Le Fils d’Adrien Danse/Harold Rhéaume : Only connect*

Fluide d'Harold Rhéaume. Photo : David Cannon.

Fluide d’Harold Rhéaume. Photo : David Cannon.

Comment mettre en danse l’idée de collectivité, d’interdépendance? Comment chorégraphier les interactions humaines? C’est ce qui intéresse Harold Rhéaume dans Fluide, une création à la fois écologique et géométrique. Dans un décor très dépouillé, d’une blancheur clinique, il donne à voir sept hommes et femmes initialement seuls qui commencent à tisser des liens invisibles entre eux, « à la rencontre et au centre de forces circulaires et de tourbillons algébriques »**. Les interprètes forment une communauté dansante où chaque spirale de l’un affecte le corps de l’autre et où l’énergie semble se transmettre telle une onde unique à travers chacune de leurs cellules. On voit se mouvoir dans l’espace une sorte de corps collectif fluidique, dont le tout est plus important que la somme des parties, dans une approche toute gestaltienne. L’idée est excellente, Rhéaume a voulu mettre l’accent sur les interconnexions dans un monde saturé de canaux extrêmement rapides de communication, mais où on ne se dit plus rien. Marilou Castonguay, Jean-François Légaré, Brice Noeser, Alexandre Parenteau, Esther Rousseau-Morin, Georges-Nicolas Tremblay et Arielle Warnke St-Pierre se plient à merveille au jeu, qui requiert beaucoup de virtuosité et une grande cohésion entre eux.

Fluide d'Harold Rhéaume. Photo : David Cannon.

Fluide d’Harold Rhéaume. Photo : David Cannon.

Cependant, à trop vouloir la synergie et l’organicité, ne risque-t-on pas de forcer les choses? Si certains duos sont puissants, l’ensemble de la pièce tend à verser dans un lyrisme formel, encore exacerbé par la musique, qui peut manquer de naturel et laisser sceptique. Un peu de dissonance aurait pu contribuer à la fluidité, d’autant que les quelques moments où on entend uniquement le souffle des interprètes touchent au merveilleux, comme s’ils étaient faits « d’un nœud et d’un foyer de mouvements que le danseur autour de lui distribue et récupère, fonction d’un nombre, centre ivre, réalisation d’une âme dans la décharge d’une étincelle ».**

Fluide. Le fils d’Adrien danse / Harold Rhéaume (Québec). Agora de la Danse, 20-21-22 février / 20 h

* Le titre de ce post fait référence à l’épigraphe d’E.M Forster à son roman Howard Ends.

Only connect! That was the whole of her sermon.
Only connect the prose and the passion, and both will be exalted,
And human love will be seen at its height.
Live in fragments no longer.
Only connect…

**Paul Claudel

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Anatomo-poétique XY

Lael Stellick dans Corps Caverneux d'Aurélie Pedron. Photo`: Sandra-Lynn Bélanger.

Lael Stellick dans Corps Caverneux d’Aurélie Pedron. Photo`: Sandra-Lynn Bélanger.

Un corps caverneux, c’est un organe érectile. On en trouve deux dans le pénis de l’homme et deux dans le clitoris de la femme, pas de jaloux. Puisque la nouvelle création éponyme de la chorégraphe et vidéaste Aurélie Pedron explore la psyché masculine à travers le corps de Félix Beaulieu-Duchesneau, Daniel Soulières et Lael Stellick, ce corps caverneux semble faire référence aux « bijoux de famille » des hommes.

Chair, la pièce précédente d’Aurélie Pedron se penchait sur l’univers féminin. N’ayant pas eu l’occasion de la voir, je n’en parlerai pas mais me contenterai de dire qu’elle faisait appel à la vidéo en circuit fermé, captant les images des danseuses en temps réel. En effet, Aurélie Pedron a son actif plus d’une dizaine de réalisations en vidéodanse. Dans Corps Caverneux, il n’y a pas de vidéo, mais télescopage de lumières, de sons, d’objets et des corporéités de trois interprètes qui diffèrent par l’anatomie, l’âge, l’histoire de vie et le parcours artistique.

Daniel Soulières et Lael Stellick dans Corps Caverneux d'Aurélie Pedron. Photo : Frédéric Duchesne.

Daniel Soulières et Lael Stellick dans Corps Caverneux d’Aurélie Pedron. Photo : Frédéric Duchesne.

Le processus d’écriture chorégraphique a été ancré dans les représentations des danseurs à l’égard de leur masculinité : pour construire Corps Caverneux, Pedron a travaillé séparément avec chacun des interprètes, avant de les réunir. Pendant les prémices de la pièce, elle leur a posé une question : « C’est quoi, pour vous, être un homme? ». Mais les réponses verbales contrastaient parfois avec ce que disaient les corps. C’est compréhensible, puisque toute identité est plurielle, composée d’appartenances diversifiées, parfois conflictuelles ; toute identité est complexe, stratifiée et fluctuante. Pour transposer sur scène ces convergences et divergences, il a fallu donc faire le tri. Par conséquent, même si la chorégraphe a tenu à laisser les spectateurs se faire leur propre idée, Corps Caverneux semble surtout déployer le regard qu’elle-même porte sur diverses facettes de l’identité masculine et ouvre en fait une fenêtre sur sa psyché à elle. Cela pourrait expliquer le malaise que j’ai ressenti devant certaines scènes, qui m’ont apparues se situer à la lisière du symbolique-anecdotique : scènes de luttes, de compétition…

Félix Beaulieu-Duchesneau et Lael Stellick dans Corps Caverneux d'Aurélie Pedron. Photo :  Frédéric Duchesne.

Félix Beaulieu-Duchesneau et Lael Stellick dans Corps Caverneux d’Aurélie Pedron. Photo : Frédéric Duchesne.

Par ailleurs, les objets amenés par les interprètes à la demande de la chorégraphe apparaissent souvent comme des extensions du corps, parfois phalliques, parfois tout simplement organiques.  En est un bon exemple le fantastique aspirateur sonore en forme d’accordéon qui semble greffé sur le dos de Lael Stellick à l’ouverture de la pièce. Conçue par Jeremy Gordaneer, cette structure m’a plongée directement dans un monde futuriste et onirique, à mi-chemin entre l’univers de la BD de la Caste des Méta-barons et celui de la série de Falling Skies, mâtiné d’une touche de la trilogie Alien. Autre moment particulièrement savoureux, la séquence des joutes de tubes de métal qui sont déroulés et enroulés par Félix Beaulieu-Duchesneau et Lael Stellick – vers de Dune? démonstrations de virilité? – elles ont fait dire à  J.D. Papillon, journaliste de danse à l’émission radio Dirty Feet et à Bloody Underrated « les femmes semblent souvent s’imaginer, à tort, que les hommes passent leur temps à comparer la taille de leurs pénis.»

Félix Beaulieu-Duchesneau dans Corps Caverneux d'Aurélie Pedron. Photo :  Frédéric Duchesne.

Félix Beaulieu-Duchesneau dans Corps Caverneux d’Aurélie Pedron. Photo : Frédéric Duchesne.

Ovni quelque peu psychanalyste, Corps Caverneux est porté par un travail de lumière qui colle à la peau d’interprètes époustouflants et suit de près leurs mouvements, créant des sortes d’apartés avec trois univers personnels, par une scénographie très aboutie et par une trame sonore particulièrement appropriée à la pièce. Basée sur un travail d’états, celle-ci a aussi l’intérêt de pouvoir susciter un grand éventail d’états d’âme et de perceptions chez les spectateurs. Pour ma part, j’aurais voulu voir plus de dialogue, plus d’interactions entre les interprètes.

Lael Stellick dans Corps Caverneux d'Aurélie Pedron. Photo : Frédéric Duchesne.

Lael Stellick dans Corps Caverneux d’Aurélie Pedron. Photo : Frédéric Duchesne.

Corps Caverneux est voulu comme une exploration de l’identité masculine, mais on y visite beaucoup le panorama mental d’une femme. Après tout, les corps caverneux ne sont l’apanage, ni des hommes, ni des femmes. Le « soi » n’est-il pas toujours un compromis, une négociation entre une «auto-identité» définie par nous-mêmes et une «exo-identité» définie par les autres?* L’identité n’existe jamais en elle-même, mais toujours dans un rapport à autrui. Et puisqu’identité et altérité se définissent l’une l’autre, je suis impatiente de voir la prochaine création d’Aurélie Pedron, annoncée comme la rencontre des univers féminins et masculins.

*Selon le sociologue Pierre-Jean Simon (1999)

Corps Carveneux

Ce soir, 19h30. Demain, 16H. Monument National.

Chorégraphe AURÉLIE PEDRON
Interprètes FÉLIX BEAULIEU-DUCHESNEAU, DANIEL SOULIÈRES et LAEL STELLICK
Création de la sculpture d’accordéon JEREMY GORDANEER Structure scénographique MARILÈNE BASTIEN
Conception des lumières AURÉLIE PEDRON avec la précieuse collaboration de MARC PARENT
Accessoires MARC-ANDRÉ LABELLE Création d’objets lumineux et soutien technique PAUL CHAMBERS
Musique LAURENT AGLAT Conseillère artistique INDIANA ESCACH Répétitrices SARAH DELL’AVA et ANNIE GAGNON

Le mezzé chorégraphique de Bouge d’ici

Photo : Cindy Lopez. Espace Commun, Running for Home, chorégraphie de Heather Lynn McDonald. Interprètes : Marie-Pier Gilbert et Simon Fournier. Mentor : Lael Stellick.

Photo : Cindy Lopez. Espace Commun, Running for Home, chorégraphie de Heather Lynn McDonald. Interprètes : Marie-Pier Gilbert et Simon Fournier. Mentor : Lael Stellick.

« Qu’est-ce que je vais bien pouvoir faire avec  50 oreillers et 70 pommes? » a demandé  à la ronde Heather Lynn MacDonald (via Facebook). Ces oreillers et ces pommes constituent la scénographie de la création de la chorégraphe présentée au festival Bouge d’ici  (Espace Commun) la semaine dernière. Organisé par Amy Blackmore, directrice artistique du festival, au joyeusement convivial et déjanté MainLine Theatre, Bouge d’ici est un festival estampillé relève, né du désir de permettre à des chorégraphes et interprètes émergents de faire leurs premières armes sur scène. Le Festival prend appui sur cinq principes : accessibilité, mentorat, développement, facilitation et création. En particulier, des chorégraphes, des enseignants et des interprètes établis ont épaulé les artistes dans leurs processus chorégraphiques.

Bouge d’ici en 2013, c’était une soirée de vidéodanse, deux créations, un atelier de burlesque avec Miss SugarPuss, un atelier de capoiera avec J.D. Papillon, des cours de yoga offerts par Jo Willers et le très attendu Espace Commun, véritable vivier de chorégraphes en devenir.

Photo : Cindy Lopez. Espace commun, Mantidae, chorégraphes/interprètes : Axelle Munezero et Martine Bruneau. Mentor : David-Albert Toth.

Photo : Cindy Lopez. Espace commun, Mantidae, chorégraphes/interprètes : Axelle Munezero et Martine Bruneau. Mentor : David-Albert Toth.

De ce mezzé chorégraphique, large palette d’atmosphères et de sensibilités, on mentionnera, pour ne nommer que quelques-uns : Locus, pièce très épurée caractérisée par un beau travail de lumière et une gestuelle minutieuse et novatrice, où Michaela Gerussi fait office à la fois de chorégraphe et d’interprète ; Fadeout de la chorégraphe Marie-Andrée Gélac avec l’interprète Anne-Flore de Rochambeau, puissante et serpentine, qui transcende par sa présence une écriture chorégraphique en cours de maturation ; Festin de Patricia Gagnon, une création drolatique et fraîche où l’interprète Rebecca Rehder est un croisement d’une Betty Boop domestique et d’une Petite Poucette avec assiettes, l’air de ne pas y toucher ; Sans tête ni queue d’Audrey Bergeron, où la chorégraphe danse avec Alexandre Parenteau et construit un conte quelque peu onirique porté par la complicité et le charisme des interprètes et une gestuelle très physique et organique.

Espace Commun/Bouge d’ici

Chorégraphes: Kerwin Barrington, Laura Jayne Battcock, Audrey Bergeron, Patricia Gagnon, Marie-Andrée Gelac, Michaela Gerussi, Heather Lynn Macdonald, Axelle Munezero et Martine Bruneau, Auja Ragnarsdottir, et Julie Tymchuk.
Mentors: David Albert-Toth, Amy Blackmore, Jacques Brochu, Allison Elizabeth Burns, Emily Gaultieri, Holly Greco, Jody Hegel, Robin Henderson, Kelly Keenan, Lara Kramer, Tim Rodrigues, Maria Simone et Lael Stellick.

Discovery Bal 10ème anniversaire : Le bal est dans leur camp

Photo : Chris Randle

Photo : Chris Randle

L’improvisation en danse et en musique, c’est comme les œufs Kinder, on y trouve de tout. Mais lorsqu’Andrew de Lotbinière Harwood et ses acolytes d’AH HA Productions ouvrent le bal, le temps suspend son vol. Récit d’un moment de pure exultation.

Sur la scène de l’Agora de la Danse, quatre danseurs, une musicienne, un musicien et un éclairagiste – Andrew de Lotbinière Harwood, Marc Boivin, Chris Aiken, Peter Bingham, Diane Labrosse, Pierre Tanguay et Yan Lee Chan – s’en sont donnés à cœur joie hier soir. N’était tracé d’avance nul canevas, tout au plus un vague fil conducteur avait été esquissé : entrée en scène, solo, solo, duo, etc. Mais personne ne savait qui allait lancer la balle, ou plutôt le bal. Ceci a donné lieu à une performance de danse et de musique édifiée en temps réel, instantanée et éphémère, où instruments de musique, objets bruiteurs, voix, paroles et mouvements se sont allègrement donnés la réplique. La création d’hier était à la fois très physique et théâtrale, ludique, sensible et joyeuse.

Photo : Chris Randle

Photo : Chris Randle

Le genre de l’improvisation peut sembler aride à certains.  Cependant, celle-ci ne l’est aucunement. Au contraire, elle foisonne de mille textures, mille sensations, mille dialogues, mille idées et ce, sans jamais verser dans l’excès ou la loufoquerie. Et la raison n’en est pas seulement la virtuosité, la sensibilité et la longue expérience des participants dans leurs champs respectifs.  Si Discovery Bal est passionnant, cela tient aussi au fait que la plupart des protagonistes se connaissent et travaillent ensemble depuis très longtemps, depuis  20 à 37 ans. La complicité des interprètes, la confiance mutuelle qui les caractérise, sont essentielles à l’improvisation, ce genre qui repose sur l’écoute, la collaboration instantanée, la responsabilité partagée de chacun et chacune, la prise de risques et l’abandon de tout contrôle sur les choses, qui cultive un état constant de présence et d’attention au monde, à autrui et à soi.Ce pied de nez de l’improvisation aux règles, au désir de contrôle, Andrew de Lotbinière Harwood y fait écho lorsqu’il manipule une chaise en expliquant qu’il a reçu des consignes strictes, qu’on peut faire tourner la chaise, la faire bouger, s’asseoir mais pas monter dessus, « il y a des règles partout aujourd’hui », puis « il ne faut pas monter sur la chaise » répètera-t-il à ses acolytes pendant la performance.

Mais, contrairement à une idée reçue, qui dit absence de contrôle en danse, ne dit pas qu’on peut faire n’importe quoi. Marc Boivin souligne que l’improvisation en danse est une pratique très exigeante et nécessite un corps aiguisé et une très grande attention. Pour ce danseur venu sur le tard à la « chorégraphie instantanée », celle-ci apporte de l’équilibre et de l’harmonie à sa pratique de la danse.

Photo : Chris Randle

Photo : Chris Randle

Hier, des personnages se sont incarnés sous nos yeux. Ces personnalités éphémères étaient le fruit de la rencontre du dialogue collectif et des interprètes – qui ne sont pas que des interprètes mais qui dansent et jouent avec tout leur être, avec toutes leurs tripes, sur scène. Aujourd’hui, lors de la deuxième performance (16H à l’Agora) vous verrez peut-être des personnages légèrement ou très différents.

Pour Andrew de Lotbinière Harwood, l’improvisation permet de « construire des passerelles entre la pratique, la poésie de la forme et la performance ». En effet, Discovery Bal, ce n’est pas seulement deux spectacles, c’est aussi une initiative éducative. Chaque année, les shows sont précédés d’un stage intensif pour danseurs professionnels offerts par les défricheurs de la danse improvisée au Canada.

Et côté lumière ? Yan Lee Chan, éclairagiste, improvise rarement dans sa pratique. Mais, pendant Discovery Bal, il ne dispose d’aucun élément et dit réagir à 99% en temps réel à la musique et à la manière qu’ont les danseurs d’habiter l’espace, tout en essayant de construire un parcours, implantant des balises lumineuses dans la déambulation du spectateur.  Quant à la scénographie, c’est simple, Andrew dit la veille du show à ses collaborateurs : « amenez ce qu’il y a chez vous » : ça peut aller d’un décor spartiate à une scène très fournie, comme la fois où les protagonistes ont fait appel à tous les éléments de scénographie de leurs derniers spectacles.

Photo : Chris Randle

Photo : Chris Randle

Pour le musicien Pierre Tanguay, « l’improvisation, c’est la vie. Quand on fait un souper, tout est improvisé. Quand on fait l’amour, c’est la même chose. Si c’est préparé, c’est nul». Et d’ajouter que l’improvisation en danse et en musique n’aboutit pas toujours à quelque chose de réussi, mais que la proposition reste toujours valable. Pour improviser, il convoque toutes sortes d’instruments et d’objets : hier soir, on a pu écouter entre autres les sons d’un mégaphone, d’un instrument pour enfants de chez Toys’R’Us et la théière de sa grand-mère : « restez-loin d’un magasin de musique », recommande Pierre Tanguay, qui a même un ensemble « outils de bricolage ».  Sa recette du créer-ensemble et du danser-ensemble? « On s’écoute, on regarde, on s’imagine, on y pense à deux fois, on se fie beaucoup au silence et à l’immobilité et le tour est joué ». Une recette appropriée pour le vivre-ensemble.

Discovery Bal, 10ème anniversaire. Aujourd’hui, Agora de la danse 16H.

Stéphanie Fromentin : À la recherche du temps dansé

Stéphanie Fromentin. Création Dans (e) l'eau. Photo : Chrissy Cheung

Stéphanie Fromentin. Création Dans (e) l’eau. Photo : Chrissy Cheung

Un appartement clair et joyeux, une balançoire qui trône au milieu de la pièce, une grande photo encadrée de Margis Gillis, des confettis et des guirlandes, traces d’une fête-karaoké. Rencontre avec Stéphanie Fromentin, danseuse et chorégraphe, dans son antre. Lumineuse et d’une vitalité contagieuse, Stéphanie est aussi l’une des plumes et des voix du radio-blogue de danse Danscussions, autrement dit une danscucette. Elle présente cette semaine à Montréal Entre-temps, une recherche-création réalisée dans le cadre de sa maîtrise en danse à l’UQAM.

On peut partager un même événement, mais on n’en perçoit pas la durée de la même manière. Stéphanie Fromentin est partie de ces prémisses pour construire sa recherche-création. S’interrogeant sur l’expérience du temps aussi bien chez les interprètes d’une création chorégraphique que chez les spectateurs, elle a choisi de se pencher d’abord sur la perception du danseur. Comment celui-ci ressent-il le temps en dansant? Vaste et passionnante question. Pour l’appréhender, Stéphanie a fait appel à Emily Gualtieri et David Albert-Toth de la compagnie Parts+Labour_Danse, à qui elle a commandé des phrases dansées ainsi qu’un encadrement d’un travail d’improvisation basé sur des consignes spatiales de leur cru.

Stéphanie Fromentin. Photo : Parts+Labour_Danse.

Stéphanie Fromentin. Photo : Parts+Labour_Danse.

Pendant deux mois et plus d’une trentaine de répétitions, interprète et chorégraphes ont travaillé ensemble.  La démarche de Stéphanie est surtout expérientielle : « tout tourne autour des sensations, explique-t-elle. Mon but n’est pas d’interpréter les phrases chorégraphiques qui m’étaient présentées, mais de vivre des expériences différentes ». Pour rester dans le ressenti, la danseuse est allée jusqu’à éviter de visionner toute captation vidéo et image de son travail avec Parts+Labour_Danse. Stéphanie s’est aussi intéressée à la connexion entre le temps et l’espace, « ces jumeaux fraternels ». « La meilleure manière de visualiser le travail du temps est de marquer, de jalonner l’espace » ajoute-t-elle. En outre, la danseuse avait envie de se risquer à des pertes de contrôle et en a exprimé le souhait à Emily Gualtieri et David Albert-Toth, qui lui ont fait des propositions dans ce sens. Elle a ensuite joué avec la vitesse, l’ampleur et la qualité des mouvements, s’attardant notamment sur ses perceptions sensorielles.

Dans (e) l'eau. Création chorégraphie et dansée par Stéphanie Fromentin. Photo : Chrissy Cheung.

Dans (e) l’eau. Création chorégraphie et dansée par Stéphanie Fromentin. Photo : Chrissy Cheung.

Mais c’est quoi, au juste, une recherche-création? Pour Stéphanie, « il s’agit de passer par la création pour accéder à des concepts et à des expériences qui émergent de la danse ». La jeune femme est en dialogue avec sa recherche : « je suis en création, on crée sur moi, les choses naissent et grandissent. Ma recherche me répond, elle me lance de nouvelles pistes. C’est vivant. Pour moi, voilà ce qu’est une recherche-création. »

À l’affiche le 6 et 7 décembre à la Piscine-Théâtre de l’UQAM, Entre-temps est le résultat de cette expérimentation, pour autant qu’on puisse parler de résultat dans une démarche où le processus est primordial. Les spectateurs du 6 et du 7 décembre ne verront pas la même présentation, puisque chacune est différente. En effet, certains éléments sont établis d’avance et d’autres seront improvisés : « c’est comme si tu ouvrais une porte de répétition, précise Stéphanie. » Et lorsque je lui demande s’il s’agit d’un chantier en cours, elle me répond : « c’est moi, le chantier en cours! ».

Ceci n’est donc pas un show. Ce sera une création instantanée sous nos yeux, pendant laquelle le souffle de la danseuse sera amplifié par un microphone. Et qu’elle devra ensuite défendre lors d’une discussion avec son jury, présent dans la salle. Le public pourra participer au débat et la danseuse s’en réjouit d’avance, particulièrement intéressée par les impressions de celui-ci, notamment en ce qui concerne la perception du temps.

Stéphanie Fromentin. Photo : CND.

Stéphanie Fromentin. Photo : CND.

Après la maîtrise, Stéphanie Fromentin souhaite continuer à danser, à créer des pièces et à écrire sur la danse contemporaine, tout en enseignant cette pratique, ne souhaitant pas se cantonner à une seule activité : « je ne suis heureuse que lorsque je suis multiple, que lorsque je suis emplie de diverses manières de voir la danse et la vie. » Pour Stéphanie, tout est création : «un processus de création, c’est nourrissant et ça donne le tournis. Jeudi et vendredi, ce sera comme si je montais sur des montagnes russes, j’ai acheté le ticket à la fête foraine, je sais dans quoi je m’embarque mais je ne sais pas comment je vais prendre les virages et les chutes, les sensations sont différentes à chaque fois».

Entre-temps, une recherche-création sur la perception du temps chez le danseur,  Piscine-théâtre du département de danse de l’UQAM, 840 rue Cherrier, 6 et 7 décembre, 19h, entrée libre.

Les lunch-danse du Parcours danse 2012

Human Playground de Milan Gervais avec Andrew Turner. Photo : Sandra Lynn Bélanger

Human Playground de Milan Gervais avec Andrew Turner. Photo : Sandra Lynn Bélanger

La 13ème édition du Parcours Danse, c’est la semaine prochaine, du 4 au 6 décembre. C’est un événement organisé par la Danse sur les Routes pour diffuseurs et professionnels de la danse, avec entre autres un volet chorégraphes de la relève et un volet vidéodanse. Pour nous autres, non-danseurs ou danseurs dilettantes, il y a un spectacle à la Maison de la culture Ahuntsic demain mardi 4 décembre à 20, avec au programme les compagnies 605 Collective, Mayday et Sinha Danse.  Il y aura aussi Place des Arts trois spectacles gratuits en plein-air, joliment dénommés Danse sur la Place Publique :- Auto-Fiction de Milan Gervais, Human PlayGround 11h45 , 4 décembre, PDA, 11h45

– Ou est Blanche Neige? Manon fait de la danse 17h, 4 décembre, PDA

– Alors, dansez maintenant! Code Universel, 11h45, 5 décembre, PDA

Vous prendrez bien un peu de danse avec votre diner? En attendant que le Lunch Beat débarque à Montréal?

En Suède, on danse pendant la pause du diner, dans des garages, des musées et autres lieux. N’importe qui peut en organiser en respectant le manifeste du lunchbeat.org : tout le monde doit danser, c’est gratuit, ça dure une heure les jours de semaine à midi et le repas est fourni!

Friandises chorégraphiques minutées

Sasha Kleinplatz et Andrew Tay, organisateurs de Short&Sweet. Photo : Celia Spenard-Ko.

3 minutes par performance, pas une seconde de plus. La neuvième édition de Short & Sweet aura lieu le mercredi 28 novembre à la Sala Rossa et présentera 27 nano-créations inédites, qu’on pourra regarder en déambulant ou en se trémoussant, l’élixir de son choix en main.

3 mots d’Andrew Tay et Sasha Kleinplatz sur la neuvième édition de Short & Sweet : marionnettes, vidéos, whackers*

3 mots d’Andrew et Sasha sur Montréal : hybride, bon marché, brillant

3 mots d’Andrew et Sasha sur la scène de danse à Montréal : éclectique, déjantée, soudée

3 mots d’Andrew et Sasha sur la Sala Rossa : historique, sexy, arrosée

3 mots d’Andrew et Sasha sur leurs plans futurs dans le cadre de Wants&NeedsDance : organiser, diffuser, créer

Short&Sweet 5. Création d’Andrew Turner. Photo : Celia Spenard-Ko.

Des événements comme Short & Sweet font partie des raisons pour lesquelles j’ai commencé ce blogue. Éclectiques, festifs, coopératifs, interdisciplinaires, sortant la danse contemporaine de ses balises habituelles… Les organisateurs,  Sasha Kleinplatz et Andrew Tay de Wants&Needs Dance, ont conçu Short & Sweet comme une plateforme d’expérimentation pour des chorégraphes tant émergents qu’établis, où ces derniers peuvent délaisser leurs zones de confort. Ils ont voulu créer un cadre ludique et contrastant avec les salles de théâtre pour attirer un nouveau public vers la danse et la performance.

Il y en aura pas mal de premières fois mercredi. Des marionnettistes, des artistes de performance et des chorégraphes découvriront le défi des trois minutes. L’idée avait émergé lors d’un événement Piss in the Pool : également mis sur pied par Wants&Needs Dance, celui-ci investit une piscine vide, que s’approprient plusieurs chorégraphes pour créer une création in situ. En discutant avec une actrice de la scène locale de danse qui soulignait la longueur de certaines pièces, Sasha Kleinplatz a eu l’idée d’un événement basé sur une contrainte de temps.

Short & Sweet 8. Atypik le Collectif. Photo : Celia Spenard-Ko.

Et si vous vous demandez ce que nous réserve Wants&Needs Dance pour la suite, Sasha et Andrew sont en train de concocter de nouveaux concepts de soirées délirantes. Ils se proposent aussi de mettre en place des éditions de Short & Sweet et Piss in the Pool dans d’autres villes du pays.

Les chorégraphes et artistes participants à Short & Sweet 9 sont : Hanako Hoshimi-caines, Helen Simard, Tony Chong, Thea Patterson, Darsha Hewitt, Priscilla Guy, Mark Sussman et Jesse Orr, Katie Ward, Adam Kinner, Claire Lyke, Jonathan Fortin, Gerard Reyes, Caroline Dusseault, Audrey Bergeron, Frédéric Tavernini, Thierry Huard, Catherine Lavoie-Marcus, Emmanuel Jouthe et Laurence Fournier Campeau, Andrew Tay, J.D. Papillon, Kimberly De Jong, Frédéric Wiper et Rosie Contant, Julienne Doko,, Josianne Latreille, Karla Etienne, Maria Kefirova, Helen Simard, Irene Discós.

*Intraduisible, le terme whacking désigne un genre de danse urbaine.

Short& Sweet, 28 novembre, 20h30. Sala Rossa. 4848 Boul. St-Laurent.

Réflexions d’une pucelle gravélienne sur Usually Beauty Fails

Usually Beauty Fails. Photo : Denis Farley.

Usually Beauty Fails, le dernier cru de Frédérick Gravel, était à l’affiche à la Cinquième Salle à Montréal du 7 au 17 novembre (co-présenté par Danse Danse et la Place des arts). On a dit beaucoup de choses sur l’un des enfants terribles et chéris de la scène québécoise de danse : irrévérencieux, postmoderne, rock-star de la danse québécoise (ou quelque chose comme ça), concepteur d’objets artistiques déjantés, à poil au poil… Lecteurs d’outre-mer qui n’avaient pas encore vu du Gravel, cela vous donnera peut-être une idée du personnage. Qui se moque lui-même de ces qualificatifs sur scène.

On m’avait prévenue. Une femme avertie en vaut deux, vous me direz. On m’avait dit : est-ce ton premier show de Gravel? Alors, tu vas adorer. Si ce n’est pas ton premier show, peut-être vas-tu trouver que c’est devenu une formule et que tu ne vas rien ressentir, c’est très probable même. La critique de Local Gestures abonde dans ce sens.

La semaine dernière, j’ai participé à un table-ronde passionnante du nouveau podcast Dirty Feet sur les enjeux du journalisme de danse, avec Fabienne Cabado, Sylvain Verstricht, Helen Simard et Maud Mazo-Rothenbühler . Des questions me sont restées en tête : Pourquoi j’écris dans ce blogue? Dois-je avoir un code déontologique? Suis-je une journaliste? Suis-je un critique? Est-ce le salaire qui fait le sérieux de la chose? D’autant que « dans la vie », je fais de la recherche en sciences humaines et personne ne me paie pour ça mais, croyez-moi, c’est bel et bien mon métier (je suis une pigiste de la recherche!). Pour moi, c’est l’engagement qui fait le professionnalisme de la chose et les journalistes spécialisés en danse sont la référence en la matière. Toutes ces questions feraient un papier très intéressant ; mais revenons à nos moutons, Usually Beauty Fails.

Récemment, une critique sur Usually Beauty Fails dans la Presse a fait pianoté beaucoup de doigts sur leurs ordinateurs et provoqué un débat virtuel non moins passionnant. Quel est le rôle d’un critique? Quelle est sa place dans la société? Doit-il avoir un bagage conséquent dans son sujet? En danse, doit-il avoir vu tous les shows d’un chorégraphe pour mieux comprendre sa démarche et écrire à son sujet?

Alors j’annonce la couleur. C’était mon premier show live de Gravel, si l’on met de côté sa création dans le cadre de la Danse à 10 l’an dernier. J’ai certes vu le film « Aux limites de la scène » de Guillaume Paquin sur Frédérick Gravel, Dave Saint-Pierre et Virginie Brunelle – et deux fois même, histoire d’asseoir mon peu de légitimité un peu plus! – que j’ai adoré et que je vous recommande. J’espère que ce documentaire viendra dans une salle près de chez vous, lecteurs d’outre-mer. Et dans le film, je suis tombée en amour avec le discours de Gravel. Fabienne Cabado écrit avec justesse du chorégraphe – ou plutôt artiste sans étiquette, car il est aussi danseur, musicien, éclairagiste et j’en passe – qu’il est  danseur-rockeur-penseur. Techniquement donc, pour reprendre la formule du blogue Local Gestures, je suis une Gravel virgin, une novice gravélienne.

Gravel a fondé un collectif de danseurs et de musiciens, de son petit nom Grouped’ArtGravelArtGroup. Il fait des « concerts chorégraphiques » ou des chorégraphies rock. D’ailleurs, pendant que je cherchais ma place, je me suis fait la réflexion que la scène encore vide ressemblait à la scène d’un concert. Le show est évolutif : il n’est jamais « rodé », Gravel le modifie un peu en permanence et en change l’ordonnancement. Il le compare à un être humain : contrairement à celui-ci, on peut transformer un show, y rajouter des éléments et en enlever d’autres.

Des musiciens font un gig sur scène et des danseurs dansent. Gravel orchestre, danse un peu, joue de la guitare et chante. Et surtout, on voit les coulisses sur scène : les interprètes s’échauffent devant nous, boivent de l’eau, discutent et rient, regardent leurs comparses exécuter leurs numéros, se changent. Car, comme un concert, ce sont des numéros qui se succèdent, avec Gravel qui prend le micro entre eux, en nous livrant avec un humour mordant les dessous et les clés du show. Devant vous, imaginez le show et l’envers du show. Un spectacle de danse déconstruit par son concepteur sous vos yeux même : « Vous, public, vous créez le spectacle avec nous. Si c’est un succès planétaire, vous pouvez dire que vous avez participé à sa création. Si ça fait un flop, vous pourrez dire que vous le saviez. » « On vient de faire une chanson douce, c’est bien de montrer une vulnérabilité, ça nous rapproche ». « Bon, on va faire du rock’n roll maintenant, on a une réputation à tenir. » Et de jouer à fond la caisse et de faire rugir les amplis. Nirvana ne l’aurait pas désavoué. D’ailleurs, tout le show a une esthétique très grunge, un côté chantier en cours et désinvolte voulu. Gravel veut amener l’énergie du rock dans un spectacle de danse, intégrer la pop culture, des références qui parlent à tous, dans ses créations. D’autres chorégraphes ont intégré la pop et le rock dans leur travail, comme Jérôme Bel et Michael Clark. Daniel Linehan a créé une pièce (Zombie Aporia) qui s’apparente à un concert, mais sans groupe de musique sur scène (les artistes font des sortes de numéros en chantant a capella). Pierre Rigal a présenté en 2012 Micro, un concert rock dansé. Mais Gravel apporte à ses créations sa tchatche, son ironie, sa verve et en fait des pièces complètement décalées et brutes de décoffrage. L’écriture chorégraphique y est aussi très écrite (du moins dans Usually Beauty Fails, il semble que cela ait été moins le cas dans les spectacles antérieurs). La gestuelle est extrêmement physique et intense, avec beaucoup de travail au sol, de chutes et de transitions très rapides, tout en release. Elle est très exigeante et exige une extrême virtuosité. Elle m’a scotchée sur place et je voudrais tirer mon chapeau aux danseurs : Francis Ducharme, Kim de Jong, Brianna Lombardo, Frédéric Tavernini et Jamie Wright. Usually beauty fails, mais pas la beauté de ces interprètes-là, qui font ces mouvements-là, de cette manière-là.

Les musiciens (Stéphane Boucher et Philippe Brault) sont certes à leur affaire. Mais j’ai moins accroché à certains morceaux de musique. Et comme Usually Beauty Fails est un concert, je ne pouvais pas dissocier le concert de la danse. Quant au fait que l’effet de surprise est passé une fois qu’on connaît les ficelles de Gravel, justement lui-même dit « Comment créer un spectacle aujourd’hui, alors que tout est spectacle? ». Alors que nous avons tous plus ou moins un déficit d’attention, que nous jonglons entre 1000 sources d’information et avons une tendinite aigue des doigts à force de clics? Alors que certains spectacles sont de plus en plus audacieux et expérimentaux ?Alors qu’on ne peut presque plus aller à un show de danse sans avoir des bijoux de famille dans la face? Alors que 46 causes différentes nous sollicitent? Alors Gravel joue avec son public, il le provoque à outrance, il le manipule quelque peu. Il lui raconte que lui se trouve très « révérencieux », mais que seule l’impertinence annoncée vend des tickets de show. Il met en scène deux interprètes qui jouent à touche-pipi sans aucune émotion visible, l’air de ne pas y toucher au propre et au figuré. Il nous envoie de temps en temps des projecteurs de stade sportif dans les yeux, qui flirtent légèrement avec de la torture sensorielle. J’en profite pour lancer un message perso, Gravel, vas-y mollo avec les lux, nous ne sommes pas si ramollis du ciboulot, enfin inchalla!

Et si l’art vise à créer de l’émotion et, ou une réflexion et basta, si Fred Gravel voulait faire réfléchir les gens sur son show, sur comment et pourquoi faire un spectacle, alors bingo!  Mais je reverrai bien Usually Beauty Fails dans une salle de concert, où le public serait debout, déambulerait à sa guise et pourrait se laisser remuer physiquement aussi.

Fente-toi d’Isabelle Boulanger / Dans le cercle de Sarah-Ève Grant

Dans le cercle. Photographe : Frédéric Chais.

Cette semaine, Tangente propose un double programme, deux créations très différentes l’une de l’autre, proposées par des chorégraphes de la relève montréalaise : une partie de handball ludique et une expérience transdisciplinaire et enveloppante. Dernière occasion de voir tout cela : demain dimanche 16h, Monument National.

Fente-toi

Alexandre Fleurent, Michelle Clermont-Daigneault, Joanie Deschatelets, Noémie Dufour-Campeau, Alexia Martel, Audrey Rochette et Catherine St-Laurent, les sept interprètes de la compagnie « La grande fente » sont tous frais émoulus de LADDMI. La chorégraphe, Isabelle Boulanger, vient de la cuvée précédente. Elle avait été remarquée l’an dernier aux Danses Buissonnières pour sa pièce « Une grande fente pour dire « allô » ».

Fente-toi. Photographe : Marc-André Dumais,

Fente-toi est inspirée du handball. En effet, Isabelle Boulanger base son écriture chorégraphique sur des actions de la vie quotidienne dont elle « extrait le mouvement dansé ». Elle a emprunté aux sports collectifs de balle, entre autres le handball, leurs « feintes au but », leurs pas, leurs courts, leurs sauts, leurs plaquages.

Les sept joueurs sont tous habillés de shorts, jupettes et teeshirts de couleurs différentes. Ils portent des genouillères. Ils commencent à s’échauffer, puis à se provoquer en duels et ensuite commence la partie. Fente-toi est une création très physique, joyeuse, cocasse, emplie de dérision et d’énergie. Ça fonctionne, on rit, on a même envie de danser. Le dossier de presse annonce d’ailleurs la couleur : « ne vous y méprenez pas, ce n’est pas si sérieux » ; « c’est danser sans se prendre au sérieux ». C’est donc une pièce divertissante assumée. Et j’ai toujours eu un faible pour la transposition de sports en danse.

Fente-toi. Photographe : Sandra Lynn.

Mais deux éléments sont à souligner. Tout d’abord, l’univers de « Fente-toi » baigne dans une esthétique très hipster. Ne vous inquiétez pas, je ne vous ferai pas le topo que vous avez tous entendu maintes fois sur qu’est-ce que c’est un hipster. Ici, je vous parle surtout d’esthétique et d’accoutrement. Renseignements pris, le dossier de presse revendique même ce côté dit hipster : « La Grande Fente, c’est des pantalons en velours côtelé brun et un vieux chandail de laine. C’est vintage, c’est hipster, et en même temps actuel et avant-gardiste ». Et je commence à trouver ça fatigant, un peu comme si l’habit faisait la création. En outre, un travail sur le handball plus poussé, plus engagé, plus brut, aurait pu être très intéressant. Comme le travail de Koen Augustijnen des Ballets C de la B avec les boxeurs.

Dans le cercle

Dans le cercle. Photographe : Frédéric Chais.

«  Dans le cercle » est une création interdisciplinaire de Sarah-Ève Grant, Florence Blain et Jean-François Blouin. La première est interprète et chorégraphe, la deuxième hautboïste et comédienne et le troisième compositeur de musique électroacoustique et concepteur sonore.

L’espace scénique est un cercle lumineux délimité par un tracé en argile au sol. Une partie du public se trouve autour du cercle et une autre partie est au balcon du deuxième étage, surplombant le cercle. On est assis par terre et on peut aussi déambuler, changer de niveau et de perspective.

Au centre du cercle, il y a un micro qui capte les sons et les vibrations : ceux des courses, des mouvements, des respirations et des bruits que font les deux interprètes, Grant et Blain ; ceux du hautbois et de la trame sonore conçue par Blouin ; ceux du micro manipulé par les interprètes. Il y a une boucle de rétroaction constante entre le mouvement et le son : le micro capte le son du mouvement qui est intégré dans la bande sonore, affectant à son tour le mouvement et ainsi de suite. Une boucle infinie comme un cercle.

Pendant leur processus de recherche, les trois comparses ont pris connaissance d’un texte de Matei Visniec, L’homme dans le cercle. Ce texte a imprégné leur création, qui est devenue peu à peu une métaphore de la solitude et de l’enfermement.

Dans le cercle. Photographe : Maxime Pronovost.

Au début de la pièce, Sarah-Ève Grant semble sereine dans le cercle, à l’abri dans une sorte de cocon. Puis progressivement, elle se sent prise au piège, se débat comme un insecte englué dans une toile d’araignée. Un moment particulièrement marquant correspond à ses tentatives d’agrandir le cercle, par un jeu de lumières et de glissades, mais hélas le cercle se referme toujours sur elle. Autre séquences poignantes, Florence Blain joue du hautbois tout en bougeant en sol et finit par tourner sur elle-même à l’infini sans s’arrêter de jouer.

Dans le cercle est une création qui peut paraître très conceptuelle quand on la décrit, mais elle vous happe et vous retient. Un peu comme si on plongeait dans un caisson sensoriel, où seul compte le jeu de la lumière et du son et Sarah-Ève qui glisse par terre hors de son cercle jusqu’aux quatre coins du théâtre. Une pièce qu’on savoure discrètement dans l’obscurité, une pièce transdisciplinaire, puisqu’au-delà de l’interaction entre des artistes de divers horizons, elle fait fusionner différentes approches pour proposer au public une expérience nouvelle.

Photo du mois : Cette immense intimité, elle ne tient qu’à un fil

Compagnie Retouramont. Photo : Sarah Langley.

Cette photo est tirée d’une création de la compagnie de danse Retouramont, basée en France. Il s’agit d’un solo interprété par Olivia Cubero et intitulé « Cette immense intimité ». Des images de la danseuse sont projetés sur le mur et modifiées en temps réel par Fabrice Guillot, le chorégraphe.

Les pièces de la compagnie Retouramont sont verticales et investissent des monuments modernes et historiques, des espaces naturels, des murs, des églises, etc.

Photo du mois : Astronaute en lévitation

Bahar Temiz est danseuse et chorégraphe. Originaire de Turquie, elle partage sa vie entre Istanbul et diverses villes européennes, où elle prend part à des créations et fait des résidences. J’ai rencontré Bahar alors qu’on habitait toutes les deux le troisième étage du 23, rue Pascal à Paris et qu’elle faisait des études en philosophie. Actuellement, Bahar effectue une maîtrise en danse à l’Université Paris 8 (Saint-Denis), se produit comme interprète dans des créations et chorégraphie ses propres pièces. Elle présentera un solo à Bruxelles en décembre, à bon entendeur salut si vous êtes dans les parages…

Marc Boivin, Ana Sokolović et le Quatuor Bozzini : Jeu est un autre

Photo : Michael Slobodian

Une idée sinon vraie, c’est une drôle d’histoire, c’est le fruit d’une série de rencontres. Vous me direz que toute création, tout projet, naît de rencontres. Certes, mais cette histoire-là a commencé il y a cinq cent ans pour aboutir hier soir à l’Agora, en faisant se télescoper musique, danse et inspiration théâtrale. Ana Sokolović, la compositrice montréalaise originaire des Balkans, a proposé au danseur Marc Boivin de mettre en mouvement une musique commandée par le Quatuor Bozzini – quatuor à cordes s’adonnant aux musiques classique, nouvelle, contemporaine et expérimentale – sur le thème de la Commedia dell’arte. De prime abord décontenancé et ne se sentant pas des affinités particulières avec la Commedia, Boivin demande à travailler séparément avec chacun des membres du quatuor. S’ensuit une exploration de 18 mois en studio où tous improvisent, en duo, en trio, en quatuor et en quintette. La musique n’est intégrée qu’une fois le dialogue établi. Et d’interprète et chorégraphe invité, Marc Boivin est devenu co-porteur du projet, co-créateur pour emprunter le terme choisi par les Bozzini : le processus menant à « Une idée sinon vraie » brouille les frontières quant aux rôles des protagonistes, puisque tous participent à la création à travers l’improvisation. Pour les membres du quatuor, prendre sa place de co-créateur en tant qu’artiste est primordial, que ce soit en passant des commandes d’œuvres à des compositeurs, en composant ou en improvisant.

En découvrant les textes de Beolco et le personnage de Ruzzante créé par celui-ci, Boivin se pique peu à peu d’intérêt pour les protagonistes de la Commedia dell’arte, créés il y a cinq cent ans par des acteurs très physiques qui improvisaient sur la base d’un canevas très sommaire. Le premier nom de la Commedia dell’arte était d’ailleurs Commedia all’improviso.

Photo : Michael Slobodian

Le résultat de cette drôle d’histoire est une drôle de pièce obsédante et très graphique, jouée devant un public entourant la scène sur trois côtés, où tous se meuvent : si Marc Boivin dépeint sept personnages de la Commedia par sa danse, Mira Benjamin (violon), Isabelle Bozzini (violoncelle), Stéphanie Bozzini (alto) et Clemens Merkel (violon) ne restent pas figés de côté. Ils évoluent, ils interagissent avec Marc, Marc les touche, les fait bouger par son corps ou sa voix. Ils ont une présence magnétique, comme dans le point d’orgue de la pièce : chaque musicien occupe un côté de la scène dans l’obscurité, avec pour seule lumière un projecteur les éclairant par en-dessous. Et lorsqu’ils bougent, ils continuent à jouer, ce qui fait que la création ne sera jamais tout à fait la même.

Photo : Michael Slobodian

Point de bouffonneries, ni de pitreries dans « Une idée sinon vraie ». C’est une pièce solennelle, évoquant un rituel ou une cérémonie dans quelque lieu de culte futuriste, mais pas austère pour autant : Boivin y est facétieux à l’occasion, jouant de sa cape tel Néo dans Matrix, se drapant dans les pans de celle-ci, actionnant ses zips en harmonie avec tel accord dissonant : un Arlequin grave, mais qui ne se prend pas la tête. Je est un autre, nous dit-il au fur et à mesure qu’il dévide toutes ses facettes. Je est pluriel et ramifié, je est un rhizome*.

*Édouard Glissant disait que l’identité n’est pas une racine-unique, mais une racine-rhizome.

Une idée sinon vraie. Marc Boivin / Ana Sokolović & Quatuor Bozzini. Agora de la danse. C’est complet ce soir, mais il reste demain!

La Gyrotonic : Circulez, y a tout à voir!

« La Gyrotonic est basée sur des mouvements circulaires et rythmiques, synchronisés avec la respiration » Isabel Mohn

Faisant de plus en plus d’émules parmi les danseurs, la Gyrotonic est accessible et bénéfique à tous.  Danseuse contemporaine et chorégraphe, Isabel Mohn enseigne cette technique à Montréal. Parmi ses élèves, elle compte des personnes intéressées par le mouvement, des danseurs, des femmes enceintes… Elle nous parle des principes et des bienfaits de la Gyrotonic.

La Gyrotonic est un système d’assouplissement, de renforcement et de rééducation  neuromusculaires faisant appel à une machine. Elle est basée sur des mouvements circulaires, fluides et rythmiques, initiés par la respiration. L’idée principale derrière cette pratique est que « la source de toute maladie est la stagnation, qu’elle soit mentale, émotionnelle ou physique. Tout comme dans une respiration harmonieuse, il n’y a pas de point final dans les mouvements exécutés. On cherche plutôt à aller vers l’infini et à dépasser les limites de notre corps», explique Isabel Mohn, qui enseigne la Gyrotonic à Montréal.

« Être à la fois dans son centre et en perpétuel échange avec ce qui nous entoure, pour moi, c’est là que la Gyrotonic et la création chorégraphique se rejoignent »

La Gyrotonic fut développée dans les années 80 par Juliu Horvath, un danseur roumain d’origine hongroise qui avait trouvé asile aux États-Unis pendant la période du rideau de fer. Suite à une rupture du tendon d’Achille et à une hernie discale, Horvath dut s’arrêter de danser. Il élabora alors une méthode prenant appui sur le yoga et intégrant des principes de la gymnastique et de la natation qu’il avait toujours pratiquées, donnant naissance à la Gyrokinesis. Par la suite, une machine comportant poulies, poids et sangles fut élaborée pour développer le potentiel de celle-ci : la Gyrotonic était née. Conçue en fonction de la manière dont nos muscles et nos os devraient bouger – librement et en trois dimensions – cette machine soutient et guide le corps, grâce une résistance, légère mais constante, qui sert de levier.Comme d’autres techniques somatiques, la Gyrotonic fait appel à l’ensemble des articulations, des ligaments et des muscles, mobilisant simultanément plusieurs groupes de muscles. Cependant, elle a ceci de spécifique qu’elle est axée sur des mouvements circulaires et non linéaires. « C’est une manière intelligente de travailler, souligne Isabel. On modifie ses perspectives, on éveille les sens, toute la perception, tout le corps ». Ainsi, lorsqu’on expérimente la Gyrotonic, l’influence de la natation saute aux yeux. On a la sensation de flotter dans l’eau, grâce aux poids de la machine qui allègent la gravité, on se sent soutenu et on peut bouger beaucoup plus librement.

Reconnue par les professionnels de la santé comme une méthode très efficace, la pratique développe la capacité fonctionnelle de tous les systèmes du corps. Isabel Mohn en souligne les nombreux bienfaits : « entre autres, la Gyrotonic accroît la flexibilité, la force et l’endurance, mobilise la colonne vertébrale et libère les articulations, élimine les tensions et les blocages, augmente la circulation du sang et de l’énergie, allonge les muscles et affine la silhouette du corps. »

« La Gyrotonic permet de lever des blocages dans le but d’atteindre son plein potentiel »

Cette méthode d’entraînement peut être très utile aux personnes blessées, notamment en ce qui concerne la réhabilitation de la colonne  vertébrale, des hanches et des genoux. La pratique est également pertinente pour les athlètes et peut les aider à prévenir les blessures, tout en améliorant la performance : en effet, on peut ajuster la machine de manière à optimaliser les mouvements propres aux disciplines sportives, par exemple le golf, le tennis, le patinage artistique, le hockey, etc.

Ceci dit, la technique est adaptable aux capacités de chaque personne et intéressante pour tous : elle permet d’être bien ancré dans son corps, d’améliorer la posture et la mobilité. Le lien avec la danse est évident, puisque la Gyrotonic a été développée par un danseur blessé. En particulier, celle-ci apporte une meilleure coordination et améliore la régénération neuromusculaire. Et, selon Elinor qui est danseuse, « la Gyrotonic, grâce à la résistance créée par les poids est très utile pour ne pas « crisper » les muscles et les jointures. Aussi, c’est un travail en profondeur et en douceur, idéal à long terme… Je sens davantage le momentum et le souffle, alors je fais les mouvements avec moins d’effort et plus d’amplitude, je vais plus loin que les limites de mon corps. Il y a plus d’espace dans mes jointures. C’est la respiration qui crée le mouvement, qui est organique et pas seulement musculaire ».

En outre, la Gyrotonic est également appréciée par des personnes et qui sont intéressées par le fonctionnement du corps et qui sont à la recherche de nouvelles méthodes d’entraînement. Ces personnes pratiquent souvent le yoga et le pilates, des techniques qui ont des connexions avec la Gyrotonic. Par ailleurs, celle-ci est très utile aux femmes enceintes : elle travaille le support et l’ouverture du plancher pelvien et du sacrum, crée de l’espace dans tout le tronc, allège les jambes lourdes et aide la circulation… Elinor, enceinte de huit mois et demi au moment de notre échange et ayant pratiqué la technique tout  au long de sa grossesse, décrit les effets de la pratique sur son corps: « la Gyrotonic m’aide beaucoup avec la circulation dans les jambes et la rétention d’eau dans mes pieds. En plus, mon sacrum est moins douloureux ».

Naomi, une autre élève d’Isabel, explique qu’elle a commencé la Gyrotonic alors qu’elle souffrait de douleurs au dos suite à un accident de voiture, ce qui l’empêchait de faire des activités sportives. Après des années de physiothérapie et d’ostéopathie, Naomi se sentait prête à essayer quelque chose de nouveau : « Au bout de deux séances, j’avais noté une différence dans ma posture et ma respiration. » Avec le temps, la jeune femme a gagné en flexibilité et en tonicité: « Peu à peu, des parties de mon dos qui étaient extrêmement raides sont devenues plus mobiles. Avec la Gyrotonic, j’ai appris que la manière de retrouver de la force dans certains muscles et de réduire ma dépendance à l’égard d’autres muscles était de fortifier et de stimuler mon centre. Après chaque session de Gyrotonic, chacune de mes jointures semble avoir allongé. Isabel me pousse à réaliser des mouvements de plus en plus complexes et à développer un sens spatial en bougeant. D’une certaine manière, je sens que je danse au ralenti ».

Enfin, la Gyrotonic pourrait être bénéfique aux personnes âgées, notamment en diminuant les douleurs, en augmentant l’amplitude des mouvements et en améliorant l’équilibre et la coordination.

Photographe : J. Reid. Danseurs : Isabel Mohn, Dean Makarenko

Isabel Mohn est danseuse, chorégraphe et enseignante de danse, entre autres au Studio 303. Originaire d’Allemagne, elle était venue au Québec pour faire la formation professionnelle de LADMMI, l’École de danse contemporaine de Montréal ; elle y habite et travaille depuis, tout en menant des collaborations en Europe. Ce qui l’attirée d’abord vers la Gyrotonic, c’est sa fascination pour l’être humain, son corps et le fonctionnement de celui-ci : « La Gyrotonic permet de lever des blocages dans le but d’atteindre son plein potentiel, précise Isabel. Cette action d’aller plus loin, de dépasser des barrières, qu’on retrouve dans la Gyrotonic, rejoint ma vision de la danse. J’aime partager cette expérience avec des gens qui ne sont pas nécessairement danseurs ».

Photographe : Patrice Blain. Danseurs : Katie Ward, Aude Rioland, Isabel Mohn.

Et si la pratique de la danse par Isabel Mohn influe sur son enseignement de la Gyrotonic, inversement, celle-ci nourrit son processus de création, explique-t-elle : « Être à la fois dans son centre et en perpétuel échange avec ce qui nous entoure, pour moi, c’est là que la Gyrotonic et la création chorégraphique se rejoignent. Le corps est à la fois un endroit immensément intime et un lieu de connexion et d’échange avec le monde. Je suis fascinée par cette dualité. En tant qu’artiste, c’est important qu’on nourrisse sont jardin secret, mais aussi qu’on soit relié au monde, à la société».

Pour expérimenter la Gyrotonic ou pour avoir plus d’information, contactez Isabel au: 514 272 0653 ou par courriel: isabelmohn@videotron.ca

Voir Snakeskins et mourir

Photo : Christine Rose Divitto

Hier soir, je suis entrée en transe collective, moi et 300 personnes. Non, je n’ai pas adhéré à une secte, non je ne suis pas devenue religieuse, non je n’ai pas voyagé dans le temps pour assister à Woodstock. J’ai vu Snakeskins, le dernier spectacle de Benoît Lachambre, l’un des quatre chorégraphes en résidence à l’Usine C. Je n’ai pas laissé au vestiaire toutes mes idées, toutes mes lectures récentes sur la démarche de Lachambre. Mais une fois assise, comme celui-ci, j’ai fait peau neuve. Ce show, c’était une expérience organique et sensorielle, une immersion sereine et joyeuse dans l’univers familièrement étrange de Benoît Lachambre. Sur scène, une sorte de chapiteau formé de fils tendus, que d’aucuns ont appelé cage – mais c’est tout, sauf une cage : c’est le terrain de jeu de Lachambre, vêtu d’un exosquelette d’insecte ou de crustacé, il s’accroche, il rampe, il grimpe, il est tour à tour serpent, araignée, libellule, arthropode, gladiateur des temps modernes, samouraï, clochard, phénix qui renaît de ses cendres, serpent volant à plumes. Il ondule et mue tel un reptile, et du reptile il a aussi le regard, mais ses ondulations s’interrompent, se cassent, se désarticulent.

Lachambre se livre tout entier à nous, à sa danse. Sans concession aucune, il se meut et explore chaque sensation dans son entièreté. Son corps est une masse malléable et docile qu’il façonne à sa guise, tel de la pâte à modeler ou plasticine. Ancrés dans la proprioception, ses mouvements sont viscéraux, semblent mobiliser chaque tissu, chaque espace entre les tissus, chaque os, chaque articulation. Parti du serpent d’eau – une oscillation de la colonne vertébrale qui va chercher les espaces internes que Lachambre utilise dans son enseignement – le chorégraphe-interprète explique vouloir engager le liquide céphalo-rachidien, ce liquide transparent qui circule dans le cerveau et la moelle épinière et, surtout, qui fait office d’amortisseur de chocs que reçoit le cerveau, achemine les hormones et combat les infections.

Photo : Christine Rose Divitto

Sur scène, Lachambre n’est pas seul. Daniele Albanese assiste le chorégraphe, est témoin, puis danse à la fin. Hahn Rowe, musicien compositeur et multi-instrumentiste, joue sur scène la musique – merveilleuse et galvanisante – qu’il a composée pour la pièce, convoquant la guitare, parfois avec un archet, le violon et divers objets non identifiés, et improvise à l’occasion. En effet, au fur et à mesure que Lachambre change de peau, il y a des moments plus hésitants de transition où l’improvisation est donnée à voir et à écouter. Ses collaborateurs avaient donc une certaine marge de manœuvre. Enfin, une photo de Christine Rose Divitto joue un rôle essentiel, baignée dans les éclairages d’Yves Godin.

À la fin, il n’y a pas de fin. Le chapiteau de fils s’enflamme et Lachambre devient un flamboyant phénix. Suit un anti-climax, où, après chaque salve d’applaudissements, il salue et se remet à danser, en compagnie de Daniele Albanese.

Non content d’être chorégraphe, improvisateur et interprète dans les créations d’autrui, Benoît Lachambre enseigne aussi depuis 15 ans de par le monde. L’éducation somatique et l’approche kinesthésique du mouvement imprègnent tant son processus de création que sa démarche pédagogique. La semaine prochaine, il donne ailleurs un atelier à Montréal à l’Usine C, joliment intitulé « Étendre sa zone de confort », visant à développer la conscience sensorielle, l’alignement corporel et l’esthétique artistique.

Photo : Christine Rose Divitto

Si vous deviez voir un seul spectacle de danse dans votre vie, c’est Snakeskins qu’il faut voir. Le genre de spectacle qui me rend heureuse d’être ici, maintenant, tout de suite. Qui rappelle que seuls l’absence de compromis, les échanges et l’engagement nous font grandir et évoluer. Lançons-nous, expérimentons, jouons, après tout notre liquide céphalo-rachidien amortira les chocs.

Snakeskins, Usine C. Il reste ce soir, vendredi 12 octobre, 20H.

Classe de maître donnée par Benoît Lachambre (semi-pros et pros) : 15-19 octobre. Usine C.

Crystal Pite : Nul n’est une île

Avis de tempête sur l’Agora! Crystal Pite est en ville avec sa compagnie Kidd Pivot pour présenter The Tempest Replica, une création basée sur la pièce de Shakespeare, la Tempête.

Kidd Pivot, un nom qui va à la compagnie comme un gant. Kidd pour l’audace, l’insolence et le pied de nez aux codes, aux conventions et à la prudence. Pivot pour la virtuosité, les mouvements tirés au cordeau et la célérité dans les changements d’orientation.

Photo : Jörg Baumann

La Tempête, pièce en cinq actes écrite par Shakespeare en 1611, est le testament de l’auteur, où il s’interroge sur la place de la création dans son existence et les divers choix qu’il a faits. Exilé sur une île, son personnage Prospero a également un choix à faire entre ses pouvoirs de magicien, sa volonté de vendetta, l’amour qu’il porte à sa fille Miranda et le renoncement à la vengeance. Ce tiraillement parle à Crystal Pite, qui essaye elle-même de concilier création et vie de famille : elle a un petit garçon de 2 ans et prendra d’ailleurs une année sabbatique en 2013.

La Tempête a inspiré de nombreux et fameux livres, films, pièces de théâtre, partitions musicales : Le meilleur des mondes d’Aldous Huxley, la nouvelle Tempêtes de Karen Blixen, les films Planète interdite et Prospero’s books…

Photo : Jörg Baumann

L’adaptation de Crystal Pite est, n’ayons pas peur des mots, extraordinaire. La chorégraphe conjugue, avec l’aide de ses comparses habituels , le son, les lumières, la vidéo, la scénographie et les costumes pour nous livrer une animation en trois dimensions, à mi-chemin de l’univers des comics et romans graphiques et du cinéma de science-fiction, empruntant au théâtre des ombres chinoises et aux marionnettes. The Templest Replica évoque le travail de Lotte Reiniger, une réalisatrice de films d’animation d’origine allemande née en 1899, à qui l’on doit les silhouettes en papier découpé des Aventures du Prince Ahmed (1926), un film qui parle d’ailleurs de luttes de pouvoir entre le bien et le mal et met en scène une gentille sorcière, aux prises avec un magicien maléfique. La création n’est pas sans rappeler également le travail de William Kentridge, un artiste d’animation sud-africain, dont le film Shadow Procession fait appel à des silhouettes noires découpées dans des livres et des cartes.  Ainsi, on voit se mouvoir des personnages tout en blanc et masqués : ceci fait qu’on voit surtout leurs corps, mais les danseurs réunissent la gageure d’être très théâtraux dans leur danse, alors qu’ils sont dépourvus de visages.

Photo : Jörg Baumann

Pièce brillante et onirique, emplie de drôlerie et de finesse, The Templest Replica ferait aimer – et rendrait accessible – aux plus récalcitrants la danse contemporaine et Shakespeare.  La pièce comporte deux parties, une partie plus narrative et une partie surtout dansée. La partie narrative met en jeu sur scène la technique du story-board, souvent utilisée par Pite pour construire ses créations. Et la danse, oh la danse, est d’une limpidité très exacte – à moins que ce ne soit une exactitude très limpide. Crystal Pite, qui a passé beaucoup de temps avec William Forsythe, s’est imprégné des déconstructions, dissociations et désarticulations du vocabulaire classique chères à celui-ci, mais chez la Vancouvéroise, celles-ci deviennent du vif-argent, incarné par des danseurs très attachants, puissants et véloces.

Quicksilver était d’ailleurs un super-héros membre des Avengers. Kidd Pivot, mes nouveaux super-héros.

The Templest Replica, 11, 12 et 13 octobre à l’Agora. La pièce se donnera à guichets fermés les deux prochains jours mais il reste de la place ce dimanche à 16H, à bon entendeur salut…

La danse intégrée, une complémentarité très Dance’n’roll

Photographe : Véro Boncompagni. Confort à retardement. Chorégraphe : John Ottmann
Interprètes : France Geoffroy, Tom Casey, Isaac Savoie.

Pionnière de la danse intégrée au Québec et cofondatrice de la compagnie Corpuscule Danse, France Geoffroy danse depuis 17 ans en fauteuil roulant. Outre ses activités en création et en performance, elle offre à Montréal des ateliers inclusifs de danse, toutes mobilités et expériences confondues : « Tant qu’il y a de la vie, il y a de la danse ».

France est danseuse professionnelle, enseignante conférencière et directrice artistique de la toute première compagnie de danse intégrée au Québec, Corpuscule Danse, qu’elle a cofondé avec Martine Lusignan et Isaac Lavoie en 2000.

Le credo de Corpuscule Danse, c’est la mixité : « chacun et chacune peut participer, ceci sans égard à son âge, son statut, son expérience de la danse, sa morphologie et sa mobilité » souligne France. Le terme de « danse intégrée » vient de là, de cet espace de réciprocité où les personnes apprennent les unes des autres, quelle que soit leur motricité. Dans cette pratique, chaque individu trouve sa place en cours, en studio et sur scène. Le pari est réussi lorsque tant les interprètes que le public ne voient plus les handicaps, transcendés par la danse.

Photographe : Frédérick Duchesne (Danse-Cité). Oiseaux de malheur. Chorégraphe : Estelle Clareton. Interprètes : France Geoffroy, Tom Casey, Annie de Pauw, Marie-Hélène Bellavance

La danse intégrée a vu le jour dans les années 1980, lorsque les personnes handicapées ont commencé à pénétrer la scène de danse aux États-Unis, en participant à des jams d’improvisation-contact. Mais c’est dans les années 1990-2000 que cette approche inclusive de la danse a véritablement pris son essor : en 1991, Celeste Dandeker et Adam Benjamin ont fondé au Royaume-Uni la compagnie de danse professionnelle Candoco, qui réunit artistes handicapés et non handicapés. Auteur de l’ouvrage « Making an Entrance. Theory and practice for disabled and non-disabled dancers » (paru en 2001), Adam Benjamin est un danseur, chorégraphe et enseignant qui a dédié sa pratique à la danse intégrée, qui a beaucoup inspiré France Geoffroy dans sa démarche artistique et pédagogique.

Celle-ci semble faite d’un alliage très rare de force lumineuse et d’esprit critique. Elle est de la trempe de ces personnes qui vous donnent envie d’abattre des montagnes. Il me semble maintenant dérisoire de parler de son fauteuil roulant, tellement celui-ci semble compter pour des prunes. Car France est devenue tétraplégique suite à un accident lors d’un plongeon, il y a environ 20 ans, quelques jours avant de commencer des études de danse. À force de volonté et ténacité, France a appris à être danseuse en fauteuil roulant, se formant de manière autodidacte. Entre autres, elle a pris  plusieurs cours au Département de Danse du Collège Montmorency à Montréal et a effectué un séjour au sein de Candoco au Royaume-Uni.

France raconte que, le premier jour de sa formation à Candoco, tous les élèves se sont présentés à tour de rôle. À sa grande surprise, aucun d’entre eux ne s’est fait connaître à travers son handicap : « À Candoco, j’ai compris que « pas capable » était mort. Je ne pouvais pas utiliser telle partie de mon corps pour faire un mouvement? Alors je devais trouver une autre manière, dépasser les limites de ma physicalité! »

De Candoco, France est revenue bien décidée à implanter et à faire prospérer la danse intégrée au Québec. Une série de rencontres heureuses, dont celle de Sophie Michaud qui deviendra sa répétitrice et sa conseillère artistique, l’ont aidée à développer ce projet et à danser elle-même sur scène.

Photographe : Philippe Bossé. Chrysalide, réalisatrice : Véro Boncompagni. Chorégraphe : Harold Rhéaume. Interprètes : France Geffroy, Harold Rhéaume

Corpuscule Danse comporte deux volets, un volet de performance et un volet d’enseignement. Dans le cadre du premier volet, France fait passer des auditions à des danseurs professionnels, handicapés ou non, et invite des chorégraphes à créer des pièces pour les interprètes de la compagnie, dont elle-même. Quant au volet d’enseignement, il s’inscrit dans un contexte de loisirs et s’adresse à des personnes de tous horizons et toutes mobilités.

Tout le monde peut donc danser. Mais n’est pas danseur professionnel qui veut. Et cela vaut pour les personnes dites « valides » et les personnes à mobilité réduite. Pour devenir danseur ou danseuse, certaines conditions existent. Un spectacle de danse dans un contexte professionnel est caractérisé par des critères spécifiques : « La proposition doit être artistiquement valable, insiste France. Ce sont nos pairs qui nous jugent. »

Des ateliers pour apprendre à danser en roue libre

Photographe : Véro Boncompagni. Becs et plumes, spectacle de danse intégrée en août 2012. Interprètes : Halil Sustam – Brigitte Santerre – Lise Dugas – Talia Leos – Irène Galesso – Mirela Chiochiu – Christine Poirier | Audrey Morin – Annik Kemp – Maude Massicotte – Sally Robb – Jessica Cacciatore.

Corpuscule Danse propose différente formules d’enseignement : des sessions de 8 semaines de danse intégrée, des stages intensifs de fin de semaine et des sessions de création de spectacle comportant 20 cours de 2 heures. France s’accompagne toujours d’un ou plusieurs professeurs non handicapés et, pour préparer les spectacles lorsque il y a création au programme, de la répétitrice Sophie Michaud.

L’accent est mis sur le plaisir de l’exploration du mouvement. Ainsi, l’improvisation structurée est au cœur d’un cours de danse intégrée. Dans son volet d’enseignement, France invite les élèves à suivre différentes consignes, par exemple « marchez dans l’espace et imaginez que le sol est brûlant », qui servent de point de départ à la création.

Dans ses cours, France insiste d’abord sur l’importance de la sécurité, sur la possibilité de s’arrêter à tout instant et sur la nécessité de prendre soin des autres et de soi : « Ce n’est pas une compétition, les personnes sont là pour découvrir un langage inventif ».

Photographe : Véro Boncompagni. France Geoffroy et ses étudiants à l’issue du spectacle Becs et plumes à la à la Piscine-théâtre du Département de danse de l’UQAM en août 2012.

Pour les enseignants, la danse intégrée constitue un défi pédagogique, le principal enjeu étant de trouver une formule de cours où tout le monde peut suivre et personne ne s’ennuie. Certes, c’est le cas pour toute activité éducative destinée à un public hétérogène. Mais l’enseignement en danse intégrée est intrinsèquement caractérisé par la rencontre de rapports au corps et au mouvement extrêmement diversifiés. « Transmettre la philosophie de la danse intégrée, c’est aussi transmettre une philosophie du handicap, précise France Geoffroy. Pour créer une pièce chorégraphique, on ajoute peu à peu des mouvements et on pousse les personnes à se dépasser d’une manière particulière, en faisant du renforcement positif. »

La danse intégrée nécessite un apprentissage approfondi des possibilités de mouvance de chaque personne. Comme l’explique France, « il faut laisser la peur du jugement derrière soi pour découvrir son vocabulaire gestuel, explorer les possibilités avec les aides à la mobilité (fauteuils électriques ou manuels, béquille, prothèse, etc.), trouver des façons d’adapter une gestuelle pour chacun des participants… Chaque session est construite pour permettre à chacun de développer ce qui constitue l’art de la danse : espace, corps, temps, rythme et interrelation ».

Photographe : Véro Boncompagni. Spectacle Becs et plumes.

Au début, la danse intégrée peut déstabiliser certains élèves : « il existe une dichotomie entre ce que les personnes imaginent être la danse et ce qu’elle est. La danse contemporaine, ce n’est pas l’émission télé So you think you can dance!» souligne France Geoffroy. La nécessité d’improviser peut aussi en dérouter plus d’un : « Moi aussi, lorsque j’ai improvisé pour la première fois, je ne savais pas quoi faire » signale France. En outre, le développement de la mémoire corporelle est un processus ardu pour tous et, à plus forte raison, pour les personnes handicapées.

Les apports de la danse intégrée sont nombreux : mise en forme, à la fois physique et psychologique ; développement de la sensibilité et de l’estime de soi ; impact positif sur les relations sociales, etc. Mais il ne faut pas confondre cette pratique avec la danse-thérapie. Bien que la danse intégrée favorise un bien-être général, elle n’a pas pour objectif principal l’amélioration des états psychiques et physiques des participants. Les élèves de France s’épanouissent en explorant le mouvement et l’expression théâtrale et en se produisant sur scène.

Photographe : Véro Boncompagni. Spectacles Becs et plumes.

En particulier, la danse intégrée transforme le rapport à soi et à autrui, ainsi que la perception des individus aux corps atypiques : « Après la fin du cours, les élèves ne verront plus jamais les personnes handicapées de la même manière » souligne France. Effectivement, pour Audrey Morin, l’une des élèves sans handicap de la session d’enseignement de l’été 2012, « l’atelier de danse intégrée est très formateur sur le plan humain. J’ai rencontré des personnes formidables et inspirantes, comme Jessica qui a voyagé seule en fauteuil roulant jusqu’en Haïti à 17 ans et qui fait aussi du théâtre. »

Née prématurée, Jessica Cacciatore a eu une paralysie cérébrale qui a empêché les muscles de ses jambes de se développer normalement. En fauteuil depuis son enfance, Jessica est férue de peinture, de zumba, de voile intégrée et de danse intégrée, qu’elle pratique depuis 2006 avec France Geoffroy, dans le cadre du volet d’enseignement de Corpuscule Danse. Travaillant dans le domaine des ressources humaines, Jessica habite seule depuis ses 19 ans. Paradoxalement, son chemin vers la danse intégrée a été long : « Pendant mon adolescence, je m’entraînais au centre de réadaptation Lucie Bruneau et je voyais des personnes faire de la danse en fauteuil roulant. Dans ma famille, on m’avait élevée dans l’idée que je pouvais tout faire et que je n’étais pas handicapée ; j’allais dans une école normale ; je ne connaissais pas de personnes handicapées. Or, j’avais toujours rêve de danser. Mais je voulais être associée uniquement à l’acte de danser, pas au handicap, et faire un atelier de danse intégrée me semblait contradictoire avec mon souhait. Peu à peu, j’ai réalisé que c’est la vision des gens qui crée le handicap, que celui-ci n’existe pas vraiment. J’ai commencé alors à m’investir dans la danse intégrée. Lorsque mes amis et mes collègues viennent me voir sur scène, ils sont d’abord surpris de voir des spectacles si aboutis. Et ils ne peuvent distinguer les danseurs à mobilité réduite de ceux qui n’ont pas de handicap. »

Photographe : Véro Boncompagni. Spectacle Becs et plumes.

La pratique de la danse intégrée est source de bienfaits physiques, émotionnels et sociaux pour Jessica : « Danser me permet de bouger, de rester en forme, de m’exprimer et de me libérer des émotions et des traces de la semaine en les transposant en mouvements.  Ça m’aide à me débarrasser de ma gêne et à rencontrer des gens. » Cette expérience a aussi appris  à la jeune femme l’importance du mutualisme et de l’interdépendance : « Avec les autres élèves, nous avons créé des liens, nous sommes devenus partenaires de danse et amis. Nous avons besoin les uns des autres, mon fauteuil leur est utile pour faire certains mouvements et eux m’aident à en faire d’autres. Ils me lèvent par exemple la jambe pour créer une image chorégraphique, ce qui permet de m’étirer, quelque chose que je ne peux pas faire toute seule. D’ailleurs, l’une des premières choses que France nous a appris est de ne pas nous comparer les uns aux autres, de ne pas être dans le jugement. On est là pour donner ce qu’on peut et pour nous compléter les uns les autres».

Cette complémentarité et ce mutualisme dont parlent Jessica, on les sent très fort dans la création produite cet été par les élèves de France, « Becs et plumes », présentée fin août à la Piscine-théâtre du Département de danse de l’UQAM. Dans cette très belle performance, à la fois sensible et ludique, un fil invisible semblait relier chaque danseur et chaque geste. Les interprètes semblaient se saisir de leurs mouvements mutuels pour les continuer et les mener à terme, se soutenant les uns les autres dans chaque intention chorégraphique.

Photographe : Véro Boncompagni. Spectacle Becs et plumes.

Jessica évoque aussi le caractère transformateur de la danse intégrée pour tous les participants : « C’est une très belle exploration. On danse, mais on discute aussi, on parle de vraies affaires. Les personnes qui ne sont pas handicapées découvrent la réalité des personnes avec handicap, leurs difficultés mais aussi le fait que tout le monde est pareil, avec des désirs et des rêves. La danse, c’est une belle manière de casser les préjugés. »

Surtout, cette expérience a permis à Jessica de nouer des liens avec le milieu des personnes à mobilité réduite et de se constituer un groupe d’amis qui s’épaulent mutuellement. Avec ce groupe d’amis, Jessica met actuellement en place des initiatives en vue d’améliorer la vie quotidienne des personnes handicapées. Ainsi, la pratique de la danse intégrée est bénéfique non seulement pour les individus, mais aussi pour la communauté, en suscitant une envie de changer le statu quo.

Le handicap, un catalyseur de créativité

Photographe : Véro Boncompagni, Poloaroid TV, chorégraphe : Harold Rhéaume
Interprètes : France Geffroy, Harold Rhéaume

Un autre aspect passionnant de la danse intégrée, c’est que les handicaps de certains participants mobilisent l’imagination et l’inventivité de tous les interprètes. Chaque handicap a son lot de défis, mais également un potentiel créateur qui lui est propre : « les contraintes mènent à la création, explique Audrey. Un fauteuil électrique devient un élément artistique, on monte une chorégraphie avec la personne qui est dans le fauteuil, on monte sur celui-ci, on se cache derrière, on s’en sert comme support pour faire des arabesques, on s’amuse beaucoup. Cet élément qu’on voit de manière négative au départ devient très positif. »

« C’est moi qui me sentais handicapée, ajoute Audrey. Les limites des élèves à mobilité réduite décuplent leur créativité, c’est ce qui m’a le plus frappée. » La jeune femme explique que France Geoffroy tient à ce que chacun garde sa gestuelle et bouge avec les moyens à sa portée : « Il n’est pas question, par exemple, que je danse comme si j’avais une contrainte motrice ».

Intervenante jeunesse, Audrey a commencé cet automne une maîtrise de danse à l’UQAM dans le but de développer un programme de danse-thérapie pour les adolescents, axé sur le développement de la conscience et de l’acceptation du corps à travers le mouvement. L’atelier de danse intégrée avec France Geoffroy lui a été très profitable pour affiner ses idées et faire évoluer son projet : « J’ai adoré cette expérience. J’ai beaucoup appris, aussi bien sur le plan sur la création que sur celui de la pédagogie. L’atelier m’a notamment permis de faire une étude du corps et du mouvement, de mieux comprendre comment on bouge et comment on peut adapter un enseignement  en danse aux élèves. »

La nécessité d’un mouvement de société

Photographe : Philippe Bossé. Chrysalide. Réalisatrice : Véro Boncompagni
Chorégraphe : Harold Rhéaume. Interprètes : France Geffroy, Harold Rhéaume

France Geoffroy ne fait pas qu’enseigner, créer, danser et diriger Corpuscule Danse. C’est aussi une personnalité publique dans la communauté internationale des personnes handicapées, qui œuvre pour la réadaptation et l’épanouissement des personnes accidentées ou atteintes de maladies dégénératives. La danse intégrée est également intéressante dans cette perspective. En effet, le public qui assiste aux spectacles est composé de personnes avec et sans handicap. Les performances contribuent ainsi à modifier les visions et les pratiques à l’égard des individus à mobilité réduite, au-delà des théâtres et dans leurs murs.

Photographe : Véro Boncompagni. Spectacle étudiant de danse intégrée Becs et plumes, août 2012. Volet d’enseignement de Corpuscule Danse.

Pour que la danse intégrée prospère de plus belle, il faudrait un mouvement de société, pour « que la société nous donne ce dont nous avons besoin » avance France Geoffroy. Certes, au Québec, la Charte des droits de la personne comporte une clause sur les droits des personnes handicapées, qui disposent d’aides financières et logistiques. Mais il reste beaucoup à faire. Les fonds manquent et il faut en moyenne deux ans à France pour pouvoir financer chaque session de création de spectacle sur scène. Les studios de danse et les théâtres ne sont pas accessibles aux artistes handicapés. En fait, une personne à mobilité réduite peut très difficilement prendre le métro et les transports adaptés limitent les allées et venues, souligne Jessica. Celle-ci souhaite vivement « qu’il y ait d’autres projets de danse intégrée, qu’il y ait plus d’ouverture d’esprit et que les locaux soient accessibles aux personnes handicapées ». Les prochaines pratiques artistiques que la jeune femme se propose de faire sont le hip-hop et la danse africaine. Et Jessica de conclure «On n’a qu’une vie. Il faut la vivre et la danse en fait partie. »

Danse Toujours, take 2!

Cet été, deux aficionadas de danse contemporaine, Anne Bertrand et Judith Sribnai, avait organisé un stage de deux semaines pour danseurs adultes non avertis (aucune expérience prérequise) avec classes techniques, improvisation, création… Le stage Danse Toujours a été un grand succès et les deux comparses remettent ça, avec les enseignantes Erin Flynn, Audrée Juteau et Emily Honegger, pendant deux fins de semaine en octobre. http://dansetoujours.ca/

6 et 7 octobre ; 13 et 14 octobre à Circuit Est

Horaires : de 9h à 16h

9h-10h : Pilates

10h-11h30 : Classe technique

12h30-13h45 : Impro

13h45-15h : Chorégraphie

15- 16H : Yoga

Aux limites de la scène

Le film que je suis impatiente de voir : Aux limites de la scène de Guillaume Paquin, sur les chorégraphes montréalais Virginie Brunelle, Frédérick Gravel et Dave St-Pierre sera présenté ce soir par Cinédanse Montréal, Cinéma Impérial, 21H.

Co(te)lette, un film incontournable qui ne fait pas dans la dentelle, ouvrira Cinédanse Montréal demain

Photo : Oliver Schofield

« The Co(te)lette film », de Mike Figgis,  sur la pièce chorégraphique éponyme d’Ann Van den Broek, ouvrira le bal du dernier-né des festivals montréalais mis sur pied par Sylvain Bleau,  Cinédanse Montréal, demain jeudi 20 septembre au Cinéma Impérial à 19H. Époustouflés, choqués, émerveillés, rebutés, déconcertés, enchantés, stupéfiés, désorientés, fascinés, submergés, vous rayerez la mention inutile après coup, mais nul d’entre vous ne sortira complètement indemne de cette projection. Si vous ne savez pas où donner de la tête face aux festivités chargées de la prochaine fin de semaine, si vous ne deviez voir qu’un seul film à Cinédanse, alors courez voir ce film brut de décoffrage qui défie toute catégorisation et tout genre.

Mais que vient faire Mike Figgis – le réalisateur britannique de Leaving Las Vegas, d’Internal Affairs et de Time Code – à Cinédanse, vous demandez-vous peut-être? Mike Figgis et la danse, c’est une histoire d’amour de longue date. En 1991 déjà, il tourne un documentaire sur le danseur et chorégraphe William Forsythe, Just Dancing around. En 1997, il réalise Flamenco Women avec l’incroyable danseuse flamenca Sara Baras.  Loin de se cantonner à la danse, Mike Figgis s’intéresse aux arts vivants et au mouvement au général : en 2011, il met en scène Lucrèce Borgia de Donizetti à l’Opéra National de Londres.

De passage à Amsterdam, Mike rencontre Janine Dijkmeijer, la co-fondatrice et la directrice artiste de Cinedans, l’un des festivals qui a inspiré Sylvain Bleau. Celle-ci lui parle de la chorégraphe flamande Ann van den Broek et de sa pièce Co(te)lette, qu’elle voudrait transformer en film.

Ce qui semble passionner Mike Figgis, c’est de transposer les émotions en mouvements. On retrouve dans Co (te) lette et dans Flamenca Women une très grande charge émotive et énergétique qui est contenue par la danse. Les questions féminines interpellent beaucoup Mike. Mais, lui qui se dit détaché des scènes politiques d’ici et d’ailleurs, en fait un traitement subtil et jamais littéral. Comment les femmes vivent-elles le regard des hommes, leur objectivation, toutes ces contraintes de plaire, de séduire, de charmer? On retrouve toutes ces problématiques en filigrane dans Co (te) lette : « C’est un film très fort, très féministe, mais d’une manière différente, personnelle, celle d’ Ann van den Broek » souligne le réalisateur.

Photo : Oliver Schofield

En effet, Mike Figgis rend à César ce qui est à César. « C’est un film sur des femmes et par des femmes, qui remet en question le regard masculin » dit-il. Son film fait justice aux idées et au travail de la chorégraphe, il n’est jamais intrusif et ne transforme pas le contenu, comme c’est souvent le danger insidieux de la caméra. Avec la sienne, Mike Figgis danse autour des interprètes, un peu comme dans le titre de son premier projet de danse, le documentaire Just dancing around. « Le risque avec la captation des pièces de danse, c’est que les images sexuelles le deviennent mille fois plus. Ann avait peur de cela, peur que mes images lui dérobent ses idées et sa chorégraphie et rendent son travail sexiste» précise Mike. Pour contourner cela, Mike s’est joint à la compagnie de danse pendant un mois pour mieux comprendre et vivre la démarche artistique et Ann van den Broek a collaboré de très près au tournage, vérifiant chaque image alors qu’elle était captée.

Co(te)lette ne dresse pas le portrait de la chorégraphe, mais 58 minutes du spectacle éponyme d’Ann Van den Broek : « Je voulais faire un film, pas une captation de performance ». Mais, contrairement à la plupart des films sur la danse, celui de Mike Figgis réussit haut la main le pari difficile de ne rien retirer à la pièce tout en lui apportant une valeur ajoutée : il tourne en 360 degrés, filmant tous les jours à partir d’un angle différent et transformant la chorégraphie en mouvement cinématographie. Et si Mike intègre les écrans divisés qu’on trouve dans Time Code, il n’en abuse pas et ne vole jamais la vedette à la chorégraphie. Son film incorpore  les réactions du public, la faune branchée flamande tout de blanc vêtue – les hispters locaux – les regards de concupiscence des hommes, les interactions des couples face au spectacle. Mike s’est inspiré pour cela des expériences des danseuses pendant les performances : certains membres du public allaient jusqu’à se permettre de les toucher. Il est passionnant pour nous spectateurs de voir les réactions d’autres spectateurs en miroir déformé, un peu comme dans un spectacle en abyme dont on ferait partie. Cela pousse à une remise en question de ses propres réactions au film, ici en direct, voir Co(te)lette, voir les autres regarder Co(te)lette et se voir regarder Co(te)lette.

Mention spéciale pour la musique, qui est aussi celle de la pièce : une composition alliant orgues d’églises, musique électro et vieux métiers à tisser par le compositeur et contrebassiste Arne van Dongen, sollicité par  Ann Van den Broek. Et quand il n’y a pas de musique, la bande-son est constituée par le souffle des danseuses et les coups qu’elles se donnent sur leurs corps. Car la musique a toujours été très importante pour la chorégraphe. Pour Quartet with One, présenté à Montréal à Tangente en 2002, elle avait fait appel au percussionniste montréalais Yves Plouffe et au musicien originaire des Pays-Bas Rex Lobo.

Le caractère franc, l’authenticité de Co(te)lette viennent de la démarche de la chorégraphe : « Je ne veux pas mettre l’accent sur les qualités techniques de mes danseurs ; je veux qu’ils soient des personnes de chair et de sang qui s’adressent au public directement. Je mets au défi mes danseurs ; les limites physiques et mentales sont explorées et constamment dépassées ». Justement, Co(te)lette semble nécessiter de la part ses interprètes un très grand engagement sur tous les plans. Les hématomes et blessures sont visibles sur leur corps et leur dépense d’énergie semble pouvoir alimenter une centrale nucléaire. Dans une production qui remet en question les contraintes auxquelles sont soumises les femmes, qu’en est-il des contraintes des danseuses ? À cette question, Mike Figgis répond que le film comportait une grande part de mise en scène et qu’il veillait à protéger les interprètes, les scènes étant tournées au compte-gouttes. En outre, les danseuses étaient personnellement engagées dans ce projet. On trouvera aussi des éléments de réponse dans ces mots de la chorégraphe : « La crédibilité d’un mouvement réside dans le fait de décider qu’il faut faire ce mouvement…. La motivation doit justifier ce que les danseurs font».

Photo : Oliver Schofield

Ann Van den Broek dissèque cliniquement les comportements humains dans ses chorégraphies. Basée sur l’air du temps, chacune de ses pièces prend appui sur les schémas de comportements qui l’entoure, sur des incidents et des phénomènes universels, que la chorégraphe relie à ses thèmes de prédilection, à savoir l’impatience et l’agitation (restlessness), la lutte, la résistance, le fanatisme, le nihilisme et les couples contrôle/compulsion et activité/passivité, dixit Ann : « mon travail est aussi une réaction critique ou une rébellion contre des choses qui ne sont pas remises en question, qui sont ignorées ou considérées généralement comme la norme, souligne la chorégraphe. Je ressens le besoin de lutter contre la conformité. »  Pour autant, son travail ne met pas en avant un message politique, social ou idéologique : « je n’ai jamais voulu faire une déclaration claire. C’est un message implicite ».

Parlant d’un « laboratoire chorégraphique » personnel, la chorégraphe fait appel à différentes variations du même mouvement, répétés jusqu’à l’obtention du mouvement le plus déconstruit, précis et pur. Son but ultime est de « pénétrer dans l’essence du mouvement : les mouvements servent à quelque chose mais ils ne sont jamais seulement illustratifs ». En fait, Ann Van den Broek cherche à construire un agencement chorégraphique qui fournit un cadre rationnel, « qui contrôle l’incontrôlable ». Ces contradictions, ces couples de force prenant diverses formes sont toujours au cœur du travail de la chorégraphe : « vous exposer/garder vos distances, vous exprimer/vous retenir, vous contrôler/vous laisser aller, donner/prendre… »

Co(te)lette, jeudi 20 septembre, 19H. Cinéma Impérial, Mike Figgis sera présent. http://www.cinedanse-mtl.com/

Les pieuvres peuvent-elles danser? La réponse par Tentacle Tribe

Photo : Yura Liamin

Le Festival Quartiers Danse fête son 10ème anniversaire cette année. Du 12 au 23 septembre, des spectacles en salle et des spectacles à l’extérieur, des chorégraphes établis et des chorégraphes émergents, des compagnies d’ici et d’autres d’Allemagne et d’Espagne, etc. Y a de quoi faire, entre Quartiers Danse, Cinédanse Montréal et Pop Montréal, on ne sait à quel festival se vouer…. Lors de la soirée d’ouverture et pendant la très éclectique et intéressante soirée de chorégraphes émergents, j’ai découvert la fascinante compagnie Tentacle Tribe qui a dansé un duo de dix minutes, « When we fall ».

Tentacle Tribe, c’est la montréalaise Emmanuelle le Phan et le suédois Elon Höglund. Pratiquant divers styles de danses urbaines – breakdance, hip-hop, locking, popping, house, etc. – depuis leur plus jeune âge, ils se sont rencontrés en 2005 et, à eux deux, ont créé un vocabulaire contemporain imprégné de ces diverses influences : « Pour nous, la danse n’a pas de frontières, expliquent Elon et Emmanuelle. La danse, c’est la danse. C’est l’incarnation de la musique».

Tentacle Tribe allie une grande physicalité à un grand sens de la musicalité. Leur gestuelle organique, innovante et très fraîche a enchanté la salle, qui vibrait par procuration pendant la soirée de chorégraphes émergents.

Pour construire leurs pièces, Emmanuelle et Elon improvisent et dialoguent à travers le mouvement, la question dansée de l’un influençant la réponse de l’autre. Ils créent avec ou sans musique : « Tout est vibration et musique de toute manière, souligne Elon. Même sans musique, nos mouvements ont un rythme intrinsèque ».

Photo : Yura Liamin

Ce qui m’a d’abord frappée en regardant la performance de Tentacle Tribe, c’est avec quelle facilité et aisance ils effectuaient des mouvements extrêmement techniques et exigeants, l’air de ne pas y toucher. En effet, les deux comparses s’inspirent « de toutes sortes de créatures terrestres, précise Elon, car les animaux ont une manière de bouger en utilisant le corps de manière efficace. Avec la civilisation, les humains ne savent plus bouger de cette manière ». « Nous sommes influencés en particulier par les espèces marines, ajoute Emmanuelle, des créatures sans os, comme des pieuvres par exemple. »

Le nom de la compagnie vient justement de ces pieuvres qu’Elon aime à peindre. Les tentacules évoquent le désir de Tentacle Tribe d’utiliser toutes les parties du corps pour danser, à la manière des ventouses dont sont pourvus les bras des céphalopodes. La tribu, pour le moment, c’est eux deux, mais ils ont le désir de s’agrandir en intégrant de nouveaux collaborateurs et ont d’ores et déjà commencé à travailler avec des musiciens. La tribu des tentacules a de beaux jours devant elle.