Pavement d’Abraham.in.Motion : Bons baisers de Pittsburgh

© Carrie Schneider. Interprètes Eric Williams, Rena Butler, Matthew Baker, Chalvar Monteiro, Jeremy Neal, Maleek Washington, Kyle Abraham.

© Carrie Schneider. Interprètes Eric Williams, Rena Butler, Matthew Baker, Chalvar Monteiro, Jeremy Neal, Maleek Washington, Kyle Abraham.

Créée par le chorégraphe afro-américain Kyle Abraham, la compagnie newyorkaise Abraham.in.Motion illumine le théâtre Maisonneuve avec Pavement. Voilà pourquoi vous ne voulez pas rater ce show :

1. Puisant dans la danse contemporaine, la danse classique, le breakdance et les acrobaties, fricotant avec le théâtre à l’occasion, incorporant des gestes quotidiens, la gestuelle est épatante. Plus qu’un amalgame d’influences diverses, c’est un alliage organique qui ne ressemble à rien de connu.

2. La dite gestuelle est interprétée par des interprètes fantastiques et charismatiques, qui n’ont rien à envier au chorégraphe qui danse avec eux.

3. Construire par Sam Crawford, la trame sonore est éclectique et surprenante : blues, opéra, classique, rap, jazz, électro, pop, extraits de films, bruits de fusillades… Les crédits ne comptent pas moins de 23 noms.

4. La pièce est ancrée dans un contexte social, celui de deux quartiers de Pittsburgh. Décimés par la violence, la drogue et les guerres de gangs, ces quartiers étaient florissants il y a vingt ans et la scène jazz y battait son plein. Ayant grandi à Pittsburgh, le chorégraphe s’est inspiré de son vécu et de ses références culturelles, notamment le film de John Singleton sur les guerres de gang à Los Angeles, Boyz’n the Hood.

5. À travers des problématiques afro-américaines, Abraham touche à des préoccupations universelles, comme la violence, le besoin d’appartenir à une communauté, la quête de tendresse et d’amour, etc.

6. La pièce comporte des zones d’ombres, des passages marquées par la violence ou la détresse, mais n’est jamais oppressante. Au contraire, de ces interprètes en vêtements décontractés qui dansent sur un terrain de basket, se dégage beaucoup de légèreté.

7. Si commentaire social il y a, il s’agit d’un sous-texte. Ce n’est pas du Spike Lee dansé. La pièce n’est jamais trop littérale, ni linéaire, mais constitue des tranches de vie juxtaposées. Certaines scènes sont plus explicites que d’autres, comme l’excellente scène d’ouverture où des hommes entrent en scène en roulant des mécaniques au son de la chanson de blues What’s the Matter Now et la suite, où des danseurs blancs déposent des danseurs noirs au sol en leur ramenant les mains derrière le dos, comme si elles étaient menottées. D’autres scènes sont plus énigmatiques, comme la fin où les danseurs sont empilés les uns au-dessus des autres au son du morceau de Donny Hathaway, Someday We’ll all be free.

Pavement de Abraham.in-Motion © Steven Schreiber.

Pavement de Abraham.in-Motion © Steven Schreiber.

Pavement est finalement une pièce de contrastes. Du contemporain qu’on ne peut dissocier des isolations du breakdance et du ballet, des danseurs qui courent en treillis et chemises, de l’opéra et Jacques Brel… Kyle Abraham est en-dehors des codes et des catégories, il nous dit que rien n’est noir ou blanc, et ça fait du bien.

Salves/Maguy Marin : La fureur de vivre

Salves, Maguy Marin. Illustration : Aurélie Grand.

Salves, Maguy Marin. Illustration : Aurélie Grand.

Pour ce papier, l’illustratrice Aurélie Grand et moi-même donnons le coup d’envoi pour une collaboration « Nayla + Aurélie ont vu un show ». Critique de l’une, dessin de l’autre.

Dans un avion il y a quelques temps, ma voisine de hublot m’a mise au défi de deviner ce qu’elle faisait dans la vie : « je suis dans l’art le plus complet, celui qui englobe les autres arts. » Cri du cœur de ma part : « La danse! ». Perplexité et désaccord de mon interlocutrice, qui parlait du cinéma. À l’affiche à Danse Danse cette semaine, Salves de Maguy Marin apporte de l’eau à mon moulin. La chorégraphe française se fait franc-tireuse sociologique dans cette oeuvre vertigineuse et tragicomique, qui convoque l’imaginaire collectif à travers une danse en vases communicants.

Salves est une pièce nocturne. Seulement, l’obscurité est entrecoupée de saynètes-éclair chorégraphiées au cordeau, d’où le nom de salves. Déboulant sur scène sur fonds d’une trame sonore étourdissante concoctée par le compositeur Denis Mariotte, collaborateur de Maguy Marin depuis 1990, ces saynètes ne seront pas sans vous rappeler quelque chose. Et pour cause, ils sont tous inspirés de nos références culturelles collectives : scènes mythiques de cinéma, puisées entre autres chez Fellini, Pasolini et Kechiche; œuvres célèbres tels la Vénus de Milo, La liberté guidant le peuple de Delacroix, Guernica de Picasso ; symboles religieux comme la statue du Christ héliportée comme dans la Dolce Vita de Fellina ou la statue de la Vierge-Marie que se lancent des religieuses en goguette ; symboles politiques et icônes de la culture populaire… Comme l’attestent les trois vieux magnétoscopes à bandes, Salves est montée comme un film, reprenant en boucle des vignettes à la fois historiques, actuelles et atemporelles, à la manière d’un zapping furieux et évolutif sur les temps modernes.

On voit aussi se matérialiser sous nos yeux des personnages ayant marqué l’histoire : la Vénus Hottentote, un soldat français de la première guerre mondiale (le fameux « poilu »), un tirailleur ou fantassin sénégalais faisant partie à l’infanterie créé par l’armée française dans les colonies… Les tableaux dans Salves évoquent les deux guerres mondiales, les colonisations, les oppressions, les injustices, le travail à la chaîne… Mais dans tout cela, il y a communion entre les danseurs qui sont ensemble, qui mettent la table ensemble, qui se lancent et se transmettent des tableaux, des sculptures, un cadavre, comme une mise en partage de tout, fardeaux, fautes, œuvres. Comme une mise en mouvement et en corps des symboles des beautés et des horreurs de l’humanité.

Car, dans Salves, Maguy Marin dévide le fil du temps. Celui de l’histoire, surtout l’histoire française et européenne, où s’inscrit son contexte de création. Celui de l’occupation, de la privation de liberté, comme cette statue de la Liberté qui vole maintes fois en éclat ou ce tableau de Delacroix qui n’en finit plus de tomber à terre. Et enfin son fil d’Ariane à elle. Créée en 2010 à la fin d’un cycle, lorsque Marin a quitté la direction du Centre Chorégraphique National de Rillieux-la-Pape, Salves est une sorte de manifeste, intégrant et transformant des éléments fragmentaires des autres œuvres de la chorégraphe : Fresque et personnages burlesques de May B, courses des Applaudissements ne se mangent pas, apocalypse de Description d’un combat, chorégraphie des passages comme dans Unwelt…

Les spectateurs de Salves, pièce stroboscopique, ne peuvent faire autrement que de regarder intensément ce qui leur est donné à voir et de solliciter leurs autres sens. En particulier, la trame sonore de Denis Mariotte, faites de textures superposées, mêle toutes sortes de bruits et reflète le caractère kaléidoscopique de la réalité : « Quelque part, il y a la guerre, ailleurs quelqu’un est en train de boire une menthe à l’eau dans un café » explique Maguy Marin. Salves met ainsi l’accent sur la nécessité d’une perception critique et d’une conscience lucide, fondamentales pour apprendre à vivre ensemble.

Mais danser, est-ce que cela peut transformer les réalités sociales? Toutes les saynètes choisies par la chorégraphe engagent les corps de ses sept interprètes. Corps déplacés, traînés, portés, manipulés, héliportés, avalés, engloutis… Ces corps contraints font parler la mémoire et l’histoire, célèbrent la créativité des humains tout en racontant leur aliénation. Donner corps à l’aliénation avec poésie, là réside la force de Maguy Marin.

* Maguy Marin dans le Dauphiné Libéré, mardi 18 octobre 2011

Grand Poney : Il faut imaginer Sisyphe heureux*

Jacques Poulin-Denis. Photo : Dominique Skoltz

Jacques Poulin-Denis. Photo : Dominique Skoltz

Il y a quelque chose de savoureux à assister à un chantier en cours. Est-ce que parce qu’on voit l’envers du décor, les ficelles du spectacle, les coulisses où tout se trame? Ou est-ce à cause de l’infinitude des possibilités? Ou encore en raison du sentiment d’être un témoin privilégié du processus de création?

Dans le cadre d’un programme de chorégraphes du Centre Segal et de Danse Danse, la compagnie ou « écurie » d’art interdisciplinaire Grand Poney présentait le 30 mars une œuvre en cours de création : La valeur des choses, une performance insolite, désopilante et sensible, qui fait réfléchir et qui émeut à la fois.

Derrière Grand Poney, il y a Jacques Poulin-Denis, chorégraphe, interprète et compositeur de musique. Il a concocté la trame sonore de plusieurs pièces de théâtre et de danse, notamment celles de Catherine Gaudet, Ginette Laurin et Mélanie Demers, et a sorti deux albums sous le nom d’Ekumen.

Au début de La valeur des choses, des hommes entrent successivement en scène. Chacun d’entre eux porte une boite dans les mains, la dépose par terre, s’en retourne chercher une autre [lecteurs d’outremer, une boite, c’est un carton]. Les boites s’empilent peu à peu, deviennent un échafaudage éphémère et brinquebalant. James Gnam, Jonathan Morier, Francis d’Octobre et Jacques Poulin-Denis reprennent alors les boites, les ramènent dans les coulisses, d’où ils reviennent avec des boites. La pyramide se fait et défait. Les porteurs de boite sont comme Sisyphe et son rocher, ils doivent recommencer sans cesse leur sculpture de carton et papier.

Ces boites représentent-elles ces objets qu’on veut toujours acquérir, ces besoins qui ne cessent d’apparaître? Font-elles référence à la « mythologie de l’économie, ce dieu de l’économie qu’on veut satisfaire à tout prix » que veut amener sur scène Jacques Poulin-Denis? La performance, qui en est à sa quatrième forme et présentation publique, part de la question suivante : Comment parler de la valeur des choses? Question passionnante s’il en est. Peut-on soulever des enjeux économiques, sociaux, philosophiques, éthiques à travers le langage de la danse?

La valeur des choses, Grand Poney. Photo : Brianna Lombardo

La valeur des choses, Grand Poney. Photo : Brianna Lombardo


La valeur des choses fait fi des balises scéniques. Elle émarge à la fois à la danse contemporaine, au théâtre, à la musique, à la littérature et aux arts visuels. Jacques Poulin-Denis, qui a composé la trame sonore, compare son écriture chorégraphique au processus de création sonore : « en électroacoustique, souvent, je prends un son, je le transforme et j’en crée peut-être huit différentes versions qui se développent au cours de la pièce. Et c’est un peu ce qui se passe dans mes créations chorégraphiques, dans la manière dont les personnages apparaissent et dont leur trajet se développe. Je suis moins intéressé à créer du mouvement que des courbes, des montées, des ruptures ».**

Poulin-Denis danse depuis 2006 dans les pièces de Mélanie Demers, qu’il contribue à construire à l’instar de ses acolytes-interprètes de MayDay. Ainsi, on décèle un air de famille entre les deux univers. Comme Mélanie Demers, Jacques Poulin-Denis ne conçoit pas son métier uniquement comme une recherche esthétique, mais aussi et surtout comme une quête philosophique : il cherche à déployer sur scène des questions complexes, qui semblent a priori difficiles à représenter par le mouvement. Comme chez la chorégraphe de MayDay, divers champs artistiques fricotent ensemble chez Poulin-Denis. Mais celui-ci a édifié un monde bien à lui, sobre et verbeux à la fois, à la poésie facétieuse, axé sur la création de sensations. Le geste dansé s’y fait parcimonieux. Le chorégraphe y crée des images puissantes et innervées d’onirisme. Il met en scène divers tableaux, racontant une histoire décousue avec intelligence. On le voit avec un casque sur la tête prolongé d’une branche où est attaché un objet, cherchant par tous les moyens à attraper l’appât, tel un chat et son jouet. Sisyphe encore…. On entend Jacques Poulin-Denis lire une lettre de rupture qui compare l’amour à un investissement qu’il faut rentabiliser. Francis d’Octobre, qui a composé et qui joue au piano un très beau morceau, dont la mélancolie rappelle le folk de Jeff Buckley, lit un texte tout aussi puissant, sur les pulsations de violence qui traversent tout un chacun, les envies de « fracasser des choses qui ont de la valeur ». Jonathan Morier se fait conférencier, et nous parle de la valeur du sucre raffiné, de l’or et du diamant, rappelant la performance de Poulin-Denis au Short & Sweet en mai 2012. James Gnam se love dans un fauteuil avec lequel il fait corps, glissant peu à peu à terre dans un tableau infusé de surréalisme.

Pour parler de la valeur des choses sur scène, Grand Poney l’incarne dans les corps et les interactions des interprètes, édifiant une performance qu’on ressent avant d’intellectualiser. Les scènes de conférence sont-elles vraiment nécessaires, me suis-je demandée? Elles permettent en tous cas de créer une excursion inattendue et délicieusement absurde. Toujours est-il que la valeur des choses n’est pas seulement économique, mais aussi symbolique, culturelle, esthétique… On peut valoriser un objet pour lui-même, pour ce qu’il est, pour ce qu’il signifie, quelle que soit son utilité et sa rentabilité. Cette idée, le mouvement et les images l’expriment à merveille ; on ne la retrouve pas nécessairement dans les conférences, mais celles-ci apportent un contrepoint de mots et de concepts à la performance, exacerbant le côté expérientiel.

Grand Poney présentera au théâtre de la Chapelle la version définitive de La valeur des choses en janvier 2014. Allez voir ces funambules du ressenti, même s’il vous faut prendre un crédit.

* Le Mythe de Sisyphe, Camus, 1942.
* *http://grandponey.com/index.php?page=jacques-poulin-denis