Piss in the pool 9 : Corps mouvants en contreplongée

Piss in the Pool 7, 2011. Performance de Sasha Kleinplatz, extrait de Chorus 2. Photo :  Celia Spenark Ko.

Piss in the Pool 7, 2011. Performance de Sasha Kleinplatz, extrait de Chorus 2. Photo : Celia Spenark Ko.

Piss in the Pool réinvestit le Bain St-Michel, après avoir été délocalisé au Bain Mathieu l’an dernier. Invités par Sasha Kleinplatz et Andrew Tay de Wants&Needs Dance, 7 chorégraphes et une artiste contorsionniste ont un mois pour créer chacun une courte pièce in situ. Ce sera une récidive pour certains ou une première expérience pour d’autres. Geneviève Ferron, Benjamin Kamino, Andréane Leclerc et Helen Simard racontent leur appropriation du lieu.

Si la façade du Bain St-Michel évoque un théâtre avec son architecture Beaux-Arts, ses amples arches et son œil-de-bœuf côté sud, son espace interne est moins policé et plus dépaysant pour les artistes de la scène. Non contents d’abriter une longue histoire de loisirs, les murs de l’ancien Bain Turcot, propriété de la ville de Montréal attribuée gratuitement aux artistes, ont été témoins depuis 1998 de nombreuses manifestations de la relève montréalaise. Entre autres, l’édifice accueille en ce moment les préparatifs de l’imminent Piss in the Pool.

Geneviève Ferron : la condition humaine

Piss the Pool 9. Pièce de Geneviève Ferron en répétition. Photo : Geneviève Ferron.

Piss the Pool 9. Pièce de Geneviève Ferron en répétition. Photo : Geneviève Ferron.

Le Bain Saint-Michel a ce caractère brut propre aux lieux laissés à l’abandon : « c’est un espace vraiment particulier, explique la chorégraphe Geneviève Ferron. Il y a quelque chose de très glauque, d’impressionnant quand il n’y a pas de décors ou d’éclairage». Après deux répétitions, Ferron a décidé d’aller à l’encontre de l’espace : « j’avais besoin de sortir de mes zones de confort, de déjouer mes codes». Alors que les traversées qu’affectionne la chorégraphe auraient pu facilement s’inscrire dans l’espace rectangulaire du Bain St-Michel, ses 20 interprètes ne sillonneront pas le lieu. De la même manière, Ferron délaisse la nudité et les couleurs ternes de Tout est dit, il ne reste rien, sa création présentée à Tangente au mois de décembre dernier. Elle qui remet en question l’hétéronormativité souvent dépeinte en danse et qui « veut trouver une esthétique éthique », troque les stéréotypes féminins pour des corps plus ambigus au Bain St-Michel.

Piss in the Pool 9. Performance de Geneviève Ferron en répétition. Photo : Geneviève Ferron.

Piss in the Pool 9. Performance de Geneviève Ferron en répétition. Photo : Geneviève Ferron.

Pour son premier Piss in the Pool, la chorégraphe Geneviève Ferron actualise Stella, la pièce de Jean-Pierre Perreault présentée au FIND en 1985. Créée avec 24 danseuses, celle-ci évoquait la destinée collective de l’humanité, comme l’avait fait Perreault dans Joe avec des hommes en 1983. En reprenant Stella, Ferron règle ses comptes avec les critiques acerbes qu’avait reçues l’original : « Je fais une interprétation très libre d’une pièce que je n’ai jamais vue. Ce n’est pas un hommage, c’est une critique de la critique. Les interprètes seront des hommes et des femmes habillés comme dans Stella : cheveux longs, robes et talons hauts. On ne saura pas si ce sont des hommes ou des femmes ». Très intéressée par l’idée de corps sans organes* comme nouvelle éthique féministe en danse contemporaine, Geneviève Ferron donnera à voir la condition humaine interprétée par des corps androgynes et chevelus en robes, sans visages.

Andréane Leclerc : Montrer cette contorsion que nous ne saurions voir

Andreane Leclerc. Photo : Karlos Oliva

Andreane Leclerc. Photo : Karlos Oliva

La notion d’un corps sans organes interpelle également Andréane Leclerc, contorsionniste transfuge du monde du cirque traditionnel, vue récemment dans une performance sensible et troublante à Short & Sweet 11 et en 2011 à Tangente. Amoureuse du nomadisme, Leclerc souhaitait aller plus loin que la prouesse circassienne : « Je lui trouvais une grande beauté, mais le manque de significations et de recherche me posaient problème, dit-elle. J’avais envie de laisser parler autre chose à travers moi, de déterritorialiser la contorsion dans d’autres contextes pour qu’elle ne soit plus un but en soi». Désireuse de déconstruire les clichés liés à sa pratique et d’éveiller l’imaginaire du public afin qu’il aille au-delà du spectaculaire, Andréane Leclerc a commencé à explorer la scène montréalaise burlesque et féministe il y a quelques années, tout en réalisant une maîtrise de théâtre sur la dramaturgie de la prouesse : « Je me suis beaucoup intéressée à la manipulation du corps par la contorsion pour créer des sensations chez le spectateur. Aujourd’hui, par exemple pour Piss in the Pool, je travaille davantage sur le rapport des contorsionnistes à l’espace et sur leurs sensations à elles. On voit beaucoup plus la contorsion, que je voulais cacher avant».

La participation d’Andréane Leclerc à Piss in the Pool constitue sa première chorégraphie pour des interprètes autres qu’elle. Elle a fait appel à trois artistes de cirque, une autodidacte et deux finissantes de l’École nationale du cirque qui font du cerceau aérien, à qui elle a donné des cours de contorsion pendant la résidence au Bain St-Michel. Partie d’une image très simple de montée et descente de la marée, Lelerc « travaille la contorsion pour voir comment elle s’inscrit dans le corps de ses interprètes, comment elle peut les faire avancer, monter, descendre, rester sur place, comment un même mouvement peut évoluer d’une personne à l’autre». Le mouvement clé constitue un revirement très simple des contorsionnistes sur eux-mêmes, dont la combinaison leur permet de parcourir des diagonales selon diverses trajectoires dans le Bain St-Michel : « je n’ai jamais aimé arriver dans un espace et y transplanter ce que j’amène avec moi, ajoute la jeune femme. Un lieu parle toujours de lui-même. J’aime l’idée de rendre l’invisible visible, de faire ressortir quelque chose par le corps. »

La contorsionniste nomade s’est ancrée dans le Bain St-Michel pour construire une proposition chorégraphique autour de la contorsion avec Érika Nguyen, Maude Parent et Coralie Roberge. Un peu à contrecœur, Andréane Leclerc a décidé de s’établir à Montréal pour déployer ses projets de création : « le nomadisme viendra avec les rencontres, les collaborateurs qui vont et viennent… ».

Benjamin Kamino : Conversations autour de la danse

Piss in the Pool 9. Performance de Benjamin Kamino. Photo : Benjamin Kamino

Piss in the Pool 9. Performance de Benjamin Kamino. Photo : Benjamin Kamino

Selon Benjamin Kamino, l’aspect négligé du Bain St-Michel apporte une grande liberté : « on n’a pas à se soucier de salir le lieu. Le processus de création et l’œuvre y ont une autre qualité que dans le Bain Mathieu, dont l’intérieur ressemble beaucoup plus à celui d’un théâtre ». Le chorégraphe-interprète zoome sur un détail de l’architecture du Bain St-Michel, à savoir les mosaïques de la piscine, pour mettre en place les prémices d’une deuxième collaboration avec un photographe: « ma pièce pour Piss in the Pool est le début d’une nouvelle création, précise-t-il. C’est une recherche autour de la notion de lieu parfait, bâtie sur une question initiale : c’est quoi le lieu parfait pour moi? J’ai deux réponses, à la fois très différentes et similaires. Mon premier lieu parfait, c’est quand je suis encore un bébé, dans les bras de ma mère qui est alors très jeune. Mon deuxième lieu parfait est dans le futur, alors que je me dissous dans une lumière ou dans une énergie. Ce sont deux lieux très extrêmes, tellement extrêmes qu’ils se rejoignent». Kamino cherche à incarner ces deux états dans sa création pour Piss in the Pool, qui n’est nullement narrative : « je tente d’habiter les deux lieux, de les interpréter à travers des systèmes de mouvement, une trajectoire entre deux coins de la piscine. Dans l’un d’eux, je présente le côté antérieur de mon corps nu et, dans le deuxième, je travaille sur mon espace arrière, qui fait référence à l’inconnu ».

La pièce Place-perfect de Benjamin Kamino s’inspire aussi d’une création d’Ana Monteiro, une chorégraphe portugaise : « dans l’obscurité, on entend un enregistrement de la voix d’Ana Monteiro, qui demande au public d’imaginer la chorégraphie parfaite. C’est une partition géniale, qui permet de réfléchir à la sensation de l’espace, à la durée de la proposition, à l’éclairage, à ce qui se passe, à ce qui pourrait arriver et modifier la pièce. Il s’agit d’une très belle proposition dramaturgique autour d’une danse imaginée, d’un espace de danse imaginé ».

Kamino a décidé de relier cette idée de chorégraphie idéale avec sa réflexion sur le lieu parfait : « j’ai adopté la perspective de la danse car je veux tout le temps être en dialogue avec la danse ». Il a donc invité divers acteurs du milieu montréalais de la danse – des danseurs, des chorégraphes, des programmateurs et des critiques – à venir lui rendre individuellement visite dans le Bain St-Michel pour une discussion autour de la danse et de la perfection, puis à faire une déclaration enregistrée. Kamino se sert d’un enregistreur à cassettes pour créer une trame sonore composée des différentes voix. Lorsqu’il interprétera sa pièce, un de ses acolytes sera installé dans le Bain St-Michel avec un système de son qui permettra de spatialiser les enregistrements, sur fonds de musique chorale.

À travers son processus de création in situ dans le Bain St-Michel, Benjamin Kamino mène une recherche sur l’idée d’état de corps parfait, évidemment reliée à la fois au temps et à l’espace, que le danseur et chorégraphe connecte au mouvement. Ce projet est également « une excellente occasion de rencontrer de nombreux artistes montréalais et de discuter avec eux, précise-t-il. À travers ce processus, j’ai développé plusieurs amitiés ». Cette pièce pourrait être le fantastique début d’une conversation collective impliquant divers protagonistes de la scène montréalaise des arts vivants. Partant d’un lieu-laboratoire, le Bain St-Michel, elle semble s’étendre au « peuple de la danse » et à d’autres lieux qu’il sillonne, voire à la ville elle-même.

Helen Simard : Ceci n’est pas une chorégraphie

Piss in the Pool 9. Pièce d'Helen Simard, The last song : live version, en répétition. Photo : Roxane Ross.

Piss in the Pool 9. Pièce d’Helen Simard, The last song : live version, en répétition. Photo : Roxane Ross.

Helen Simard, chorégraphe-interprète, critique à Danscussions et chercheure en danse, s’approprie le Bain St-Michel pour la deuxième fois. En 2011, elle y avait présenté un solo intituté On the subject of compassion. Dans cette réaction très spontanée à l’attaque qu’avait subie la chorégraphe Margie Gillis lors d’une entrevue à la télévision Sun News, Simard se penchait sur le rôle de l’artiste dans la société.

Cette fois-ci, Helen Simard travaille avec le groupe montréalais de musique Dead Messenger, dont fait partie son mari, Roger White. Il ne s’agit pas de la première collaboration de Simard avec celui-ci, qui a composé nombre de trames sonores pour ses créations et qui co-organise avec elle le Potluck Artistique, une manifestation où des artistes de la scène se produisent exclusivement pour leurs pairs dans une ambiance festive. Il ne s’agit pas non plus de la première œuvre d’Helen Simard qui brouille les pistes entre concert et mouvement. À Short & Sweet 9, en décembre 2012, elle avait concocté un moshpit surprise – Go Chopping : Part 1 – qui restera dans les annales de la Sala Rossa. Elle a également chorégraphié un vidéoclip de Dead Messenger, auquel avait participé plusieurs danseurs et performeurs locaux.

Dans cette nouvelle pièce, la chorégraphe s’intéresse au recadrage chorégraphique, « dans lequel des objets ou des expériences qui ne sont pas perçus comme de la danse peuvent être réexaminés et réévalués à travers le cadre chorégraphique, explique Helen Simard. Le cadre nous dit comment regarder l’art, nous donne un contexte… Je cherche à cerner ma propre vision de la « chorégraphie en tant que pratique étendue », que de nombreux artistes de la danse et chercheurs développent depuis plusieurs années en Europe ». D’ailleurs, Simard a récemment réalisé une analyse chorégraphique d’un documentaire sur le groupe AC/DC.

Piss in the Pool 9. Pièce d'Helen Simard, The last song : live version, en répétition. Photo : Roxane Ross.

Piss in the Pool 9. Pièce d’Helen Simard, The last song : live version, en répétition. Photo : Roxane Ross.

Dead Messenger n’a jamais joué en concert le dernier morceau de leur nouvel album, The last song. Ceci a donné à Helen Simard l’idée de transformer ce morceau en performance, qu’elle nomme The last song : live version : « j’avais envie de chorégraphier une performance qui ne soit pas un spectacle traditionnel de danse. Je ne parle pas de musiciens qui font des mouvements de danse merdiques et ironiques ou de danseurs qui jouent mal d’instruments de musique. On en voit déjà assez ». Pour Piss in the Pool, Simard invite un public composé en grande partie d’afficionados de danse à regarder une performance musicale en portant la même attention au corps et au mouvement qu’il accorderait à une chorégraphie : « Tous les musiciens doivent utiliser leurs corps et s’entraîner à faire des enchaînements de mouvements incroyablement complexes pour chanter ou jouer leurs instruments, souligne-t-elle. Ils sont tellement physiquement engagés à l’égard de ce qu’ils font! Mais généralement ces mouvements sont occultés, ils sont considérés uniquement comme un moyen de création d’une autre forme artistique. Alors je me suis dit, pourquoi ne pas porter attention à ces « mouvements dérivés » et voir si nous pourrions apprécier le potentiel poétique du corps humain en mouvement, remettant ainsi en question nos suppositions de ce qu’est la « danse » et de ce qu’elle n’est pas? ».

Si le moshpit de Simard au Short & Sweet 9 était très chaotique, voulu par sa créatrice comme une performance « coup de poing dans la face », sa pièce pour Piss in the Pool – interprétée par les musiciens de Dead Messenger et plusieurs danseurs et performeurs – est plus structurée et orientée davantage vers la simplicité et la réalisation de tâches spécifiques. Cependant, les deux performances ont ceci de commun qu’elles sont surtout expérientielles : « je voudrais créer une expérience viscérale chez le public, plutôt qu’une « œuvre », souligne Simard. J’essaye simplement de créer un monde où les spectateurs peuvent s’immerger pour un moment, que ce soit 3 minutes, 10 minutes ou 2 heures. J’espère que ce sera un monde qu’ils aimeront! »

À l’affiche de Piss in the Pool 9, il y aura aussi des propositions chorégraphiques d’Andrew Tay, Andrée Juteau, Jessica Serli et Simon Portigal. La programmation promet d’être palpitante et très contrastée. Ceci dit, plusieurs participants semblent partager un questionnement à l’égard de la vision du corps, de la chorégraphie, voire de l’idée d’œuvre. On a hâte de faire trempette, d’autant plus que le Bain St-Michel sera fermé pour rénovation pour 18 mois à partir de décembre et que Piss in the Pool devra se trouver d’autres quartiers en 2014.


Piss in the Pool, Bain St-Michel, 26 au 29 juin, 20h30

*La notion du corps sans organes a été proposée par Deleuze et Guattari.

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Short & Sweet # 11 : Festin de poche

Performance de Tedd Robinso et Charles Quevillon. Photo : Michael Kovacs.

Performance de Tedd Robinso et Charles Quevillon. Photo : Michael Kovacs.

Si le FTA ne fait guère la part belle aux premières et deuxièmes œuvres, il prévoit tout de même une tribune pour la création émergente locale en accueillant le Short & Sweet. Retour sur la onzième version, une vingtaine de friandises chorégraphiques à se mettre sous la dent. La consigne donnée aux artistes pour l’occasion était d’investir l’espace.

Performance d'Andreane Leclerc. Photo : Michael Kovacs.

Performance d’Andreane Leclerc. Photo : Michael Kovacs.

On ne présente plus le Short & Sweet, cette plateforme d’expérimentation où des artistes de la scène ont 3 minutes pour présenter leurs performances. Le contexte y est détendu, festif et arrosé. Comme le rappelle les organisateurs, Sasha Kleinplatz et Andrew Tay, cette manifestation invite les participants à prendre des risques, sans se prendre au sérieux. Le public, éclectique, s’approprie ensuite la piste de danse.

Performance des Soeurs Schmutt avec elles-mêmes, Gabrielle Surprenant-Lacasse, Claudia Chan Tak, Marine Rixhon, Anne-Flore de Rochambeau, Robin Pineda Gould et amis et artistes invités.  Photo : Michael Kovacs.

Performance des Soeurs Schmutt avec elles-mêmes, Gabrielle Surprenant-Lacasse, Claudia Chan Tak, Marine Rixhon, Anne-Flore de Rochambeau, Robin Pineda Gould et amis et artistes invités.
Photo : Michael Kovacs.

Dans ce onzième cru particulièrement allumé, certaines performances portaient la marque de fabrique de l’artiste, tandis que d’autres relevaient davantage de l’exploration d’autres avenues et de l’expérimentation». Les artistes se sont bel et bien emparés de l’espace, que ce soit par le corps ou le son. Les propositions, très variées comme à chaque édition, étaient souvent de l’ordre de la performance ou du théâtre, parfois verbeuses et parfois non : Le fou rire d’Irene Discós a pris d’assaut scène et salle ; Catherine Gaudet a mis en scène Dany Desjardins se livrant à un monologue désopilant à propos de sa passion pour son chat ; Natacha Nicora, une artiste de Bruxelles incarnait une créature feuillue étrange qui a littéralement donné naissance à un poisson rouge ; Claudia Chan Tak a concocté un lip synch tragicocomique d’une chanson de Whitney Houston avec Louis-Elyan Martin qui enchaînait Short & Sweet avec Khaos d’O Vertigo à l’Usine C. Deux autres interprètes de la même compagnie ont aussi débarqué in extremis : Caroline Laurin-Beaucage a chorégraphié une performance insolite et poétique, sorte de sculpture vivante avec Esther Rousseau-Morin et Rachel Harris enduites de plumes et manipulant un poulet ; le Prélude à l’après-midi d’un douchebag, actualisation de la pièce de Nijinsky par Andrew Turner était hilarant et pétri d’inventivité. En effet, il y avait aussi de la danse, souvent dans un registre parodique, comme chez Katie Ward, accompagnée par Leif Vollebekk, qui posait une question très pertinente – « qui juge de la qualité d’une performance de danse contemporaine? » – et chez Stephen Thompson, qui balayait la scène avec des rubans esprit gymnastique rythmique déjantée en compagnie d’Ame Henderson. Celle-ci est la fondatrice de la compagnie torontoise Public Recordings, à l’affiche au FTA avec What we are saying, pièce singulière sur l’impossibilité d’être vraiment « ensemble ». Thompson et Henderson ont été rejoints sur scène par des spectateurs, qui se sont avéré être des danseurs et des comédiens montréalais. Les Sœurs Schmutt ont repris l’hymne musical et dansé de Schmuttland , extrait de leur pièce éponyme, faisant participer des danseurs et des non-danseurs qui faisaient partie de leur public au Bistro Arrêt-de-Bus (je ne l’ai pas vue au Short & Sweet, pour la bonne raison que je faisais partie des spect’acteurs) ; Tedd Robinson, en compagnie de Charles Quevillon, ont intégré des éléments de bois dans leur surprenante appropriation de l’espace et ont même disparu de la scène à un moment. Certaines propositions étaient sulfureuses, comme celle de Gerard Reyes et Billy l’Amour en magnifiques drag queens et celle d’Andreane Leclerc se livrant à des contorsions dans un fauteuil.

Performance chorégraphiée par Caroline Laurin-Beaucage avec avec Esther Rousseau-Morin et Rachel Harris. Photo : Michael Kovacs.

Performance chorégraphiée par Caroline Laurin-Beaucage avec avec Esther Rousseau-Morin et Rachel Harris. Photo : Michael Kovacs.

L’épilogue, très représentatif de l’esprit de Short & Sweet, était proposé par Benjamin Kamino. Installant sur scène le poisson rouge rescapé de la performance de Natacha Nicora, il a invité tout le public à se lever, à fermer les yeux et à danser au ralenti, en lui faisant trois suggestions pour l’inspirer : imaginer un orgasme continu ; bouger en pensant à son espace interne ; se prendre pour Benoît Lachambre.

Performance chorégraphiée par Isabelle Boulanger, avec alexandre fleurent, noémie dufour-campeaun, michelle clermont daigneault, catherine st-laurent et audrey rochette. Photo : Michael Kovacs.

Performance chorégraphiée par Isabelle Boulanger, avec alexandre fleurent, noémie dufour-campeaun, michelle clermont daigneault, catherine st-laurent et audrey rochette. Photo : Michael Kovacs.

Étant organisé dans le cadre du FTA, cette édition de Short & Sweet était gratuite et avait lieu dans le QG du festival, le Cœur des Sciences à l’UQAM. Si l’atmosphère feutrée et intime de la Sala Rossa convient particulièrement bien à Short & Sweet, la mayonnaise a tout de même pris au Cœur des Sciences. Le public était très diversifié et comprenait des curieux, des passants, des festivaliers et beaucoup de monde de la scène artistique montréalaise. Ce joyeux mélange contribuait à créer une ambiance bon enfant, très communautaire, propice à l’expérimentation.

Performance chorégraphiée par Stephen Thompson avec lui-même, Ame Henderson, Clara Furey, Benjamin Kamino, Tomas Furey, Jocelyn Lebeau, Simon Portigal, Thea Patterson et  Jean-Baptiste Veyret-Logerias. Photo : Michael Kovacs.

Performance chorégraphiée par Stephen Thompson avec lui-même, Ame Henderson, Clara Furey, Benjamin Kamino, Tomas Furey, Jocelyn Lebeau, Simon Portigal, Thea Patterson et Jean-Baptiste Veyret-Logerias. Photo : Michael Kovacs.

Performance chorégraphiée par Stephen Thompson avec lui-même, Ame Henderson, Clara Furey, Benjamin Kamino, Tomas Furey, Jocelyn Lebeau, Simon Portigal, Thea Patterson et Jean-Baptiste Veyret-Logerias. Photo : Michael Kovacs.[/caption]Ce Short & Sweet était le premier de Thompson en tant que participant, bien que celui-ci en ait entendu parler depuis des années et ait assisté à une édition il y a quelques temps. Artiste nomade au gré des projets, vivant entre le Canada et l’Europe, Thompson était l’un des interprètes de What we are saying et l’un des enseignants du stage Transformation Danse à Montréal. Interrogé sur sa première expérience de Short & Sweet, Stephen Thompson dit « beaucoup aimer cette idée d’échantillons d’univers d’artistes ». Pour lui, « des manifestations comme Short & Sweet sont importantes car elles sont en-dehors d’une convention, celle de l’économie. Les artistes n’attendent pas de contrepartie monétaire, ils ne sont pas payés. Pour cette 11e édition, le public ne paie pas non plus – note de l’auteure : et, pour les autres, un prix modique – cette absence de convention monétaire crée un environnement essentiel pour les échanges artistiques ». Thompson souligne aussi que Short & Sweet « pose des questions intéressantes sur la durée d’une performance, sur ce qui est accessible ou non dans un court espace de temps », ajoutant que « créer une performance de trois minutes implique la même dose de pression et de doute de soi qu’une pièce d’une heure. Mais c’est en quelque sorte moins traumatisant. Faire partie d’une programmation genre buffet varié évoque une nostalgie familière, celle des festivals de patin artistique et des compétitions de danse. Ce format a renforcé ma confiance dans ma manière de créer. Je crée quelque chose avec l’ethos ou l’idéologie que je cultive en ce moment et je l’inscris dans un lieu et un contexte. C’est fini après. Peut-être que cela réapparaîtra et peut-être pas ».

Performance de Gerard Reyes et Billy l'Amour. Photo `: Michael Kovacs.

Performance de Gerard Reyes et Billy l’Amour. Photo `: Michael Kovacs.

Ce compte-rendu n’est pas exhaustif, alors rendez-vous à la prochaine édition, pour un nouveau mezzé de performances. Short & Sweet est une excellente occasion pour découvrir les arts de la scène en faisant la fête. Vous y verrez à la fois des créateurs chevronnés, émergents ou débutants. Qui sait, vous pourrez peut-être dire que vous avez vu le prochain enfant terrible de la danse montréalaise à ses débuts. Puis, danser les yeux fermés avec 500 personnes qui se prennent pour Benoît Lachambre, ça vaut le détour.

Short & Sweet 8

Short & Sweet 9

OCCUPY BAIN MATHIEU – Rencontre avec Andrew Tay et Sasha Kleinplatz

Piss in the Pool de juin 2011. Photo de Celia Spenard-Ko

Si vous êtes de ceux qui pensent que la danse contemporaine, c’est plate, et qu’on s’ennuie forcément à mourir, confiné et courbaturé dans une salle poussiéreuse de théâtre, sortez votre maillot de bain et vos tongs, car Piss In The Pool vous prouvera le contraire! Une flopée de chorégraphes, une piscine vide, 10 jours pour créer chacun une  courte pièce in situ : ça donne un spectacle éclectique, festif, déjanté et déambulatoire. Andrew Tay et Sasha Kleinplatz de Wants&Needs dance ont le secret de ces événements collectifs et collaboratifs, qui amènent les arts vivants sur des terres en friche et des sentiers non balisés. Tout sera permis, sauf pisser dans la piscine!

Piss in the Pool, 20, 22 et 24 juin, 20h30. Bain St-Mathieu, 2915 Ontario East. 12 $. Coprésenté par Wants&Needs dance et le Studio 303. On se voit dans le grand bain!

If you are among those who think that contemporary dance is dry and boring to death, with little more to offer than confinement and stiff limbs in a dusty theater, then prepare your swimming suits, because Piss in the Pool will prove you otherwise! A host of choreographers, an empty pool, and 10 days to create short site-specific pieces: the result is an eclectic, festive and ambulatory show. The curators, Andrew Tay et Sasha Kleinplatz from Wants&Needs dance, are well-versed in the creation of such collective and collaborative dance events, which transpose the experience of performing arts to novel and uncharted territories. Everything will be allowed, except pissing in the pool!

Piss in the Pool de juin 2011. Photo de Celia Spenard-Ko

Dance from the mat : À partir de mercredi, pour la huitième fois consécutive, vous investissez une piscine montréalaise avec Piss in the Pool. Quelle est l’idée derrière cet événement?

Andrew et Sasha : On propose à des chorégraphes de créer in situ une nouvelle pièce d’environ 10 minutes dans un lieu inorthodoxe, en l’occurrence une piscine vide. Cette année, c’est le Bain Mathieu. S’inspirant de leur environnement, les chorégraphes ont dix jours pour mener à bout leur processus de création. Une fois ce temps écoulé, on invite le public à voir le résultat pendant trois soirées de représentation.

Dance from the mat : Piss in the Pool, c’est de la danse contemporaine uniquement?

Andrew et Sasha : Il y a de la danse contemporaine mais pas seulement, loin de là! Depuis les débuts de Piss in the Pool, nous avons présenté le travail de clowns, d’artistes de la scène, de danseurs contemporains, de danseurs de flamenco, ainsi que des collaborations entre des danseurs et des musiciens. Notre priorité en tant que programmateurs et producteurs est de réunir des personnes de différents horizons, réalisant divers genres de performance. C’est bénéfique à la fois pour les artistes et pour le public. Cette année, parmi les artistes invités, il y a les artistes multidisciplinaires, 2boys tv, une danseuse de butoh, Hélène Messier, et une chorégraphe française, Leïla Gaudin, qui fait dans la danse-théâtre et s’intéresse à la création in situ. C’est d’ailleurs la première fois qu’une artiste vient d’Europe pour participer à Piss in the Pool!

Piss in the Pool de juin 2011. Photo de Celia Spenard-Ko

Dance from the mat : Est-ce que les chorégraphes créent leur proposition in situ de toutes pièces ou est-ce qu’ils arrivent au Bain Mathieu avec une ébauche déjà prête de ce qu’ils vont développer?

Andrew et Sasha : En général, on demande aux artistes de créer quelque chose de nouveau pour Piss in the Pool. Certains d’entre eux choisissent de débuter le processus de création avant d’investir le Bain Mathieu. Mais la majorité des chorégraphes commencent leur processus de création dans la piscine, pour mieux s’immerger dans leur nouvel environnement.

Piss in the Pool de juin 2011. Photo de Celia Spenard-Ko

Dance from the mat : Comment vous est venu l’idée d’occuper une piscine par un processus de création chorégraphique?

Andrew et Sasha : Trois éléments sont à l’origine de notre démarche. Tout d’abord, il y a notre propre désir de chorégraphes de nous approprier des contextes novateurs qui nous permettent de renouveler notre processus de création. Nous avons aussi le goût de présenter des pièces brutes et en chantier en-dehors des studios de danse et des théâtres. Enfin, nous avons conçu Piss in the Pool comme un événement festif qui puisse capter l’attention d’un public néophyte en danse. Notre objectif était de faire vivre une expérience qui s’apparente davantage à un concert de rock.

Piss in the Pool de juin 2011. Photo de Celia Spenard-Ko

Dance from the mat : Piss in the Pool et les autres événements que vous organisez au sein de Wants&Needs dance, comme Short & Sweet, valorisent les travaux des chorégraphes émergents et favorisent les collaborations entre les artistes. Ils contribuent à construire un sens de communauté dans le milieu artistique de Montréal. Est-ce qu’il s’agit d’un aspect qui vous tenait à cœur dès le départ?

 Andrew et Sasha : Quand nous avons organisé notre premier Piss in the Pool, nous ne réalisions pas encore combien cela allait bouleverser notre vision de la programmation. Au fil des Piss in the Pool et autres événements, s’est imposé à nous une nouvelle priorité : créer des connexions entre les diverses formes artistiques et attirer un plus grand public vers les arts vivants. Ce qui nous motive, c’est de susciter de la surprise et de l’excitation à la fois pour les artistes qui créent la pièce et pour le public qui y assiste. Et l’une des manières principales que nous avons trouvées pour créer cette excitation est d’éliminer les barrières entre les formes artistiques d’une part, et entre les interprètes et le public d’autre part.

Piss in the Pool de juin 2011. Photo de Celia Spenard-Ko

Dance from the mat : Au sein de Wants&Needs dance, vous ne vous contentez pas de concevoir et d’organiser des spectacles de danse inventifs, collaboratifs et ludiques. Vous êtes aussi une compagnie de danse. Quels sont vos thèmes de prédilection du moment?

Andrew et Sasha : Nous travaillons tous les deux actuellement sur de nouvelles pièces. Nos thèmes de création évoluent avec le temps.

Sasha : Je m’intéresse en ce moment à l’utilisation du mouvement en tant que rituel de connexion spirituelle. Ma création s’inspire notamment de ces mouvements de balancement que font les hommes juifs pendant la prière (davening).

Piss in the Pool de juin 2011. Photo de Celia Spenard-Ko

Andrew : Pour ma part, je me penche sur le pouvoir de la prise de conscience, en lien avec des notions de mémoire collective, de rituels et de méditation.

Dance from the mat : Quel est l’accueil réservé par les Montréalais à Piss in the Pool?

Andrew et Sasha : Le public montréalais est incroyablement ouvert et avide de nouvelles expériences de scène! Piss in the Pool attire chaque année des spectateurs très divers, dont une grande partie assiste à son premier spectacle de danse contemporaine. Le contexte festif et détendu met les gens à l’aise. Nous essayons de programmer des créations allant de drôles à dramatiques, de minimalistes à très physiques, pour donner au public un aperçu de diverses expériences de scène.

Piss in the Pool de juin 2011. Photo de Celia Spenard-Ko