Dors de Grand Poney/Jacques Poulin Denis : Leurs nuits sont plus belles que leurs jours

Dors de Grand Poney. Photo : Jean-Baptiste Gellé.

Dors de Grand Poney. Photo : Jean-Baptiste Gellé.


À moins d’être épuisé ou plongé dans un paradis artificiel, on ne s’endort jamais immédiatement. Entre l’éveil et le sommeil, il y a un intermède durant lequel la pleine conscience de soi se désintègre progressivement. La plupart des gens y perçoivent des bribes d’images, des couleurs ou des fragments d’idées. Dors, la pièce participative de Grand Poney à mi-chemin entre danse contemporaine et théâtre, recrée sur scène cette curieuse zone de transit à la lisière du sommeil. Présentée au OFFTA, elle traduit parfaitement ce que la nuit peut avoir d’intangible et d’irréel, alors que l’on passe de la veille à la somnolence, puis au monde qu’on crée soi-même, ces rêves chargés d’émotions, dépourvus d’inhibitions et riches de créativité.

Dors de Grand Poney. Photo : Jean-Baptiste Gellé.

Dors de Grand Poney. Photo : Jean-Baptiste Gellé.

Au Théâtre d’Aujourd’hui, des chaises sont parsemées dans la salle, faisant face à un écran. On s’installe au petit bonheur et je me retrouve au premier rang. Deux interprètes jouent avec des objets, créant une projection onirique. On bascule dans l’obscurité. Je vois des pieds derrière le rideau. Jacques Poulin-Denis apparaît en pyjama, le visage éclairé par en-dessous par une lampe, et se plante devant moi. Il commence à raconter à mi-voix une histoire, dont le surréalisme gore évoque un rêve puis, très vite, un cauchemar. Ou koshmar, pour voler le terme de l’écrivaine Marina Lewycka. Rivée au lèvres du conteur – feu follet aux allures de pierrot lunaire joyeux, Poulin-Denis a cette manière de raconter qui vous subjugue – je ne me rends pas compte tout de suite du charivari qui se passe derrière moi. Au bout de plusieurs minutes, sentant du mouvement, je me retourne et vois plusieurs personnes qui courent partout, montent sur les chaises, crient, se déshabillent pour se retrouver en pyjama ou nuisette. J’apprendrai plus tard que pendant j’écoutais le koshmar, des personnes assises parmi le public avaient protesté « ça fait chier quand on n’entend rien », puis s’étaient levées.

Dors de Grand Poney. Photo : Jean-Bapiste Gellé.

Dors de Grand Poney. Photo : Jean-Baptiste Gellé.

En quelques instants, les interprètes défont la salle, nous faisant lever de nos sièges à coup d’explications farfelues : « on a besoin des chaises pour une vente de charité », « cette lumière est cancérigène », « une rivière à haute tension par ici », puis nous regroupant dans le centre de la pièce. On se retrouve tous assis par terre en cercle. Les spectateurs désormais interprètes se livrent à un jeu avec des draps. L’éclairage disparaît à nouveau et on n’y voit que dalle. On est frôlés par des corps qui passent parmi nous. S’agit-il des danseurs? Des spectateurs chuchotent, rient. Plongée directe dans les jeux d’enfance.

Dors de Grand Poney. Photo : Jean-Baptiste Gellé.

Dors de Grand Poney. Photo : Jean-Baptiste Gellé.

Pendant Dors, le public est immergé dans toutes les situations qui pourraient arriver la nuit. Bataille de polochons, somnambulisme, réveils brutaux en pleine nuit, téléphones qui sonnent, chicanes de couples, rêves qui virent au cauchemar, étreintes, ces fameux rêves où on cherche quelqu’un mais sans le trouver, où une personne prend les traits d’une autre … On est ballotés, pris à partie, physiquement et mentalement. Fred Gagnon, dans un très beau solo, se couche de temps en temps par terre près d’un spectateur et se fait caresser la tête. À un moment, on se retrouve tous debout, à danser une valse avec un interprète ou un spectateur. Dors, c’est comme une nuit peuplée de rêves, il s’y raconte beaucoup d’histoires plus ou moins surréalistes qui ont toutes un goût de palpable et plausible. A-t-on rêvé? Est-ce que ça a vraiment eu lieu, ce moment où un interprète a un malaise et tous les danseurs essayent de le ranimer en mimant une réanimation cardiaque sur place, sans le toucher, au son d’une musique électronique dont les beats vont aussi vite que les battements d’un cœur affolé? Et cette séquence très puissante où, dans l’obscurité, on entendait les gémissements de plaisir des danseurs dispersés parmi nous, au même niveau que le public? Et ce passage où un interprète portant une blouse d’hôpital ouverte dans le dos se promène avec une poche à sérum lumineuse et engage un dialogue avec un ours, rappelant le film Donnie Darko, autre œuvre sur l’intervalle entre la réalité et les chimères?

Dors de Grand Poney. Photo : Jean-Baptiste Gellé.

Dors de Grand Poney. Photo : Jean-Baptiste Gellé.


Dors est une pièce euphorisante et engageante, portée par des interprètes remarquables, généreux et jusqu’au-boutistes. Elle rappelle qu’une œuvre artistique devrait se vivre comme une expérience. Même si Poulin-Denis crée des pièces contrastées, on retrouve dans Dors sa « griffe », sa capacité à créer de toutes pièces un imaginaire propre à lui, imagé, onirique et sensoriel, facile d’accès à qui veut y entrer.

Dans le monde où on vit aujourd’hui, il ne semble plus y avoir beaucoup de place pour l’utopie, le rêve, les états transitionnels. Freud disait qu’on dévêt son psychisme quand on rêve, se rapprochant de l’état d’enfance. Dors fait partie de ces créations où on dévêt son psychisme les yeux grands ouverts, pour apprendre à entrevoir le possible.

Direction : Jacques Poulin-Denis
Musique : Martin Messier / Jacques Poulin-Denis
Lumière : Marie-Eve Pageau
Conseiller artistique : Gilles Poulin-Denis
Interprètes : Mélanie Demers, Katia Gagné, Frédéric Gagnon, James Gnam, Renaud Lacelle-Bourdon, Maria Kefirova, Brianna Lombardo, Nicolas Patry, Gilles Poulin-Denis, Jacques Poulin-Denis, Claudine Robillard, Catherine Saint-Laurent.

Compagnie Mau/Lemi Ponifasio : Les oiseaux dansent aussi

Birds with skymirrors. Compagnie Mau. Photo : Sébastien Bolesch.

Birds with skymirrors. Compagnie Mau. Photo : Sébastien Bolesch.

Les impacts des changements climatiques se font déjà sentir. Ils constituent même un danger pour l’existence des Îles du Pacifique à cause de la montée des eaux. Ces îles dont est originaire Lemi Ponifasio, dont le FTA présente la création Birds with skymirrors. Une prière dansée pour un monde ravagé, à la fois visuelle et expérientielle, pendant laquelle le temps suspend son vol. De cette transe collective, on ne ressort pas tout à fait indemne.

Le chorégraphe samoan – qui habite aujourd’hui la Nouvelle Zélande – est un chef maori qui a fait des études en philosophie et en sciences politiques. Le nom de sa compagnie – un collectif d’artistes, d’activistes, d’intellectuels et de leaders communautaires – vient du parti indépendantiste maori. Il n’est donc pas surprenant que son travail soit engagé et politique. C’était déjà le cas pour Tempest : without a body, à l’affiche au FTA en 2011. Sans pour autant être narrative, Birds with skymirrors a d’emblée un propos clair et lisible : la scénographie est dépouillée, dans des tons sombres. Un panneau en biais coupe la scène, ce qui fait que les interprètes ne seront jamais au centre de la scène (traduisant le rapport circulaire à l’espace dans la culture samoane dont le chorégraphe fait état dans un entretien avec Fabienne Cabado pour le FTA). Des panneaux réfléchissants rappellent des miroirs, comme ces miroirs que semblent porter dans leurs becs ces oiseaux qui transportent des bandes magnétiques, l’image qui a inspiré Ponifasio et qui est le fil conducteur de la pièce. Dans cette atmosphère apocalyptique, un homme commence à bouger dans l’espace, de dos. Il est presque nu et son corps est couvert de peintures rituelles. Il bouge lentement et on voit les frémissements de ses muscles et ligaments, comme s’il était traversé par les ondes de la folie ordinaire des humains. Ses bras, magnifiques, commencent à se déployer. On dirait des ailes engluées dans le goudron. Avec une force qui résonne, il donne des tapes à son sternum, qu’il ouvre face au ciel, comme une offrande.

Birds with skymirrors, compagnie Mau. Photo : Sébastien Bolesch.

Birds with skymirrors, compagnie Mau. Photo : Sébastien Bolesch.

Ponifasio dit ne pas créer de chorégraphies, mais orchestrer des cérémonies. Ainsi, ses danseurs, de par leurs vêtements, crânes rasés, expressions et mouvements, sont des moines. Très inventive, leur gestuelle conjugue la danse contemporaine, les mouvements des animaux et le haka, une danse chantée traditionnelle maorie. Contrairement à ce que son appropriation par des équipes de rugby l’a laissé croire, le haka n’est réservé ni aux hommes, ni aux déclarations guerrières. Les interprètes sont tour à tour des oiseaux luttant pour leur survie et les protagonistes d’une cérémonie qui célèbrent la vie et déplorent la destruction. Ils semblent glisser sur de l’eau, marchant très rapidement dans leurs longues jupes étroites, alors que leur bras se déroulent et ondulent beaucoup plus lentement. Leur danse devient par moments insurrectionnelle, alors qu’ils tapent différentes parties de leur corps, debout ou assis en tailleur dans une ligne face au public. Spectaculaires, théâtrales, un trio de danseuses aux yeux exorbités évoque des prêtresses, poussant des complaintes de pleureuses et des cris perçants d’oiseaux. On verra même apparaître un homme à face d’oiseau, sculptural, portant une sorte de cache-sexe en acier, tel un personnage à la Enki Bilal.

La trame sonore participe à la création d’une expérience contemplative et hypnotisante : une musique électronique qui mélange des sons synthétiques et des sons réels d’oiseaux, de lac, de rivière, que vient interrompre les chants empruntant au haka, invocations, vociférations et litanies des interprètes.

Birds with skymirrors, compagnie Mau. Photo : Mau.

Birds with skymirrors, compagnie Mau. Photo : Mau.

Hommes-oiseaux, femmes-oiseaux. La culture samoane, que les insulaires ont relativement conservée malgré des siècles d’influence occidentale, est caractérisée par un rapport particulier à l’environnement : apparu bien après tous les autres êtres vivants, l’humain est considéré comme l’enfant du cosmos. Il fait partie de l’environnement. On retrouve cette idée dans le langage, où les mêmes termes désignent des parties du corps et des composantes écologiques. Encore aujourd’hui, la culture samoane est imprégnée de la notion du Va, qui signifie à la fois relation, affiliation, communauté, responsabilité, différence, séparation, obligation… Le Va, c’est la connexion entre tous les êtres vivants.

Birds with skymirrors, compagnie Mau. Photo : Kamrouz.

Birds with skymirrors, compagnie Mau. Photo : Kamrouz.

Et puisque l’humain fait partie de la nature, il éprouve dans sa chair la dégradation environnementale dans Birds with skymirrors. La création donne à voir des corps souffrants, notamment lorsque les danseurs pliés en deux s’avancent sur la scène, leur épiderme parcouru de convulsions. L’être humain tend à oublier qu’il est connecté à l’environnement et ceci entraîne une douleur généralisée, semble souligner Ponifasio, reliant le corps à la fois au politique et au cosmologique.

L’un des danseurs avait le visage peint en blanc. Était-il le bec d’un oiseau, dont chaque composante était un des autres interprètes? Une transformation radicale des visions et des pratiques à l’égard de l’environnement, de nos modes de vie, est urgente. Puisse la danse contemporaine y contribuer.

Vous pouvez écouter ici une première expérience de baladodiffusion de Ma mère était hipster : Dominique Charron et moi-même avons discuté du spectacle à la sortie, sans filet, sur les marches de la Place des Arts.

Dance from the Mat a un an aujourd’hui

DSCF0102Tout a commencé avec un texte sur Sideways Rain de la compagnie Alias présenté par le FTA l’an dernier. Depuis, de l’eau a coulé sur les ponts, j’ai pris en filature Terpsichore, écrit bien d’autres textes, rejoint l’équipe du webzine culturel montréalais Ma mère était hipster, les funambules de la plume électronique et commencé à écrire pour Voir.

On me demande souvent comment quelqu’un se retrouve à écrire sur la danse, alors pour l’occasion je vous raconterai rapidement la petite histoire. Je danse en dilettante depuis très longtemps, avec un goût particulier pour la danse contemporaine. Et j’écris aussi depuis belle lurette, sur des sujets sociaux, environnementaux et culturels – mais pas sur la danse. Dans un moment de désœuvrement, j’ai commencé ce blogue avec l’idée initiale de parler de mes expériences personnelles en danse et en éducation somatique, idée dont j’ai dévié en cours de route. Autour de moi, à Montréal et dans mes deux autres villes d’attache, beaucoup de gens passionnés et généreux créent des pièces de danse, enseignent diverses techniques corporelles, prennent des photos magnifiques de personnes qui bougent, etc. De fil en aiguille, j’ai commencé à écrire sur eux, sur leurs idées, sur leurs visions du monde et du mouvement, sur leur projets ; à mettre en ligne des images de photographes ; à faire des entrevues avec des praticiens du yoga ou d’autres approches. L’Agora de la Danse m’a invité à un spectacle, puis je me suis enhardie jusqu’à contacter d’autres lieux de diffusion et demander à voir des créations pour pouvoir rédiger des critiques. Des rencontres et des expériences ont aussi joué un rôle décisif : une formation au Regroupement Québécois de la Danse « Cultiver son jardin chorégraphique » et les discussions avec Katya Montaignac qui a donné cette formation ; des échanges avec plusieurs personnes du milieu, journalistes et critiques de danse, en particulier Fabienne Cabado qui m’a prodigué de nombreux conseils ; l’aventure de Ma mère était hipster et la rencontre avec Myriam Daguzan Bernier, rédactrice en chef du webzine. Ce n’est pas un billet de remerciements, ce serait bien trop long, mais une pensée à toutes les personnes qui m’ont donné du temps et des entrevues alors que ce blogue était nouveau-né ; aux membres de ma famille et aux amis qui m’ont encouragée et, ou cogité avec moi qu’ils dansent, enseignent la danse, œuvrent en art, ou fassent tout à fait autre chose ; aux amies qui m’accompagnent dans les salles obscures et vivent de drôles d’expériences avec moi dans des pièces participatives ; à ma mère qui m’a donné le goût de lire, d’écrire et d’apprendre et qui est ma plus grande source d’inspiration et lectrice.

Ceux que je croiserai au OFFTA et FTA demain auront une part de gâteau. Et, tranquillisez-vous, je ne l’ai pas fait moi-même, il vient de chez Mlles Gateaux

OFFTA : Jeunes Pousses

Parce qu'on sait jamais, de Dans son salon. Photo : Guillaume Briand.

Parce qu’on sait jamais, de Dans son salon. Photo : Guillaume Briand.


Festival défricheur et fureteur en lisière du FTA, le OFFTA fait la part belle aux démarches in(ter)disciplinées et à la relève. Coup de projecteur sur les créateurs en devenir à l’affiche cette année.

Collaborant depuis leurs études communes à l’UQAM, Karenne Gravel et Emmalie Ruest ont lancé leur compagnie de danse le 22 février dernier à l’occasion d’un souper performatif jouissif, Fin de party, au Café-Bistro Arrêt de Bus. Elles interpréteront leur création Parce qu’on sait jamais pendant un programme double au Théâtre de la Licorne les 29 et 30 mai à 18h (suivie de Koalas, une pièce de théâtre de Félix-Antoine Boutin). Dans Parce qu’on sait jamais, on retrouve les jeunes walkyries cocasses et beckettiennes de la création Fin de Party, alors qu’elles s’improvisent gourous et guident le public vers le « bonheur » : « C’est une création sur l’idée de la marchandisation du bien-être, dit Emmalie Ruest. On a constaté qu’on doit tout le temps être prêt à tout, performant, connectée, tout en étant zen, bien dans sa peau et en contrôle de la situation. Ce sont des réalités et des pressions que tout le monde vit. » La gestuelle de Parce qu’on sait jamais est inspirée à la fois de la culture populaire, de la danse contemporaine et du yoga. L’humour déjanté des deux chorégraphes leur permet d’amener sur le tapis des sujets sérieux : « Nos personnages sont des versions clownesques et amplifiées de nous-mêmes, précise Emmalie Ruest. Elles sont drôles et elles font rire, même quand on soulève certaines situations dramatiques». Le duo Dans son Salon sera également de la partie pendant Le pARTy de La 2ème Porte à gauche le 30 mai, proposant deux numéros, un extrait de Fin de Party et la chorégraphie que les deux comparses avaient concoctée pour Misteur Valaire.

Quant à la soirée de petites formes de la relève, Nous sommes ici, il s’agit d’une sorte de OFF du OFF, qui aura lieu ce dimanche 26 mai à 20H au Théâtre des Écuries : « c’est une soirée tremplin pour les jeunes artistes nouvellement diplômés des différentes écoles de théâtre, de danse et d’art performatif » explique Katya Montaignac, qui fait partie du comité de programmation du OFFTA. Cette manifestation donne à voir sept propositions courtes, trois créations de danse, trois pièces relevant de la performance et une œuvre de théâtre.

Alliage composite d'Élise Bergeron et Philippe Poirier. Photo ' Sébastien Roy.

Alliage composite d’Élise Bergeron et Philippe Poirier. Photo ‘ Sébastien Roy.


Entre autres, Alliage composite est un duo chorégraphié et interprété par Élise Bergeron et Philippe Poirier. Ces derniers se sont rencontrés pendant leurs études à LADMMI et ont rapidement développé une belle connivence : « on a commencé par créer de petits duos plus ludiques, représentatifs de notre amitié » raconte Élise Bergeron. La création présentée à l’OFFTA a émergé à travers un processus d’expérimentation sur une connexion physique par l’avant-bras : « on s’est mis à expérimenter et à chercher toutes les possibilités de mouvement sans jamais perdre la connexion, poursuit Bergeron. Dans cette proposition, on est dépendants l’un de l’autre tout en étant constamment à la recherche de l’équilibre, C’est un travail d’état, qui demande beaucoup d’écoute et de réceptivité». Les deux chorégraphes y jouent avec les montées d’énergie et les moments de vulnérabilité, construisant de cette manière « un langage kinesthésique et non narratif » souligne la jeune femme. Le résultat de ce travail, ajoute Bergeron, c’est une « pièce contemplative et très plastique », qui n’est pas dans le ton joueur de leurs premières collaborations. Les deux acolytes préparent actuellement une nouvelle création programmée en octobre à Tangente.

Mi nouh de Claudia Chan Tak avec elle-même et Massiel de la Chevrotière Portela. Photo : Anne-Flore de Rochambeau.

Mi nouh de Claudia Chan Tak avec elle-même et Massiel de la Chevrotière Portela. Photo : Anne-Flore de Rochambeau.

[La manifestation Nous sommes ici présentera également le travail de Claudia Chan Tak. Celle-ci dansera avec Massiel de la Chevrotière Portela dans Mi nouh, une pièce qui parle, comme son nom l’indique, de félins. « C’est parti d’une envie de lâcher prise et d’avoir du plaisir dans un nouveau processus de création après avoir fini mon BAC en danse, explique Chan Tak. Pour ma création au spectacle des finissants, j’avais travaillé avec 5 interprètes depuis plusieurs mois. Pendant nos pauses, on se racontait souvent nos histoires de chats et on se montrait des vidéos de chats. J’ai donc eu envie de délirer sur ce sujet et de faire sortir les petites filles en nous, deux petites filles qui créent un spectacle sur leur amour pour les félins avec ce qu’elles croient avoir compris de la danse contemporaine. Un peu comme ces petits spectacles qu’on préparait pour nos parents quand on était enfants… ». Actuellement en maîtrise de danse en recherche-création à l’UQAM, Claudia Chan Tak a plus d’une corde à son arc : danse, vidéo, arts visuels, confection de costumes : « le mélange danse, vidéo et nouvelles technologies, je trouve ça riche de possibilités, dit-elle. Autant sur l’aspect visuel, conceptuel, sensoriel, interactif, etc. » Chan Tak dansera notamment pendant la soirée Short & Sweet organisée dans le cadre du FTA le 4 juin – dans un extrait de Schmuttland Pour une utopie durable des Sœurs Schmutt et dans un duo créé avec Louis-Elyan Martin – et participera aux prochaines Danses Buissonnières. Reste à découvrir si son chat orange, Madame Koechel, se produira dans Mi nouh, mais on n’en saura rien.

Les Paroles d'Alix Dufresne. Interprète sur la photo : Rachel Graton. Photo :Maxime Côté.

Les Paroles d’Alix Dufresne. Interprète sur la photo : Rachel Graton. Photo :Maxime Côté.


Alix Dufresne, étudiante en mise en scène à l’École nationale de théâtre, proposera dimanche un extrait dépouillé de sa pièce Les Paroles, tirée du texte éponyme de l’auteur australien Daniel Keene et jouée par Rachel Graton et Mickaël Gouin : « le texte constitue une courte parabole poétique de 12 pages, empruntant au vocabulaire du nouveau testament » raconte Dufresne. La transposition théâtrale de ce texte fait appel à un langage à la fois verbal et corporel : « il y a une grande implication physique, ajoute Dufresne. C’est pour cela que j’ai choisi des acteurs qui sont aussi des danseurs ». Mais le travail d’Alix Dufresne ne convoque pas la danse-théâtre pour autant : « Le mouvement s’intègre à la parole, ils sont liés de manière organique, insiste la metteure en scène. C’est une œuvre très symbolique. Il y a quelque chose de primitif, de très sensoriel ». La création Les Paroles semble s’inscrire parfaitement dans le thème du cru 2013 de l’OFFTA, le désenchantement : « C’est l’histoire d’un prêcheur qui va de ville en ville pour parler de Dieu, mais personne ne l’écoute. C’est un récit d’errance, de quête de sens. Finalement, on réalise qu’on est responsable de notre bonheur et de notre malheur, et c’est très angoissant ». Cette errance et cette angoisse, Alix Dufresne les travaillent dans le corps, évoquant dans un esprit tout barthien l’émotion qu’on peut éprouver devant une pièce dont on ne comprend pas la langue, puisque « quelque chose de fort émane du corps ».

Let’s get it on! de Julia Barrette-Laperrière.  Interprètes: Gabrielle-Bertrand-Lehouillier, Marie-Reine Kabasha, Christina Paquette, Philippe Dandonneau, Sébastien Provencher. Photo : Fannie Bittner Dumas

Let’s get it on! de Julia Barrette-Laperrière. Interprètes: Gabrielle-Bertrand-Lehouillier, Marie-Reine Kabasha, Christina
Paquette, Philippe Dandonneau, Sébastien Provencher. Photo : Fannie Bittner Dumas


Pendant Nous sommes ici, on pourra aussi voir un extrait de Let’s get it on! de Julia Barrette-Laperrière et les créations Operation Jest Defrost de Michelle Couture, Journée Bleue de Maude Veilleux V. et Le voyage astral de Les Sabines.

Ravages environnementaux, guerres, oppressions, drames quotidiens. L’heure est au désenchantement. Mais ils et elles sont là, artistes d’aujourd’hui et de demain, qui créent « cet art vivant » qui « répond à notre désir, désespéré parfois, de nous sentir vivants »*.

*L’auteur, dramaturge et enseignant Joseph Danan dans l’ouvrage Entre théâtre et performance : la question du texte.

Photos du mois : « Mate toujours, tu ne m’atteins pas » Emma Barthere

M1

M2

Danseuse : Maria Filali

Avec le retour des beaux jours, la photo du mois refait son apparition.

Photographe basée à Paris, Emma Barthere capte l’essence de corps féminins et de leurs mouvements dans des lieux dépouillés, entre autres des espaces industriels ou abandonnés, dont elle met en lumière la poésie et l’onirisme. J’affectionne notamment les premiers mots de sa biographie : « Née … au pied des montagnes pyrénéennes » : ne sommes-nous pas façonnés par les milieux que l’on habite et où on évolue ? Ne façonnons-nous pas à notre tour nos habitats ? En tous cas, Emma Barthere imprime son imaginaire sur les personnes et les lieux qu’elle prend en photo. Venant du monde du théâtre et des arts visuels, Emma se dit surtout inspirée par son expérience de la scène, malgré son passage à l’école de l’image Les Gobelins qui lui a certes inculqué les rudiments techniques nécessaires : « Je conçois chaque image comme le témoignage d’une mise en scène que l’instant photographique viendrait figer au moment précis où décor et modèle s’accordent et rendent l’essence même de l’histoire. L’avant/après, le off, ce que l’on ne voit pas, se construit au gré de l’imagination du spectateur ».

Festival de yoga à Montréal : quand asanas et méditation riment avec danse, percussions et discussion

YFM-anatomyLocal de A à Z, écologique, musical et bilingue. Tel sera le Festival de yoga à Montréal, organisé du 31 mai au 2 juin au Conservatoire de musique et d’art dramatique du Québec par les membres de Yocomo, Anne-Lisa de Forest, Nadia Stevens, Roseanne Harvey, Miranda Chapman and Jordan Nardone. Roseanne Harvey, cofondatrice du festival et plume du blogue de yoga It’s all yoga, baby nous parle du cru 2013.

DFM : Roseanne, tu es l’une des organisatrices du Festival de Yoga à Montréal, un festival local, communautaire et bilingue. Pourquoi un festival de yoga à Montréal?

Roseanne : Il est bon pour les membres de chaque communauté, yogique ou autre, de se réunir, de pratiquer ensemble et d’apprendre les uns des autres. Il y a des conférences ou festivals annuels de yoga dans plusieurs grandes villes canadiennes, comme Toronto et Vancouver, mais Montréal n’avait pas encore le sien jusqu’à l’année dernière.

DFM : Quel est le bilan du premier festival de yoga montréalais de 2012?

Roseanne : Un immense succès! Il y avait une très bonne ambiance, les participants se sont beaucoup amusés et nous sommes rentrés dans nos comptes. Les gens en parlent encore. D’ailleurs, le prochain festival suscite un grand buzz et semble très attendu.

DFM : La deuxième édition compte-t-elle des nouveautés par rapport à l’an dernier?

Roseanne : Beaucoup de choses sont nouvelles cette année! Entre autres, il y a des cours de yoga pour les enfants, des bourses pour les participants, un nouveau traiteur, etc. Le programme est très différent de celui de l’an dernier, à la fois avec plusieurs nouveaux enseignants et des visages familiers, pour avoir un sens de continuité et de collectivité.

DFM : L’an dernier, j’avais été frappée par la dimension écologique du festival. Est-ce que ce sera le cas cette année?

Roseanne : Le festival sera écologique. Tout d’abord, les professeurs, exposants et sponsors sont tous de Montréal. Cette dimension locale diminue beaucoup l’empreinte écologique et aide à lutter contre les changements climatiques, puisque personne ne prend l’avion et puisqu’on peut tous venir à pied, en vélo ou en transports communs. En outre, comme l’an dernier, nous aurons du compost sur place et nous ne vendrons pas de bouteilles d’eau.

danse DFM : L’an dernier, vous aviez fait la part belle à des pratiques qui conjuguent yoga et danse. Qu’est-ce qu’il y a au programme cette année?

Roseanne : L’atelier Yoga Remix conjugue un style de danse Bollywood avec des asanas et de la méditation. Mylène Roy donnera aussi un cours de Danga, une danse très énergétique combine avec du yoga. Notre soirée d’ouverture du vendredi soir fera aussi appel à une performance interactive de danse, des chants de kirtan et de l’acro yoga.

YFM-handstand <DFM : Qu’en est-il de l’intégration de l’action sociale dans une pratique de yoga?

Roseanne : L’atelier Corps activistes : descendre le yoga dans la rue, animé par Allison Ulan et Carina de Menna, se penche sur les liens entre l’action sociale et le yoga. Le samedi soir, on organise aussi une discussion collective sur le yoga, notamment en ce qui concerne l’accessibilité et l’inclusion de tous et toutes. Tout d’abord, s’exprimeront des intervenants, tels que des enseignants de yoga, des propriétaires de studios, des chercheurs et des activistes. Ensuite, il y aura une discussion de toute la communauté montréalaise de yoga. Gratuite et ouverte à tout le monde, cette activité est caractérisée par une dimension d’action sociale.

Quelques suggestions de Dance from the Mat : Corps Activistes: Descendre le yoga dans la rue ; Dvanda : L’immense/petit bal des opposés (Danse/Yoga) ; Yoga Remix ; Chakras/Percussion/Son ; OMnipotence : Le yoga du son ; Kinéson : Son et mouvement ; Une exploration de la stabilité et de l’Intégrité du genou en yoga ; Mouvement dans le repos : une pratique restaurative ; Le concert méditatif et bien d’autres.

Bienvenue à Schmuttland

Schmuttland : pour une utopie durable. Photo : Robin Pineda Gould

Schmuttland : pour une utopie durable. Photo : Robin Pineda Gould

Dans le cadre de Québec Danse, les Sœurs Schmutt présentent « Schmuttland : pour une utopie durable », une performance d’anticipation déjantée au Café-bistro aRRêt dE bUS dans Hochelaga Maisonneuve. Si Schmuttland était un Oreo, le chocolat serait une expérience très festive et le crémage serait une critique sociale succulente. Mais vous pouvez vous arrêter au chocolat. Demain, c’est la dernière. Pourquoi vous devez absolument y aller en 10 raisons.

1. On y mange, on y boit, on s’amuse, on rit, on participe. Ce n’est pas un spectacle, c’est une fête.

2. Le concept de la soirée, c’est un cabaret dînatoire. Vous pouvez juste grignoter ou prendre un des deux repas -délicieux soit dit en passant, non Dance from the Mat ne fait pas encore dans la critique culinaire – le rouge ou le vert.

3. À l’entrée, le stagiaire douanier vous souhaite la bienvenue, vous remet une trousse d’immigration et vous emmène vous faire photographier sous le décor de votre choix.

4. La Ministre de l’intérieur et des belles jambes – ce soir, Anne-Flore de Rochambeau et Gabrielle Surprenant Lacasse – qui parle un drôle de dialecte où les mots sont des mouvements de ses fameuses jambes, vous guide jusqu’à votre table.

5. On fait connaissance avec ses voisins qu’on peut même emmener pour une jasette sous la tente formée par la jupe à cerceaux de Marine Rixhon, une Schmutta (citoyenne de Schmuttland, masculin Schmutto).

6. Le spectacle a lieu tout au long de la soirée, à travers des mini-performances et des expériences immersives proposées au spectateur qui se font de manière organique pendant le souper. Il y a de la danse contemporaine, de la vidéo, de la musique, du théâtre qui se télescopent joyeusement. La gestuelle est originale et décalée, portée par des interprètes talentueuses, qui se prennent au sérieux juste ce qu’il faut.

7. Schmuttland a une langue spéciale et un hymne national chorégraphié que vous pouvez apprendre et pratiquer.

Schmuttland : pour une utopie durable. Photo : Robin Pineda Gould

Schmuttland : pour une utopie durable. Photo : Robin Pineda Gould

8. Claudia Chan Tak est géniale et très convaincante en Ministre de la Défense de Schmuttland, tout droit sortie du film Kill Bill avec une pincée de House of Flying Daggers. Mention spéciale pour son combat contre Chuck Norris. Faudrait pas que Tarantino vienne nous la piquer.

9. Les sœurs Schmutt portant des masques à gaz dansent un slow debout sur la table à côté des convives.

Schmuttland : pour une utopie durable. Photo : Robin Pineda Gould

Schmuttland : pour une utopie durable. Photo : Robin Pineda Gould

10. On peut passer une excellente soirée, les papilles et les mirettes heureuses. Et on peut aussi aller plus loin si on le souhaite. Schmuttland est un show futuriste, avec une atmosphère cabaret des horreurs* rappelant l’imaginaire du film la Cité des enfants perdus ou encore celui de la photographe Diane Arbus, une Diane Arbus version Technicolor au pays des bisounours. Mais l’univers qu’imaginent les Sœurs Schmutt avec leurs comparses est loin d’être tout rose. Au contraire, on y détecte des relents d’oppression. Les sœurs Schmutt en sont les impératrices, le bâtiment national est façonné à leur effigie et pendant la présentation de la maquette, elles nous en énumèrent sur un ton réjoui les avantages : chambre de méditation, sauna, chambre de torture… Le pays utopique a un ministère de la propagande et pour en apprendre la langue, on a le choix entre la lobotomie, le lavage de cerveau ou la greffe de tresse. Tout cela nous est présenté de manière très divertissante, l’air de ne pas y toucher. Un peu comme dans 1984 de George Orwell. Les Sœurs Schmutt semblent non seulement remettre en question le système d’immigration en vigueur dans certains pays, dont le Canada, mais aussi faire une critique de nos sociétés de plus en plus aliénantes, aliénantes par les systèmes politico-sécuritaires et aliénantes en raison de nos choix de vie, de travail, de communication… Et toute cette aliénation, nous l’acceptons trop facilement, trop allégrement, semble être le propos du show. Les deux sœurs jumelles remettent également en question l’importance que se donnent les artistes, notamment les chorégraphes, ainsi que leur rapport au public et à leurs collaborateurs, dans une « parodie d’elles-mêmes et de leurs tendances chorégraphiques », selon la dramaturge et spécialiste en danse contemporaine Katya Montaignac. Une performance truculente, interdisciplinaire, délicieusement lucide et absurde, où on ne sait pas où donner de la tête et où ne s’ennuie pas une nano-seconde. Bon voyage, attachez vos ceintures.

• Selon un spectateur, Fabien Durieux.

Schmuttland : pour une utopie durable

Créé et interprété par les Soeurs Schmutt, Claudia Chan Tak, Gabrielle Surprenant Lacasse et Robin Pineda Gould,

Artistes invités : Frédéric Gagnon, Jo-Annie Major Marine Rixhon, Franck Marchenay et Anne-Flore de Rochambeau

Photographe invitée à exposer pendant le spectacle : Katia Gosselin

Dernière : 27 avril à partir de 19h30
Appeler pour réserver : 514 521 6111
Le Café-bistro aRRêt dE bUS
4731 rue Sainte-Catherine Est
24-27 avril 19h30
Contribution volontaire pour le spectacle

L’interdépendanse de Chiara Frigo et Emmanuel Jouthe

When we were old de Chiara Frigo et Emmanuel Jouthe. Photo : Andrea Zonta

When we were old de Chiara Frigo et Emmanuel Jouthe. Photo : Andrea Zonta

Peut-on chorégraphier à deux? Après tout, des romans s’écrivent et des films se font à deux mains, des musiques sont composées collectivement, pourquoi l’écriture du mouvement serait-elle nécessairement solitaire? Comme dans toute collaboration en art ou ailleurs, cela implique un dialogue, des négociations, des compromis, la rencontre d’imaginaires distincts, de deux visions et pratiques de la danse.

L’italienne Chiara Frigo et le québécois Emmanuel Jouthe, tous deux chorégraphes-interprètes, présentent cette semaine à Montréal When we were old, l’aboutissement d’un projet de recherche chorégraphique qui s’est déroulé pendant deux ans en Italie, au Québec et à Vancouver. Coprésentée par l’Agora de la Danse et Tangente, la création sous sa forme actuelle est née d’une balade à Vancouver, pendant laquelle les deux co-créateurs eurent vent de l’histoire suivante : une forêt est rasée pour devenir une ville, tandis qu’une station d’essence fait place à un parc public. Ceci donna envie à Frigo et Jouthe d’aborder les thématiques de transformation de l’espace, de réversibilité du temps et de renouvellement dans leur travail partagé de recherche en matière de mouvement. Dans ses créations personnelles, Chiara Frigo s’est d’ailleurs intéressée au temps qui passe, à l’âge et à l’irréversibilité des choses.

When we were old de Chiara Frigo et Emmanuel Jouthe. Photo : Frédéric Chais.

When we were old de Chiara Frigo et Emmanuel Jouthe. Photo : Frédéric Chais.

Dans When we were old, l’expérience du milieu environnant influence le rapport à soi et à autrui. La géographie externe affecte la géographie interne. Ainsi, les deux chorégraphes ont cartographié la scène en différentes zones où divers sentiments – joie, calme, colère, etc. – prennent le dessus et imprègnent la chorégraphie. Ils déroulent et enroulent des tapis de plusieurs couleurs pour représenter les textures et les dimensions de leur paysage émotionnel et géographique. Baignant dans une lumière franche, la scénographie est d’une grande simplicité : un arbuste asséché qui a vu des temps meilleurs, des bouts d’arbre tronçonnés, des micros, des chaises. Quant à la trame sonore concoctée par Laurent Maslé, elle illustre les changements de paysage et émarge à l’électroacoustique, à la techno, se mélangeant à de l’opéra et à la chanson d’Elvis Presley, A little less conversation.

Qui dit création à deux, dit négociations et luttes de pouvoir. En effet, l’interaction de Frigo et Jouthe est par moments très physique, axée sur le contact avec le corps de l’autre et sa manipulation. Sans être genrée, elle évoque une joute de corps, un jeu de poids et de contrepoids. À d’autres moments, leur dialogue est théâtral, créant des images et incorporant du texte – en anglais, en français, en italien – quoiqu’économes de mots. Certaines séquences sont emplies de drôlerie, par exemple lorsque Frigo annonce avec conviction qu’elle est un dinosaure et qu’elle demande à Jouthe s’il la croit capable de manger un être vivant. Pendant une grande partie de la pièce, c’est surtout Frigo qui parle. Elle répète entre autres : « si tu cours plus vite, je t’emmène quelque part ». Du reste, Chiara Frigo, biologiste moléculaire venue à la chorégraphie il y a quelques années, est frappante par sa présence et son énergie. Elle est tel un vif argent qui innerve la création de son charisme. Emmanuel Jouthe est plus posé et plus calme, un peu comme ce baobab dont il raconte l’histoire, il soutient la pièce et le cheminement débridé et volubile de Chiara. Un peu comme si chacun avait trouvé sa niche dans le monde qu’ils ont construit à deux. Car, dans les entrevues, ils insistent sur le fait qu’il n’y a pas eu de métissage et d’hybridation de leurs langages, mais que ces derniers ont fusionné pour créer une nouvelle langue.

Création inclassable, protéiforme et savoureuse, When we were old peut sembler parfois décousue, comme si deux mondes se côtoyaient sans communiquer, voire partaient à la dérive. Mais, même quand on parle une même langue, se comprend-on toujours pour autant? Toujours est-il que dans un monde marqué par la dégradation inexorable de l’environnement, la vision de Frigo et Jouthe, où la nature peut reprendre ses droits et où tout peut se transformer, est emplie d’espoir ; elle est tout, sauf passéiste et sombre. « Rien n’est joué ; nous pouvons tout reprendre. Ce qui fut fait et manqué peut être refait » a écrit l’anthropologue Claude Lévi-Strauss. Alors, un peu moins de conversation et un peu plus d’action s’il vous plaît, un peu moins de chicanes et un peu plus d’étincelles*.

* Les paroles de la chanson d’Elvis Presley, qui fait partie de la trame sonore du spectacle.

Danse ton printemps

Le 29 avril, c’est la Journée internationale de la danse. Et au Québec, on ne festoiera pas une journée, mais toute une semaine. Du 22 au 29 avril, aura lieu dans toute la province Québec Danse, un événement mis sur pied par le Regroupement Québécois de la Danse (RQD), proposant plus de 150 activités pour tous les âges et investissant les coins et recoins de notre espace quotidien : musées, hôpital, rues, salles de concert, cafés, etc.

Regarder, rencontrer, pratiquer, le programme est alléchant. Il y en aura pour tous les goûts, toutes les mirettes et toutes les bourses. La plupart des activités seront d’ailleurs gratuites. Ce sera notamment l’occasion de vous essayer au flamenco, à la salsa, à la danse contemporaine, au butô, au baladi, à la danse indienne façon Bollywood, etc. Je vous livre quelques-uns de mes coups de cœur à Montréal et ailleurs. Je vous invite aussi à consulter le site coloré et très bien ficelé de l’événement pour choisir vos bonnes pioches, au gré de vos envies et de vos affinités pour telle ou telle danse.

22 avril

Short & Sweet 9. Chorégraphe/interprète : Catherine Lavoie-Marcus. Photo : Anne-Flore de Rochambeau

Short & Sweet 9. Chorégraphe/interprète : Catherine Lavoie-Marcus. Photo : Anne-Flore de Rochambeau

Regarder et faire la fête. Montréal.
Short & Sweet #10, Sala Rossa. 22 avril, 20h30. 10$.
Dans une ambiance festive façon cabaret, 25 chorégraphes ont 3 minutes chacun pour présenter une performance. Quand le temps est écoulé, lumières et son s’éteignent.
Andrew Tay et Sasha Kleinplatz de Wants & Needs danse sont aux manettes. Pour ce cru spécial Québec Danse, le thème est « Le Choix des danseurs ». Des interprètes de tous horizons et âges ont été invités à choisir les chorégraphes et les artistes avec lesquels ils souhaitent collaborer, voire à s’aventurer à se lancer eux-mêmes dans l’aventure chorégraphique.
Retour sur les précédents Short & Sweet ici et ici.

23 avril

Regarder. Montréal
Corps miroirs – Danse au CHUM. Montréal. 23 avril. 12h. Gratuit.
Au parc Persillier-Lachapelle. Rue Alexandre de Sève, au nord de la rue Ontario
En cas de pluie : au salon Lucien-Lacoste de l’Hôpital Notre-Dame. 1er étage du Pavillon Mailloux Nord, 1560 Rue Sherbrooke Est (accès par la rue Alexandre de Sève au nord de la rue Ontario)
Bis repetitis : Le 28 avril à 15 h. Infos sur lieu : http://www.2013.quebecdanse.org/activites/corps-miroirs/

Corps Miroirs. Interprète : Caroline Gravel. Photo prise par une participante-patiente-chorégraphe au projet.

Corps Miroirs. Interprète : Caroline Gravel. Photo prise par une participante-patiente-chorégraphe au projet.


La danse s’invite à l’hôpital, des patients se font passeurs de mouvements et chorégraphes. Corps Miroirs est un projet fascinant de médiation culturelle soutenu par le RQD, conçu et orchestré par la danseuse, chorégraphe et enseignante Isabel Mohn. Il donne à voir une performance pour 5 danseurs chorégraphiée par une dizaine de patients des cliniques ambulatoires des départements de psychiatrie, santé mentale et toxicomanie du CHUM. Le processus de création chorégraphique est basé sur huit rencontres animées par Isabel Mohn, regroupant des patients âgés de 18 à 56 ans et les danseurs Caroline Gravel, Daniel Firth, Hanako Hoshimi-Caines, Lina Cruz et Sonya Stefan. Ces rencontres avaient été précédées de deux ateliers à une dizaine de membres du personnel soignant, avec le concours de la danseuse Maryse Carier. Ce projet ouvre de passionnantes perspectives quant aux bienfaits thérapeutiques de la création artistique et de la collaboration entre milieux de pratique.

Regarder, rencontrer et discuter. Québec
La danse s’expose au Musée de la civilisation de Québec. Québec, 23 avril, répétitions ouvertes de 12H à 16H, présentation à 16H, contribution volontaire.

J’ai un faible pour l’incursion des arts de la scène dans les musées. Cela permet d’amener un autre public au musée et d’exposer le public des musées à des champs qu’ils ne connaissent pas nécessairement. Et situer de la danse dans un lieu où les œuvres d’art sont en général statiques et nos mouvements autour d’elles très contrôlés bouscule nos schémas de pensée et offre un regard différent sur le rapport à l’art et à soi-même en tant que spectateur.

En résidence au Musée de la civilisation de Québec, l’interprète et chorégraphe Catherine Larocque propose au public d’assister à ses répétitions, suivies d’une présentation plus formelle, tout en répondant à toutes les questions tout au long de la journée.

Regarder. Montréal.
Kiss de Tino Sehgal. Toute la semaine. Gratuit. Exposition au prix de l’entrée du musée. Musée d’art contemporain de Montréal. 185 rue Ste-Catherine ouest. Montréal
Métro : Place-des-Arts.
Vous avez peut-être entendu parler des « situations construites » de Tino Seghal, composées de séquences chorégraphiées et d’instructions orales exécutées par des «joueurs» et «interprètes» au sein de musées. Pour Kiss, des couples réinterprètent des baisers qui ont marqué l’histoire de l’art, suivant une partition chorégraphique de huit minutes. Les chorégraphes/interprètes Rosie Contant et Frédéric Wiper se prêteront au jeu les 23 et 24 avril de 11h à 13h.

24 avril

Regarder. Estrie
Aventures Impromptues avec la compagnie de danse Sursaut. Centre des arts de la scène Jean-Besré, 250, rue du Dépôt, Sherbrooke. 24 avril, 17H. Gratuit.

Les interprètes de la compagnie de danse Sursaut proposent une performance de « spontanéité chorégraphique ». Avec Stéphanie Brochard, Amélie Lemay-Choquette, Simon Durocher-Gosselin, Francine Châteauvert, Amandine Garrido Gonzalez et Xavier Malo.

Pratiquer. Montréal.
Mais quelles racines! Atelier d’exploration butô.
Studio Bizz (Coin Iberville). Studio G. 2488 Mont-Royal est. Montréal. 24 avril, 19H-21H. Gratuit. Places limitées. Réservation : speranzaspi@gmail.com

Récemment, à Montréal, avait lieu plusieurs activités sur le butô, une conférence de Fabienne Cabado, des ateliers de Yoshito Ohno ainsi qu’un spectacle de Lucie Grégoire et Yoshito Ohno, In between. Vous avez ici l’occasion de poursuivre l’exploration – ou de l’entamer- avec cet atelier offert par Speranza Spir sur les notions d’appartenance et d’identité.

Schmuttland(hauteresRegarder. Montréal.
Schmuttland: Pour une utopie durable. Café-bistro aRRêt dE bUS. 24-27 avril. 19H- 22H. 4731, Ste-Catherine Est
Montréal (Québec). Métro : Viau. Contribution volontaire pour le spectacle, menu payant si vous souhaitez souper.

Est-il besoin de présenter les sœurs Schmutt, compagnie chapeauté par deux sœurs jumelles, connue pour ses créations immersives, expérientielles et oniriques ? Elles proposeront une performance protéiforme, évoluant parmi les convives d’un cabaret dînatoire (ou souper performatif, c’est au choix) et conjuguant danse, théâtre, musique et vidéo.
Si vous ne connaissez pas encore le Café-bistro aRRêt dE bUS, pour y avoir vu récemment une performance de la compagnie Dans son salon, je recommande pour le lieu joyeux, l’atmosphère conviviale, le concept rafraîchissant et le plaisir des papilles gustatives. Une nouvelle manière de penser le show, par un lieu qui offre des résidences et un espace où se produire aux artistes émergents.

25 avril

Pratiquer. Québec.
Atelier de Contact Improvisation. 25 avril, 16H-19H. Gratuit. 464 Saint-Benoît. Québec.

Regarder et rencontrer. Montréal
La Poêle – Activités dans le nouveau studio de Sarah Bild et Susanna Hood, 16H-19H. Gratuit. Places limitées. La Poêle, 5333, Casgrain, local 307, Montréal. Métro : Laurier. susannahoodhum@gmail.com

Les chorégraphes Susanna Hood et Sarah Bild ont récemment créé La Poêle, un espace de recherche chorégraphique. Elles vous proposent d’assister à une répétition publique et de découvrir les possibilités de ce nouveau lieu.


Regarder. Montréal.

Les Masques dans un Jardin sans Domaine. Performance des ateliers de Danse & Création dirigés par Louis Guillemette sur leur travail « imprographique » autour du thème du masque. 25 avril, 20H30. Gratuit. Studio 303. 372 Ste-Catherine Ouest, local 303. Montréal.

Regarder. Montréal.
Spectacle de fin d’année de la Troupe de danse contemporaine de l’UQAM. 25 et 26 avril. 20H. 12/15 $. Studio-théâtre Alfred Laliberté
Pavillon Judith-Jasmin
Local J-M400 (niveau Métro)
405 rue Ste-Catherine Est
Montréal. Métro : Berri-UQAM. Billets en prévente au Centre sportif de l’UQAM.

26 avril

Pratiquer. Québec.
Flashmob – Danse dans les escaliers.
Annulée en cas de pluie. 26 avril, gratuit.
Lieu de la session préparatoire à définir.
Performance au pied des escaliers du Faubourg [Côte d’Abraham / De la Couronne], à Québec.

Pendant une flashmob, en français mobilisation éclair ou foule éclair, un grand nombre de personnes se retrouvent dans un lieu public pour réaliser une action identique et convenue d’avance. Cet événement est l’occasion de participer à une flashmob dansée à Québec, chapeautée par Delphe Infini, préparée par une rencontre exploratoire. Ouvert à tous et toutes.

Horaire :
16h00 à 17h30 : Séance d’exploration en studio
17h30 à 17h50 : Déplacements
à partir de 17h50 : Flashmob aux escaliers du Faubourg
Courriel : creations.delphe@gmail.com

When we were old, de Chiara Frigo et Emmanuel Jouthe. Photo : Vanessa Forget.

When we were old, de Chiara Frigo et Emmanuel Jouthe. Photo : Vanessa Forget.

Regarder. Montréal.
When we were old de Chiara Frigo et Emmanuel Jouthe à l’Agora de la danse, coprésenté avec Tangente. 24, 25, 26 avril. 20H.
Prix : 20$ à 28$ Agora de la danse. 840, rue Cherrier. Montréal.

Cette création est née d’une collaboration entre la chorégraphie italienne Chiara Frigo et le chorégraphe québécois Emmanuel Jouthe. Dans When we were old, deux univers se télescopent pour transposer dans les corps, avec une grande physicalité, la transformation continue de l’espace environnant et la nécessité de faire peau neuve. Le dialogue aide à se réinventer, puisque l’ensemble des parties est plus riche que leur somme.

Voir, soutenir et s’approvisionner en photos de danse. Montréal.
Clic! Misez sur l’art – un encan photo pour Tangente. 26 avril, 17h30. Gratuit.
Salon b
4231 b, boulevard Saint-Laurent
Montréal . Métro : Saint-Laurent
Direction artistique : Erin Flynn et Marie-Ève Tourigny
Pour assister à la soirée de l’encan-vernissage, réservez avant le 19 avril à l’adresse suivante: laurane@tangente.qc.ca.

Une vingtaine de photographies de danse seront mises à l’encan. Les recettes iront à Tangente et les photos seront exposées jusqu’au 9 mai. Parmi celles-ci, on trouvera des instantanés de La La La Human Steps, la Compagnie Marie Chouinard, Julie Artacho, Marc Boivin et Angelo Barsetti, Estelle Clareton, Karine Denault, Dany Desjardins, Catherine Gaudet, Erin Flynn, Caroline Laurin-Beaucage, Louise Lecavalier, Daniel Léveillé Danse, Deny Farley, O’Vertigo, Michael Slobodian, George Stamos, Andrew Tay, Andrew Turner et plusieurs autres. Prix de départ pour tous les portefeuilles.

27 avril

Śūnya. Interprètes Thomas Casey, Ziya Tabassian, Pierre-Yves Martel. Photo : Michael SlobodianRegarder. Montréal.
Śūnya, Sinha Danse/Constantinople, à la Cinquième salle. 24. 25. 26. 27 avr. 20h00. Prix : 36,50$. Place des Arts – Cinquième salle. 260, Boulevard de Maisonneuve Ouest. Montréal.
Sous la férule du chorégraphe indo-arménien Roger Sinha et du compositeur aux racines iraniennes Kiya Tabassian, hommes frontaliers aux carrefours de plusieurs cultures, entrent en dialogue la danse contemporaine, la musique d’inspiration persane et nourrie de pratiques anciennes orientales et méditerranéennes, les arts martiaux, le théâtre et le Bharata Natyam, une danse issue du sud de l’Inde. Une création pour 4 danseurs et trois musiciens sur la pluralité des appartenances et ces « diversités diverses » dont parle Amartya Sen.

Regarder et pratiquer. Montréal.
Atelier et médiation culturelle pour RAYON X: a true decoy story, une création de Marie Béland. 27 avril, 14H. Gratuit.
Académie de danse d’Outremont au Centre Communautaire Intergénérationnel
999, Mc Eachran
Outremont. Métro : Outremont

RAYON X : a true decoy story, de Marie Béland. Photo : Julie Taxil.

RAYON X : a true decoy story, de Marie Béland. Photo : Julie Taxil.


Cet atelier de danse contemporaine propose une introduction théorique au travail de Marie Béland et au spectacle Rayon X : a True Decoy Story (projection d’un diaporama, visionnement d’extraits de spectacles) ainsi qu’un atelier pratique en lien avec la création (animé par la danseuse Marilyne St-Sauveur, l’une des interprètes du spectacle) et une discussion.

Regarder. Montréal.
Le Musée danse – Journée d’activités au MBAM. 27 avril. Gratuit.
Musée des beaux-arts de Montréal (MBAM). 1380 Rue Sherbrooke Ouest. Montréal.

Le MBAM donne à voir plusieurs activités, le Bal des Bébés, danse afrocontemporaine de mères avec leurs enfants ; une performance dans le jardin des Sculptures par la chorégraphe Catherine Lafleur et un parcours chorégraphique à travers le musée de la chorégraphe Louise Bédard, nourri par les lieux et par la présence du public.

Plus d’informations : http://www.2013.quebecdanse.org/activites/le-musee-danse-journee-dactivites-au-mbam

Regarder. Montréal.
Alors on danse? 27 avril, 16H. Gratuit.
Édifice Jean-Pierre-Perreault
2022, rue Sherbrooke Est
Montréal

Un groupe de personnes non-voyantes et amblyopes présenteront une création de 30 minutes, fruit d’un projet à un projet de médiation culturelle réalisé par Circuit-Est centre chorégraphique, en collaboration avec la compagnie Et Marianne et Simon et le Regroupement des aveugles et amblyopes du Montréal métropolitain (RAAMM). Un projet qui vient bousculer nos idées préconçues sur la danse et les handicaps et explorer d’autres perspectives sur le mouvement.

28 avril

Regarder et explorer. Québec.

Trois Paysages de Danse K par K. Photo : David Cannon

Trois Paysages de Danse K par K. Photo : David Cannon

Installation chorégraphique de la compagnie Danse K par K au MNBAQ. 28 avril. 13H-17H (présentations toutes les 40 minutes). Contribution volontaire.
Musée national des beaux-arts du Québec
Parc des Champs-de-Bataille. Québec.

La compagnie Danse K par K occupe le Musée national des beaux-arts du Québec avec des présentations publiques et la possibilité d’interagir avec le mur conçu par Patrick Saint-Denis pour le spectacle Trois paysages. Je suis tentée d’aller à Québec pour jouer avec l’installation.

Retour sur la création Trois Paysages : http://mamereetaithipster.com/2013/02/14/trois-paysages-de-danse-k-par-kkarine-ledoyen/

Grand Poney : Il faut imaginer Sisyphe heureux*

Jacques Poulin-Denis. Photo : Dominique Skoltz

Jacques Poulin-Denis. Photo : Dominique Skoltz

Il y a quelque chose de savoureux à assister à un chantier en cours. Est-ce que parce qu’on voit l’envers du décor, les ficelles du spectacle, les coulisses où tout se trame? Ou est-ce à cause de l’infinitude des possibilités? Ou encore en raison du sentiment d’être un témoin privilégié du processus de création?

Dans le cadre d’un programme de chorégraphes du Centre Segal et de Danse Danse, la compagnie ou « écurie » d’art interdisciplinaire Grand Poney présentait le 30 mars une œuvre en cours de création : La valeur des choses, une performance insolite, désopilante et sensible, qui fait réfléchir et qui émeut à la fois.

Derrière Grand Poney, il y a Jacques Poulin-Denis, chorégraphe, interprète et compositeur de musique. Il a concocté la trame sonore de plusieurs pièces de théâtre et de danse, notamment celles de Catherine Gaudet, Ginette Laurin et Mélanie Demers, et a sorti deux albums sous le nom d’Ekumen.

Au début de La valeur des choses, des hommes entrent successivement en scène. Chacun d’entre eux porte une boite dans les mains, la dépose par terre, s’en retourne chercher une autre [lecteurs d’outremer, une boite, c’est un carton]. Les boites s’empilent peu à peu, deviennent un échafaudage éphémère et brinquebalant. James Gnam, Jonathan Morier, Francis d’Octobre et Jacques Poulin-Denis reprennent alors les boites, les ramènent dans les coulisses, d’où ils reviennent avec des boites. La pyramide se fait et défait. Les porteurs de boite sont comme Sisyphe et son rocher, ils doivent recommencer sans cesse leur sculpture de carton et papier.

Ces boites représentent-elles ces objets qu’on veut toujours acquérir, ces besoins qui ne cessent d’apparaître? Font-elles référence à la « mythologie de l’économie, ce dieu de l’économie qu’on veut satisfaire à tout prix » que veut amener sur scène Jacques Poulin-Denis? La performance, qui en est à sa quatrième forme et présentation publique, part de la question suivante : Comment parler de la valeur des choses? Question passionnante s’il en est. Peut-on soulever des enjeux économiques, sociaux, philosophiques, éthiques à travers le langage de la danse?

La valeur des choses, Grand Poney. Photo : Brianna Lombardo

La valeur des choses, Grand Poney. Photo : Brianna Lombardo


La valeur des choses fait fi des balises scéniques. Elle émarge à la fois à la danse contemporaine, au théâtre, à la musique, à la littérature et aux arts visuels. Jacques Poulin-Denis, qui a composé la trame sonore, compare son écriture chorégraphique au processus de création sonore : « en électroacoustique, souvent, je prends un son, je le transforme et j’en crée peut-être huit différentes versions qui se développent au cours de la pièce. Et c’est un peu ce qui se passe dans mes créations chorégraphiques, dans la manière dont les personnages apparaissent et dont leur trajet se développe. Je suis moins intéressé à créer du mouvement que des courbes, des montées, des ruptures ».**

Poulin-Denis danse depuis 2006 dans les pièces de Mélanie Demers, qu’il contribue à construire à l’instar de ses acolytes-interprètes de MayDay. Ainsi, on décèle un air de famille entre les deux univers. Comme Mélanie Demers, Jacques Poulin-Denis ne conçoit pas son métier uniquement comme une recherche esthétique, mais aussi et surtout comme une quête philosophique : il cherche à déployer sur scène des questions complexes, qui semblent a priori difficiles à représenter par le mouvement. Comme chez la chorégraphe de MayDay, divers champs artistiques fricotent ensemble chez Poulin-Denis. Mais celui-ci a édifié un monde bien à lui, sobre et verbeux à la fois, à la poésie facétieuse, axé sur la création de sensations. Le geste dansé s’y fait parcimonieux. Le chorégraphe y crée des images puissantes et innervées d’onirisme. Il met en scène divers tableaux, racontant une histoire décousue avec intelligence. On le voit avec un casque sur la tête prolongé d’une branche où est attaché un objet, cherchant par tous les moyens à attraper l’appât, tel un chat et son jouet. Sisyphe encore…. On entend Jacques Poulin-Denis lire une lettre de rupture qui compare l’amour à un investissement qu’il faut rentabiliser. Francis d’Octobre, qui a composé et qui joue au piano un très beau morceau, dont la mélancolie rappelle le folk de Jeff Buckley, lit un texte tout aussi puissant, sur les pulsations de violence qui traversent tout un chacun, les envies de « fracasser des choses qui ont de la valeur ». Jonathan Morier se fait conférencier, et nous parle de la valeur du sucre raffiné, de l’or et du diamant, rappelant la performance de Poulin-Denis au Short & Sweet en mai 2012. James Gnam se love dans un fauteuil avec lequel il fait corps, glissant peu à peu à terre dans un tableau infusé de surréalisme.

Pour parler de la valeur des choses sur scène, Grand Poney l’incarne dans les corps et les interactions des interprètes, édifiant une performance qu’on ressent avant d’intellectualiser. Les scènes de conférence sont-elles vraiment nécessaires, me suis-je demandée? Elles permettent en tous cas de créer une excursion inattendue et délicieusement absurde. Toujours est-il que la valeur des choses n’est pas seulement économique, mais aussi symbolique, culturelle, esthétique… On peut valoriser un objet pour lui-même, pour ce qu’il est, pour ce qu’il signifie, quelle que soit son utilité et sa rentabilité. Cette idée, le mouvement et les images l’expriment à merveille ; on ne la retrouve pas nécessairement dans les conférences, mais celles-ci apportent un contrepoint de mots et de concepts à la performance, exacerbant le côté expérientiel.

Grand Poney présentera au théâtre de la Chapelle la version définitive de La valeur des choses en janvier 2014. Allez voir ces funambules du ressenti, même s’il vous faut prendre un crédit.

* Le Mythe de Sisyphe, Camus, 1942.
* *http://grandponey.com/index.php?page=jacques-poulin-denis

Goodbye de MayDay/Mélanie Demers : Exulter par le corps

Mélanie Demers. Photo : Sabrina Reeves

Mélanie Demers. Photo : Sabrina Reeves

Chorégraphe trouvant son plaisir dans les détails, Mélanie Demers porte un regard d’anthropologue sur le monde, transposant dans les corps les tiraillements individuels et collectifs. Sa danse est un sismographe des réalités d’aujourd’hui. À l’affiche du 20 au 22 mars à l’Usine C où elle est en résidence, sa pièce Goodbye s’attache à dépeindre les renoncements et les deuils par lesquels passe tout un chacun au quotidien.

Présentée au FTA l’an dernier dans sa totalité et à Parcours Danse sous la forme d’un extrait, la pièce Goodbye a fait l’objet d’un remaniement, aussi bien dans le fonds que dans la forme, pendant deux semaines de répétition à l’Usine C : « Reprendre une création, c’est un peu comme rencontrer un ami d’enfance, explique Mélanie Demers. On avait envie de replonger dans Goodbye, mais, avec la distance, certaines parties sonnaient moins juste que d’autres». Trois séquences ont donc été modifiées, ce qui n’est pas négligeable. En effet, Goodbye est une création cyclique, autrement dit une pièce courte qui se répète à l’infini. En outre, il s’agit d’une pièce de détails : « c’est dans les subtilités que tout se passe, précise Mélanie Demers, même s’il y a quelque chose de très souligné ». Et la chorégraphe d’ajouter que Goodbye ne parle pas seulement des pertes, mais aussi des transformations, « des deuils qu’on fait quotidiennement à propos de qui on est, de qui on pense être, pour pouvoir nous réinventer ». La question transversale de la transformation permet justement à Demers de faire un lien entre le fonds et la forme, en connectant les renoncements et les séparations à la structure sisyphéenne de la pièce en dédales : « C’est comme si on était pris dans une machine sans issue et qu’on essayait de trouver une porte de sortie pour accéder à autre chose, peut-être même accéder à nous-mêmes ».

Goodbye. Jacques Poulin-Denis et Mélanie Demers. Photo : Mathieu Doyon.

Goodbye. Jacques Poulin-Denis et Mélanie Demers. Photo : Mathieu Doyon.

[Certes, Mélanie Demers signe la chorégraphie de Goodbye – où elle danse également – mais elle insiste sur l’implication corps et âme des interprètes, Brianna Lombardo, Chi Long et Jacques Poulin-Denis : « avec eux, je suis dans de bonnes mains. Ils ont une grande générosité d’interprètes qui va au-delà de l’exécution et de l’improvisation, dans les fondements mêmes de la pièce ». Le processus de création au sein de MayDay se fait par la discussion, de manière généralement implicite et non formalisée : « la première heure de nos répétitions correspond toujours à une heure de discussion. J’aime beaucoup ce moment où on se parle de ce qu’on a fait de la veille, du livre qu’on a lu, de la chicane qu’on a eu. Cette heure m’indique comment on va travailler, elle me permet de prendre le pouls de notre travail. Pour Goodbye, j’avais initialement une autre porte d’entrée et nos discussions m’ont amenée vers la thématique actuelle ».

La compagnie de Mélanie Demers est dénommée MayDay, soit le signal de détresse lancé par les avions et les bateaux en perdition. Pour la chorégraphe, la danse est bien outillée pour aborder les questions brûlantes, alors qu’on réserve souvent ce rôle à d’autres champs artistiques : « La danse est un médium tellement évocateur lorsqu’il s’agit d’être dans le ressenti, dans l’abstrait, reconnaît-elle. Quand on veut s’attaquer à des thèmes sociopolitiques, c’est peut-être moins facile. Mais ce que j’aime beaucoup dans la danse contemporaine, c’est que c’est un terrain de jeu ouvert. Si on a besoin de parler, on parle. Si on a besoin de chanter, on chante ». En outre, travailler à travers le prisme de la danse convient à la manière de créer de Demers et lui permet d’intégrer tous ses intérêts, que ce soit la littérature, le théâtre ou la musique.

L’envie de Mélanie Demers « d’utiliser son art comme une arme positive » lui est venue de séjours à l’étranger, en Haïti, dans des pays d’Afrique et au Brésil. À l’occasion de ces voyages, la chorégraphe a donné des ateliers, collaboré avec des artistes de danse et de théâtre, fait une résidence, créé une pièce, etc. : « Cela pourrait donner l’image que je m’implique dans ces pays, mais c’est moi qui va apprendre là-bas » souligne-t-elle avec une grande humilité. Ainsi, ces expériences ont beaucoup inspiré la chorégraphe : « j’ai rencontré des artistes qui travaillaient dans d’autres conditions et qui m’ont initiée à une manière de concevoir l’art de manière très différente, beaucoup plus engagée et extrême que ce que je connaissais, car les conditions de vie locales font que c’est l’art ou la mort». Notamment, les pièces Les Angles Morts et Junkyard Paradise sont nées d’une réflexion sur ce que Demers avait vu et vécu pendant ses voyages.

Pour la chorégraphe, la danse a un rôle à jouer par temps de contestation, d’oppression ou de guerre, puisque c’est l’une des premières formes d’art qu’on bannit : « c’est par le corps qu’on exulte, qu’on sent et qu’on ressent. J’aime à penser que, dans tous les contextes, la danse contemporaine peut offrir une spiritualité à travers le rituel de mettre en scène des corps qui donnent, qui suent, qui souffrent, qui tombent, qui chutent. La danse, c’est le lieu de la catharsis où les gens pourraient se reconnaître ».

On a beaucoup dit de Mélanie Demers qu’elle était une artiste engagée. Elle-même se voit comme quelqu’un d’intègre et de passionné : « C’est certain que j’observe le monde où je vis et que je le traduis sur scène. Nous avons créé Goodbye en plein printemps québécois, alors j’étais en plein questionnement. Cela a donné une œuvre moins engagée que Junkyard Paradise, que nous avions construit dans un état d’esprit proche du cynisme. Il semble que je me positionne instinctivement dans mes créations à contre-courant, sans en avoir conscience». L’engagement, c’est peut-être justement tenter de susciter un regard lucide et distancié à l’égard du monde, afin d’être en mesure de le réinventer et de se réinventer en son sein.

Les Gestes de Van Grimde Corps Secrets : Rencontre du troisième type

Les Gestes. Marjolaine Lambert et Sophie Breton. Photo : Michael Slobodian.

Les Gestes. Marjolaine Lambert et Sophie Breton. Photo : Michael Slobodian.

On dit des musiciens virtuoses qu’ils « font corps avec leur instrument ». Et si cette expression était prise au pied de la lettre et qu’on pouvait jouer de son corps comme d’une harpe ou d’un saxophone? Et, si, en dansant, on pouvait altérer ou même produire sa trame sonore? Vous en rêviez, la chorégraphe Isabelle Van Grimde l’a fait. Dans sa dernière création intitulée les Gestes, des danseuses entrent en résonance avec des instruments numériques épousant leur anatomie, tout en dialoguant avec une violoniste et une violoncelliste. Quand la danse prend la musique à bras-le-corps.

Les Gestes. Sophie Breton. Photo : Michael Slobodian

Les Gestes. Sophie Breton. Photo : Michael Slobodian

Le début de la pièce commence dans l’obscurité, que seule vient briser des arcs qui scintillent au sol, tout droit sortis d’un film futuriste. Le public est assis tout autour de la scène sur quatre côtés, un choix judicieux pour les Gestes, qui nous immerge d’emblée dans la création. Une danseuse nue – plus tard, je décèlerai un collant sur lequel est enfilé une sorte de corset – tâtonne dans le noir, découvre un objet en forme d’arc avec lequel elle expérimente. Chaque contact avec l’objet déclenche une sonorité différente. L’interprète le manipule, s’y blottit, l’arrime à ses courbes. Peu à peu, elle se l’approprie, un peu comme si elle nouait un dialogue avec une sorte de créature audible. Danseuse et instrument fusionnent jusqu’à constituer un symbiote. Un peu comme l’algue et la bactérie qui constituent les lichens.

Les Gestes. Soula Trougakos, Photo : Michael Slobodian.

Les Gestes. Soula Trougakos, Photo : Michael Slobodian.

Ce n’est pas la première fois qu’on voit des danseurs arrimés à des artefacts. Ce n’est pas non plus la première fois que des danseurs participent à la création de la musique d’une pièce. On pense par exemple à la Compagnie Linga basée en Suisse et, plus près de nous, à la chorégraphe Marie Chouinard. Isabelle Van Grimde elle-même n’en est pas à ses débuts dans ses recherches sur l’interaction entre son et mouvement.

Mais les Gestes proposent quelque chose de tout à fait inédit, des instruments numériques conçus spécialement pour la danse. Répondant au toucher, à la pression, à la vitesse et aux variations des mouvements des interprètes, ceux-ci émettent des sons. En outre, en réaction aux gestes dansés, ils captent et modifient la musique, composée par Sean Ferguson et Marlon Schumacher et jouée en partie par Elinor Frey (violoncelle) et Marjolaine Lambert (violon). Ces instruments peuvent « spatialiser » un bruit, par exemple en le projetant à travers la scène comme une giclée sonore.

Les extensions anatomiques portées par les danseuses Sophie Breton et Soula Trougakos, à savoir des colonnes vertébrales, des côtes et des visières, sont le fruit d’une longue collaboration du Centre Interdisciplinaire de Recherche en Musique, Médias et Technologie (CIRMMT), de la compagnie Van Grimde Corps Secrets et de l’Input Devices and Music Interaction Laboratory(IDMIL) .

Cette rencontre entre danse contemporaine, musique et technologies numériques, donne lieu à des images frappantes, celles de corps innervés par l’énergie et les décibels, fabriquant la musique sur laquelle ils se meuvent. L’appropriation de la colonne vertébrale musicale est particulièrement réussie, peut-être en raison de sa visibilité et de sa tangibilité. Mais le moment qui me restera longtemps en tête et que j’aurais voulu voir prendre plus d’ampleur, c’est lorsque les musiciennes jouent des instruments-danseuses dans une mise en abîme intimiste et onirique. La connivence des interprètes est encore accentuée par le travail d’éclairage. La sensualité et la tendresse qui imprègnent la pièce est portée à son apogée dans ce morceau. Le violon et le violoncelle ne sont-ils pas des instruments ronds et féminins, tant dans leur forme que dans leurs vibrations et leurs sonorités? Kiki de Montparnasse n’a-t-elle pas posé pour Man Ray en violoncelle?

Au cœur de l’œuvre se trouve le mapping, une cartographie associant les gestes à des effets de bruit. Pour déclencher certains sons, les danseuses doivent faire des mouvements spécifiques. Affectant la gestuelle, ce phénomène semble parfois la contraindre. Caractérisé par des accents, le flux dansé est haché, à la manière des mouvements d’un archet de violon. Mais la fluidité et le brio des danseuses est tel que le saccadé devient organique.

Les Gestes. Elinor Frey, Marjolaine Lambert et Soula Trougakos. Photo : Michael Slobodian.

Les Gestes. Elinor Frey, Marjolaine Lambert et Soula Trougakos. Photo : Michael Slobodian.

Les interprètes des Gestes préfigurent-ils les Homo futuralis? Les danseurs pourront-ils un jour être musiciens ou, même, des êtres complètement autonomes produisant leur propre éclairage via des extensions numériques, un peu comme la super-héroïne Dazzler qui transforme le son en lumière pour éblouir ses adversaires? Qui sait ce que les avancées technologiques nous réservent?

Exigeant des investissements importants, tant sur le plan financier que sur celui de la recherche et de la création, cette oeuvre pose des questions intéressantes d’ordre éthique et philosophique. À l’heure de l’accélération de la technologie et du rythme de vie*, alors que nous sommes de plus en plus déconnectés de la nature, il convient de porter un regard lucide sur les possibilités de transformation des humains en surhumains et « surdanseurs », communiquant avec le monde via des interfaces numériques. D’autant plus que ces possibilités ne seront pas accessibles à toutes les compagnies de danse. Toujours est-il que les instruments anatomiques convoqués dans les Gestes et domestiqués par les danseuses et les musiciennes à travers un long travail d’expérimentation proposent une interaction fascinante du geste dansé et du son, ainsi qu’une ouverture vers une transdiciplinarité qui donne le tournis. Et, surtout, ils permettent de penser et de construire la musique différemment, en symbiose avec ces « gestes [qui sont] l’agent direct du cœur ».**

Van Grimde Corps Secrets / Isabelle Van Grimde
Agora de la Danse. 13-14-15 mars / 20 h et 16 mars / 16 h

* D’après le chercheur Julien Rueff.

**François Delsarte, penseur du 19ème siècle dont les idées ont imprégné de manière posthume la vision de la danse contemporaine.

Nuit Blanche : danser jusqu’au bout de la nuit

Le Bal Moderne de la 2ème Porte à Gauche. La philo-danse est à l'honneur cette année, à la Grande Bibliothèque.

Le Bal Moderne de la 2ème Porte à Gauche. La philo-danse est à l’honneur cette année, à la Grande Bibliothèque.

Le samedi 2 mars, aura lieu la Nuit Blanche, organisée dans le cadre des festivités de Montréal en lumière. Au programme, une pléthore d’activités de tous genres à travers la ville. Nuit Blanche sera dansante ou ne sera pas.

Pour les afficionados de danse contemporaine, je vous livre quelques suggestions (liste nullement exhaustive) :

• Investissant l’espace Hegel de la Grande Bibliothèque et animé par un philosophe en chair et en os, le Bal Moderne de la 2ème Porte à gauche conjugue philosophie et danse, mouvement et pensée. Dans ce bal festif, plusieurs chorégraphes – Katie Ward, Raphaëlle Perreault, Emmalie Ruest et Milan Gervais – vous proposeront d’apprendre des phrases dansées simples, inspirées pour l’occasion de Rancière, Foucault, Deleuze et Merleau-Ponty. Le bal est pour tous et toutes, nul besoin d’être un danseur averti. Les débutants sont plus que bienvenus. Et après, vous pourrez vous trémousser librement au son des platines d’un DJ.

• Au Monument National, les Sœurs Schmutt seront à l’affiche dans le cadre du Cabaret de la Nuit, avec la Fanfare Pourpour et d’autres artistes. Les Sœurs Schmutt sont deux sœurs jumelles chorégraphes qui créent des pièces oniriques et immersives. Et, à minuit pile, elles nous promettent une surprise.

• Au Main Line Theater, en collaboration avec Art Matters, est annoncée une soirée de performances. Le collectif d’artistes Body Slam sera de la partie, donnant à voir une exploration de la nature humaine à travers la danse contemporaine, le breakdance, la musique, la poésie, etc.

• À l’Agora de la Danse, se tiendra le Tournoi Nocturne des Imprudanses, à l’occasion duquel cinq équipes de danseurs se lanceront dans des joutes d’improvisation.

• Au Studio 303, ce sera le coup d’envoi du festival Edgy Women avec All Nuit Long, une nuit bien arrosée de projections de vidéos sur les clichés du monde de la performance sportive. Un photomaton interactif avec costumes et décors, si vous avez envie de vous métamorphoser et d’explorer davantage les liens entre le genre et le sport, le thème du festival cette année.

• À la Place des Arts, à minuit, il y aura le Dance Floor, un show de danse contemporaine et d’acrobatie, avec O Vertigo, Blu Print Cru la compagnie de hip hop, Héloïse Bourgeois, un extrait de « Ne meurs pas tout de suite, on nous regarde » de Manu Roque et Ian Yaworski qui réinvente et urbanise la gigue.

Il n’y a pas à dire, c’est beau une ville qui danse la nuit.

Le Fils d’Adrien Danse/Harold Rhéaume : Only connect*

Fluide d'Harold Rhéaume. Photo : David Cannon.

Fluide d’Harold Rhéaume. Photo : David Cannon.

Comment mettre en danse l’idée de collectivité, d’interdépendance? Comment chorégraphier les interactions humaines? C’est ce qui intéresse Harold Rhéaume dans Fluide, une création à la fois écologique et géométrique. Dans un décor très dépouillé, d’une blancheur clinique, il donne à voir sept hommes et femmes initialement seuls qui commencent à tisser des liens invisibles entre eux, « à la rencontre et au centre de forces circulaires et de tourbillons algébriques »**. Les interprètes forment une communauté dansante où chaque spirale de l’un affecte le corps de l’autre et où l’énergie semble se transmettre telle une onde unique à travers chacune de leurs cellules. On voit se mouvoir dans l’espace une sorte de corps collectif fluidique, dont le tout est plus important que la somme des parties, dans une approche toute gestaltienne. L’idée est excellente, Rhéaume a voulu mettre l’accent sur les interconnexions dans un monde saturé de canaux extrêmement rapides de communication, mais où on ne se dit plus rien. Marilou Castonguay, Jean-François Légaré, Brice Noeser, Alexandre Parenteau, Esther Rousseau-Morin, Georges-Nicolas Tremblay et Arielle Warnke St-Pierre se plient à merveille au jeu, qui requiert beaucoup de virtuosité et une grande cohésion entre eux.

Fluide d'Harold Rhéaume. Photo : David Cannon.

Fluide d’Harold Rhéaume. Photo : David Cannon.

Cependant, à trop vouloir la synergie et l’organicité, ne risque-t-on pas de forcer les choses? Si certains duos sont puissants, l’ensemble de la pièce tend à verser dans un lyrisme formel, encore exacerbé par la musique, qui peut manquer de naturel et laisser sceptique. Un peu de dissonance aurait pu contribuer à la fluidité, d’autant que les quelques moments où on entend uniquement le souffle des interprètes touchent au merveilleux, comme s’ils étaient faits « d’un nœud et d’un foyer de mouvements que le danseur autour de lui distribue et récupère, fonction d’un nombre, centre ivre, réalisation d’une âme dans la décharge d’une étincelle ».**

Fluide. Le fils d’Adrien danse / Harold Rhéaume (Québec). Agora de la Danse, 20-21-22 février / 20 h

* Le titre de ce post fait référence à l’épigraphe d’E.M Forster à son roman Howard Ends.

Only connect! That was the whole of her sermon.
Only connect the prose and the passion, and both will be exalted,
And human love will be seen at its height.
Live in fragments no longer.
Only connect…

**Paul Claudel

Salt in my nose, un film en provenance de Beyrouth à Cinedans

Un an après la sélection de We might as well par Cinedans, la réalisatrice libanaise Wafa’a Halawi récidive avec Salt in my nose. Ce nouveau film a ceci de particulier qu’il s’inscrit dans le cadre d’une initiative éducative mise sur pied par Julie Weltzien et Anne Gough à l’Université Américaine de Beyrouth, 4D Dance-Design Design-Dance. Destinée principalement à de jeunes non-danseurs vivant en milieu urbain, 4D vise à « réétablir des connexions physiques avec l’environnement abandonné»,, en faisant appel à une interaction à travers le corps et tous les sens avec le milieu naturel. Le projet prend appui sur l’apport de participants qui développent des séquences chorégraphiques et adaptent celles-ci à un lieu sélectionné par leurs soins. En effet, les instigatrices du projet, Julie Weltzien et Anne Gough, se sont données un rôle de facilitatrices catalysant un processus collectif de créativité et de recherche et ne voulaient surtout pas être des professeurs ou des chorégraphes auditionnant pour une performance.

Le projet 4D est ancré dans les réalités et le contexte du Liban, caractérisé par une mutation accélérée des paysages urbains et ruraux liée à l’urbanisation et par une scène de danse contemporaine en plein essor. Non contentes d’introduire des jeunes au mouvement et à la danse contemporaine, Julie Weltzien et Anne Gough souhaitaient également investir des lieux abandonnés ou marginaux pour des performances éphémères et connecter entre eux les milieux ruraux et urbains. 4D a ainsi donné lieu à des périodes de recherche collective qui ont abouti à la production de trois films de danse dans la montagne enneigée, au bord de la mer et dans la ville, avec le concours de Wafa’a Halawi.

Karine Denault chorégraphie l’exacerbation et les divagations du désir

Photo : Yannick Grandmont

Photo : Yannick Grandmont

Une grande scène blanche. Des tables avec du matériel de son et des ordinateurs que traficotent trois femmes (les danseuses, Karine Denault, Dana Gingras, K. G. Guttman). Par terre, sont allongés trois hommes (les musiciens, Jonathan Parant, Alexandre St-Onge et Alexander Wilson). Nous sommes assis tout autour de la scène à ras le sol. Vibre à nos oreilles le son électro-bruitiste de K.A.N.T.N.A.G.A.N.O.

La dernière création de Karine Denault, Pleasure Dome, est inspirée de la pensée du philosophe George Bataille, selon lequel « l’érotisme […] est le déséquilibre dans lequel l’être se met lui-même en question, consciemment ». La chorégraphe a voulu transposer cette idée bataillienne de la perte d’équilibre et de l’oubli de soi propres au désir dans les corps de ses interprètes, qui réagissent à la très belle musique de K.A.N.T.N.A.G.A.N.O., entre l’électronique expérimental et le rock. Mais qui dit perte de contrôle, ne dit pas forcément pléthore de mouvements et hurlements. Qui dit érotisme, ne dit pas nécessairement danse de bacchantes ou des sept voiles de Salomé. Le silence, la gestuelle dépouillée, l’obscurité où on ne distingue que les lumières des machines alternent avec la musique hypnotique et psychédélique, les solos de guitare, les mouvements débridés des six interprètes, les éclairages francs et clairs. Pièce expérientielle et immersive, Pleasure Dome oscille entre deux états, l’harmonie et la dissonance qui alternent dans l’art et dans toute œuvre artistique, dixit Bataille.

Photo : Yannick Grandmont

Photo : Yannick Grandmont

En fait, la pièce de Denault aurait dû être intitulée Desire Dome et non pas Pleasure Dome. En effet, pour Bataille, « le
plaisir est un paradoxe » : l’érotisme et le plaisir, autrement dit le désir et l’orgasme, ne peuvent coexister. L’érotisme tient du crescendo, de l’exaspération, et non de la conclusion. C’est pour cela que l’érotisme chez Bataille « trouve sa véritable nature par la littérature; il a un caractère théâtral, voire de parodie et relève d’une scénographie ; l’érotisme tend enfin vers l’impossible et non vers le plaisir » explique Agathe Simon, une spécialiste du philosophe. Karine Denault partage la vision de Bataille, à cela près que c’est dans la danse et la performance qu’elle exprime l’érotisme et sa quête de l’impossible : sa pièce décrit les transgressions, les divagations, l’exaspération et le caractère insoluble et infini du désir. Voilà pourquoi Pleasure Dome est une création abstraite, qui semble si peu représenter l’extase : celle-ci est impossible.

Photo : Yannick Grandmont

Photo : Yannick Grandmont

Le désordre et les errances de Pleasure Dome sont minutieusement travaillés et calibrés. La scénographie est impeccable et les interprètes habitent merveilleusement l’espace. Propice à un état de flottement et de transe, la pièce peut cependant susciter une saturation sensorielle. Elle m’a vaguement rappelée l’ambiance d’une rave, sauf que tout le monde était parfaitement sobre. Certes, cela vient bousculer le public, le sortir de sa zone de confort. Mais encore ?

Agora de la Danse

6-7-8 février / 20 h et 9 février / 16 h

Anatomo-poétique XY

Lael Stellick dans Corps Caverneux d'Aurélie Pedron. Photo`: Sandra-Lynn Bélanger.

Lael Stellick dans Corps Caverneux d’Aurélie Pedron. Photo`: Sandra-Lynn Bélanger.

Un corps caverneux, c’est un organe érectile. On en trouve deux dans le pénis de l’homme et deux dans le clitoris de la femme, pas de jaloux. Puisque la nouvelle création éponyme de la chorégraphe et vidéaste Aurélie Pedron explore la psyché masculine à travers le corps de Félix Beaulieu-Duchesneau, Daniel Soulières et Lael Stellick, ce corps caverneux semble faire référence aux « bijoux de famille » des hommes.

Chair, la pièce précédente d’Aurélie Pedron se penchait sur l’univers féminin. N’ayant pas eu l’occasion de la voir, je n’en parlerai pas mais me contenterai de dire qu’elle faisait appel à la vidéo en circuit fermé, captant les images des danseuses en temps réel. En effet, Aurélie Pedron a son actif plus d’une dizaine de réalisations en vidéodanse. Dans Corps Caverneux, il n’y a pas de vidéo, mais télescopage de lumières, de sons, d’objets et des corporéités de trois interprètes qui diffèrent par l’anatomie, l’âge, l’histoire de vie et le parcours artistique.

Daniel Soulières et Lael Stellick dans Corps Caverneux d'Aurélie Pedron. Photo : Frédéric Duchesne.

Daniel Soulières et Lael Stellick dans Corps Caverneux d’Aurélie Pedron. Photo : Frédéric Duchesne.

Le processus d’écriture chorégraphique a été ancré dans les représentations des danseurs à l’égard de leur masculinité : pour construire Corps Caverneux, Pedron a travaillé séparément avec chacun des interprètes, avant de les réunir. Pendant les prémices de la pièce, elle leur a posé une question : « C’est quoi, pour vous, être un homme? ». Mais les réponses verbales contrastaient parfois avec ce que disaient les corps. C’est compréhensible, puisque toute identité est plurielle, composée d’appartenances diversifiées, parfois conflictuelles ; toute identité est complexe, stratifiée et fluctuante. Pour transposer sur scène ces convergences et divergences, il a fallu donc faire le tri. Par conséquent, même si la chorégraphe a tenu à laisser les spectateurs se faire leur propre idée, Corps Caverneux semble surtout déployer le regard qu’elle-même porte sur diverses facettes de l’identité masculine et ouvre en fait une fenêtre sur sa psyché à elle. Cela pourrait expliquer le malaise que j’ai ressenti devant certaines scènes, qui m’ont apparues se situer à la lisière du symbolique-anecdotique : scènes de luttes, de compétition…

Félix Beaulieu-Duchesneau et Lael Stellick dans Corps Caverneux d'Aurélie Pedron. Photo :  Frédéric Duchesne.

Félix Beaulieu-Duchesneau et Lael Stellick dans Corps Caverneux d’Aurélie Pedron. Photo : Frédéric Duchesne.

Par ailleurs, les objets amenés par les interprètes à la demande de la chorégraphe apparaissent souvent comme des extensions du corps, parfois phalliques, parfois tout simplement organiques.  En est un bon exemple le fantastique aspirateur sonore en forme d’accordéon qui semble greffé sur le dos de Lael Stellick à l’ouverture de la pièce. Conçue par Jeremy Gordaneer, cette structure m’a plongée directement dans un monde futuriste et onirique, à mi-chemin entre l’univers de la BD de la Caste des Méta-barons et celui de la série de Falling Skies, mâtiné d’une touche de la trilogie Alien. Autre moment particulièrement savoureux, la séquence des joutes de tubes de métal qui sont déroulés et enroulés par Félix Beaulieu-Duchesneau et Lael Stellick – vers de Dune? démonstrations de virilité? – elles ont fait dire à  J.D. Papillon, journaliste de danse à l’émission radio Dirty Feet et à Bloody Underrated « les femmes semblent souvent s’imaginer, à tort, que les hommes passent leur temps à comparer la taille de leurs pénis.»

Félix Beaulieu-Duchesneau dans Corps Caverneux d'Aurélie Pedron. Photo :  Frédéric Duchesne.

Félix Beaulieu-Duchesneau dans Corps Caverneux d’Aurélie Pedron. Photo : Frédéric Duchesne.

Ovni quelque peu psychanalyste, Corps Caverneux est porté par un travail de lumière qui colle à la peau d’interprètes époustouflants et suit de près leurs mouvements, créant des sortes d’apartés avec trois univers personnels, par une scénographie très aboutie et par une trame sonore particulièrement appropriée à la pièce. Basée sur un travail d’états, celle-ci a aussi l’intérêt de pouvoir susciter un grand éventail d’états d’âme et de perceptions chez les spectateurs. Pour ma part, j’aurais voulu voir plus de dialogue, plus d’interactions entre les interprètes.

Lael Stellick dans Corps Caverneux d'Aurélie Pedron. Photo : Frédéric Duchesne.

Lael Stellick dans Corps Caverneux d’Aurélie Pedron. Photo : Frédéric Duchesne.

Corps Caverneux est voulu comme une exploration de l’identité masculine, mais on y visite beaucoup le panorama mental d’une femme. Après tout, les corps caverneux ne sont l’apanage, ni des hommes, ni des femmes. Le « soi » n’est-il pas toujours un compromis, une négociation entre une «auto-identité» définie par nous-mêmes et une «exo-identité» définie par les autres?* L’identité n’existe jamais en elle-même, mais toujours dans un rapport à autrui. Et puisqu’identité et altérité se définissent l’une l’autre, je suis impatiente de voir la prochaine création d’Aurélie Pedron, annoncée comme la rencontre des univers féminins et masculins.

*Selon le sociologue Pierre-Jean Simon (1999)

Corps Carveneux

Ce soir, 19h30. Demain, 16H. Monument National.

Chorégraphe AURÉLIE PEDRON
Interprètes FÉLIX BEAULIEU-DUCHESNEAU, DANIEL SOULIÈRES et LAEL STELLICK
Création de la sculpture d’accordéon JEREMY GORDANEER Structure scénographique MARILÈNE BASTIEN
Conception des lumières AURÉLIE PEDRON avec la précieuse collaboration de MARC PARENT
Accessoires MARC-ANDRÉ LABELLE Création d’objets lumineux et soutien technique PAUL CHAMBERS
Musique LAURENT AGLAT Conseillère artistique INDIANA ESCACH Répétitrices SARAH DELL’AVA et ANNIE GAGNON

Le mezzé chorégraphique de Bouge d’ici

Photo : Cindy Lopez. Espace Commun, Running for Home, chorégraphie de Heather Lynn McDonald. Interprètes : Marie-Pier Gilbert et Simon Fournier. Mentor : Lael Stellick.

Photo : Cindy Lopez. Espace Commun, Running for Home, chorégraphie de Heather Lynn McDonald. Interprètes : Marie-Pier Gilbert et Simon Fournier. Mentor : Lael Stellick.

« Qu’est-ce que je vais bien pouvoir faire avec  50 oreillers et 70 pommes? » a demandé  à la ronde Heather Lynn MacDonald (via Facebook). Ces oreillers et ces pommes constituent la scénographie de la création de la chorégraphe présentée au festival Bouge d’ici  (Espace Commun) la semaine dernière. Organisé par Amy Blackmore, directrice artistique du festival, au joyeusement convivial et déjanté MainLine Theatre, Bouge d’ici est un festival estampillé relève, né du désir de permettre à des chorégraphes et interprètes émergents de faire leurs premières armes sur scène. Le Festival prend appui sur cinq principes : accessibilité, mentorat, développement, facilitation et création. En particulier, des chorégraphes, des enseignants et des interprètes établis ont épaulé les artistes dans leurs processus chorégraphiques.

Bouge d’ici en 2013, c’était une soirée de vidéodanse, deux créations, un atelier de burlesque avec Miss SugarPuss, un atelier de capoiera avec J.D. Papillon, des cours de yoga offerts par Jo Willers et le très attendu Espace Commun, véritable vivier de chorégraphes en devenir.

Photo : Cindy Lopez. Espace commun, Mantidae, chorégraphes/interprètes : Axelle Munezero et Martine Bruneau. Mentor : David-Albert Toth.

Photo : Cindy Lopez. Espace commun, Mantidae, chorégraphes/interprètes : Axelle Munezero et Martine Bruneau. Mentor : David-Albert Toth.

De ce mezzé chorégraphique, large palette d’atmosphères et de sensibilités, on mentionnera, pour ne nommer que quelques-uns : Locus, pièce très épurée caractérisée par un beau travail de lumière et une gestuelle minutieuse et novatrice, où Michaela Gerussi fait office à la fois de chorégraphe et d’interprète ; Fadeout de la chorégraphe Marie-Andrée Gélac avec l’interprète Anne-Flore de Rochambeau, puissante et serpentine, qui transcende par sa présence une écriture chorégraphique en cours de maturation ; Festin de Patricia Gagnon, une création drolatique et fraîche où l’interprète Rebecca Rehder est un croisement d’une Betty Boop domestique et d’une Petite Poucette avec assiettes, l’air de ne pas y toucher ; Sans tête ni queue d’Audrey Bergeron, où la chorégraphe danse avec Alexandre Parenteau et construit un conte quelque peu onirique porté par la complicité et le charisme des interprètes et une gestuelle très physique et organique.

Espace Commun/Bouge d’ici

Chorégraphes: Kerwin Barrington, Laura Jayne Battcock, Audrey Bergeron, Patricia Gagnon, Marie-Andrée Gelac, Michaela Gerussi, Heather Lynn Macdonald, Axelle Munezero et Martine Bruneau, Auja Ragnarsdottir, et Julie Tymchuk.
Mentors: David Albert-Toth, Amy Blackmore, Jacques Brochu, Allison Elizabeth Burns, Emily Gaultieri, Holly Greco, Jody Hegel, Robin Henderson, Kelly Keenan, Lara Kramer, Tim Rodrigues, Maria Simone et Lael Stellick.

Discovery Bal 10ème anniversaire : Le bal est dans leur camp

Photo : Chris Randle

Photo : Chris Randle

L’improvisation en danse et en musique, c’est comme les œufs Kinder, on y trouve de tout. Mais lorsqu’Andrew de Lotbinière Harwood et ses acolytes d’AH HA Productions ouvrent le bal, le temps suspend son vol. Récit d’un moment de pure exultation.

Sur la scène de l’Agora de la Danse, quatre danseurs, une musicienne, un musicien et un éclairagiste – Andrew de Lotbinière Harwood, Marc Boivin, Chris Aiken, Peter Bingham, Diane Labrosse, Pierre Tanguay et Yan Lee Chan – s’en sont donnés à cœur joie hier soir. N’était tracé d’avance nul canevas, tout au plus un vague fil conducteur avait été esquissé : entrée en scène, solo, solo, duo, etc. Mais personne ne savait qui allait lancer la balle, ou plutôt le bal. Ceci a donné lieu à une performance de danse et de musique édifiée en temps réel, instantanée et éphémère, où instruments de musique, objets bruiteurs, voix, paroles et mouvements se sont allègrement donnés la réplique. La création d’hier était à la fois très physique et théâtrale, ludique, sensible et joyeuse.

Photo : Chris Randle

Photo : Chris Randle

Le genre de l’improvisation peut sembler aride à certains.  Cependant, celle-ci ne l’est aucunement. Au contraire, elle foisonne de mille textures, mille sensations, mille dialogues, mille idées et ce, sans jamais verser dans l’excès ou la loufoquerie. Et la raison n’en est pas seulement la virtuosité, la sensibilité et la longue expérience des participants dans leurs champs respectifs.  Si Discovery Bal est passionnant, cela tient aussi au fait que la plupart des protagonistes se connaissent et travaillent ensemble depuis très longtemps, depuis  20 à 37 ans. La complicité des interprètes, la confiance mutuelle qui les caractérise, sont essentielles à l’improvisation, ce genre qui repose sur l’écoute, la collaboration instantanée, la responsabilité partagée de chacun et chacune, la prise de risques et l’abandon de tout contrôle sur les choses, qui cultive un état constant de présence et d’attention au monde, à autrui et à soi.Ce pied de nez de l’improvisation aux règles, au désir de contrôle, Andrew de Lotbinière Harwood y fait écho lorsqu’il manipule une chaise en expliquant qu’il a reçu des consignes strictes, qu’on peut faire tourner la chaise, la faire bouger, s’asseoir mais pas monter dessus, « il y a des règles partout aujourd’hui », puis « il ne faut pas monter sur la chaise » répètera-t-il à ses acolytes pendant la performance.

Mais, contrairement à une idée reçue, qui dit absence de contrôle en danse, ne dit pas qu’on peut faire n’importe quoi. Marc Boivin souligne que l’improvisation en danse est une pratique très exigeante et nécessite un corps aiguisé et une très grande attention. Pour ce danseur venu sur le tard à la « chorégraphie instantanée », celle-ci apporte de l’équilibre et de l’harmonie à sa pratique de la danse.

Photo : Chris Randle

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Hier, des personnages se sont incarnés sous nos yeux. Ces personnalités éphémères étaient le fruit de la rencontre du dialogue collectif et des interprètes – qui ne sont pas que des interprètes mais qui dansent et jouent avec tout leur être, avec toutes leurs tripes, sur scène. Aujourd’hui, lors de la deuxième performance (16H à l’Agora) vous verrez peut-être des personnages légèrement ou très différents.

Pour Andrew de Lotbinière Harwood, l’improvisation permet de « construire des passerelles entre la pratique, la poésie de la forme et la performance ». En effet, Discovery Bal, ce n’est pas seulement deux spectacles, c’est aussi une initiative éducative. Chaque année, les shows sont précédés d’un stage intensif pour danseurs professionnels offerts par les défricheurs de la danse improvisée au Canada.

Et côté lumière ? Yan Lee Chan, éclairagiste, improvise rarement dans sa pratique. Mais, pendant Discovery Bal, il ne dispose d’aucun élément et dit réagir à 99% en temps réel à la musique et à la manière qu’ont les danseurs d’habiter l’espace, tout en essayant de construire un parcours, implantant des balises lumineuses dans la déambulation du spectateur.  Quant à la scénographie, c’est simple, Andrew dit la veille du show à ses collaborateurs : « amenez ce qu’il y a chez vous » : ça peut aller d’un décor spartiate à une scène très fournie, comme la fois où les protagonistes ont fait appel à tous les éléments de scénographie de leurs derniers spectacles.

Photo : Chris Randle

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Pour le musicien Pierre Tanguay, « l’improvisation, c’est la vie. Quand on fait un souper, tout est improvisé. Quand on fait l’amour, c’est la même chose. Si c’est préparé, c’est nul». Et d’ajouter que l’improvisation en danse et en musique n’aboutit pas toujours à quelque chose de réussi, mais que la proposition reste toujours valable. Pour improviser, il convoque toutes sortes d’instruments et d’objets : hier soir, on a pu écouter entre autres les sons d’un mégaphone, d’un instrument pour enfants de chez Toys’R’Us et la théière de sa grand-mère : « restez-loin d’un magasin de musique », recommande Pierre Tanguay, qui a même un ensemble « outils de bricolage ».  Sa recette du créer-ensemble et du danser-ensemble? « On s’écoute, on regarde, on s’imagine, on y pense à deux fois, on se fie beaucoup au silence et à l’immobilité et le tour est joué ». Une recette appropriée pour le vivre-ensemble.

Discovery Bal, 10ème anniversaire. Aujourd’hui, Agora de la danse 16H.

Plus de danse en 2013 ou les voeux dancefromthemat-iens

Pfemmeslus de danse. Plus de livres. Plus de conversations interminables et passionnantes. Plus de shows. Plus de blogues.  Plus de paix. Plus d’amour. Plus de praxis. Plus de fou-rires. Plus de yoga restaurateur. Plus d’éducation hors-les-murs. Plus de performances hors-les-théâtres. Plus d’embrassades dans le cou. Plus de musique. Plus de câlins à vous froisser les côtes. Plus d’esprit critique. Plus de sérénité. Plus de création. Plus de flying squirrel moves. Plus de casseroles qui font du bruit. Plus de « ma mère était hipster » et autres webzines. Plus de faire que de laissez-faire. Plus de marches à pied. Plus de papillons dans l’estomac. Plus d’anguilles sous roche. Plus de tours dans votre sac. Plus de cordes à votre arc. Plus de glögg. Plus de réflexion. Plus d’improvisation. Plus d’herbe sous les pieds nus. Plus de bons films. Plus de tendresse. Plus d’éducation somatique. Plus d’action socio-écologique. Plus de jardinage guerilla et collectif. Plus de robes rouges. Plus de créateurs locaux. Plus de diversité et tutti quanti. Plus de nature. Plus d’amitié. Plus d’écriture. Plus ___________  (tout ce que vous voudrez).

Moins ___________  (ce que vous voudrez).

Je n’ai pas le crédit photo, mea culpa. Écrivez-moi si vous l’avez.