4×2 – Vues sur chambres d’hôtel

Isabelle Arcand et Marc Béland mis en scène par Virginie Burnelle et Olivier Kemeid | 2050 Mansfield : rendez-vous à l’hôtel de La 2e Porte à Gauche à l’Hôtel Le Germain de Montréal | Programmation Hors les murs de l’Agora de la danse | Crédit photo : Claudia Chan Tak

Isabelle Arcand et Marc Béland mis en scène par Virginie Burnelle et Olivier Kemeid | 2050 Mansfield : rendez-vous à l’hôtel de La 2e Porte à Gauche à l’Hôtel Le Germain de Montréal | Programmation Hors les murs de l’Agora de la danse | Crédit photo : Claudia Chan Tak

Après avoir dansé dans un appartement, la rue, des vitrines, un bar à danseuses et une discothèque, la 2e Porte à Gauche a choisi comme terrain de jeu l’hôtel le Germain à Montréal. Pour l’occasion, Katya Montaignac, directrice artistique du projet, a uni quatre chorégraphes à quatre metteurs (es) en scène, demandant à chaque couple de créer une proposition in situ dans l’une des chambres de l’hôtel. Ne relevant ni de la danse, ni du théâtre, les propositions variées qui en ont résulté donnent à vivre une immersion dans un univers performatif mixte, sensible et expérientiel. Comme s’il était possible de plonger au cœur d’un film et de sentir le souffle des acteurs et les frémissements de leur peau.

Espaces intrinsèquement impersonnels et aseptisés, où les passants ne laissent aucune trace de leur séjour, les chambres d’hôtel sont aussi le lieu de tous les possibles, là où le quotidien est mis en suspens. Rencontres illicites, transactions cachées ou banales escales d’affaires, on y est à l’abri des regards. Les spectateurs, à qui on propose un parcours en groupes de 20 à travers des chambres d’hôtel, se sentent nécessairement un peu intrus, voyeurs et, ou exhibitionnistes. Ils ont le choix parmi quatre forfaits : détente, romance, privilèges et escapades, selon l’ordre de visite des chambres. Chronique d’un parcours grisant, catégorie détente.

Chambre 308 : L’absence

Dans cette chambre, on nous a laissés un album de photos à feuilleter, des papiers épars à lire, un appareil à photo pour qu’on se prenne des clichés, du papier pour qu’on laisse des messages, un coffre-fort à ouvrir, du vin à boire, une vidéo sur le projet à voir… Ça commence bien.

Chambre 306 : Les amours impossibles

Clara Furey et Francis Ducharme sont Roméo et Juliette mis en scène par Catherine Gaudet et Jérémie Niel | 2050 Mansfield : rendez-vous à l’hôtel de La 2e Porte à Gauche à l’Hôtel Le Germain de Montréal | Programmation Hors les murs de l’Agora de la danse | Crédit photo : Claudia Chan Tak

Clara Furey et Francis Ducharme sont Roméo et Juliette mis en scène par Catherine Gaudet et Jérémie Niel | 2050 Mansfield : rendez-vous à l’hôtel de La 2e Porte à Gauche à l’Hôtel Le Germain de Montréal | Programmation Hors les murs de l’Agora de la danse | Crédit photo : Claudia Chan Tak

Catherine Gaudet et Jérémie Niel ont fait appel à Clara Furey et Francis Ducharme pour donner leur version de Roméo et Juliette en texte et mouvement. Les interprètes sont magnifiques, ils jouent et bougent merveilleusement bien, basculent du 16ème au 21ème siècle en un tournemain. Deux pouces séparent le public du lit où ils se déclarent leur amour. La proximité est troublante. Mais malgré l’engagement des interprètes et leur talent, malgré l’ambiance enfiévrée, on a du mal à croire à ce Roméo et Juliette à la fois anachronique et lyrique. Furey et Ducharme auraient été parfaits en amants contemporains.

Chambre 307 : Scènes de la vie conjugale

Mathieu Gosselin et Marilyne St-Sauveur mis en scène par Marie Béland et Olivier Choinière | 2050 Mansfield : rendez-vous à l’hôtel de La 2e Porte à Gauche à l’Hôtel Le Germain de Montréal | Programmation Hors les murs de l’Agora de la danse | Crédit photo : Claudia Chan Tak

Mathieu Gosselin et Marilyne St-Sauveur mis en scène par Marie Béland et Olivier Choinière | 2050 Mansfield : rendez-vous à l’hôtel de La 2e Porte à Gauche à l’Hôtel Le Germain de Montréal | Programmation Hors les murs de l’Agora de la danse | Crédit photo : Claudia Chan Tak

Sous la férule de Marie Béland et d’Olivier Choinière, Mathieu Gosselin et Maryline St-Sauveur font le lit, se couchent, se réveillent et recommencent. Ces gestes mécaniques, ce Groundhog day de la vie à deux, sont accompagnés d’une trame sonore reprenant des extraits de dialogues de sitcoms, visiblement doublées. Peu à peu, des accrocs s’insèrent dans la routine du couple. Les interprètes commencent à lipsyncher la trame sonore de manière décalée et grotesque. Ils choisissent chacun une personne du sexe opposé dans le public et s’adressent à elles, s’apparient ensuite avec deux autres spectateurs et ainsi de suite. Telle spectatrice s’est fait dit par exemple par Mathieu Gosselin qu’elle était « incroyablement cochonne ». Mais en fait, Gosselin et St-Sauveur continuent à se parler par spectateurs interposés et à travers les lipsynchs de séries sentimentales, sans dire un mot. Cette expérience participative est hilarante, tout en soulevant une réflexion intéressante sur les rôles dans lesquels s’enferment les hommes et les femmes, qui ne sont pas sans connexion avec leurs problèmes de communication.

Chambre 408 : L’amante imaginaire

Isabelle Arcand et Marc Béland mis en scène par Virginie Burnelle et Olivier Kemeid | 2050 Mansfield : rendez-vous à l’hôtel de La 2e Porte à Gauche à l’Hôtel Le Germain de Montréal | Programmation Hors les murs de l’Agora de la danse | Crédit photo : Claudia Chan Tak

Isabelle Arcand et Marc Béland mis en scène par Virginie Burnelle et Olivier Kemeid | 2050 Mansfield : rendez-vous à l’hôtel de La 2e Porte à Gauche à l’Hôtel Le Germain de Montréal | Programmation Hors les murs de l’Agora de la danse | Crédit photo : Claudia Chan Tak

Chez Virginie Brunelle et Olivier Kemeid, un homme – Marc Béland – est seul dans une chambre d’hôtel, tandis que l’eau coule dans la baignoire de la salle de bains. À l’hôtel le Germain, la salle de bains et la chambre sont séparés par une vitre, qui peut être cachée par un store. De cette organisation de l’espace qui n’était pas recherchée initialement, les créateurs sollicités par la 2e Porte à Gauche ont bien tiré parti. Ainsi, chambre 408, on a vu tout à coup une forme surgir de la baignoire et rejoindre Marc Béland. Cette femme – Isabelle Arcand – frêle et trempée jusqu’aux os, en robe noire dégoulinante, avait l’air d’une créature surnaturelle.

On voit ensuite une scène classique de couple dans une chambre d’hôtel, deux personnes qui commandent un souper, passent une soirée ensemble… à ceci près que la femme ne parle jamais. Elle semble absente, irréelle, immatérielle presque. Beaucoup plus jeune que son partenaire, est-elle effacée, dominée par l’homme? Ou est-elle un souvenir, un fantasme? Cette proposition cinématographique n’est pas sans rappeler les films d’horreur japonais. La gestuelle, belle, ample et brusque par moments, participe à cette atmosphère, que vient parachever une magnifique travail de projection de Jérémie Battaglia à la fin.

Chambre 406 : Parasomnie

Emmanuel Schwartz et Peter James mis en scène par Frédérick Gravel et Catherine Vidal | 2050 Mansfield : rendez-vous à l’hôtel de La 2e Porte à Gauche à l’Hôtel Le Germain de Montréal | Programmation Hors les murs de l’Agora de la danse | Crédit photo : Claudia Chan Tak

Emmanuel Schwartz et Peter James mis en scène par Frédérick Gravel et Catherine Vidal | 2050 Mansfield : rendez-vous à l’hôtel de La 2e Porte à Gauche à l’Hôtel Le Germain de Montréal | Programmation Hors les murs de l’Agora de la danse | Crédit photo : Claudia Chan Tak

J’ai eu un coup de cœur pour la dernière « proposition de chambre » dans le forfait « détente », mise en scène par Frédérick Gravel et Catherine Vidal. Elle n’était pas tout à fait similaire à celle des autres soirs car Emmanuel Schwartz, malade, était remplacé par Fred Gravel. Et comme la trame sonore était sur le cellulaire de Schwartz, Catherine Vidal s’occupait du son sur place, cachée par un manteau et une capuche. Tout cela, on l’apprend plus tard, au départ on voit une sorte de personne témoin, une présence fantôme qui ajoute au mystère.

Peter James – époustouflant comme toujours – et Fred Gravel – dont l’énergie sèche et nerveuse s’inscrit très bien dans la proposition – plongent le public dans un univers trépidant et sombre, sorte de cauchemar éveillé. Leurs mouvements évoquent ceux des dormeurs qui ne sont pas pris de paralysie lorsqu’ils rêvent. La Chambre 406 m’a rappelée ces « films noirs » tournés avec des caméras infrarouges, utilisés par les médecins pour étudier la parasomnie. Peter James qui copule avec l’oreiller, serre dans ses bras une spectatrice ou rampe par terre enveloppé d’un édredon pourrait très bien être un des patients observés dans les films noirs.

2050 Mansfield : quatre radiographies du couple en amour et en création, mais aussi celui du couple danse-théâtre. Le collectif la 2e Porte à Gauche a remporté une fois de plus son pari, celui de démystifier la création contemporaine et de faire vivre une expérience particulière à des spectateurs en-dehors des formules et des lieux traditionnels de spectacle. Troublés, amusés, intimidés, émoustillés, interpellés, amusés, émerveillés, provoqués, il y a de bonnes chances que vous le soyez.

J’aurais bien continué à déambuler dans ces quatre chambres indéfiniment. Une idée m’est alors venue : si le collectif avait investi tout l’hôtel le Germain, qu’un public aurait sillonné de chambre en chambre à la recherche de microcosmes poétiques? Une chose est sûre, la 2ème Porte à Gauche nous réserve des projets encore plus surprenants.

Supplémentaires : 8 et 9 février.

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L’interdépendanse de Chiara Frigo et Emmanuel Jouthe

When we were old de Chiara Frigo et Emmanuel Jouthe. Photo : Andrea Zonta

When we were old de Chiara Frigo et Emmanuel Jouthe. Photo : Andrea Zonta

Peut-on chorégraphier à deux? Après tout, des romans s’écrivent et des films se font à deux mains, des musiques sont composées collectivement, pourquoi l’écriture du mouvement serait-elle nécessairement solitaire? Comme dans toute collaboration en art ou ailleurs, cela implique un dialogue, des négociations, des compromis, la rencontre d’imaginaires distincts, de deux visions et pratiques de la danse.

L’italienne Chiara Frigo et le québécois Emmanuel Jouthe, tous deux chorégraphes-interprètes, présentent cette semaine à Montréal When we were old, l’aboutissement d’un projet de recherche chorégraphique qui s’est déroulé pendant deux ans en Italie, au Québec et à Vancouver. Coprésentée par l’Agora de la Danse et Tangente, la création sous sa forme actuelle est née d’une balade à Vancouver, pendant laquelle les deux co-créateurs eurent vent de l’histoire suivante : une forêt est rasée pour devenir une ville, tandis qu’une station d’essence fait place à un parc public. Ceci donna envie à Frigo et Jouthe d’aborder les thématiques de transformation de l’espace, de réversibilité du temps et de renouvellement dans leur travail partagé de recherche en matière de mouvement. Dans ses créations personnelles, Chiara Frigo s’est d’ailleurs intéressée au temps qui passe, à l’âge et à l’irréversibilité des choses.

When we were old de Chiara Frigo et Emmanuel Jouthe. Photo : Frédéric Chais.

When we were old de Chiara Frigo et Emmanuel Jouthe. Photo : Frédéric Chais.

Dans When we were old, l’expérience du milieu environnant influence le rapport à soi et à autrui. La géographie externe affecte la géographie interne. Ainsi, les deux chorégraphes ont cartographié la scène en différentes zones où divers sentiments – joie, calme, colère, etc. – prennent le dessus et imprègnent la chorégraphie. Ils déroulent et enroulent des tapis de plusieurs couleurs pour représenter les textures et les dimensions de leur paysage émotionnel et géographique. Baignant dans une lumière franche, la scénographie est d’une grande simplicité : un arbuste asséché qui a vu des temps meilleurs, des bouts d’arbre tronçonnés, des micros, des chaises. Quant à la trame sonore concoctée par Laurent Maslé, elle illustre les changements de paysage et émarge à l’électroacoustique, à la techno, se mélangeant à de l’opéra et à la chanson d’Elvis Presley, A little less conversation.

Qui dit création à deux, dit négociations et luttes de pouvoir. En effet, l’interaction de Frigo et Jouthe est par moments très physique, axée sur le contact avec le corps de l’autre et sa manipulation. Sans être genrée, elle évoque une joute de corps, un jeu de poids et de contrepoids. À d’autres moments, leur dialogue est théâtral, créant des images et incorporant du texte – en anglais, en français, en italien – quoiqu’économes de mots. Certaines séquences sont emplies de drôlerie, par exemple lorsque Frigo annonce avec conviction qu’elle est un dinosaure et qu’elle demande à Jouthe s’il la croit capable de manger un être vivant. Pendant une grande partie de la pièce, c’est surtout Frigo qui parle. Elle répète entre autres : « si tu cours plus vite, je t’emmène quelque part ». Du reste, Chiara Frigo, biologiste moléculaire venue à la chorégraphie il y a quelques années, est frappante par sa présence et son énergie. Elle est tel un vif argent qui innerve la création de son charisme. Emmanuel Jouthe est plus posé et plus calme, un peu comme ce baobab dont il raconte l’histoire, il soutient la pièce et le cheminement débridé et volubile de Chiara. Un peu comme si chacun avait trouvé sa niche dans le monde qu’ils ont construit à deux. Car, dans les entrevues, ils insistent sur le fait qu’il n’y a pas eu de métissage et d’hybridation de leurs langages, mais que ces derniers ont fusionné pour créer une nouvelle langue.

Création inclassable, protéiforme et savoureuse, When we were old peut sembler parfois décousue, comme si deux mondes se côtoyaient sans communiquer, voire partaient à la dérive. Mais, même quand on parle une même langue, se comprend-on toujours pour autant? Toujours est-il que dans un monde marqué par la dégradation inexorable de l’environnement, la vision de Frigo et Jouthe, où la nature peut reprendre ses droits et où tout peut se transformer, est emplie d’espoir ; elle est tout, sauf passéiste et sombre. « Rien n’est joué ; nous pouvons tout reprendre. Ce qui fut fait et manqué peut être refait » a écrit l’anthropologue Claude Lévi-Strauss. Alors, un peu moins de conversation et un peu plus d’action s’il vous plaît, un peu moins de chicanes et un peu plus d’étincelles*.

* Les paroles de la chanson d’Elvis Presley, qui fait partie de la trame sonore du spectacle.

Les Gestes de Van Grimde Corps Secrets : Rencontre du troisième type

Les Gestes. Marjolaine Lambert et Sophie Breton. Photo : Michael Slobodian.

Les Gestes. Marjolaine Lambert et Sophie Breton. Photo : Michael Slobodian.

On dit des musiciens virtuoses qu’ils « font corps avec leur instrument ». Et si cette expression était prise au pied de la lettre et qu’on pouvait jouer de son corps comme d’une harpe ou d’un saxophone? Et, si, en dansant, on pouvait altérer ou même produire sa trame sonore? Vous en rêviez, la chorégraphe Isabelle Van Grimde l’a fait. Dans sa dernière création intitulée les Gestes, des danseuses entrent en résonance avec des instruments numériques épousant leur anatomie, tout en dialoguant avec une violoniste et une violoncelliste. Quand la danse prend la musique à bras-le-corps.

Les Gestes. Sophie Breton. Photo : Michael Slobodian

Les Gestes. Sophie Breton. Photo : Michael Slobodian

Le début de la pièce commence dans l’obscurité, que seule vient briser des arcs qui scintillent au sol, tout droit sortis d’un film futuriste. Le public est assis tout autour de la scène sur quatre côtés, un choix judicieux pour les Gestes, qui nous immerge d’emblée dans la création. Une danseuse nue – plus tard, je décèlerai un collant sur lequel est enfilé une sorte de corset – tâtonne dans le noir, découvre un objet en forme d’arc avec lequel elle expérimente. Chaque contact avec l’objet déclenche une sonorité différente. L’interprète le manipule, s’y blottit, l’arrime à ses courbes. Peu à peu, elle se l’approprie, un peu comme si elle nouait un dialogue avec une sorte de créature audible. Danseuse et instrument fusionnent jusqu’à constituer un symbiote. Un peu comme l’algue et la bactérie qui constituent les lichens.

Les Gestes. Soula Trougakos, Photo : Michael Slobodian.

Les Gestes. Soula Trougakos, Photo : Michael Slobodian.

Ce n’est pas la première fois qu’on voit des danseurs arrimés à des artefacts. Ce n’est pas non plus la première fois que des danseurs participent à la création de la musique d’une pièce. On pense par exemple à la Compagnie Linga basée en Suisse et, plus près de nous, à la chorégraphe Marie Chouinard. Isabelle Van Grimde elle-même n’en est pas à ses débuts dans ses recherches sur l’interaction entre son et mouvement.

Mais les Gestes proposent quelque chose de tout à fait inédit, des instruments numériques conçus spécialement pour la danse. Répondant au toucher, à la pression, à la vitesse et aux variations des mouvements des interprètes, ceux-ci émettent des sons. En outre, en réaction aux gestes dansés, ils captent et modifient la musique, composée par Sean Ferguson et Marlon Schumacher et jouée en partie par Elinor Frey (violoncelle) et Marjolaine Lambert (violon). Ces instruments peuvent « spatialiser » un bruit, par exemple en le projetant à travers la scène comme une giclée sonore.

Les extensions anatomiques portées par les danseuses Sophie Breton et Soula Trougakos, à savoir des colonnes vertébrales, des côtes et des visières, sont le fruit d’une longue collaboration du Centre Interdisciplinaire de Recherche en Musique, Médias et Technologie (CIRMMT), de la compagnie Van Grimde Corps Secrets et de l’Input Devices and Music Interaction Laboratory(IDMIL) .

Cette rencontre entre danse contemporaine, musique et technologies numériques, donne lieu à des images frappantes, celles de corps innervés par l’énergie et les décibels, fabriquant la musique sur laquelle ils se meuvent. L’appropriation de la colonne vertébrale musicale est particulièrement réussie, peut-être en raison de sa visibilité et de sa tangibilité. Mais le moment qui me restera longtemps en tête et que j’aurais voulu voir prendre plus d’ampleur, c’est lorsque les musiciennes jouent des instruments-danseuses dans une mise en abîme intimiste et onirique. La connivence des interprètes est encore accentuée par le travail d’éclairage. La sensualité et la tendresse qui imprègnent la pièce est portée à son apogée dans ce morceau. Le violon et le violoncelle ne sont-ils pas des instruments ronds et féminins, tant dans leur forme que dans leurs vibrations et leurs sonorités? Kiki de Montparnasse n’a-t-elle pas posé pour Man Ray en violoncelle?

Au cœur de l’œuvre se trouve le mapping, une cartographie associant les gestes à des effets de bruit. Pour déclencher certains sons, les danseuses doivent faire des mouvements spécifiques. Affectant la gestuelle, ce phénomène semble parfois la contraindre. Caractérisé par des accents, le flux dansé est haché, à la manière des mouvements d’un archet de violon. Mais la fluidité et le brio des danseuses est tel que le saccadé devient organique.

Les Gestes. Elinor Frey, Marjolaine Lambert et Soula Trougakos. Photo : Michael Slobodian.

Les Gestes. Elinor Frey, Marjolaine Lambert et Soula Trougakos. Photo : Michael Slobodian.

Les interprètes des Gestes préfigurent-ils les Homo futuralis? Les danseurs pourront-ils un jour être musiciens ou, même, des êtres complètement autonomes produisant leur propre éclairage via des extensions numériques, un peu comme la super-héroïne Dazzler qui transforme le son en lumière pour éblouir ses adversaires? Qui sait ce que les avancées technologiques nous réservent?

Exigeant des investissements importants, tant sur le plan financier que sur celui de la recherche et de la création, cette oeuvre pose des questions intéressantes d’ordre éthique et philosophique. À l’heure de l’accélération de la technologie et du rythme de vie*, alors que nous sommes de plus en plus déconnectés de la nature, il convient de porter un regard lucide sur les possibilités de transformation des humains en surhumains et « surdanseurs », communiquant avec le monde via des interfaces numériques. D’autant plus que ces possibilités ne seront pas accessibles à toutes les compagnies de danse. Toujours est-il que les instruments anatomiques convoqués dans les Gestes et domestiqués par les danseuses et les musiciennes à travers un long travail d’expérimentation proposent une interaction fascinante du geste dansé et du son, ainsi qu’une ouverture vers une transdiciplinarité qui donne le tournis. Et, surtout, ils permettent de penser et de construire la musique différemment, en symbiose avec ces « gestes [qui sont] l’agent direct du cœur ».**

Van Grimde Corps Secrets / Isabelle Van Grimde
Agora de la Danse. 13-14-15 mars / 20 h et 16 mars / 16 h

* D’après le chercheur Julien Rueff.

**François Delsarte, penseur du 19ème siècle dont les idées ont imprégné de manière posthume la vision de la danse contemporaine.

Nuit Blanche : danser jusqu’au bout de la nuit

Le Bal Moderne de la 2ème Porte à Gauche. La philo-danse est à l'honneur cette année, à la Grande Bibliothèque.

Le Bal Moderne de la 2ème Porte à Gauche. La philo-danse est à l’honneur cette année, à la Grande Bibliothèque.

Le samedi 2 mars, aura lieu la Nuit Blanche, organisée dans le cadre des festivités de Montréal en lumière. Au programme, une pléthore d’activités de tous genres à travers la ville. Nuit Blanche sera dansante ou ne sera pas.

Pour les afficionados de danse contemporaine, je vous livre quelques suggestions (liste nullement exhaustive) :

• Investissant l’espace Hegel de la Grande Bibliothèque et animé par un philosophe en chair et en os, le Bal Moderne de la 2ème Porte à gauche conjugue philosophie et danse, mouvement et pensée. Dans ce bal festif, plusieurs chorégraphes – Katie Ward, Raphaëlle Perreault, Emmalie Ruest et Milan Gervais – vous proposeront d’apprendre des phrases dansées simples, inspirées pour l’occasion de Rancière, Foucault, Deleuze et Merleau-Ponty. Le bal est pour tous et toutes, nul besoin d’être un danseur averti. Les débutants sont plus que bienvenus. Et après, vous pourrez vous trémousser librement au son des platines d’un DJ.

• Au Monument National, les Sœurs Schmutt seront à l’affiche dans le cadre du Cabaret de la Nuit, avec la Fanfare Pourpour et d’autres artistes. Les Sœurs Schmutt sont deux sœurs jumelles chorégraphes qui créent des pièces oniriques et immersives. Et, à minuit pile, elles nous promettent une surprise.

• Au Main Line Theater, en collaboration avec Art Matters, est annoncée une soirée de performances. Le collectif d’artistes Body Slam sera de la partie, donnant à voir une exploration de la nature humaine à travers la danse contemporaine, le breakdance, la musique, la poésie, etc.

• À l’Agora de la Danse, se tiendra le Tournoi Nocturne des Imprudanses, à l’occasion duquel cinq équipes de danseurs se lanceront dans des joutes d’improvisation.

• Au Studio 303, ce sera le coup d’envoi du festival Edgy Women avec All Nuit Long, une nuit bien arrosée de projections de vidéos sur les clichés du monde de la performance sportive. Un photomaton interactif avec costumes et décors, si vous avez envie de vous métamorphoser et d’explorer davantage les liens entre le genre et le sport, le thème du festival cette année.

• À la Place des Arts, à minuit, il y aura le Dance Floor, un show de danse contemporaine et d’acrobatie, avec O Vertigo, Blu Print Cru la compagnie de hip hop, Héloïse Bourgeois, un extrait de « Ne meurs pas tout de suite, on nous regarde » de Manu Roque et Ian Yaworski qui réinvente et urbanise la gigue.

Il n’y a pas à dire, c’est beau une ville qui danse la nuit.

Le Fils d’Adrien Danse/Harold Rhéaume : Only connect*

Fluide d'Harold Rhéaume. Photo : David Cannon.

Fluide d’Harold Rhéaume. Photo : David Cannon.

Comment mettre en danse l’idée de collectivité, d’interdépendance? Comment chorégraphier les interactions humaines? C’est ce qui intéresse Harold Rhéaume dans Fluide, une création à la fois écologique et géométrique. Dans un décor très dépouillé, d’une blancheur clinique, il donne à voir sept hommes et femmes initialement seuls qui commencent à tisser des liens invisibles entre eux, « à la rencontre et au centre de forces circulaires et de tourbillons algébriques »**. Les interprètes forment une communauté dansante où chaque spirale de l’un affecte le corps de l’autre et où l’énergie semble se transmettre telle une onde unique à travers chacune de leurs cellules. On voit se mouvoir dans l’espace une sorte de corps collectif fluidique, dont le tout est plus important que la somme des parties, dans une approche toute gestaltienne. L’idée est excellente, Rhéaume a voulu mettre l’accent sur les interconnexions dans un monde saturé de canaux extrêmement rapides de communication, mais où on ne se dit plus rien. Marilou Castonguay, Jean-François Légaré, Brice Noeser, Alexandre Parenteau, Esther Rousseau-Morin, Georges-Nicolas Tremblay et Arielle Warnke St-Pierre se plient à merveille au jeu, qui requiert beaucoup de virtuosité et une grande cohésion entre eux.

Fluide d'Harold Rhéaume. Photo : David Cannon.

Fluide d’Harold Rhéaume. Photo : David Cannon.

Cependant, à trop vouloir la synergie et l’organicité, ne risque-t-on pas de forcer les choses? Si certains duos sont puissants, l’ensemble de la pièce tend à verser dans un lyrisme formel, encore exacerbé par la musique, qui peut manquer de naturel et laisser sceptique. Un peu de dissonance aurait pu contribuer à la fluidité, d’autant que les quelques moments où on entend uniquement le souffle des interprètes touchent au merveilleux, comme s’ils étaient faits « d’un nœud et d’un foyer de mouvements que le danseur autour de lui distribue et récupère, fonction d’un nombre, centre ivre, réalisation d’une âme dans la décharge d’une étincelle ».**

Fluide. Le fils d’Adrien danse / Harold Rhéaume (Québec). Agora de la Danse, 20-21-22 février / 20 h

* Le titre de ce post fait référence à l’épigraphe d’E.M Forster à son roman Howard Ends.

Only connect! That was the whole of her sermon.
Only connect the prose and the passion, and both will be exalted,
And human love will be seen at its height.
Live in fragments no longer.
Only connect…

**Paul Claudel

Karine Denault chorégraphie l’exacerbation et les divagations du désir

Photo : Yannick Grandmont

Photo : Yannick Grandmont

Une grande scène blanche. Des tables avec du matériel de son et des ordinateurs que traficotent trois femmes (les danseuses, Karine Denault, Dana Gingras, K. G. Guttman). Par terre, sont allongés trois hommes (les musiciens, Jonathan Parant, Alexandre St-Onge et Alexander Wilson). Nous sommes assis tout autour de la scène à ras le sol. Vibre à nos oreilles le son électro-bruitiste de K.A.N.T.N.A.G.A.N.O.

La dernière création de Karine Denault, Pleasure Dome, est inspirée de la pensée du philosophe George Bataille, selon lequel « l’érotisme […] est le déséquilibre dans lequel l’être se met lui-même en question, consciemment ». La chorégraphe a voulu transposer cette idée bataillienne de la perte d’équilibre et de l’oubli de soi propres au désir dans les corps de ses interprètes, qui réagissent à la très belle musique de K.A.N.T.N.A.G.A.N.O., entre l’électronique expérimental et le rock. Mais qui dit perte de contrôle, ne dit pas forcément pléthore de mouvements et hurlements. Qui dit érotisme, ne dit pas nécessairement danse de bacchantes ou des sept voiles de Salomé. Le silence, la gestuelle dépouillée, l’obscurité où on ne distingue que les lumières des machines alternent avec la musique hypnotique et psychédélique, les solos de guitare, les mouvements débridés des six interprètes, les éclairages francs et clairs. Pièce expérientielle et immersive, Pleasure Dome oscille entre deux états, l’harmonie et la dissonance qui alternent dans l’art et dans toute œuvre artistique, dixit Bataille.

Photo : Yannick Grandmont

Photo : Yannick Grandmont

En fait, la pièce de Denault aurait dû être intitulée Desire Dome et non pas Pleasure Dome. En effet, pour Bataille, « le
plaisir est un paradoxe » : l’érotisme et le plaisir, autrement dit le désir et l’orgasme, ne peuvent coexister. L’érotisme tient du crescendo, de l’exaspération, et non de la conclusion. C’est pour cela que l’érotisme chez Bataille « trouve sa véritable nature par la littérature; il a un caractère théâtral, voire de parodie et relève d’une scénographie ; l’érotisme tend enfin vers l’impossible et non vers le plaisir » explique Agathe Simon, une spécialiste du philosophe. Karine Denault partage la vision de Bataille, à cela près que c’est dans la danse et la performance qu’elle exprime l’érotisme et sa quête de l’impossible : sa pièce décrit les transgressions, les divagations, l’exaspération et le caractère insoluble et infini du désir. Voilà pourquoi Pleasure Dome est une création abstraite, qui semble si peu représenter l’extase : celle-ci est impossible.

Photo : Yannick Grandmont

Photo : Yannick Grandmont

Le désordre et les errances de Pleasure Dome sont minutieusement travaillés et calibrés. La scénographie est impeccable et les interprètes habitent merveilleusement l’espace. Propice à un état de flottement et de transe, la pièce peut cependant susciter une saturation sensorielle. Elle m’a vaguement rappelée l’ambiance d’une rave, sauf que tout le monde était parfaitement sobre. Certes, cela vient bousculer le public, le sortir de sa zone de confort. Mais encore ?

Agora de la Danse

6-7-8 février / 20 h et 9 février / 16 h

Discovery Bal 10ème anniversaire : Le bal est dans leur camp

Photo : Chris Randle

Photo : Chris Randle

L’improvisation en danse et en musique, c’est comme les œufs Kinder, on y trouve de tout. Mais lorsqu’Andrew de Lotbinière Harwood et ses acolytes d’AH HA Productions ouvrent le bal, le temps suspend son vol. Récit d’un moment de pure exultation.

Sur la scène de l’Agora de la Danse, quatre danseurs, une musicienne, un musicien et un éclairagiste – Andrew de Lotbinière Harwood, Marc Boivin, Chris Aiken, Peter Bingham, Diane Labrosse, Pierre Tanguay et Yan Lee Chan – s’en sont donnés à cœur joie hier soir. N’était tracé d’avance nul canevas, tout au plus un vague fil conducteur avait été esquissé : entrée en scène, solo, solo, duo, etc. Mais personne ne savait qui allait lancer la balle, ou plutôt le bal. Ceci a donné lieu à une performance de danse et de musique édifiée en temps réel, instantanée et éphémère, où instruments de musique, objets bruiteurs, voix, paroles et mouvements se sont allègrement donnés la réplique. La création d’hier était à la fois très physique et théâtrale, ludique, sensible et joyeuse.

Photo : Chris Randle

Photo : Chris Randle

Le genre de l’improvisation peut sembler aride à certains.  Cependant, celle-ci ne l’est aucunement. Au contraire, elle foisonne de mille textures, mille sensations, mille dialogues, mille idées et ce, sans jamais verser dans l’excès ou la loufoquerie. Et la raison n’en est pas seulement la virtuosité, la sensibilité et la longue expérience des participants dans leurs champs respectifs.  Si Discovery Bal est passionnant, cela tient aussi au fait que la plupart des protagonistes se connaissent et travaillent ensemble depuis très longtemps, depuis  20 à 37 ans. La complicité des interprètes, la confiance mutuelle qui les caractérise, sont essentielles à l’improvisation, ce genre qui repose sur l’écoute, la collaboration instantanée, la responsabilité partagée de chacun et chacune, la prise de risques et l’abandon de tout contrôle sur les choses, qui cultive un état constant de présence et d’attention au monde, à autrui et à soi.Ce pied de nez de l’improvisation aux règles, au désir de contrôle, Andrew de Lotbinière Harwood y fait écho lorsqu’il manipule une chaise en expliquant qu’il a reçu des consignes strictes, qu’on peut faire tourner la chaise, la faire bouger, s’asseoir mais pas monter dessus, « il y a des règles partout aujourd’hui », puis « il ne faut pas monter sur la chaise » répètera-t-il à ses acolytes pendant la performance.

Mais, contrairement à une idée reçue, qui dit absence de contrôle en danse, ne dit pas qu’on peut faire n’importe quoi. Marc Boivin souligne que l’improvisation en danse est une pratique très exigeante et nécessite un corps aiguisé et une très grande attention. Pour ce danseur venu sur le tard à la « chorégraphie instantanée », celle-ci apporte de l’équilibre et de l’harmonie à sa pratique de la danse.

Photo : Chris Randle

Photo : Chris Randle

Hier, des personnages se sont incarnés sous nos yeux. Ces personnalités éphémères étaient le fruit de la rencontre du dialogue collectif et des interprètes – qui ne sont pas que des interprètes mais qui dansent et jouent avec tout leur être, avec toutes leurs tripes, sur scène. Aujourd’hui, lors de la deuxième performance (16H à l’Agora) vous verrez peut-être des personnages légèrement ou très différents.

Pour Andrew de Lotbinière Harwood, l’improvisation permet de « construire des passerelles entre la pratique, la poésie de la forme et la performance ». En effet, Discovery Bal, ce n’est pas seulement deux spectacles, c’est aussi une initiative éducative. Chaque année, les shows sont précédés d’un stage intensif pour danseurs professionnels offerts par les défricheurs de la danse improvisée au Canada.

Et côté lumière ? Yan Lee Chan, éclairagiste, improvise rarement dans sa pratique. Mais, pendant Discovery Bal, il ne dispose d’aucun élément et dit réagir à 99% en temps réel à la musique et à la manière qu’ont les danseurs d’habiter l’espace, tout en essayant de construire un parcours, implantant des balises lumineuses dans la déambulation du spectateur.  Quant à la scénographie, c’est simple, Andrew dit la veille du show à ses collaborateurs : « amenez ce qu’il y a chez vous » : ça peut aller d’un décor spartiate à une scène très fournie, comme la fois où les protagonistes ont fait appel à tous les éléments de scénographie de leurs derniers spectacles.

Photo : Chris Randle

Photo : Chris Randle

Pour le musicien Pierre Tanguay, « l’improvisation, c’est la vie. Quand on fait un souper, tout est improvisé. Quand on fait l’amour, c’est la même chose. Si c’est préparé, c’est nul». Et d’ajouter que l’improvisation en danse et en musique n’aboutit pas toujours à quelque chose de réussi, mais que la proposition reste toujours valable. Pour improviser, il convoque toutes sortes d’instruments et d’objets : hier soir, on a pu écouter entre autres les sons d’un mégaphone, d’un instrument pour enfants de chez Toys’R’Us et la théière de sa grand-mère : « restez-loin d’un magasin de musique », recommande Pierre Tanguay, qui a même un ensemble « outils de bricolage ».  Sa recette du créer-ensemble et du danser-ensemble? « On s’écoute, on regarde, on s’imagine, on y pense à deux fois, on se fie beaucoup au silence et à l’immobilité et le tour est joué ». Une recette appropriée pour le vivre-ensemble.

Discovery Bal, 10ème anniversaire. Aujourd’hui, Agora de la danse 16H.

Marc Boivin, Ana Sokolović et le Quatuor Bozzini : Jeu est un autre

Photo : Michael Slobodian

Une idée sinon vraie, c’est une drôle d’histoire, c’est le fruit d’une série de rencontres. Vous me direz que toute création, tout projet, naît de rencontres. Certes, mais cette histoire-là a commencé il y a cinq cent ans pour aboutir hier soir à l’Agora, en faisant se télescoper musique, danse et inspiration théâtrale. Ana Sokolović, la compositrice montréalaise originaire des Balkans, a proposé au danseur Marc Boivin de mettre en mouvement une musique commandée par le Quatuor Bozzini – quatuor à cordes s’adonnant aux musiques classique, nouvelle, contemporaine et expérimentale – sur le thème de la Commedia dell’arte. De prime abord décontenancé et ne se sentant pas des affinités particulières avec la Commedia, Boivin demande à travailler séparément avec chacun des membres du quatuor. S’ensuit une exploration de 18 mois en studio où tous improvisent, en duo, en trio, en quatuor et en quintette. La musique n’est intégrée qu’une fois le dialogue établi. Et d’interprète et chorégraphe invité, Marc Boivin est devenu co-porteur du projet, co-créateur pour emprunter le terme choisi par les Bozzini : le processus menant à « Une idée sinon vraie » brouille les frontières quant aux rôles des protagonistes, puisque tous participent à la création à travers l’improvisation. Pour les membres du quatuor, prendre sa place de co-créateur en tant qu’artiste est primordial, que ce soit en passant des commandes d’œuvres à des compositeurs, en composant ou en improvisant.

En découvrant les textes de Beolco et le personnage de Ruzzante créé par celui-ci, Boivin se pique peu à peu d’intérêt pour les protagonistes de la Commedia dell’arte, créés il y a cinq cent ans par des acteurs très physiques qui improvisaient sur la base d’un canevas très sommaire. Le premier nom de la Commedia dell’arte était d’ailleurs Commedia all’improviso.

Photo : Michael Slobodian

Le résultat de cette drôle d’histoire est une drôle de pièce obsédante et très graphique, jouée devant un public entourant la scène sur trois côtés, où tous se meuvent : si Marc Boivin dépeint sept personnages de la Commedia par sa danse, Mira Benjamin (violon), Isabelle Bozzini (violoncelle), Stéphanie Bozzini (alto) et Clemens Merkel (violon) ne restent pas figés de côté. Ils évoluent, ils interagissent avec Marc, Marc les touche, les fait bouger par son corps ou sa voix. Ils ont une présence magnétique, comme dans le point d’orgue de la pièce : chaque musicien occupe un côté de la scène dans l’obscurité, avec pour seule lumière un projecteur les éclairant par en-dessous. Et lorsqu’ils bougent, ils continuent à jouer, ce qui fait que la création ne sera jamais tout à fait la même.

Photo : Michael Slobodian

Point de bouffonneries, ni de pitreries dans « Une idée sinon vraie ». C’est une pièce solennelle, évoquant un rituel ou une cérémonie dans quelque lieu de culte futuriste, mais pas austère pour autant : Boivin y est facétieux à l’occasion, jouant de sa cape tel Néo dans Matrix, se drapant dans les pans de celle-ci, actionnant ses zips en harmonie avec tel accord dissonant : un Arlequin grave, mais qui ne se prend pas la tête. Je est un autre, nous dit-il au fur et à mesure qu’il dévide toutes ses facettes. Je est pluriel et ramifié, je est un rhizome*.

*Édouard Glissant disait que l’identité n’est pas une racine-unique, mais une racine-rhizome.

Une idée sinon vraie. Marc Boivin / Ana Sokolović & Quatuor Bozzini. Agora de la danse. C’est complet ce soir, mais il reste demain!

Crystal Pite : Nul n’est une île

Avis de tempête sur l’Agora! Crystal Pite est en ville avec sa compagnie Kidd Pivot pour présenter The Tempest Replica, une création basée sur la pièce de Shakespeare, la Tempête.

Kidd Pivot, un nom qui va à la compagnie comme un gant. Kidd pour l’audace, l’insolence et le pied de nez aux codes, aux conventions et à la prudence. Pivot pour la virtuosité, les mouvements tirés au cordeau et la célérité dans les changements d’orientation.

Photo : Jörg Baumann

La Tempête, pièce en cinq actes écrite par Shakespeare en 1611, est le testament de l’auteur, où il s’interroge sur la place de la création dans son existence et les divers choix qu’il a faits. Exilé sur une île, son personnage Prospero a également un choix à faire entre ses pouvoirs de magicien, sa volonté de vendetta, l’amour qu’il porte à sa fille Miranda et le renoncement à la vengeance. Ce tiraillement parle à Crystal Pite, qui essaye elle-même de concilier création et vie de famille : elle a un petit garçon de 2 ans et prendra d’ailleurs une année sabbatique en 2013.

La Tempête a inspiré de nombreux et fameux livres, films, pièces de théâtre, partitions musicales : Le meilleur des mondes d’Aldous Huxley, la nouvelle Tempêtes de Karen Blixen, les films Planète interdite et Prospero’s books…

Photo : Jörg Baumann

L’adaptation de Crystal Pite est, n’ayons pas peur des mots, extraordinaire. La chorégraphe conjugue, avec l’aide de ses comparses habituels , le son, les lumières, la vidéo, la scénographie et les costumes pour nous livrer une animation en trois dimensions, à mi-chemin de l’univers des comics et romans graphiques et du cinéma de science-fiction, empruntant au théâtre des ombres chinoises et aux marionnettes. The Templest Replica évoque le travail de Lotte Reiniger, une réalisatrice de films d’animation d’origine allemande née en 1899, à qui l’on doit les silhouettes en papier découpé des Aventures du Prince Ahmed (1926), un film qui parle d’ailleurs de luttes de pouvoir entre le bien et le mal et met en scène une gentille sorcière, aux prises avec un magicien maléfique. La création n’est pas sans rappeler également le travail de William Kentridge, un artiste d’animation sud-africain, dont le film Shadow Procession fait appel à des silhouettes noires découpées dans des livres et des cartes.  Ainsi, on voit se mouvoir des personnages tout en blanc et masqués : ceci fait qu’on voit surtout leurs corps, mais les danseurs réunissent la gageure d’être très théâtraux dans leur danse, alors qu’ils sont dépourvus de visages.

Photo : Jörg Baumann

Pièce brillante et onirique, emplie de drôlerie et de finesse, The Templest Replica ferait aimer – et rendrait accessible – aux plus récalcitrants la danse contemporaine et Shakespeare.  La pièce comporte deux parties, une partie plus narrative et une partie surtout dansée. La partie narrative met en jeu sur scène la technique du story-board, souvent utilisée par Pite pour construire ses créations. Et la danse, oh la danse, est d’une limpidité très exacte – à moins que ce ne soit une exactitude très limpide. Crystal Pite, qui a passé beaucoup de temps avec William Forsythe, s’est imprégné des déconstructions, dissociations et désarticulations du vocabulaire classique chères à celui-ci, mais chez la Vancouvéroise, celles-ci deviennent du vif-argent, incarné par des danseurs très attachants, puissants et véloces.

Quicksilver était d’ailleurs un super-héros membre des Avengers. Kidd Pivot, mes nouveaux super-héros.

The Templest Replica, 11, 12 et 13 octobre à l’Agora. La pièce se donnera à guichets fermés les deux prochains jours mais il reste de la place ce dimanche à 16H, à bon entendeur salut…

Solitudes dansées à cinq

Cette semaine, la compagnie Daniel Léveillé Danse présente la création Solitudes Solo en première nord-américaine à l’Agora de la Danse à Montréal. Une chorégraphie sculpturale, incisive et poétique, d’une très grande exigence, portée par des danseurs épatants.

Dans Solitudes Solo, la scène est le seul terrain de jeu de cinq danseurs – quatre hommes et une femme– qui dansent tour à tour seuls sur scène. On n’entend que leurs souffles, les violons de Bach et les bruits de l’atterrissage de sauts voulus lourds.

Avec sa nouvelle création,Daniel Léveillé revient à ses premières amours. En effet, sa première chorégraphie était un solo. Après le succès de sa trilogie « Anatomie de l’imperfection », le chorégraphe voulait renouveler ses propositions : « Une carrière est un tracé, on construit au-dessus de ce qu’on a fait avant. C’est tentant de rester là, je risquais de me répéter. Travailler seul à seul (e) avec chacun des danseurs m’a obligé à aller au fond de ce que je voulais exprimer » explique le chorégraphe.

Ce qui a émergé de ce travail est une chorégraphie d’une précision clinique, tout en lignes et hachures, que viennent interrompre à l’occasion des courbes plus déliées, dont les interprètes sont des Sisyphe, sculpturaux dans leurs mouvements : Justin Gionet, Emmanuel Proulx, Manuel Roque, Gaëtan Viau et Lucie Vigneault sont merveilleux de justesse, de présence et de virtuosité.  Les solos écrits par Léveillé comportent des répétitions de mouvements d’un interprète à l’autre, un peu comme des refrains, comme si les danseurs devaient accomplir des rites de passage et en passer par là. Ces répétitions, le chorégraphe les compare à celles qui existent dans la nature, aux mots d’un langage, aux notes d’une partition. Or, malgré ces refrains kinesthésiques, chaque interprète habite ses solos, qui lui sont propres. Les danseurs n’ont d’ailleurs pas l’impression de faire les mêmes mouvements : « Il n’y a pas de répétition dans cette pièce, souligne Justin Gionet. On a chacun notre propre vie dans ces mouvements. » En outre, les interprètes dansent leur partition chacun à sa manière. Justin est joueur et espiègle, Lucie est poétique, Emmanuel est colossal, Gaëtan se rebelle… Enfin, c’est ce qu’il m’a semblé, chaque spectateur aura sa propre variation. Et Manuel, que j’ai vu danser dans sa création « Ne meurs pas tout de suite, on nous regarde » (avec Lucie, la semaine dernière à Tangente) m’a sidérée, j’avais l’impression que c’était une autre personne aux traits similaires. Ainsi, on peut être autre en dansant…

Et en proposant à ses danseurs une écriture chorégraphique extrêmement exigeante par sa technicité et sa physicalité, Léveillé fait en sorte de révéler à la fois leur résistance et leur fragilité : on voit une cheville hésiter, un tour louvoyer, un atterrissage chanceler. Dixit Léveillé, il est possible d’exécuter chacun de ses mouvements à la perfection, mais tous en enfilade ne pourront pas être sans accrocs. Ainsi, par cette exigence, Danielle Léveillé recherche à travers l’imperfection (si peu imparfaite, ceci dit) à mettre en lumière l’humanité de ses danseurs.

Quand on demande au chorégraphe et aux membres de la compagnie si la gestuelle de Solitudes Solo n’est pas trop dure pour le corps, les danseurs présents à la rencontre répondent que tout est une question d’entraînement et que la proposition chorégraphique de Léveillé est certes très exigeante, mais aussi très « alignée », cohérente pour un corps intelligent.

Solitudes Solo, double solitude : en utilisant la figure de l’anaphore tant dans son titre que dans son leitmotiv de mouvements, Léveillé semble vouloir amplifier le sentiment de solitude et le malaise qu’on peut éprouver en regardant cette pièce si intense : « Mon rôle premier est susciter une émotion chez le spectateur, quelle qu’elle soit » explique d’ailleurs le chorégraphe. Ainsi, la création semble se faire l’écho de nos sociétés contemporaines, où on est envahi par le monde externe, où 1000 informations et connexions nous sollicitent et où, paradoxalement, nous ne sommes jamais dans le vrai et dans des relations avec autrui véritablement désirées.

Peu à peu, les mouvements se fluidifient et se liquéfient un peu, la gestuelle devient plus moelleuse, ce qui met du baume au cœur ; l’éclairage (qu’on doit à Marc Parent et qui constitue toute la scénographie) se réchauffe et Solitudes Solo finit sur les notes de Something over the rainbow…. Solitude solo annonce-t-il un cycle, comme la dernière trilogie de Léveillé, et dans l’éventuel deuxième volet, les interprètes se rapprocheront-ils? Après tout, pour emprunter les mots du philosophe Georges Didi Huberman, ne danse-t-on pas le plus souvent pour être ensemble?

Solitudes Solo, Compagnie Daniel Léveillé Danse, Agora de la Danse, 26 au 29 septembre.

Petits duels entre amis

Cas Public ouvre la saison de la danse cette semaine à l’Agora de la danse. 21 interprètes de tous horizons qui tombent la chemise blanche et s’engagent dans des corps à corps d’une voluptuosité furieuse, tendre ou cocasse sur une bande-son extrêmement réussie. La saison s’annonce bien.

L’Agora donnait le coup d’envoi à sa saison d’automne hier soir avec la pièce Duels de la Compagnie Cas Public, dirigée par les chorégraphes Hélène Blackburn et Pierre Lecours. Sur scène, pas moins de 21 interprètes se livrent à des joutes d’une durée de 2 à 5 minutes, le plus souvent à deux. Je t’aime, moi non plus, sous toutes les versions : deux femmes, deux hommes, 1 homme et 1 femme, polyduels, etc. Un reflet des pratiques sociales et des diverses façons d’être en relation qui se réinventent sans cesse? Après tout, la danse est une pratique du vivre-ensemble.

Duels est un heureux accident. Lorsque Pierre Lecours se vit refuser une subvention et lorsque le projet de coproduction à l’étrange d’Hélène Blackburn tomba à l’eau, ils réunirent une dizaine d’amis qui leur avait proposé de danser gratuitement avec les 11 danseurs de la compagnie et créèrent une vingtaine de duos. Les amis en question sont danseurs, comédiens, chanteurs… Une fois les duos constitués, les chorégraphes les assemblèrent et les connectèrent entre eux de manière à raconter une histoire.

Alliant physicalité et théâtralité, ces duos sont tour à tour tendres, combatifs, cocasses. Ils se suivent, mais ne se ressemblent pas. Comme on peut s’y attendre, ils sont empreints des sensibilités et des univers très divers des interprètes. Car, chez Cas public la bien-nommée, la création est un acte collaboratif et collectif. Cet hétéroclisme est reflété dans la musique : classique, baroque, trip-hop, electro, pop et j’en passe. Les corps à corps se déroulent sur fonds de  Vivaldi, Stravinsky, Gang Bang, The Do, Metronomy, Alexandre Désilets (qui chante et danse dans la pièce). Mais tout comme les duels sont reliés par un fil conducteur, les morceaux musicaux sont agencés entre eux par Martin Tétreault qui est en charge de l’assemblage musical.

Dans une entrevue avec le journal La Presse, Hélène Blackburn fait part de son plaisir à travailler avec des comédiens. Ceux-ci ont une autre manière de s’approprier une création. Ils se racontent une histoire pour se souvenir de la phrase chorégraphique. Pour sa part, le danseur se base sur sa perception des mouvements et des sensations physiques que ceux-ci engendrent. Sa mémoire corporelle est abstraite.

Contrairement aux autres créations de Cas Publics, Duels ne fera pas le tour du monde. Mais son idée maîtresse, elle, devrait voyager. Pierre Lecours et Hélène Blackburn envisagent de remonter Duels dans plusieurs villes, entre autres Québec et Birmingham, avec d’autres artistes. Comme le Grand Continental de Sylvain Émard qui vient d’investir Philadelphie avec 155 personnes du cru.

Dans Duels, le dénouement des duos est souvent brutal et la scène devient par moments jonchée de corps, laissant moins de place pour les interprètes. Mais la pièce n’est pas sombre pour autant. Au contraire, elle déborde de pétulance. Participe au sentiment de délectation le grand nombre d’interprètes sur scène, chose de plus en plus rare avec le rétrécissement des subventions culturelles comme peau de chagrin. Puis, « il y a dans la sensualité une sorte d’allégresse cosmique » écrivait Jean Giono.

Duels de Cas Public à l’Agora de la danse, 12, 13, 14/ 19, 20 , 21 septembre 20H + 22 septembre / 16H.