegarder. Montréal.
Śūnya, Sinha Danse/Constantinople, à la Cinquième salle. 24. 25. 26. 27 avr. 20h00. Prix : 36,50$. Place des Arts – Cinquième salle. 260, Boulevard de Maisonneuve Ouest. Montréal.
Sous la férule du chorégraphe indo-arménien Roger Sinha et du compositeur aux racines iraniennes Kiya Tabassian, hommes frontaliers aux carrefours de plusieurs cultures, entrent en dialogue la danse contemporaine, la musique d’inspiration persane et nourrie de pratiques anciennes orientales et méditerranéennes, les arts martiaux, le théâtre et le Bharata Natyam, une danse issue du sud de l’Inde. Une création pour 4 danseurs et trois musiciens sur la pluralité des appartenances et ces « diversités diverses » dont parle Amartya Sen.

Regarder et pratiquer. Montréal.
Atelier et médiation culturelle pour RAYON X: a true decoy story, une création de Marie Béland. 27 avril, 14H. Gratuit.
Académie de danse d’Outremont au Centre Communautaire Intergénérationnel
999, Mc Eachran
Outremont. Métro : Outremont

RAYON X : a true decoy story, de Marie Béland. Photo : Julie Taxil.

RAYON X : a true decoy story, de Marie Béland. Photo : Julie Taxil.


Cet atelier de danse contemporaine propose une introduction théorique au travail de Marie Béland et au spectacle Rayon X : a True Decoy Story (projection d’un diaporama, visionnement d’extraits de spectacles) ainsi qu’un atelier pratique en lien avec la création (animé par la danseuse Marilyne St-Sauveur, l’une des interprètes du spectacle) et une discussion.

Regarder. Montréal.
Le Musée danse – Journée d’activités au MBAM. 27 avril. Gratuit.
Musée des beaux-arts de Montréal (MBAM). 1380 Rue Sherbrooke Ouest. Montréal.

Le MBAM donne à voir plusieurs activités, le Bal des Bébés, danse afrocontemporaine de mères avec leurs enfants ; une performance dans le jardin des Sculptures par la chorégraphe Catherine Lafleur et un parcours chorégraphique à travers le musée de la chorégraphe Louise Bédard, nourri par les lieux et par la présence du public.

Plus d’informations : http://www.2013.quebecdanse.org/activites/le-musee-danse-journee-dactivites-au-mbam

Regarder. Montréal.
Alors on danse? 27 avril, 16H. Gratuit.
Édifice Jean-Pierre-Perreault
2022, rue Sherbrooke Est
Montréal

Un groupe de personnes non-voyantes et amblyopes présenteront une création de 30 minutes, fruit d’un projet à un projet de médiation culturelle réalisé par Circuit-Est centre chorégraphique, en collaboration avec la compagnie Et Marianne et Simon et le Regroupement des aveugles et amblyopes du Montréal métropolitain (RAAMM). Un projet qui vient bousculer nos idées préconçues sur la danse et les handicaps et explorer d’autres perspectives sur le mouvement.

28 avril

Regarder et explorer. Québec.

Trois Paysages de Danse K par K. Photo : David Cannon

Trois Paysages de Danse K par K. Photo : David Cannon

Installation chorégraphique de la compagnie Danse K par K au MNBAQ. 28 avril. 13H-17H (présentations toutes les 40 minutes). Contribution volontaire.
Musée national des beaux-arts du Québec
Parc des Champs-de-Bataille. Québec.

La compagnie Danse K par K occupe le Musée national des beaux-arts du Québec avec des présentations publiques et la possibilité d’interagir avec le mur conçu par Patrick Saint-Denis pour le spectacle Trois paysages. Je suis tentée d’aller à Québec pour jouer avec l’installation.

Retour sur la création Trois Paysages : http://mamereetaithipster.com/2013/02/14/trois-paysages-de-danse-k-par-kkarine-ledoyen/

Les Gestes de Van Grimde Corps Secrets : Rencontre du troisième type

Les Gestes. Marjolaine Lambert et Sophie Breton. Photo : Michael Slobodian.

Les Gestes. Marjolaine Lambert et Sophie Breton. Photo : Michael Slobodian.

On dit des musiciens virtuoses qu’ils « font corps avec leur instrument ». Et si cette expression était prise au pied de la lettre et qu’on pouvait jouer de son corps comme d’une harpe ou d’un saxophone? Et, si, en dansant, on pouvait altérer ou même produire sa trame sonore? Vous en rêviez, la chorégraphe Isabelle Van Grimde l’a fait. Dans sa dernière création intitulée les Gestes, des danseuses entrent en résonance avec des instruments numériques épousant leur anatomie, tout en dialoguant avec une violoniste et une violoncelliste. Quand la danse prend la musique à bras-le-corps.

Les Gestes. Sophie Breton. Photo : Michael Slobodian

Les Gestes. Sophie Breton. Photo : Michael Slobodian

Le début de la pièce commence dans l’obscurité, que seule vient briser des arcs qui scintillent au sol, tout droit sortis d’un film futuriste. Le public est assis tout autour de la scène sur quatre côtés, un choix judicieux pour les Gestes, qui nous immerge d’emblée dans la création. Une danseuse nue – plus tard, je décèlerai un collant sur lequel est enfilé une sorte de corset – tâtonne dans le noir, découvre un objet en forme d’arc avec lequel elle expérimente. Chaque contact avec l’objet déclenche une sonorité différente. L’interprète le manipule, s’y blottit, l’arrime à ses courbes. Peu à peu, elle se l’approprie, un peu comme si elle nouait un dialogue avec une sorte de créature audible. Danseuse et instrument fusionnent jusqu’à constituer un symbiote. Un peu comme l’algue et la bactérie qui constituent les lichens.

Les Gestes. Soula Trougakos, Photo : Michael Slobodian.

Les Gestes. Soula Trougakos, Photo : Michael Slobodian.

Ce n’est pas la première fois qu’on voit des danseurs arrimés à des artefacts. Ce n’est pas non plus la première fois que des danseurs participent à la création de la musique d’une pièce. On pense par exemple à la Compagnie Linga basée en Suisse et, plus près de nous, à la chorégraphe Marie Chouinard. Isabelle Van Grimde elle-même n’en est pas à ses débuts dans ses recherches sur l’interaction entre son et mouvement.

Mais les Gestes proposent quelque chose de tout à fait inédit, des instruments numériques conçus spécialement pour la danse. Répondant au toucher, à la pression, à la vitesse et aux variations des mouvements des interprètes, ceux-ci émettent des sons. En outre, en réaction aux gestes dansés, ils captent et modifient la musique, composée par Sean Ferguson et Marlon Schumacher et jouée en partie par Elinor Frey (violoncelle) et Marjolaine Lambert (violon). Ces instruments peuvent « spatialiser » un bruit, par exemple en le projetant à travers la scène comme une giclée sonore.

Les extensions anatomiques portées par les danseuses Sophie Breton et Soula Trougakos, à savoir des colonnes vertébrales, des côtes et des visières, sont le fruit d’une longue collaboration du Centre Interdisciplinaire de Recherche en Musique, Médias et Technologie (CIRMMT), de la compagnie Van Grimde Corps Secrets et de l’Input Devices and Music Interaction Laboratory(IDMIL) .

Cette rencontre entre danse contemporaine, musique et technologies numériques, donne lieu à des images frappantes, celles de corps innervés par l’énergie et les décibels, fabriquant la musique sur laquelle ils se meuvent. L’appropriation de la colonne vertébrale musicale est particulièrement réussie, peut-être en raison de sa visibilité et de sa tangibilité. Mais le moment qui me restera longtemps en tête et que j’aurais voulu voir prendre plus d’ampleur, c’est lorsque les musiciennes jouent des instruments-danseuses dans une mise en abîme intimiste et onirique. La connivence des interprètes est encore accentuée par le travail d’éclairage. La sensualité et la tendresse qui imprègnent la pièce est portée à son apogée dans ce morceau. Le violon et le violoncelle ne sont-ils pas des instruments ronds et féminins, tant dans leur forme que dans leurs vibrations et leurs sonorités? Kiki de Montparnasse n’a-t-elle pas posé pour Man Ray en violoncelle?

Au cœur de l’œuvre se trouve le mapping, une cartographie associant les gestes à des effets de bruit. Pour déclencher certains sons, les danseuses doivent faire des mouvements spécifiques. Affectant la gestuelle, ce phénomène semble parfois la contraindre. Caractérisé par des accents, le flux dansé est haché, à la manière des mouvements d’un archet de violon. Mais la fluidité et le brio des danseuses est tel que le saccadé devient organique.

Les Gestes. Elinor Frey, Marjolaine Lambert et Soula Trougakos. Photo : Michael Slobodian.

Les Gestes. Elinor Frey, Marjolaine Lambert et Soula Trougakos. Photo : Michael Slobodian.

Les interprètes des Gestes préfigurent-ils les Homo futuralis? Les danseurs pourront-ils un jour être musiciens ou, même, des êtres complètement autonomes produisant leur propre éclairage via des extensions numériques, un peu comme la super-héroïne Dazzler qui transforme le son en lumière pour éblouir ses adversaires? Qui sait ce que les avancées technologiques nous réservent?

Exigeant des investissements importants, tant sur le plan financier que sur celui de la recherche et de la création, cette oeuvre pose des questions intéressantes d’ordre éthique et philosophique. À l’heure de l’accélération de la technologie et du rythme de vie*, alors que nous sommes de plus en plus déconnectés de la nature, il convient de porter un regard lucide sur les possibilités de transformation des humains en surhumains et « surdanseurs », communiquant avec le monde via des interfaces numériques. D’autant plus que ces possibilités ne seront pas accessibles à toutes les compagnies de danse. Toujours est-il que les instruments anatomiques convoqués dans les Gestes et domestiqués par les danseuses et les musiciennes à travers un long travail d’expérimentation proposent une interaction fascinante du geste dansé et du son, ainsi qu’une ouverture vers une transdiciplinarité qui donne le tournis. Et, surtout, ils permettent de penser et de construire la musique différemment, en symbiose avec ces « gestes [qui sont] l’agent direct du cœur ».**

Van Grimde Corps Secrets / Isabelle Van Grimde
Agora de la Danse. 13-14-15 mars / 20 h et 16 mars / 16 h

* D’après le chercheur Julien Rueff.

**François Delsarte, penseur du 19ème siècle dont les idées ont imprégné de manière posthume la vision de la danse contemporaine.

Nuit Blanche : danser jusqu’au bout de la nuit

Le Bal Moderne de la 2ème Porte à Gauche. La philo-danse est à l'honneur cette année, à la Grande Bibliothèque.

Le Bal Moderne de la 2ème Porte à Gauche. La philo-danse est à l’honneur cette année, à la Grande Bibliothèque.

Le samedi 2 mars, aura lieu la Nuit Blanche, organisée dans le cadre des festivités de Montréal en lumière. Au programme, une pléthore d’activités de tous genres à travers la ville. Nuit Blanche sera dansante ou ne sera pas.

Pour les afficionados de danse contemporaine, je vous livre quelques suggestions (liste nullement exhaustive) :

• Investissant l’espace Hegel de la Grande Bibliothèque et animé par un philosophe en chair et en os, le Bal Moderne de la 2ème Porte à gauche conjugue philosophie et danse, mouvement et pensée. Dans ce bal festif, plusieurs chorégraphes – Katie Ward, Raphaëlle Perreault, Emmalie Ruest et Milan Gervais – vous proposeront d’apprendre des phrases dansées simples, inspirées pour l’occasion de Rancière, Foucault, Deleuze et Merleau-Ponty. Le bal est pour tous et toutes, nul besoin d’être un danseur averti. Les débutants sont plus que bienvenus. Et après, vous pourrez vous trémousser librement au son des platines d’un DJ.

• Au Monument National, les Sœurs Schmutt seront à l’affiche dans le cadre du Cabaret de la Nuit, avec la Fanfare Pourpour et d’autres artistes. Les Sœurs Schmutt sont deux sœurs jumelles chorégraphes qui créent des pièces oniriques et immersives. Et, à minuit pile, elles nous promettent une surprise.

• Au Main Line Theater, en collaboration avec Art Matters, est annoncée une soirée de performances. Le collectif d’artistes Body Slam sera de la partie, donnant à voir une exploration de la nature humaine à travers la danse contemporaine, le breakdance, la musique, la poésie, etc.

• À l’Agora de la Danse, se tiendra le Tournoi Nocturne des Imprudanses, à l’occasion duquel cinq équipes de danseurs se lanceront dans des joutes d’improvisation.

• Au Studio 303, ce sera le coup d’envoi du festival Edgy Women avec All Nuit Long, une nuit bien arrosée de projections de vidéos sur les clichés du monde de la performance sportive. Un photomaton interactif avec costumes et décors, si vous avez envie de vous métamorphoser et d’explorer davantage les liens entre le genre et le sport, le thème du festival cette année.

• À la Place des Arts, à minuit, il y aura le Dance Floor, un show de danse contemporaine et d’acrobatie, avec O Vertigo, Blu Print Cru la compagnie de hip hop, Héloïse Bourgeois, un extrait de « Ne meurs pas tout de suite, on nous regarde » de Manu Roque et Ian Yaworski qui réinvente et urbanise la gigue.

Il n’y a pas à dire, c’est beau une ville qui danse la nuit.

Salt in my nose, un film en provenance de Beyrouth à Cinedans

Un an après la sélection de We might as well par Cinedans, la réalisatrice libanaise Wafa’a Halawi récidive avec Salt in my nose. Ce nouveau film a ceci de particulier qu’il s’inscrit dans le cadre d’une initiative éducative mise sur pied par Julie Weltzien et Anne Gough à l’Université Américaine de Beyrouth, 4D Dance-Design Design-Dance. Destinée principalement à de jeunes non-danseurs vivant en milieu urbain, 4D vise à « réétablir des connexions physiques avec l’environnement abandonné»,, en faisant appel à une interaction à travers le corps et tous les sens avec le milieu naturel. Le projet prend appui sur l’apport de participants qui développent des séquences chorégraphiques et adaptent celles-ci à un lieu sélectionné par leurs soins. En effet, les instigatrices du projet, Julie Weltzien et Anne Gough, se sont données un rôle de facilitatrices catalysant un processus collectif de créativité et de recherche et ne voulaient surtout pas être des professeurs ou des chorégraphes auditionnant pour une performance.

Le projet 4D est ancré dans les réalités et le contexte du Liban, caractérisé par une mutation accélérée des paysages urbains et ruraux liée à l’urbanisation et par une scène de danse contemporaine en plein essor. Non contentes d’introduire des jeunes au mouvement et à la danse contemporaine, Julie Weltzien et Anne Gough souhaitaient également investir des lieux abandonnés ou marginaux pour des performances éphémères et connecter entre eux les milieux ruraux et urbains. 4D a ainsi donné lieu à des périodes de recherche collective qui ont abouti à la production de trois films de danse dans la montagne enneigée, au bord de la mer et dans la ville, avec le concours de Wafa’a Halawi.

Discovery Bal 10ème anniversaire : Le bal est dans leur camp

Photo : Chris Randle

Photo : Chris Randle

L’improvisation en danse et en musique, c’est comme les œufs Kinder, on y trouve de tout. Mais lorsqu’Andrew de Lotbinière Harwood et ses acolytes d’AH HA Productions ouvrent le bal, le temps suspend son vol. Récit d’un moment de pure exultation.

Sur la scène de l’Agora de la Danse, quatre danseurs, une musicienne, un musicien et un éclairagiste – Andrew de Lotbinière Harwood, Marc Boivin, Chris Aiken, Peter Bingham, Diane Labrosse, Pierre Tanguay et Yan Lee Chan – s’en sont donnés à cœur joie hier soir. N’était tracé d’avance nul canevas, tout au plus un vague fil conducteur avait été esquissé : entrée en scène, solo, solo, duo, etc. Mais personne ne savait qui allait lancer la balle, ou plutôt le bal. Ceci a donné lieu à une performance de danse et de musique édifiée en temps réel, instantanée et éphémère, où instruments de musique, objets bruiteurs, voix, paroles et mouvements se sont allègrement donnés la réplique. La création d’hier était à la fois très physique et théâtrale, ludique, sensible et joyeuse.

Photo : Chris Randle

Photo : Chris Randle

Le genre de l’improvisation peut sembler aride à certains.  Cependant, celle-ci ne l’est aucunement. Au contraire, elle foisonne de mille textures, mille sensations, mille dialogues, mille idées et ce, sans jamais verser dans l’excès ou la loufoquerie. Et la raison n’en est pas seulement la virtuosité, la sensibilité et la longue expérience des participants dans leurs champs respectifs.  Si Discovery Bal est passionnant, cela tient aussi au fait que la plupart des protagonistes se connaissent et travaillent ensemble depuis très longtemps, depuis  20 à 37 ans. La complicité des interprètes, la confiance mutuelle qui les caractérise, sont essentielles à l’improvisation, ce genre qui repose sur l’écoute, la collaboration instantanée, la responsabilité partagée de chacun et chacune, la prise de risques et l’abandon de tout contrôle sur les choses, qui cultive un état constant de présence et d’attention au monde, à autrui et à soi.Ce pied de nez de l’improvisation aux règles, au désir de contrôle, Andrew de Lotbinière Harwood y fait écho lorsqu’il manipule une chaise en expliquant qu’il a reçu des consignes strictes, qu’on peut faire tourner la chaise, la faire bouger, s’asseoir mais pas monter dessus, « il y a des règles partout aujourd’hui », puis « il ne faut pas monter sur la chaise » répètera-t-il à ses acolytes pendant la performance.

Mais, contrairement à une idée reçue, qui dit absence de contrôle en danse, ne dit pas qu’on peut faire n’importe quoi. Marc Boivin souligne que l’improvisation en danse est une pratique très exigeante et nécessite un corps aiguisé et une très grande attention. Pour ce danseur venu sur le tard à la « chorégraphie instantanée », celle-ci apporte de l’équilibre et de l’harmonie à sa pratique de la danse.

Photo : Chris Randle

Photo : Chris Randle

Hier, des personnages se sont incarnés sous nos yeux. Ces personnalités éphémères étaient le fruit de la rencontre du dialogue collectif et des interprètes – qui ne sont pas que des interprètes mais qui dansent et jouent avec tout leur être, avec toutes leurs tripes, sur scène. Aujourd’hui, lors de la deuxième performance (16H à l’Agora) vous verrez peut-être des personnages légèrement ou très différents.

Pour Andrew de Lotbinière Harwood, l’improvisation permet de « construire des passerelles entre la pratique, la poésie de la forme et la performance ». En effet, Discovery Bal, ce n’est pas seulement deux spectacles, c’est aussi une initiative éducative. Chaque année, les shows sont précédés d’un stage intensif pour danseurs professionnels offerts par les défricheurs de la danse improvisée au Canada.

Et côté lumière ? Yan Lee Chan, éclairagiste, improvise rarement dans sa pratique. Mais, pendant Discovery Bal, il ne dispose d’aucun élément et dit réagir à 99% en temps réel à la musique et à la manière qu’ont les danseurs d’habiter l’espace, tout en essayant de construire un parcours, implantant des balises lumineuses dans la déambulation du spectateur.  Quant à la scénographie, c’est simple, Andrew dit la veille du show à ses collaborateurs : « amenez ce qu’il y a chez vous » : ça peut aller d’un décor spartiate à une scène très fournie, comme la fois où les protagonistes ont fait appel à tous les éléments de scénographie de leurs derniers spectacles.

Photo : Chris Randle

Photo : Chris Randle

Pour le musicien Pierre Tanguay, « l’improvisation, c’est la vie. Quand on fait un souper, tout est improvisé. Quand on fait l’amour, c’est la même chose. Si c’est préparé, c’est nul». Et d’ajouter que l’improvisation en danse et en musique n’aboutit pas toujours à quelque chose de réussi, mais que la proposition reste toujours valable. Pour improviser, il convoque toutes sortes d’instruments et d’objets : hier soir, on a pu écouter entre autres les sons d’un mégaphone, d’un instrument pour enfants de chez Toys’R’Us et la théière de sa grand-mère : « restez-loin d’un magasin de musique », recommande Pierre Tanguay, qui a même un ensemble « outils de bricolage ».  Sa recette du créer-ensemble et du danser-ensemble? « On s’écoute, on regarde, on s’imagine, on y pense à deux fois, on se fie beaucoup au silence et à l’immobilité et le tour est joué ». Une recette appropriée pour le vivre-ensemble.

Discovery Bal, 10ème anniversaire. Aujourd’hui, Agora de la danse 16H.

Friandises chorégraphiques minutées

Sasha Kleinplatz et Andrew Tay, organisateurs de Short&Sweet. Photo : Celia Spenard-Ko.

3 minutes par performance, pas une seconde de plus. La neuvième édition de Short & Sweet aura lieu le mercredi 28 novembre à la Sala Rossa et présentera 27 nano-créations inédites, qu’on pourra regarder en déambulant ou en se trémoussant, l’élixir de son choix en main.

3 mots d’Andrew Tay et Sasha Kleinplatz sur la neuvième édition de Short & Sweet : marionnettes, vidéos, whackers*

3 mots d’Andrew et Sasha sur Montréal : hybride, bon marché, brillant

3 mots d’Andrew et Sasha sur la scène de danse à Montréal : éclectique, déjantée, soudée

3 mots d’Andrew et Sasha sur la Sala Rossa : historique, sexy, arrosée

3 mots d’Andrew et Sasha sur leurs plans futurs dans le cadre de Wants&NeedsDance : organiser, diffuser, créer

Short&Sweet 5. Création d’Andrew Turner. Photo : Celia Spenard-Ko.

Des événements comme Short & Sweet font partie des raisons pour lesquelles j’ai commencé ce blogue. Éclectiques, festifs, coopératifs, interdisciplinaires, sortant la danse contemporaine de ses balises habituelles… Les organisateurs,  Sasha Kleinplatz et Andrew Tay de Wants&Needs Dance, ont conçu Short & Sweet comme une plateforme d’expérimentation pour des chorégraphes tant émergents qu’établis, où ces derniers peuvent délaisser leurs zones de confort. Ils ont voulu créer un cadre ludique et contrastant avec les salles de théâtre pour attirer un nouveau public vers la danse et la performance.

Il y en aura pas mal de premières fois mercredi. Des marionnettistes, des artistes de performance et des chorégraphes découvriront le défi des trois minutes. L’idée avait émergé lors d’un événement Piss in the Pool : également mis sur pied par Wants&Needs Dance, celui-ci investit une piscine vide, que s’approprient plusieurs chorégraphes pour créer une création in situ. En discutant avec une actrice de la scène locale de danse qui soulignait la longueur de certaines pièces, Sasha Kleinplatz a eu l’idée d’un événement basé sur une contrainte de temps.

Short & Sweet 8. Atypik le Collectif. Photo : Celia Spenard-Ko.

Et si vous vous demandez ce que nous réserve Wants&Needs Dance pour la suite, Sasha et Andrew sont en train de concocter de nouveaux concepts de soirées délirantes. Ils se proposent aussi de mettre en place des éditions de Short & Sweet et Piss in the Pool dans d’autres villes du pays.

Les chorégraphes et artistes participants à Short & Sweet 9 sont : Hanako Hoshimi-caines, Helen Simard, Tony Chong, Thea Patterson, Darsha Hewitt, Priscilla Guy, Mark Sussman et Jesse Orr, Katie Ward, Adam Kinner, Claire Lyke, Jonathan Fortin, Gerard Reyes, Caroline Dusseault, Audrey Bergeron, Frédéric Tavernini, Thierry Huard, Catherine Lavoie-Marcus, Emmanuel Jouthe et Laurence Fournier Campeau, Andrew Tay, J.D. Papillon, Kimberly De Jong, Frédéric Wiper et Rosie Contant, Julienne Doko,, Josianne Latreille, Karla Etienne, Maria Kefirova, Helen Simard, Irene Discós.

*Intraduisible, le terme whacking désigne un genre de danse urbaine.

Short& Sweet, 28 novembre, 20h30. Sala Rossa. 4848 Boul. St-Laurent.

Marc Boivin, Ana Sokolović et le Quatuor Bozzini : Jeu est un autre

Photo : Michael Slobodian

Une idée sinon vraie, c’est une drôle d’histoire, c’est le fruit d’une série de rencontres. Vous me direz que toute création, tout projet, naît de rencontres. Certes, mais cette histoire-là a commencé il y a cinq cent ans pour aboutir hier soir à l’Agora, en faisant se télescoper musique, danse et inspiration théâtrale. Ana Sokolović, la compositrice montréalaise originaire des Balkans, a proposé au danseur Marc Boivin de mettre en mouvement une musique commandée par le Quatuor Bozzini – quatuor à cordes s’adonnant aux musiques classique, nouvelle, contemporaine et expérimentale – sur le thème de la Commedia dell’arte. De prime abord décontenancé et ne se sentant pas des affinités particulières avec la Commedia, Boivin demande à travailler séparément avec chacun des membres du quatuor. S’ensuit une exploration de 18 mois en studio où tous improvisent, en duo, en trio, en quatuor et en quintette. La musique n’est intégrée qu’une fois le dialogue établi. Et d’interprète et chorégraphe invité, Marc Boivin est devenu co-porteur du projet, co-créateur pour emprunter le terme choisi par les Bozzini : le processus menant à « Une idée sinon vraie » brouille les frontières quant aux rôles des protagonistes, puisque tous participent à la création à travers l’improvisation. Pour les membres du quatuor, prendre sa place de co-créateur en tant qu’artiste est primordial, que ce soit en passant des commandes d’œuvres à des compositeurs, en composant ou en improvisant.

En découvrant les textes de Beolco et le personnage de Ruzzante créé par celui-ci, Boivin se pique peu à peu d’intérêt pour les protagonistes de la Commedia dell’arte, créés il y a cinq cent ans par des acteurs très physiques qui improvisaient sur la base d’un canevas très sommaire. Le premier nom de la Commedia dell’arte était d’ailleurs Commedia all’improviso.

Photo : Michael Slobodian

Le résultat de cette drôle d’histoire est une drôle de pièce obsédante et très graphique, jouée devant un public entourant la scène sur trois côtés, où tous se meuvent : si Marc Boivin dépeint sept personnages de la Commedia par sa danse, Mira Benjamin (violon), Isabelle Bozzini (violoncelle), Stéphanie Bozzini (alto) et Clemens Merkel (violon) ne restent pas figés de côté. Ils évoluent, ils interagissent avec Marc, Marc les touche, les fait bouger par son corps ou sa voix. Ils ont une présence magnétique, comme dans le point d’orgue de la pièce : chaque musicien occupe un côté de la scène dans l’obscurité, avec pour seule lumière un projecteur les éclairant par en-dessous. Et lorsqu’ils bougent, ils continuent à jouer, ce qui fait que la création ne sera jamais tout à fait la même.

Photo : Michael Slobodian

Point de bouffonneries, ni de pitreries dans « Une idée sinon vraie ». C’est une pièce solennelle, évoquant un rituel ou une cérémonie dans quelque lieu de culte futuriste, mais pas austère pour autant : Boivin y est facétieux à l’occasion, jouant de sa cape tel Néo dans Matrix, se drapant dans les pans de celle-ci, actionnant ses zips en harmonie avec tel accord dissonant : un Arlequin grave, mais qui ne se prend pas la tête. Je est un autre, nous dit-il au fur et à mesure qu’il dévide toutes ses facettes. Je est pluriel et ramifié, je est un rhizome*.

*Édouard Glissant disait que l’identité n’est pas une racine-unique, mais une racine-rhizome.

Une idée sinon vraie. Marc Boivin / Ana Sokolović & Quatuor Bozzini. Agora de la danse. C’est complet ce soir, mais il reste demain!

Voir Snakeskins et mourir

Photo : Christine Rose Divitto

Hier soir, je suis entrée en transe collective, moi et 300 personnes. Non, je n’ai pas adhéré à une secte, non je ne suis pas devenue religieuse, non je n’ai pas voyagé dans le temps pour assister à Woodstock. J’ai vu Snakeskins, le dernier spectacle de Benoît Lachambre, l’un des quatre chorégraphes en résidence à l’Usine C. Je n’ai pas laissé au vestiaire toutes mes idées, toutes mes lectures récentes sur la démarche de Lachambre. Mais une fois assise, comme celui-ci, j’ai fait peau neuve. Ce show, c’était une expérience organique et sensorielle, une immersion sereine et joyeuse dans l’univers familièrement étrange de Benoît Lachambre. Sur scène, une sorte de chapiteau formé de fils tendus, que d’aucuns ont appelé cage – mais c’est tout, sauf une cage : c’est le terrain de jeu de Lachambre, vêtu d’un exosquelette d’insecte ou de crustacé, il s’accroche, il rampe, il grimpe, il est tour à tour serpent, araignée, libellule, arthropode, gladiateur des temps modernes, samouraï, clochard, phénix qui renaît de ses cendres, serpent volant à plumes. Il ondule et mue tel un reptile, et du reptile il a aussi le regard, mais ses ondulations s’interrompent, se cassent, se désarticulent.

Lachambre se livre tout entier à nous, à sa danse. Sans concession aucune, il se meut et explore chaque sensation dans son entièreté. Son corps est une masse malléable et docile qu’il façonne à sa guise, tel de la pâte à modeler ou plasticine. Ancrés dans la proprioception, ses mouvements sont viscéraux, semblent mobiliser chaque tissu, chaque espace entre les tissus, chaque os, chaque articulation. Parti du serpent d’eau – une oscillation de la colonne vertébrale qui va chercher les espaces internes que Lachambre utilise dans son enseignement – le chorégraphe-interprète explique vouloir engager le liquide céphalo-rachidien, ce liquide transparent qui circule dans le cerveau et la moelle épinière et, surtout, qui fait office d’amortisseur de chocs que reçoit le cerveau, achemine les hormones et combat les infections.

Photo : Christine Rose Divitto

Sur scène, Lachambre n’est pas seul. Daniele Albanese assiste le chorégraphe, est témoin, puis danse à la fin. Hahn Rowe, musicien compositeur et multi-instrumentiste, joue sur scène la musique – merveilleuse et galvanisante – qu’il a composée pour la pièce, convoquant la guitare, parfois avec un archet, le violon et divers objets non identifiés, et improvise à l’occasion. En effet, au fur et à mesure que Lachambre change de peau, il y a des moments plus hésitants de transition où l’improvisation est donnée à voir et à écouter. Ses collaborateurs avaient donc une certaine marge de manœuvre. Enfin, une photo de Christine Rose Divitto joue un rôle essentiel, baignée dans les éclairages d’Yves Godin.

À la fin, il n’y a pas de fin. Le chapiteau de fils s’enflamme et Lachambre devient un flamboyant phénix. Suit un anti-climax, où, après chaque salve d’applaudissements, il salue et se remet à danser, en compagnie de Daniele Albanese.

Non content d’être chorégraphe, improvisateur et interprète dans les créations d’autrui, Benoît Lachambre enseigne aussi depuis 15 ans de par le monde. L’éducation somatique et l’approche kinesthésique du mouvement imprègnent tant son processus de création que sa démarche pédagogique. La semaine prochaine, il donne ailleurs un atelier à Montréal à l’Usine C, joliment intitulé « Étendre sa zone de confort », visant à développer la conscience sensorielle, l’alignement corporel et l’esthétique artistique.

Photo : Christine Rose Divitto

Si vous deviez voir un seul spectacle de danse dans votre vie, c’est Snakeskins qu’il faut voir. Le genre de spectacle qui me rend heureuse d’être ici, maintenant, tout de suite. Qui rappelle que seuls l’absence de compromis, les échanges et l’engagement nous font grandir et évoluer. Lançons-nous, expérimentons, jouons, après tout notre liquide céphalo-rachidien amortira les chocs.

Snakeskins, Usine C. Il reste ce soir, vendredi 12 octobre, 20H.

Classe de maître donnée par Benoît Lachambre (semi-pros et pros) : 15-19 octobre. Usine C.

La danse intégrée, une complémentarité très Dance’n’roll

Photographe : Véro Boncompagni. Confort à retardement. Chorégraphe : John Ottmann
Interprètes : France Geoffroy, Tom Casey, Isaac Savoie.

Pionnière de la danse intégrée au Québec et cofondatrice de la compagnie Corpuscule Danse, France Geoffroy danse depuis 17 ans en fauteuil roulant. Outre ses activités en création et en performance, elle offre à Montréal des ateliers inclusifs de danse, toutes mobilités et expériences confondues : « Tant qu’il y a de la vie, il y a de la danse ».

France est danseuse professionnelle, enseignante conférencière et directrice artistique de la toute première compagnie de danse intégrée au Québec, Corpuscule Danse, qu’elle a cofondé avec Martine Lusignan et Isaac Lavoie en 2000.

Le credo de Corpuscule Danse, c’est la mixité : « chacun et chacune peut participer, ceci sans égard à son âge, son statut, son expérience de la danse, sa morphologie et sa mobilité » souligne France. Le terme de « danse intégrée » vient de là, de cet espace de réciprocité où les personnes apprennent les unes des autres, quelle que soit leur motricité. Dans cette pratique, chaque individu trouve sa place en cours, en studio et sur scène. Le pari est réussi lorsque tant les interprètes que le public ne voient plus les handicaps, transcendés par la danse.

Photographe : Frédérick Duchesne (Danse-Cité). Oiseaux de malheur. Chorégraphe : Estelle Clareton. Interprètes : France Geoffroy, Tom Casey, Annie de Pauw, Marie-Hélène Bellavance

La danse intégrée a vu le jour dans les années 1980, lorsque les personnes handicapées ont commencé à pénétrer la scène de danse aux États-Unis, en participant à des jams d’improvisation-contact. Mais c’est dans les années 1990-2000 que cette approche inclusive de la danse a véritablement pris son essor : en 1991, Celeste Dandeker et Adam Benjamin ont fondé au Royaume-Uni la compagnie de danse professionnelle Candoco, qui réunit artistes handicapés et non handicapés. Auteur de l’ouvrage « Making an Entrance. Theory and practice for disabled and non-disabled dancers » (paru en 2001), Adam Benjamin est un danseur, chorégraphe et enseignant qui a dédié sa pratique à la danse intégrée, qui a beaucoup inspiré France Geoffroy dans sa démarche artistique et pédagogique.

Celle-ci semble faite d’un alliage très rare de force lumineuse et d’esprit critique. Elle est de la trempe de ces personnes qui vous donnent envie d’abattre des montagnes. Il me semble maintenant dérisoire de parler de son fauteuil roulant, tellement celui-ci semble compter pour des prunes. Car France est devenue tétraplégique suite à un accident lors d’un plongeon, il y a environ 20 ans, quelques jours avant de commencer des études de danse. À force de volonté et ténacité, France a appris à être danseuse en fauteuil roulant, se formant de manière autodidacte. Entre autres, elle a pris  plusieurs cours au Département de Danse du Collège Montmorency à Montréal et a effectué un séjour au sein de Candoco au Royaume-Uni.

France raconte que, le premier jour de sa formation à Candoco, tous les élèves se sont présentés à tour de rôle. À sa grande surprise, aucun d’entre eux ne s’est fait connaître à travers son handicap : « À Candoco, j’ai compris que « pas capable » était mort. Je ne pouvais pas utiliser telle partie de mon corps pour faire un mouvement? Alors je devais trouver une autre manière, dépasser les limites de ma physicalité! »

De Candoco, France est revenue bien décidée à implanter et à faire prospérer la danse intégrée au Québec. Une série de rencontres heureuses, dont celle de Sophie Michaud qui deviendra sa répétitrice et sa conseillère artistique, l’ont aidée à développer ce projet et à danser elle-même sur scène.

Photographe : Philippe Bossé. Chrysalide, réalisatrice : Véro Boncompagni. Chorégraphe : Harold Rhéaume. Interprètes : France Geffroy, Harold Rhéaume

Corpuscule Danse comporte deux volets, un volet de performance et un volet d’enseignement. Dans le cadre du premier volet, France fait passer des auditions à des danseurs professionnels, handicapés ou non, et invite des chorégraphes à créer des pièces pour les interprètes de la compagnie, dont elle-même. Quant au volet d’enseignement, il s’inscrit dans un contexte de loisirs et s’adresse à des personnes de tous horizons et toutes mobilités.

Tout le monde peut donc danser. Mais n’est pas danseur professionnel qui veut. Et cela vaut pour les personnes dites « valides » et les personnes à mobilité réduite. Pour devenir danseur ou danseuse, certaines conditions existent. Un spectacle de danse dans un contexte professionnel est caractérisé par des critères spécifiques : « La proposition doit être artistiquement valable, insiste France. Ce sont nos pairs qui nous jugent. »

Des ateliers pour apprendre à danser en roue libre

Photographe : Véro Boncompagni. Becs et plumes, spectacle de danse intégrée en août 2012. Interprètes : Halil Sustam – Brigitte Santerre – Lise Dugas – Talia Leos – Irène Galesso – Mirela Chiochiu – Christine Poirier | Audrey Morin – Annik Kemp – Maude Massicotte – Sally Robb – Jessica Cacciatore.

Corpuscule Danse propose différente formules d’enseignement : des sessions de 8 semaines de danse intégrée, des stages intensifs de fin de semaine et des sessions de création de spectacle comportant 20 cours de 2 heures. France s’accompagne toujours d’un ou plusieurs professeurs non handicapés et, pour préparer les spectacles lorsque il y a création au programme, de la répétitrice Sophie Michaud.

L’accent est mis sur le plaisir de l’exploration du mouvement. Ainsi, l’improvisation structurée est au cœur d’un cours de danse intégrée. Dans son volet d’enseignement, France invite les élèves à suivre différentes consignes, par exemple « marchez dans l’espace et imaginez que le sol est brûlant », qui servent de point de départ à la création.

Dans ses cours, France insiste d’abord sur l’importance de la sécurité, sur la possibilité de s’arrêter à tout instant et sur la nécessité de prendre soin des autres et de soi : « Ce n’est pas une compétition, les personnes sont là pour découvrir un langage inventif ».

Photographe : Véro Boncompagni. France Geoffroy et ses étudiants à l’issue du spectacle Becs et plumes à la à la Piscine-théâtre du Département de danse de l’UQAM en août 2012.

Pour les enseignants, la danse intégrée constitue un défi pédagogique, le principal enjeu étant de trouver une formule de cours où tout le monde peut suivre et personne ne s’ennuie. Certes, c’est le cas pour toute activité éducative destinée à un public hétérogène. Mais l’enseignement en danse intégrée est intrinsèquement caractérisé par la rencontre de rapports au corps et au mouvement extrêmement diversifiés. « Transmettre la philosophie de la danse intégrée, c’est aussi transmettre une philosophie du handicap, précise France Geoffroy. Pour créer une pièce chorégraphique, on ajoute peu à peu des mouvements et on pousse les personnes à se dépasser d’une manière particulière, en faisant du renforcement positif. »

La danse intégrée nécessite un apprentissage approfondi des possibilités de mouvance de chaque personne. Comme l’explique France, « il faut laisser la peur du jugement derrière soi pour découvrir son vocabulaire gestuel, explorer les possibilités avec les aides à la mobilité (fauteuils électriques ou manuels, béquille, prothèse, etc.), trouver des façons d’adapter une gestuelle pour chacun des participants… Chaque session est construite pour permettre à chacun de développer ce qui constitue l’art de la danse : espace, corps, temps, rythme et interrelation ».

Photographe : Véro Boncompagni. Spectacle Becs et plumes.

Au début, la danse intégrée peut déstabiliser certains élèves : « il existe une dichotomie entre ce que les personnes imaginent être la danse et ce qu’elle est. La danse contemporaine, ce n’est pas l’émission télé So you think you can dance!» souligne France Geoffroy. La nécessité d’improviser peut aussi en dérouter plus d’un : « Moi aussi, lorsque j’ai improvisé pour la première fois, je ne savais pas quoi faire » signale France. En outre, le développement de la mémoire corporelle est un processus ardu pour tous et, à plus forte raison, pour les personnes handicapées.

Les apports de la danse intégrée sont nombreux : mise en forme, à la fois physique et psychologique ; développement de la sensibilité et de l’estime de soi ; impact positif sur les relations sociales, etc. Mais il ne faut pas confondre cette pratique avec la danse-thérapie. Bien que la danse intégrée favorise un bien-être général, elle n’a pas pour objectif principal l’amélioration des états psychiques et physiques des participants. Les élèves de France s’épanouissent en explorant le mouvement et l’expression théâtrale et en se produisant sur scène.

Photographe : Véro Boncompagni. Spectacles Becs et plumes.

En particulier, la danse intégrée transforme le rapport à soi et à autrui, ainsi que la perception des individus aux corps atypiques : « Après la fin du cours, les élèves ne verront plus jamais les personnes handicapées de la même manière » souligne France. Effectivement, pour Audrey Morin, l’une des élèves sans handicap de la session d’enseignement de l’été 2012, « l’atelier de danse intégrée est très formateur sur le plan humain. J’ai rencontré des personnes formidables et inspirantes, comme Jessica qui a voyagé seule en fauteuil roulant jusqu’en Haïti à 17 ans et qui fait aussi du théâtre. »

Née prématurée, Jessica Cacciatore a eu une paralysie cérébrale qui a empêché les muscles de ses jambes de se développer normalement. En fauteuil depuis son enfance, Jessica est férue de peinture, de zumba, de voile intégrée et de danse intégrée, qu’elle pratique depuis 2006 avec France Geoffroy, dans le cadre du volet d’enseignement de Corpuscule Danse. Travaillant dans le domaine des ressources humaines, Jessica habite seule depuis ses 19 ans. Paradoxalement, son chemin vers la danse intégrée a été long : « Pendant mon adolescence, je m’entraînais au centre de réadaptation Lucie Bruneau et je voyais des personnes faire de la danse en fauteuil roulant. Dans ma famille, on m’avait élevée dans l’idée que je pouvais tout faire et que je n’étais pas handicapée ; j’allais dans une école normale ; je ne connaissais pas de personnes handicapées. Or, j’avais toujours rêve de danser. Mais je voulais être associée uniquement à l’acte de danser, pas au handicap, et faire un atelier de danse intégrée me semblait contradictoire avec mon souhait. Peu à peu, j’ai réalisé que c’est la vision des gens qui crée le handicap, que celui-ci n’existe pas vraiment. J’ai commencé alors à m’investir dans la danse intégrée. Lorsque mes amis et mes collègues viennent me voir sur scène, ils sont d’abord surpris de voir des spectacles si aboutis. Et ils ne peuvent distinguer les danseurs à mobilité réduite de ceux qui n’ont pas de handicap. »

Photographe : Véro Boncompagni. Spectacle Becs et plumes.

La pratique de la danse intégrée est source de bienfaits physiques, émotionnels et sociaux pour Jessica : « Danser me permet de bouger, de rester en forme, de m’exprimer et de me libérer des émotions et des traces de la semaine en les transposant en mouvements.  Ça m’aide à me débarrasser de ma gêne et à rencontrer des gens. » Cette expérience a aussi appris  à la jeune femme l’importance du mutualisme et de l’interdépendance : « Avec les autres élèves, nous avons créé des liens, nous sommes devenus partenaires de danse et amis. Nous avons besoin les uns des autres, mon fauteuil leur est utile pour faire certains mouvements et eux m’aident à en faire d’autres. Ils me lèvent par exemple la jambe pour créer une image chorégraphique, ce qui permet de m’étirer, quelque chose que je ne peux pas faire toute seule. D’ailleurs, l’une des premières choses que France nous a appris est de ne pas nous comparer les uns aux autres, de ne pas être dans le jugement. On est là pour donner ce qu’on peut et pour nous compléter les uns les autres».

Cette complémentarité et ce mutualisme dont parlent Jessica, on les sent très fort dans la création produite cet été par les élèves de France, « Becs et plumes », présentée fin août à la Piscine-théâtre du Département de danse de l’UQAM. Dans cette très belle performance, à la fois sensible et ludique, un fil invisible semblait relier chaque danseur et chaque geste. Les interprètes semblaient se saisir de leurs mouvements mutuels pour les continuer et les mener à terme, se soutenant les uns les autres dans chaque intention chorégraphique.

Photographe : Véro Boncompagni. Spectacle Becs et plumes.

Jessica évoque aussi le caractère transformateur de la danse intégrée pour tous les participants : « C’est une très belle exploration. On danse, mais on discute aussi, on parle de vraies affaires. Les personnes qui ne sont pas handicapées découvrent la réalité des personnes avec handicap, leurs difficultés mais aussi le fait que tout le monde est pareil, avec des désirs et des rêves. La danse, c’est une belle manière de casser les préjugés. »

Surtout, cette expérience a permis à Jessica de nouer des liens avec le milieu des personnes à mobilité réduite et de se constituer un groupe d’amis qui s’épaulent mutuellement. Avec ce groupe d’amis, Jessica met actuellement en place des initiatives en vue d’améliorer la vie quotidienne des personnes handicapées. Ainsi, la pratique de la danse intégrée est bénéfique non seulement pour les individus, mais aussi pour la communauté, en suscitant une envie de changer le statu quo.

Le handicap, un catalyseur de créativité

Photographe : Véro Boncompagni, Poloaroid TV, chorégraphe : Harold Rhéaume
Interprètes : France Geffroy, Harold Rhéaume

Un autre aspect passionnant de la danse intégrée, c’est que les handicaps de certains participants mobilisent l’imagination et l’inventivité de tous les interprètes. Chaque handicap a son lot de défis, mais également un potentiel créateur qui lui est propre : « les contraintes mènent à la création, explique Audrey. Un fauteuil électrique devient un élément artistique, on monte une chorégraphie avec la personne qui est dans le fauteuil, on monte sur celui-ci, on se cache derrière, on s’en sert comme support pour faire des arabesques, on s’amuse beaucoup. Cet élément qu’on voit de manière négative au départ devient très positif. »

« C’est moi qui me sentais handicapée, ajoute Audrey. Les limites des élèves à mobilité réduite décuplent leur créativité, c’est ce qui m’a le plus frappée. » La jeune femme explique que France Geoffroy tient à ce que chacun garde sa gestuelle et bouge avec les moyens à sa portée : « Il n’est pas question, par exemple, que je danse comme si j’avais une contrainte motrice ».

Intervenante jeunesse, Audrey a commencé cet automne une maîtrise de danse à l’UQAM dans le but de développer un programme de danse-thérapie pour les adolescents, axé sur le développement de la conscience et de l’acceptation du corps à travers le mouvement. L’atelier de danse intégrée avec France Geoffroy lui a été très profitable pour affiner ses idées et faire évoluer son projet : « J’ai adoré cette expérience. J’ai beaucoup appris, aussi bien sur le plan sur la création que sur celui de la pédagogie. L’atelier m’a notamment permis de faire une étude du corps et du mouvement, de mieux comprendre comment on bouge et comment on peut adapter un enseignement  en danse aux élèves. »

La nécessité d’un mouvement de société

Photographe : Philippe Bossé. Chrysalide. Réalisatrice : Véro Boncompagni
Chorégraphe : Harold Rhéaume. Interprètes : France Geffroy, Harold Rhéaume

France Geoffroy ne fait pas qu’enseigner, créer, danser et diriger Corpuscule Danse. C’est aussi une personnalité publique dans la communauté internationale des personnes handicapées, qui œuvre pour la réadaptation et l’épanouissement des personnes accidentées ou atteintes de maladies dégénératives. La danse intégrée est également intéressante dans cette perspective. En effet, le public qui assiste aux spectacles est composé de personnes avec et sans handicap. Les performances contribuent ainsi à modifier les visions et les pratiques à l’égard des individus à mobilité réduite, au-delà des théâtres et dans leurs murs.

Photographe : Véro Boncompagni. Spectacle étudiant de danse intégrée Becs et plumes, août 2012. Volet d’enseignement de Corpuscule Danse.

Pour que la danse intégrée prospère de plus belle, il faudrait un mouvement de société, pour « que la société nous donne ce dont nous avons besoin » avance France Geoffroy. Certes, au Québec, la Charte des droits de la personne comporte une clause sur les droits des personnes handicapées, qui disposent d’aides financières et logistiques. Mais il reste beaucoup à faire. Les fonds manquent et il faut en moyenne deux ans à France pour pouvoir financer chaque session de création de spectacle sur scène. Les studios de danse et les théâtres ne sont pas accessibles aux artistes handicapés. En fait, une personne à mobilité réduite peut très difficilement prendre le métro et les transports adaptés limitent les allées et venues, souligne Jessica. Celle-ci souhaite vivement « qu’il y ait d’autres projets de danse intégrée, qu’il y ait plus d’ouverture d’esprit et que les locaux soient accessibles aux personnes handicapées ». Les prochaines pratiques artistiques que la jeune femme se propose de faire sont le hip-hop et la danse africaine. Et Jessica de conclure «On n’a qu’une vie. Il faut la vivre et la danse en fait partie. »