Josef Nadj au 104 : La mécanique rêvée des pantins

Paysage Inconnu de Josef Nadj. Photo : Séverine Charrier.

Paysage Inconnu de Josef Nadj. Photo : Séverine Charrier.

Double découverte lors d’un passage-éclair en France : Un chorégraphe, Josef Nadj et un lieu, le 104. Dans le cadre du festival Temps d’images, le premier donnait à voir une nouvelle création, Paysage Inconnu, dans le deuxième, à la fois espace de production artistique et centre communautaire situé dans le 19e arrondissement à Paris. Une pièce foraine entre la farce et le cauchemar éveillé, un théâtre d’objets de chair, où la musique fait corps avec le mouvement, dans un lieu rassembleur et vivier de création.

Paysage inconnu

Les protagonistes de Paysage Inconnu sont deux hommes en costumes noirs, la tête recouverte par des bas nylon transparents, et deux musiciens multi-instrumentistes. La scène est occupée en grande partie par des instruments de musique – gong, saxophone, diverses percussions et bien d’autres – et par un ensemble d’objets hétéroclites, entre autres trois baignoires en fer.

Josef Nadj est né dans les Balkans, plus exactement en Vojvodine, enclave hongroise de l’ex-Yougoslavie : Un territoire de champs et de steppes qui s’étendent à l’infini, plus d’une fois le théâtre des conflits des humains. D’emblée, on retrouve sur le plateau cette atmosphère de plaine semi-désertique sans relief, calcinée dans un passé pas si lointain.

Au début de la pièce, les deux hommes en costume noirs – Josef Nadj et Ivan Fatjo – sont installés sur des chaises côté cour. Ils hululent et entonnent des sortes de chants de gorge. Au son de la musique jouée par Akosh Szelevényi et Gildas Etevenard, Ils commencent à se mouvoir sur leurs sièges, effleurant le sol, s’y déployant pour revenir en position assise. Peu à peu, ils se retrouvent accroupis, font des sauts spectaculaires, rampent, tâtent le sol, se manipulent l’un l’autre. La musicalité intrinsèque de leur gestuelle est frappante. Un peu comme ils avaient leur propre rythme interne, qui parfois s’accorde parfaitement avec la trame sonore et parfois vient en contrepoint.

La première image qui vient à l’esprit est celle de pantins désarticulés. Désarticulés mais avec une fluidité étonnante, probablement apportée par la musicalité. Les personnages de Paysage Inconnu sont des pantins, des anti-héros. Ils grimacent, mais leurs traits sont atténués par leurs masques de nylon. Tour à tour, ils évoquent des larrons qui viennent de faire une bonne combine et se disputent le butin par des corps à corps ; des croquemorts qui rient jaune devant l’absurdité du monde ; des pantins-philosophes qui cherchent sans le trouver le sens de la vie ; des escrocs à la petite semaine qui jouent aux yakusas…. Leur corporéité est à mi-chemin entre le corps sans organes de Deleuze et Guattari et la marionnette de Kleist, à ceci près que celle-ci a à peine besoin d’effleurer le sol et défie la gravité grâce à ces ficelles. Les pantins nadjiens, eux, sont bel et bien terriens, bourbeux, ils appartiennent à la terre qu’ils tâtent régulièrement.

Paysage Inconnu de Josef Nadj. Photo : Séverine Charrier.

Paysage Inconnu de Josef Nadj. Photo : Séverine Charrier.

La dernière création de Josef Nadj – qui est aussi la première de ses pièces que je vois sur scène – convoque la danse, la musique, les arts visuels et le théâtre d’objets. Théâtre d’objets inanimés – entre autres, les danseurs jouet à se guillotiner divers membres et lancent des objets sur un tableau noir, comme une projection de leurs fantasmes – mais surtout théâtre d’objets géants de chair. Ainsi, les pantins-larrons-croquemorts-philosophes-yakusas sont manipulés par le chorégraphe. Celui-ci danse lui-même dans la création, créant une sorte de mise en abîme de l’état de pantin et devenant pantin de lui-même.

Féru de musique, Josef Nadj établit un dialogue organique, quasiment symbiotique, entre le mouvement et la musique. Contrairement à la plupart des pièces faisant appel à des musiciens sur scène, Akosh Szelevényi et Gildas Etevenard ne se trouvent pas en périphérie du plateau mais en investissent une grande partie. Tout donne à croire que les partitions chorégraphique et sonore auraient été écrites en même temps et dans un même lieu.

Cet univers tragico-burlesque, fangeux et fantasmagorique, semble faire écho aux écrits de Bruno Schulz, peintre, écrivain et poète polonais et juif qui figure parmi les sources d’inspiration de Nadj. Selon le metteur en scène polonais Tadeusz Kantor, qui manipulait parfois ses acteurs sur scène, Bruno Schulz serait le précurseur de la « réalité dégradée » qui a marqué la création artistique de l’Europe Centrale.

Paysage Inconnu de Josef Nadj. Photo : Séverine Charrier.

Paysage Inconnu de Josef Nadj. Photo : Séverine Charrier.

Si la merveilleuse pièce de Nadj se trouve en « paysage inconnu », elle pourrait très bien s’ancrer dans l’une des « régions de grande hérésie » de Bruno Schulz, qui composent le monde chaotique d’aujourd’hui. Fétus de paille tiraillés par leurs appartenances, les pantins humains se laissent guider à vue, comme s’ils n’avaient pas leur mot à dire dans leur destinée, malgré tout le poids de la mémoire.

Le 104

S’intéressant à tous les champs artistiques sans hiérarchie de genre, le CENTQUATRE-PARIS propose des résidences aux artistes à travers son programme de « plateformes collaboratives ». Il abrite un théâtre, une librairie très bien achalandée (essais, revues artistiques, films, littérature générale, littérature jeunesse) qui répond au nom du Merle Moqueur, un lieu d’exposition, une Maison pour les Petits qui se rapproche des Maisons Vertes de Françoise Dolto, une épicerie naturelle et écoresponsable, un café, un magasin d’objets recyclés et chinés… Il accueille des festivals et propose des activités artistiques aux amateurs. Lieu communautaire, c’est un centre de la vie du quartier. Les jeunes viennent d’ailleurs pratiquer le hip-hop dans l’immense hall.

Le Merle Moqueur. Crédit : www.104.fr

Le Merle Moqueur. Crédit : http://www.104.fr

En somme, le 104 propose un éventail de lieux, d’activités et de possibilités qui invite à adopter des modes de vie – ou, à tout le moins, quelques pratiques – alternatifs, axés sur le partage, l’échange, les apprentissages, l’ouverture à l’Autre et aux arts et un rapport harmonieux au milieu environnant.
À quand un 104 à Montréal?

Caroline Tabet : De corps et de rencontres

“Dialogues” 3-02 Caroline Tabet et Khouloud Yassine à la Grande Brasserie du Levant. 2010-2013 12 images, edition 4 + 1AP, 40x40cm and 40x60cm, Gelatin Silver Print on ILford semi glossy paper + 3 groups of 12 to 13 images printed on Mettalic paper, 20 x 180

“Dialogues” 3-02 Caroline Tabet et Khouloud Yassine à la Grande Brasserie du Levant. 2010-2013
12 images, edition 4 + 1AP, 40x40cm and 40x60cm, Gelatin Silver Print on ILford semi glossy paper + 3 groups of 12 to 13 images printed on Mettalic paper, 20 x 180

Dans son projet Dialogues, la photographe Caroline Tabet décortique l’interaction de trois danseurs avec des lieux désaffectés de Beyrouth. Rencontre avec une « metteure en espace » qui donne corps à la rencontre, à l’occasion d’une exposition lumineuse et mélancolique qui retrace 13 ans de son travail à la galerie Art Factum.

Of Places and Dust, Art Factum, Qarantina, Liban, jusqu’au mardi 30 juillet inclus

« J’avais envie de travailler sur l’interaction d’un danseur et d’un lieu, raconte la photographe Caroline Tabet. Les danseurs ont une intuition et une lecture de l’espace particulières, propres à chacun d’entre eux».

“Dialogues” 2- 01. Caroline Tabet et Alexandre Paulikevitch à l'Imprimerie Catholique . 2010-2013 12 images, edition 4 + 1AP, 40x40cm and 40x60cm, Gelatin Silver Print on ILford semi glossy paper + 3 groups of 12 to 13 images printed on Mettalic paper, 20 x 180

“Dialogues” 2- 01. Caroline Tabet et Alexandre Paulikevitch à l’Imprimerie Catholique . 2010-2013
12 images, edition 4 + 1AP, 40x40cm and 40x60cm, Gelatin Silver Print on ILford semi glossy paper + 3 groups of 12 to 13 images printed on Mettalic paper, 20 x 180

Les photographies de Caroline Tabet découlent toujours de rencontres, qu’elles soient ponctuelles ou qu’elles s’inscrivent dans la durée. Pour sa collaboration avec les danseurs, elle a fait appel à des personnes avec qui elle a des affinités et dont l’approche du mouvement l’interpelle. Le projet a pris forme progressivement : « Je n’ai appelé cette série Dialogues qu’au bout d’un certain temps, en réalisant que c’est un dialogue à trois : entre le danseur et l’espace, entre le danseur et moi, entre l’espace et moi. Souvent dans mon travail, les choses ne se dessinent que lorsque je les mets bout à bout, une fois le processus bien amorcé».

“Dialogues” 2-01. Caroline Tabet et Zeina Hanna à l'Hôtel Tabarja. 2010-2013 12 images, edition 4 + 1AP, 40x40cm and 40x60cm, Gelatin Silver Print on ILford semi glossy paper + 3 groups of 12 to 13 images printed on Mettalic paper, 20 x 180

“Dialogues” 2-01. Caroline Tabet et Zeina Hanna à l’Hôtel Tabarja. 2010-2013
12 images, edition 4 + 1AP, 40x40cm and 40x60cm, Gelatin Silver Print on ILford semi glossy paper + 3 groups of 12 to 13 images printed on Mettalic paper, 20 x 180

La photographe s’est toujours intéressée aux lieux laissés à l’abandon. Née à Beyrouth, Caroline Tabet a grandi en France. Revenue au Liban pour s’y installer quelques temps après la fin de la guerre civile, la photographe s’est approprié la ville en la sillonnant de part et d’autre : « J’ai redécouvert Beyrouth qui était alors assez vide et désolée et certains lieux m’ont intriguée. Je les ai photographiés dans leur état, pas à pas. Ces images sont comme une mémoire de ces lieux». Ceci a donné lieu à la série Beirut Lost Spaces, exposée à Art Factum. Les lieux qui y sont dépeints sont en passe d’être détruits ou transformés.

“Dialogues” 3-07 Caroline Tabet et Khouloud Yassine à la Grande Brasserie du Levant. 2010-2013 12 images, edition 4 + 1AP, 40x40cm and 40x60cm, Gelatin Silver Print on ILford semi glossy paper + 3 groups of 12 to 13 images printed on Mettalic paper, 20 x 180

“Dialogues” 3-07 Caroline Tabet et Khouloud Yassine à la Grande Brasserie du Levant. 2010-2013
12 images, edition 4 + 1AP, 40x40cm and 40x60cm, Gelatin Silver Print on ILford semi glossy paper + 3 groups of 12 to 13 images printed on Mettalic paper, 20 x 180

Caroline Tabet est parmi l’une des rares photographes qui utilisent encore l’argentique. Elle affectionne les manipulations que cela permet, le caractère artisanal, le velouté du flou, le grain et la profondeur, particulièrement intéressante pour capturer le mouvement.

Land Series. Caroline Tabet. Art Factum.

Land Series. Caroline Tabet. Art Factum.

Pour la série Dialogues, l’idée initiale de Tabet était d’investir des hôtels abandonnés, « ces lieux de passage où il y a eu beaucoup de vie, explique-t-elle. J’étais à la recherche d’espaces « neutres », qui ne soient pas des habitations ou des salles de théâtre et qui ne fassent pas partie de l’espace public. » Avec sa première collaboratrice, la danseuse contemporaine et chorégraphe Zeina Hanna, Tabet a exploré l’Hôtel de Tabarja, resté inachevé en raison de la guerre et détruit depuis le projet. Cette grande structure en béton comportait de nombreux étages identiques qui donnaient sur la mer et sur la montagne.

“Dialogues” 1 - 05. Caroline Tabet et Zeina Hanna à l'Hôtel Tabarja. 2010-2013 12 images, edition 4 + 1AP, 40x40cm and 40x60cm, Gelatin Silver Print on ILford semi glossy paper + 3 groups of 12 to 13 images printed on Mettalic paper, 20 x 180

“Dialogues” 1 – 05. Caroline Tabet et Zeina Hanna à l’Hôtel Tabarja. 2010-2013
12 images, edition 4 + 1AP, 40x40cm and 40x60cm, Gelatin Silver Print on ILford semi glossy paper + 3 groups of 12 to 13 images printed on Mettalic paper, 20 x 180

Le deuxième volet des Dialogues a été réalisé avec le danseur et chorégraphe de danse baladi Alexandre Paulikevitch dans l’Imprimerie Catholique de Beyrouth. Quant au dernier volet, il s’est inscrit au sein de la Grande Brasserie du Levant, revisité par la chorégraphe-interprète de danse contemporaine Khouloud Yassine. Celle-ci souhaitait que la ville environnante soit ressentie à certains moments, afin que les images soient cohérentes avec sa propre expérience de Beyrouth. La capitale libanaise peut être oppressante de par son urbanisme sauvage, le regard constant des gens et les invectives de certains hommes.

Dialogues, Caroline Tabet. Art Factum.

Dialogues, Caroline Tabet. Art Factum.

Au début de chaque séance de travail avec ses collaborateurs-danseurs, Caroline Tabet installait sa caméra et suivait le travail de l’interprète, qui ne savait pas quand il était pris en photo. Celui-ci faisait d’abord un repérage sensoriel et visuel du lieu puis commençait à se mouvoir à son rythme. « Les danseurs étaient pieds nus dans un espace brut, avec des bouts de verre et de fer, des rocailles, des choses pas très accueillantes, souligne Tabet. Sans musique, dans un espace étranger, ça prend du temps d’apprivoiser un lieu. Il nous arrivait aussi d’attendre le mouvement de la lumière, en particulier dans l’Imprimerie où il y a plusieurs niveaux».

Exposition Of Places and Dust. Caroline Tabet. Art Factum.

Exposition Of Places and Dust. Caroline Tabet. Art Factum.

Chaque collaborateur-danseur appréhende l’espace à sa manière. Enracinée, terrienne, Khouloud Yassine est dans une économie de gestes. Rappelant ce « point mort » recherché par la jeune femme qui chorégraphie le moindre regard et tressaillement de visage dans ses pièces, sa gestuelle dans les photos est minimaliste tout en étant intense, comme si elle dépensait une grande énergie pour rester sur place. Elle s’arc-boute, ouvre son sternum au ciel, défie la ville. Tout en courbes et déhanchés, Alexandre Paulikevitch qui déconstruit le baladi pour mieux exulter dans ses créations, s’enroule autour des poteaux de l’Imprimerie, lâche prise, se fond dans les murs et les fenêtres par des mouvements sinueux, se suspend par le bassin et les jambes, se dépose tout simplement sur les marches d’un escalier. Quant à la longiligne et arachnéenne Zeina Hanna, elle s’étend sur toutes les dimensions de l’espace, elle s’élève, elle rampe horizontalement et verticalement, elle habite l’espace, y compris le sol. Tentaculaire, elle semble même visiter une facette qu’on ne peut voir et s’effacer partiellement par moments.

“Dialogues” 2- 02. Caroline Tabet et Alexandre Paulikevitch à l'Imprimerie Catholique . 2010-2013 12 images, edition 4 + 1AP, 40x40cm and 40x60cm, Gelatin Silver Print on ILford semi glossy paper + 3 groups of 12 to 13 images printed on Mettalic paper, 20 x 180

“Dialogues” 2- 02. Caroline Tabet et Alexandre Paulikevitch à l’Imprimerie Catholique . 2010-2013
12 images, edition 4 + 1AP, 40x40cm and 40x60cm, Gelatin Silver Print on ILford semi glossy paper + 3 groups of 12 to 13 images printed on Mettalic paper, 20 x 180

La série des Dialogues a ceci de particulier qu’elle donne à voir et à ressentir la gestuelle dansée différemment de l’acceptation traditionnelle de la « danse ». Les mouvements des chorégraphes-interprètes relèvent de gestes quotidiens, de gestes d’interaction avec des éléments. Ils ne font pas semblant de toucher, de se fondre, d’escalader ; ils touchent, se fondent, escaladent réellement. La capture sur pellicule de leur rencontre avec le lieu s’est faite de manière organique. En effet, la photographe se faisait oublier : « les photos ne montrent pas de longues poses où on laisse voir le mouvement, poursuit Tabet. Le mouvement est déterminé davantage par la succession des images que par la photo elle-même ». Enfin les lieux explorés sont souvent inconnus du public libanais, qui n’a jamais vu leur intérieur et parfois ne connaît même pas leur existence. Caroline Tabet a proposé deux manières de découverte de ces espaces : d’un côté, un ensemble de quelques images en grand des trois chorégraphes-interprètes et de l’autre, toutes les photos en petit format de chacun d’entre eux se faisant suite. Plus cinématographique, ce deuxième mode d’exposition semble raconter une histoire lisible dans les deux sens et permet de voir autrement les mouvements des danseurs et les lieux.

Nudes in Cold 2. Caroline Tabet.

Nudes in Cold 2. Caroline Tabet.

Suspension des corps dansants dans des lieux rêvés qui semblent appartenir à une dimension spatiotemporelle parallèle… Tout cela contribue à créer une expérience poétique et nostalgique, nostalgique de ces lieux si proches et pourtant inaccessibles.

“Recueil” 5. Caroline Tabet. 2012-2013 7 images, edition of 2 + 1AP, 40x50cm, inside image 36x36cm, Gelatin Silver Print on ILford 5K mat paper

“Recueil” 5. Caroline Tabet. 2012-2013
7 images, edition of 2 + 1AP, 40x50cm, inside image 36x36cm, Gelatin Silver Print on ILford 5K mat paper

Et si la photographe n’a pas collaboré avec des danseurs dans ses autres projets, l’essence du corps humain innerve tout son travail : corps qui se dévoilent avec générosité dans la série Nudes in Cold ; corps absents dans la série Beirut Lost Spaces ; corps en mouvance dans la série Passages ; corps picturaux ou qui se devinent dans la série The Land series, corps évanescents et, ou gémellaires dans la série Recueil… À mi-chemin entre le daguerréotype expérimental et la peinture, cette dernière série en noir et blanc a été travaillée au spray, à l’encre de chine, à la gomme arabique et à l’éponge : « je cherchais à créer un paysage mental, une porte ouverte à l’imaginaire, où chacun peut imaginer ce qu’il veut », précise la photographe. Quant à la série Land Series, il s’agit d’un travail sur la matière exploitant les accrocs de développement des polaroids. Tabet a agrandi des portraits et des paysages, mettant ainsi en relief des irrégularités et des imperfections émergeant lors du traitement des films de la société The Impossible Project.

Land Series 2. Caroline Tabet.

Land Series 2. Caroline Tabet.

L’ensemble du travail de Tabet évoque l’impermanence et le caractère éphémère des choses. La jeune femme met en images la nostalgie, « la souffrance causée par le désir inassouvi de retourner » selon Kundera*. Désir inassouvi de retrouver des personnes et des lieux, qu’on les ait connus tangiblement ou qu’on nous en ait transmis le souvenir. Désir de se saisir du temps qui passe. Désir d’effacer les marques de la guerre et de la folie ordinaire des humains. Désir de dévoiler ce qui est caché, de faire ressortir l’apaisement, de mettre l’accent sur le beau en tirant parti des défauts. Car la nostalgie de Caroline Tabet est limpide et féconde : « Les photos de la série Passages me semblent parfois comme des sas de transition pour aller quelque part d’autre ».

Passages 3. Caroline Tabet.

Passages 3. Caroline Tabet.

*Milan KUNDERA, L’ignorance, Folio, 2003, pp. 9-11

La Gyrotonic : Circulez, y a tout à voir!

« La Gyrotonic est basée sur des mouvements circulaires et rythmiques, synchronisés avec la respiration » Isabel Mohn

Faisant de plus en plus d’émules parmi les danseurs, la Gyrotonic est accessible et bénéfique à tous.  Danseuse contemporaine et chorégraphe, Isabel Mohn enseigne cette technique à Montréal. Parmi ses élèves, elle compte des personnes intéressées par le mouvement, des danseurs, des femmes enceintes… Elle nous parle des principes et des bienfaits de la Gyrotonic.

La Gyrotonic est un système d’assouplissement, de renforcement et de rééducation  neuromusculaires faisant appel à une machine. Elle est basée sur des mouvements circulaires, fluides et rythmiques, initiés par la respiration. L’idée principale derrière cette pratique est que « la source de toute maladie est la stagnation, qu’elle soit mentale, émotionnelle ou physique. Tout comme dans une respiration harmonieuse, il n’y a pas de point final dans les mouvements exécutés. On cherche plutôt à aller vers l’infini et à dépasser les limites de notre corps», explique Isabel Mohn, qui enseigne la Gyrotonic à Montréal.

« Être à la fois dans son centre et en perpétuel échange avec ce qui nous entoure, pour moi, c’est là que la Gyrotonic et la création chorégraphique se rejoignent »

La Gyrotonic fut développée dans les années 80 par Juliu Horvath, un danseur roumain d’origine hongroise qui avait trouvé asile aux États-Unis pendant la période du rideau de fer. Suite à une rupture du tendon d’Achille et à une hernie discale, Horvath dut s’arrêter de danser. Il élabora alors une méthode prenant appui sur le yoga et intégrant des principes de la gymnastique et de la natation qu’il avait toujours pratiquées, donnant naissance à la Gyrokinesis. Par la suite, une machine comportant poulies, poids et sangles fut élaborée pour développer le potentiel de celle-ci : la Gyrotonic était née. Conçue en fonction de la manière dont nos muscles et nos os devraient bouger – librement et en trois dimensions – cette machine soutient et guide le corps, grâce une résistance, légère mais constante, qui sert de levier.Comme d’autres techniques somatiques, la Gyrotonic fait appel à l’ensemble des articulations, des ligaments et des muscles, mobilisant simultanément plusieurs groupes de muscles. Cependant, elle a ceci de spécifique qu’elle est axée sur des mouvements circulaires et non linéaires. « C’est une manière intelligente de travailler, souligne Isabel. On modifie ses perspectives, on éveille les sens, toute la perception, tout le corps ». Ainsi, lorsqu’on expérimente la Gyrotonic, l’influence de la natation saute aux yeux. On a la sensation de flotter dans l’eau, grâce aux poids de la machine qui allègent la gravité, on se sent soutenu et on peut bouger beaucoup plus librement.

Reconnue par les professionnels de la santé comme une méthode très efficace, la pratique développe la capacité fonctionnelle de tous les systèmes du corps. Isabel Mohn en souligne les nombreux bienfaits : « entre autres, la Gyrotonic accroît la flexibilité, la force et l’endurance, mobilise la colonne vertébrale et libère les articulations, élimine les tensions et les blocages, augmente la circulation du sang et de l’énergie, allonge les muscles et affine la silhouette du corps. »

« La Gyrotonic permet de lever des blocages dans le but d’atteindre son plein potentiel »

Cette méthode d’entraînement peut être très utile aux personnes blessées, notamment en ce qui concerne la réhabilitation de la colonne  vertébrale, des hanches et des genoux. La pratique est également pertinente pour les athlètes et peut les aider à prévenir les blessures, tout en améliorant la performance : en effet, on peut ajuster la machine de manière à optimaliser les mouvements propres aux disciplines sportives, par exemple le golf, le tennis, le patinage artistique, le hockey, etc.

Ceci dit, la technique est adaptable aux capacités de chaque personne et intéressante pour tous : elle permet d’être bien ancré dans son corps, d’améliorer la posture et la mobilité. Le lien avec la danse est évident, puisque la Gyrotonic a été développée par un danseur blessé. En particulier, celle-ci apporte une meilleure coordination et améliore la régénération neuromusculaire. Et, selon Elinor qui est danseuse, « la Gyrotonic, grâce à la résistance créée par les poids est très utile pour ne pas « crisper » les muscles et les jointures. Aussi, c’est un travail en profondeur et en douceur, idéal à long terme… Je sens davantage le momentum et le souffle, alors je fais les mouvements avec moins d’effort et plus d’amplitude, je vais plus loin que les limites de mon corps. Il y a plus d’espace dans mes jointures. C’est la respiration qui crée le mouvement, qui est organique et pas seulement musculaire ».

En outre, la Gyrotonic est également appréciée par des personnes et qui sont intéressées par le fonctionnement du corps et qui sont à la recherche de nouvelles méthodes d’entraînement. Ces personnes pratiquent souvent le yoga et le pilates, des techniques qui ont des connexions avec la Gyrotonic. Par ailleurs, celle-ci est très utile aux femmes enceintes : elle travaille le support et l’ouverture du plancher pelvien et du sacrum, crée de l’espace dans tout le tronc, allège les jambes lourdes et aide la circulation… Elinor, enceinte de huit mois et demi au moment de notre échange et ayant pratiqué la technique tout  au long de sa grossesse, décrit les effets de la pratique sur son corps: « la Gyrotonic m’aide beaucoup avec la circulation dans les jambes et la rétention d’eau dans mes pieds. En plus, mon sacrum est moins douloureux ».

Naomi, une autre élève d’Isabel, explique qu’elle a commencé la Gyrotonic alors qu’elle souffrait de douleurs au dos suite à un accident de voiture, ce qui l’empêchait de faire des activités sportives. Après des années de physiothérapie et d’ostéopathie, Naomi se sentait prête à essayer quelque chose de nouveau : « Au bout de deux séances, j’avais noté une différence dans ma posture et ma respiration. » Avec le temps, la jeune femme a gagné en flexibilité et en tonicité: « Peu à peu, des parties de mon dos qui étaient extrêmement raides sont devenues plus mobiles. Avec la Gyrotonic, j’ai appris que la manière de retrouver de la force dans certains muscles et de réduire ma dépendance à l’égard d’autres muscles était de fortifier et de stimuler mon centre. Après chaque session de Gyrotonic, chacune de mes jointures semble avoir allongé. Isabel me pousse à réaliser des mouvements de plus en plus complexes et à développer un sens spatial en bougeant. D’une certaine manière, je sens que je danse au ralenti ».

Enfin, la Gyrotonic pourrait être bénéfique aux personnes âgées, notamment en diminuant les douleurs, en augmentant l’amplitude des mouvements et en améliorant l’équilibre et la coordination.

Photographe : J. Reid. Danseurs : Isabel Mohn, Dean Makarenko

Isabel Mohn est danseuse, chorégraphe et enseignante de danse, entre autres au Studio 303. Originaire d’Allemagne, elle était venue au Québec pour faire la formation professionnelle de LADMMI, l’École de danse contemporaine de Montréal ; elle y habite et travaille depuis, tout en menant des collaborations en Europe. Ce qui l’attirée d’abord vers la Gyrotonic, c’est sa fascination pour l’être humain, son corps et le fonctionnement de celui-ci : « La Gyrotonic permet de lever des blocages dans le but d’atteindre son plein potentiel, précise Isabel. Cette action d’aller plus loin, de dépasser des barrières, qu’on retrouve dans la Gyrotonic, rejoint ma vision de la danse. J’aime partager cette expérience avec des gens qui ne sont pas nécessairement danseurs ».

Photographe : Patrice Blain. Danseurs : Katie Ward, Aude Rioland, Isabel Mohn.

Et si la pratique de la danse par Isabel Mohn influe sur son enseignement de la Gyrotonic, inversement, celle-ci nourrit son processus de création, explique-t-elle : « Être à la fois dans son centre et en perpétuel échange avec ce qui nous entoure, pour moi, c’est là que la Gyrotonic et la création chorégraphique se rejoignent. Le corps est à la fois un endroit immensément intime et un lieu de connexion et d’échange avec le monde. Je suis fascinée par cette dualité. En tant qu’artiste, c’est important qu’on nourrisse sont jardin secret, mais aussi qu’on soit relié au monde, à la société».

Pour expérimenter la Gyrotonic ou pour avoir plus d’information, contactez Isabel au: 514 272 0653 ou par courriel: isabelmohn@videotron.ca