Allez voir ailleurs si j’y écris!

Duos pour Corps et Instruments de Danièle Desnoyers. Interprète : Karina Champoux. Photographe : Luc Sénécal.

Duos pour Corps et Instruments de Danièle Desnoyers. Interprète : Karina Champoux. Photographe : Luc Sénécal.

Publié ailleurs en Janvier :

Dans Jeu, revue de théâtre :

Prépapier. Jocelyne Montpetit : Née deux fois. 13 janvier 2014

Critique. Unknown Body : Tous les matins du monde. 23 janvier 2014.

Dans Ma mère était hipster :

À surveiller en 2014. Papier collectif, avec suggestions de spectacles et de livres sur la danse. 9 janvier 2014.

Critique. Danièle Desnoyers / Le Carré des Lombes : Sonic Youth. 26 janvier 2014.

Dans Voir

Critique. The nutcracker : Talons aiguilles et Noix de Grenoble. 31 janvier 2014.

Khouloud Yassine, chorégraphe-luciole

Le Silence de l'abandon, Miniature de Khouloud Yassine. Photo : Ali Beidoun.

Le Silence de l’abandon, Miniature de Khouloud Yassine. Photo : Ali Beidoun.

La chorégraphe Khouloud Yassine présentait début décembre un puissant solo expérientiel  à Mansion, un espace culturel et artistique installé dans une vieille maison beyrouthine. Prochaine étape pour la création intitulée « Le silence de l’abandon » : Le festival DaňsFabrik à Brest en mars, avec son programme Beyrouth les Lucioles.

Ancrée dans le sol, Khouloud Yassine est debout. Nous sommes assis autour d’elle, formant un U parfait dans une immense chambre aux plafonds très hauts. On n’entend aucun bruit. Yassine regarde intensément son voisin immédiat et lui sourit, longtemps, de manière éclatante. Elle fait la même chose avec le spectateur suivant. Et ainsi de suite. Lentement, elle tourne sur elle-même, guidée par ces échanges de regards et ces sourires, comme si son visage était son compas. Rivée au dialogue de regards entre Yassine et les spectateurs, je ne remarque pas tout de suite qu’insensiblement, son bassin a commencé à bouger, à onduler. Le mouvement du bassin parcourt son corps, entraîne un pied, une main, un autre pied, une jambe. Puis, progressivement, très doucement, Yassine recule, quitte le U, et son regard change peu à peu, son sourire diminue et disparaît.

Certains ont soutenu les yeux de Yassine, parfois le sourire est devenu un rire. Parfois, les yeux se sont remplis de larmes. D’autres se sont détournés et d’autres encore sont restés impassibles. L’espace s’est densifié, est devenu palpable. Même lorsque Yassine nous a tournés le dos, ce dos communiquait, habitait la pièce. 

D’ondulation du bassin à danse baladi, il n’y a souvent qu’un pas, trop aisément franchi par le public et les critiques de danse. Si Khouloud Yassine s’intéresse beaucoup au baladi – elle fait partie de la compagnie de danse Baladi Baladi fondée par le chorégraphe Alexandre Paulikevitch – son bassin à elle est ancré plus bas que les hanches des danseurs baladi, comme dans la salsa et les danses africaines qu’affectionne la chorégraphe contemporaine.

Le Silence de l'abandon, Miniature de Khouloud Yassine. Photo : Ali Beidoun.

Le Silence de l’abandon, Miniature de Khouloud Yassine. Photo : Ali Beidoun.

Nommée « Le Silence de l’abandon », cette performance fait partie du programme Miniatures de la structure marseillaise Officinae. Celle-ci a invité une cinquantaine de chorégraphes du pourtour de la Méditerranée à créer des solos autour de la relation avec l’autre et de l’amour, thème pour le moins vagues. En résidence, Yassine s’est creusé la cervelle pendant plusieurs jours : « Comment parler de l’amour seule? J’ai donc décidé de faire quelque chose avec le public » raconte-t-elle. Présenté dans plusieurs contextes, entre autres au Festival Août en Danse à Marseille en 2013, le solo n’est jamais le même : « je travaille avec ce que les gens me donnent, poursuit la chorégraphe. La durée et le rythme dépendent des réactions des spectateurs ». Ce travail d’état, ces regards et ces sourires en abîmes semblent évoquer la valse-hésitation entre intimité et éloignement qui caractérisent les relations interpersonnelles, illustrant le lien humain ténu et fragile qui fascine tant la chorégraphe.

Entre temps 2 de Khouloud Yassine et Khaled Yassine. Photo : Greg Demarque.

Entre temps 2 de Khouloud Yassine et Khaled Yassine. Photo : Greg Demarque.

Si l’interaction avec le public est toujours présente dans le travail de Khouloud Yassine, ses pièces précédentes font appel à une gestuelle plus élaborée et mettent en relief la musique, composée par Khaled Yassine : « nous voulons donner à entendre la musicalité de la gestuelle et à voir la « danséité » de la musique, souligne la chorégraphe. La pièce Entre temps 2, par exemple, est un concert/spectacle de danse ».

Entre temps de Khouloud Yassine et Khaled Yassine. Photo : Greg Demarque.

Entre temps de Khouloud Yassine et Khaled Yassine. Photo : Greg Demarque.

Entre temps 2 et le Silence de l’abandon seront présentés par le festival de danse DaňsFabrik qui aura lieu à Brest en mars 2014 et qui consacre cette année une partie de sa programmation à des chorégraphes, performeurs et musiciens arabes, entre autres libanais. Tirant son nom de l’un des ouvrages du philosophe Georges Didi-Huberman, le volet Beyrouth Les lucioles, organisé par Yalda Younes, rassemblera à Brest certains des membres d’ « une communauté du désir, une communauté de lueurs émises, de danses malgré tout, de pensées à transmettre »*. Prenez garde au scintillement des lucioles, bastions des espaces de liberté et de création.

*La survivance des lucioles, Georges Didi-Huberman, dossier de presse Beyrouth les Lucioles. 

Caroline Tabet : De corps et de rencontres

“Dialogues” 3-02 Caroline Tabet et Khouloud Yassine à la Grande Brasserie du Levant. 2010-2013 12 images, edition 4 + 1AP, 40x40cm and 40x60cm, Gelatin Silver Print on ILford semi glossy paper + 3 groups of 12 to 13 images printed on Mettalic paper, 20 x 180

“Dialogues” 3-02 Caroline Tabet et Khouloud Yassine à la Grande Brasserie du Levant. 2010-2013
12 images, edition 4 + 1AP, 40x40cm and 40x60cm, Gelatin Silver Print on ILford semi glossy paper + 3 groups of 12 to 13 images printed on Mettalic paper, 20 x 180

Dans son projet Dialogues, la photographe Caroline Tabet décortique l’interaction de trois danseurs avec des lieux désaffectés de Beyrouth. Rencontre avec une « metteure en espace » qui donne corps à la rencontre, à l’occasion d’une exposition lumineuse et mélancolique qui retrace 13 ans de son travail à la galerie Art Factum.

Of Places and Dust, Art Factum, Qarantina, Liban, jusqu’au mardi 30 juillet inclus

« J’avais envie de travailler sur l’interaction d’un danseur et d’un lieu, raconte la photographe Caroline Tabet. Les danseurs ont une intuition et une lecture de l’espace particulières, propres à chacun d’entre eux».

“Dialogues” 2- 01. Caroline Tabet et Alexandre Paulikevitch à l'Imprimerie Catholique . 2010-2013 12 images, edition 4 + 1AP, 40x40cm and 40x60cm, Gelatin Silver Print on ILford semi glossy paper + 3 groups of 12 to 13 images printed on Mettalic paper, 20 x 180

“Dialogues” 2- 01. Caroline Tabet et Alexandre Paulikevitch à l’Imprimerie Catholique . 2010-2013
12 images, edition 4 + 1AP, 40x40cm and 40x60cm, Gelatin Silver Print on ILford semi glossy paper + 3 groups of 12 to 13 images printed on Mettalic paper, 20 x 180

Les photographies de Caroline Tabet découlent toujours de rencontres, qu’elles soient ponctuelles ou qu’elles s’inscrivent dans la durée. Pour sa collaboration avec les danseurs, elle a fait appel à des personnes avec qui elle a des affinités et dont l’approche du mouvement l’interpelle. Le projet a pris forme progressivement : « Je n’ai appelé cette série Dialogues qu’au bout d’un certain temps, en réalisant que c’est un dialogue à trois : entre le danseur et l’espace, entre le danseur et moi, entre l’espace et moi. Souvent dans mon travail, les choses ne se dessinent que lorsque je les mets bout à bout, une fois le processus bien amorcé».

“Dialogues” 2-01. Caroline Tabet et Zeina Hanna à l'Hôtel Tabarja. 2010-2013 12 images, edition 4 + 1AP, 40x40cm and 40x60cm, Gelatin Silver Print on ILford semi glossy paper + 3 groups of 12 to 13 images printed on Mettalic paper, 20 x 180

“Dialogues” 2-01. Caroline Tabet et Zeina Hanna à l’Hôtel Tabarja. 2010-2013
12 images, edition 4 + 1AP, 40x40cm and 40x60cm, Gelatin Silver Print on ILford semi glossy paper + 3 groups of 12 to 13 images printed on Mettalic paper, 20 x 180

La photographe s’est toujours intéressée aux lieux laissés à l’abandon. Née à Beyrouth, Caroline Tabet a grandi en France. Revenue au Liban pour s’y installer quelques temps après la fin de la guerre civile, la photographe s’est approprié la ville en la sillonnant de part et d’autre : « J’ai redécouvert Beyrouth qui était alors assez vide et désolée et certains lieux m’ont intriguée. Je les ai photographiés dans leur état, pas à pas. Ces images sont comme une mémoire de ces lieux». Ceci a donné lieu à la série Beirut Lost Spaces, exposée à Art Factum. Les lieux qui y sont dépeints sont en passe d’être détruits ou transformés.

“Dialogues” 3-07 Caroline Tabet et Khouloud Yassine à la Grande Brasserie du Levant. 2010-2013 12 images, edition 4 + 1AP, 40x40cm and 40x60cm, Gelatin Silver Print on ILford semi glossy paper + 3 groups of 12 to 13 images printed on Mettalic paper, 20 x 180

“Dialogues” 3-07 Caroline Tabet et Khouloud Yassine à la Grande Brasserie du Levant. 2010-2013
12 images, edition 4 + 1AP, 40x40cm and 40x60cm, Gelatin Silver Print on ILford semi glossy paper + 3 groups of 12 to 13 images printed on Mettalic paper, 20 x 180

Caroline Tabet est parmi l’une des rares photographes qui utilisent encore l’argentique. Elle affectionne les manipulations que cela permet, le caractère artisanal, le velouté du flou, le grain et la profondeur, particulièrement intéressante pour capturer le mouvement.

Land Series. Caroline Tabet. Art Factum.

Land Series. Caroline Tabet. Art Factum.

Pour la série Dialogues, l’idée initiale de Tabet était d’investir des hôtels abandonnés, « ces lieux de passage où il y a eu beaucoup de vie, explique-t-elle. J’étais à la recherche d’espaces « neutres », qui ne soient pas des habitations ou des salles de théâtre et qui ne fassent pas partie de l’espace public. » Avec sa première collaboratrice, la danseuse contemporaine et chorégraphe Zeina Hanna, Tabet a exploré l’Hôtel de Tabarja, resté inachevé en raison de la guerre et détruit depuis le projet. Cette grande structure en béton comportait de nombreux étages identiques qui donnaient sur la mer et sur la montagne.

“Dialogues” 1 - 05. Caroline Tabet et Zeina Hanna à l'Hôtel Tabarja. 2010-2013 12 images, edition 4 + 1AP, 40x40cm and 40x60cm, Gelatin Silver Print on ILford semi glossy paper + 3 groups of 12 to 13 images printed on Mettalic paper, 20 x 180

“Dialogues” 1 – 05. Caroline Tabet et Zeina Hanna à l’Hôtel Tabarja. 2010-2013
12 images, edition 4 + 1AP, 40x40cm and 40x60cm, Gelatin Silver Print on ILford semi glossy paper + 3 groups of 12 to 13 images printed on Mettalic paper, 20 x 180

Le deuxième volet des Dialogues a été réalisé avec le danseur et chorégraphe de danse baladi Alexandre Paulikevitch dans l’Imprimerie Catholique de Beyrouth. Quant au dernier volet, il s’est inscrit au sein de la Grande Brasserie du Levant, revisité par la chorégraphe-interprète de danse contemporaine Khouloud Yassine. Celle-ci souhaitait que la ville environnante soit ressentie à certains moments, afin que les images soient cohérentes avec sa propre expérience de Beyrouth. La capitale libanaise peut être oppressante de par son urbanisme sauvage, le regard constant des gens et les invectives de certains hommes.

Dialogues, Caroline Tabet. Art Factum.

Dialogues, Caroline Tabet. Art Factum.

Au début de chaque séance de travail avec ses collaborateurs-danseurs, Caroline Tabet installait sa caméra et suivait le travail de l’interprète, qui ne savait pas quand il était pris en photo. Celui-ci faisait d’abord un repérage sensoriel et visuel du lieu puis commençait à se mouvoir à son rythme. « Les danseurs étaient pieds nus dans un espace brut, avec des bouts de verre et de fer, des rocailles, des choses pas très accueillantes, souligne Tabet. Sans musique, dans un espace étranger, ça prend du temps d’apprivoiser un lieu. Il nous arrivait aussi d’attendre le mouvement de la lumière, en particulier dans l’Imprimerie où il y a plusieurs niveaux».

Exposition Of Places and Dust. Caroline Tabet. Art Factum.

Exposition Of Places and Dust. Caroline Tabet. Art Factum.

Chaque collaborateur-danseur appréhende l’espace à sa manière. Enracinée, terrienne, Khouloud Yassine est dans une économie de gestes. Rappelant ce « point mort » recherché par la jeune femme qui chorégraphie le moindre regard et tressaillement de visage dans ses pièces, sa gestuelle dans les photos est minimaliste tout en étant intense, comme si elle dépensait une grande énergie pour rester sur place. Elle s’arc-boute, ouvre son sternum au ciel, défie la ville. Tout en courbes et déhanchés, Alexandre Paulikevitch qui déconstruit le baladi pour mieux exulter dans ses créations, s’enroule autour des poteaux de l’Imprimerie, lâche prise, se fond dans les murs et les fenêtres par des mouvements sinueux, se suspend par le bassin et les jambes, se dépose tout simplement sur les marches d’un escalier. Quant à la longiligne et arachnéenne Zeina Hanna, elle s’étend sur toutes les dimensions de l’espace, elle s’élève, elle rampe horizontalement et verticalement, elle habite l’espace, y compris le sol. Tentaculaire, elle semble même visiter une facette qu’on ne peut voir et s’effacer partiellement par moments.

“Dialogues” 2- 02. Caroline Tabet et Alexandre Paulikevitch à l'Imprimerie Catholique . 2010-2013 12 images, edition 4 + 1AP, 40x40cm and 40x60cm, Gelatin Silver Print on ILford semi glossy paper + 3 groups of 12 to 13 images printed on Mettalic paper, 20 x 180

“Dialogues” 2- 02. Caroline Tabet et Alexandre Paulikevitch à l’Imprimerie Catholique . 2010-2013
12 images, edition 4 + 1AP, 40x40cm and 40x60cm, Gelatin Silver Print on ILford semi glossy paper + 3 groups of 12 to 13 images printed on Mettalic paper, 20 x 180

La série des Dialogues a ceci de particulier qu’elle donne à voir et à ressentir la gestuelle dansée différemment de l’acceptation traditionnelle de la « danse ». Les mouvements des chorégraphes-interprètes relèvent de gestes quotidiens, de gestes d’interaction avec des éléments. Ils ne font pas semblant de toucher, de se fondre, d’escalader ; ils touchent, se fondent, escaladent réellement. La capture sur pellicule de leur rencontre avec le lieu s’est faite de manière organique. En effet, la photographe se faisait oublier : « les photos ne montrent pas de longues poses où on laisse voir le mouvement, poursuit Tabet. Le mouvement est déterminé davantage par la succession des images que par la photo elle-même ». Enfin les lieux explorés sont souvent inconnus du public libanais, qui n’a jamais vu leur intérieur et parfois ne connaît même pas leur existence. Caroline Tabet a proposé deux manières de découverte de ces espaces : d’un côté, un ensemble de quelques images en grand des trois chorégraphes-interprètes et de l’autre, toutes les photos en petit format de chacun d’entre eux se faisant suite. Plus cinématographique, ce deuxième mode d’exposition semble raconter une histoire lisible dans les deux sens et permet de voir autrement les mouvements des danseurs et les lieux.

Nudes in Cold 2. Caroline Tabet.

Nudes in Cold 2. Caroline Tabet.

Suspension des corps dansants dans des lieux rêvés qui semblent appartenir à une dimension spatiotemporelle parallèle… Tout cela contribue à créer une expérience poétique et nostalgique, nostalgique de ces lieux si proches et pourtant inaccessibles.

“Recueil” 5. Caroline Tabet. 2012-2013 7 images, edition of 2 + 1AP, 40x50cm, inside image 36x36cm, Gelatin Silver Print on ILford 5K mat paper

“Recueil” 5. Caroline Tabet. 2012-2013
7 images, edition of 2 + 1AP, 40x50cm, inside image 36x36cm, Gelatin Silver Print on ILford 5K mat paper

Et si la photographe n’a pas collaboré avec des danseurs dans ses autres projets, l’essence du corps humain innerve tout son travail : corps qui se dévoilent avec générosité dans la série Nudes in Cold ; corps absents dans la série Beirut Lost Spaces ; corps en mouvance dans la série Passages ; corps picturaux ou qui se devinent dans la série The Land series, corps évanescents et, ou gémellaires dans la série Recueil… À mi-chemin entre le daguerréotype expérimental et la peinture, cette dernière série en noir et blanc a été travaillée au spray, à l’encre de chine, à la gomme arabique et à l’éponge : « je cherchais à créer un paysage mental, une porte ouverte à l’imaginaire, où chacun peut imaginer ce qu’il veut », précise la photographe. Quant à la série Land Series, il s’agit d’un travail sur la matière exploitant les accrocs de développement des polaroids. Tabet a agrandi des portraits et des paysages, mettant ainsi en relief des irrégularités et des imperfections émergeant lors du traitement des films de la société The Impossible Project.

Land Series 2. Caroline Tabet.

Land Series 2. Caroline Tabet.

L’ensemble du travail de Tabet évoque l’impermanence et le caractère éphémère des choses. La jeune femme met en images la nostalgie, « la souffrance causée par le désir inassouvi de retourner » selon Kundera*. Désir inassouvi de retrouver des personnes et des lieux, qu’on les ait connus tangiblement ou qu’on nous en ait transmis le souvenir. Désir de se saisir du temps qui passe. Désir d’effacer les marques de la guerre et de la folie ordinaire des humains. Désir de dévoiler ce qui est caché, de faire ressortir l’apaisement, de mettre l’accent sur le beau en tirant parti des défauts. Car la nostalgie de Caroline Tabet est limpide et féconde : « Les photos de la série Passages me semblent parfois comme des sas de transition pour aller quelque part d’autre ».

Passages 3. Caroline Tabet.

Passages 3. Caroline Tabet.

*Milan KUNDERA, L’ignorance, Folio, 2003, pp. 9-11

Corps Anonymes de Katya Montaignac, amoureuse des bancs publics

Corps Anonymes, Katya Montaignac, O.D.N.i.  Théâtre de verdure, 2013. Photo : Shanti Loiselle.

Corps Anonymes, Katya Montaignac, O.D.N.i. Théâtre de verdure, 2013. Photo : Shanti Loiselle.

Tous les jeudis soirs au Théâtre de Verdure cet été, vingt personnes explorent par la danse le Parc la Fontaine. Conçue et mise sur pied par Katya Montaignac, la performance des Corps Anonymes invite les piqueniqueurs et promeneurs à prendre part au mouvement.

25 juillet au Théâtre de Verdure/Parc LaFontaine

1er août au Théâtre de Verdure/Parc LaFontaine, suivi de Productions Fila 13 – Soupe du Jour

8 août au Théâtre de Verdure/Parc LaFontaine, suivi de l’Orkestre des Pas Perdus – L’Âge de Cuivre

Dates ultérieures : 15 et 27 septembre 2013 à la M.d.c. Plateau Mont-Royal

Corps Anonymes, Katya Montaignac, O.D.N.i.  Transatlantique, 2010. Photo : Katya Montaignac.

Corps Anonymes, Katya Montaignac, O.D.N.i. Transatlantique, 2010. Photo : Katya Montaignac.

Un soir de juillet, vous avez peut-être vu une vingtaine de personnes la tête couverte d’une capuche, dont dépassent les fils d’un casque d’écoute, évoluer dans le Parc la Fontaine. Vous les avez peut-être vus faire le même mouvement, imiter la position d’un spectateur, construire une sculpture vivante, faire corps avec un arbre ou un banc. Ces danseurs amateurs et professionnels s’approprient l’espace au son de consignes simples et précises, préenregistrées et diffusées par leurs lecteurs MP3. Ancrée à un moment précis dans un lieu hors théâtres, la performance dépend de celui-ci, des interprètes et des spectateurs qui deviennent eux-mêmes des participants. Elle prend ici la forme d’une infiltration chorégraphique de l’espace public.

« Une infiltration chorégraphique de l’espace public consiste à envahir discrètement l’environnement par une série de corps anonymes » explique Katya Montaignac, qu’on peinerait à présenter par un Tweet. Œuvrant sur tous les fronts en danse, la jeune femme travaille comme dramaturge, directrice artistique, médiatrice culturelle, chercheure…. Entre autres casquettes, elle conçoit des Objets Dansants Non Identifiés, O.D.N.i de leur petit nom. « Un O.D.N.i est un objet chorégraphique qui s’inscrit à un moment donné quelque part, dans une rue, un parc, souvent in situ mais pas nécessairement, poursuit-elle. Toutes les œuvres de chorégraphes qui me fascinent sur scène et hors scène sont des espèces d’O.D.N.i., c’est-à-dire des propositions indéfinissables et parfois même très étranges. Alors, quand on me propose de créer quelque chose, c’est souvent un O.D.N.i ».

Créés en 1997 avec la compagnie La Gorgone, les premiers O.D.N.i de Katya Montaignac ont coloré des rues parisiennes, des escaliers mécaniques et le périphérique. Établie à Montréal depuis 2002, la jeune femme y a concocté plusieurs pièces inidentifiables et participatives, tels les O.D.N.i du Bal Moderne et du pARTy avec la 2ème Porte à Gauche, dont elle est membre depuis 2006.

Corps Anonymes, Katya Montaignac, O.D.N.i. Photo : Fabien Durieux.

Corps Anonymes, Katya Montaignac, O.D.N.i. Photo : Fabien Durieux.

Corps Anonymes, Katya Montaignac, O.D.N.i. Photo : Fabien Durieux.[/caption]Si un Objet Dansant Non Identifié investit souvent un espace hors scène, il peut aussi prendre possession d’un théâtre. Par exemple, les Corps Anonymes ont été présentés dans des contextes très divers depuis le lancement du projet à Montréal dans le cadre de l’État d’Urgence de l’ATSA en novembre 2009 : théâtres, parcs, centres commerciaux, festivals, etc. La proposition a été déployée dans des cadres naturels et urbains, été comme hiver. Comme son nom l’indique, cette infiltration n’a généralement pas de début ni de fin, elle émerge comme si de rien n’était, surprend les passants et se dissout insensiblement dans l’espace. Mais dans le cadre de la programmation du Théâtre de Verdure, elle se déroule comme une performance plus traditionnelle.

Corps Anonymes, Katya Montaignac, O.D.N.i. parcours étudiant du FTA 2011 pour un flashmob au complexe Desjardins. Photo : Katya Montaignac.

Corps Anonymes, Katya Montaignac, O.D.N.i. parcours étudiant du FTA 2011 pour un flashmob au complexe Desjardins. Photo : Katya Montaignac.

Fondatrice de la plateforme de danse in situ O.D.N.i, Montaignac est captivée par l’anonymat : « j’ai l’impression de pouvoir me projeter plus facilement à travers un personnage sans visage, car c’est alors l’imaginaire du public qui remplit le vide : tout d’un coup, ce personnage pourrait être lui-même, un ami disparu, son père ou une créature de science-fiction ». Katya Montaignac a donc voulu « créer une foule anonyme, dont les corps soulignent le paysage, l’architecture qu’on ne remarque plus, ou encore certains phénomènes sociaux comme, par exemple, les personnes itinérantes dont le regard se détourne ». Ainsi, lors de la création de l’initiative pour l’État d’Urgence de l’ATSA, Montaignac a donné à voir 20 interprètes couchés au sol tels des personnes sans-abris, installés en mottons, en ligne, en spirale : « Le but n’était pas d’esthétiser la misère mais de démultiplier une figure isolée et marginale par la force du groupe », précise la jeune femme.

Imprégnés par le contexte et par l’intention de chaque représentation, les Corps Anonymes revêtent une autre signification au Théâtre de Verdure. Ils y instillent l’idée d’un territoire poétique, d’un espace de porosité et de partage. Le geste, le regard, le ressenti et l’écoute y deviennent vecteurs d’une communication entre les personnes. En effet, les Corps Anonymes ont ceci de passionnant que la proposition n’est pas purement performative et esthétique, mais inclusive et participative. Un interprète s’arrête et indique son chemin à un passant. Un autre enlève ses écouteurs, explique à un promeneur curieux ce qu’il fait, lui fait entendre les consignes. Surtout, vers le milieu de la pièce, chaque danseur enclenche un dialogue avec un membre du public : il le serre dans ses bras, l’oriente dans l’espace, danse avec lui, puis lui passe le relais en le coiffant des écouteurs et en imitant ses mouvements. Le spectateur ou la spectatrice devenu danseur ou danseur suit à son tour les consignes, le guidé devient guide, tout le monde danse, adultes et enfants, hommes et femmes. Et quand on commence à danser avec un membre du public, on enlève sa capuche. Comme si lorsqu’on fait place à une personne « autre », on rompt l’anonymat, on rend l’invisible visible.

Corps Anonymes, Katya Montaignac, O.D.N.i.  Théâtre de verdure, 2013. Photo : Shanti Loiselle.

Corps Anonymes, Katya Montaignac, O.D.N.i. Théâtre de verdure, 2013. Photo : Shanti Loiselle.

Mes premiers Corps Anonymes, je les ai vécues en tant que performeuse. Je vous ai livré des impressions « de l’intérieur » sur cette expérience particulière, où j’étais dans une sorte de bulle méditative, guidée par la voix de Katya Montaignac et par des chansons familières, tout en interagissant avec les autres participants et avec l’environnement du parc. J’ai exploré le lieu par le mouvement avec autrui, je me suis adaptée aux caractéristiques de celui-ci, physiques, géographiques et humaines. Grimper sur un arbre, mettre la tête en-dessous d’un banc, feuilleter le journal comme un lecteur, ramper par terre. S’approprier le geste d’une participante, tout en le transformant un peu au passage. Danser avec une spectatrice qui deviendra participante aux prochains Corps Anonymes et qui souhaite transplanter la performance en Haïti. Devenir poreuse à tout ce qui circule entre les corps, le lieu, la musique, le public, les nouveaux performeurs.

Danseurs des Corps Anonymes : Julia Barrette-Laperrière, Ariane Boulet, Vanessa Bousquet, Andréanne Brault, Rachel Billet, Marco Chaigneau, Claudia Chan Tak, Monica Coquoz, Corinne Crane-Desmarais, Clarisse Delatour, Sarah Dell’Ava, Karine Desrochers, Vincent Dray, Jeanne Dubé, Indiana Escach, Mariejoe Foucher, Didier Giolat, Chantal Häusler, Claire Jeannot, Ilya Krouglikov, François-Joseph Lapointe, Catherine Larocque, Josianne Latreille, Marie Mougeolle, Sébastien Provencher, Enora Rivière, Emmalie Ruest, Eduardo Ruiz Vergara, Karine Théoret, Anouk Thériault et Mary Williamson.

Piss in the pool 9 : Corps mouvants en contreplongée

Piss in the Pool 7, 2011. Performance de Sasha Kleinplatz, extrait de Chorus 2. Photo :  Celia Spenark Ko.

Piss in the Pool 7, 2011. Performance de Sasha Kleinplatz, extrait de Chorus 2. Photo : Celia Spenark Ko.

Piss in the Pool réinvestit le Bain St-Michel, après avoir été délocalisé au Bain Mathieu l’an dernier. Invités par Sasha Kleinplatz et Andrew Tay de Wants&Needs Dance, 7 chorégraphes et une artiste contorsionniste ont un mois pour créer chacun une courte pièce in situ. Ce sera une récidive pour certains ou une première expérience pour d’autres. Geneviève Ferron, Benjamin Kamino, Andréane Leclerc et Helen Simard racontent leur appropriation du lieu.

Si la façade du Bain St-Michel évoque un théâtre avec son architecture Beaux-Arts, ses amples arches et son œil-de-bœuf côté sud, son espace interne est moins policé et plus dépaysant pour les artistes de la scène. Non contents d’abriter une longue histoire de loisirs, les murs de l’ancien Bain Turcot, propriété de la ville de Montréal attribuée gratuitement aux artistes, ont été témoins depuis 1998 de nombreuses manifestations de la relève montréalaise. Entre autres, l’édifice accueille en ce moment les préparatifs de l’imminent Piss in the Pool.

Geneviève Ferron : la condition humaine

Piss the Pool 9. Pièce de Geneviève Ferron en répétition. Photo : Geneviève Ferron.

Piss the Pool 9. Pièce de Geneviève Ferron en répétition. Photo : Geneviève Ferron.

Le Bain Saint-Michel a ce caractère brut propre aux lieux laissés à l’abandon : « c’est un espace vraiment particulier, explique la chorégraphe Geneviève Ferron. Il y a quelque chose de très glauque, d’impressionnant quand il n’y a pas de décors ou d’éclairage». Après deux répétitions, Ferron a décidé d’aller à l’encontre de l’espace : « j’avais besoin de sortir de mes zones de confort, de déjouer mes codes». Alors que les traversées qu’affectionne la chorégraphe auraient pu facilement s’inscrire dans l’espace rectangulaire du Bain St-Michel, ses 20 interprètes ne sillonneront pas le lieu. De la même manière, Ferron délaisse la nudité et les couleurs ternes de Tout est dit, il ne reste rien, sa création présentée à Tangente au mois de décembre dernier. Elle qui remet en question l’hétéronormativité souvent dépeinte en danse et qui « veut trouver une esthétique éthique », troque les stéréotypes féminins pour des corps plus ambigus au Bain St-Michel.

Piss in the Pool 9. Performance de Geneviève Ferron en répétition. Photo : Geneviève Ferron.

Piss in the Pool 9. Performance de Geneviève Ferron en répétition. Photo : Geneviève Ferron.

Pour son premier Piss in the Pool, la chorégraphe Geneviève Ferron actualise Stella, la pièce de Jean-Pierre Perreault présentée au FIND en 1985. Créée avec 24 danseuses, celle-ci évoquait la destinée collective de l’humanité, comme l’avait fait Perreault dans Joe avec des hommes en 1983. En reprenant Stella, Ferron règle ses comptes avec les critiques acerbes qu’avait reçues l’original : « Je fais une interprétation très libre d’une pièce que je n’ai jamais vue. Ce n’est pas un hommage, c’est une critique de la critique. Les interprètes seront des hommes et des femmes habillés comme dans Stella : cheveux longs, robes et talons hauts. On ne saura pas si ce sont des hommes ou des femmes ». Très intéressée par l’idée de corps sans organes* comme nouvelle éthique féministe en danse contemporaine, Geneviève Ferron donnera à voir la condition humaine interprétée par des corps androgynes et chevelus en robes, sans visages.

Andréane Leclerc : Montrer cette contorsion que nous ne saurions voir

Andreane Leclerc. Photo : Karlos Oliva

Andreane Leclerc. Photo : Karlos Oliva

La notion d’un corps sans organes interpelle également Andréane Leclerc, contorsionniste transfuge du monde du cirque traditionnel, vue récemment dans une performance sensible et troublante à Short & Sweet 11 et en 2011 à Tangente. Amoureuse du nomadisme, Leclerc souhaitait aller plus loin que la prouesse circassienne : « Je lui trouvais une grande beauté, mais le manque de significations et de recherche me posaient problème, dit-elle. J’avais envie de laisser parler autre chose à travers moi, de déterritorialiser la contorsion dans d’autres contextes pour qu’elle ne soit plus un but en soi». Désireuse de déconstruire les clichés liés à sa pratique et d’éveiller l’imaginaire du public afin qu’il aille au-delà du spectaculaire, Andréane Leclerc a commencé à explorer la scène montréalaise burlesque et féministe il y a quelques années, tout en réalisant une maîtrise de théâtre sur la dramaturgie de la prouesse : « Je me suis beaucoup intéressée à la manipulation du corps par la contorsion pour créer des sensations chez le spectateur. Aujourd’hui, par exemple pour Piss in the Pool, je travaille davantage sur le rapport des contorsionnistes à l’espace et sur leurs sensations à elles. On voit beaucoup plus la contorsion, que je voulais cacher avant».

La participation d’Andréane Leclerc à Piss in the Pool constitue sa première chorégraphie pour des interprètes autres qu’elle. Elle a fait appel à trois artistes de cirque, une autodidacte et deux finissantes de l’École nationale du cirque qui font du cerceau aérien, à qui elle a donné des cours de contorsion pendant la résidence au Bain St-Michel. Partie d’une image très simple de montée et descente de la marée, Lelerc « travaille la contorsion pour voir comment elle s’inscrit dans le corps de ses interprètes, comment elle peut les faire avancer, monter, descendre, rester sur place, comment un même mouvement peut évoluer d’une personne à l’autre». Le mouvement clé constitue un revirement très simple des contorsionnistes sur eux-mêmes, dont la combinaison leur permet de parcourir des diagonales selon diverses trajectoires dans le Bain St-Michel : « je n’ai jamais aimé arriver dans un espace et y transplanter ce que j’amène avec moi, ajoute la jeune femme. Un lieu parle toujours de lui-même. J’aime l’idée de rendre l’invisible visible, de faire ressortir quelque chose par le corps. »

La contorsionniste nomade s’est ancrée dans le Bain St-Michel pour construire une proposition chorégraphique autour de la contorsion avec Érika Nguyen, Maude Parent et Coralie Roberge. Un peu à contrecœur, Andréane Leclerc a décidé de s’établir à Montréal pour déployer ses projets de création : « le nomadisme viendra avec les rencontres, les collaborateurs qui vont et viennent… ».

Benjamin Kamino : Conversations autour de la danse

Piss in the Pool 9. Performance de Benjamin Kamino. Photo : Benjamin Kamino

Piss in the Pool 9. Performance de Benjamin Kamino. Photo : Benjamin Kamino

Selon Benjamin Kamino, l’aspect négligé du Bain St-Michel apporte une grande liberté : « on n’a pas à se soucier de salir le lieu. Le processus de création et l’œuvre y ont une autre qualité que dans le Bain Mathieu, dont l’intérieur ressemble beaucoup plus à celui d’un théâtre ». Le chorégraphe-interprète zoome sur un détail de l’architecture du Bain St-Michel, à savoir les mosaïques de la piscine, pour mettre en place les prémices d’une deuxième collaboration avec un photographe: « ma pièce pour Piss in the Pool est le début d’une nouvelle création, précise-t-il. C’est une recherche autour de la notion de lieu parfait, bâtie sur une question initiale : c’est quoi le lieu parfait pour moi? J’ai deux réponses, à la fois très différentes et similaires. Mon premier lieu parfait, c’est quand je suis encore un bébé, dans les bras de ma mère qui est alors très jeune. Mon deuxième lieu parfait est dans le futur, alors que je me dissous dans une lumière ou dans une énergie. Ce sont deux lieux très extrêmes, tellement extrêmes qu’ils se rejoignent». Kamino cherche à incarner ces deux états dans sa création pour Piss in the Pool, qui n’est nullement narrative : « je tente d’habiter les deux lieux, de les interpréter à travers des systèmes de mouvement, une trajectoire entre deux coins de la piscine. Dans l’un d’eux, je présente le côté antérieur de mon corps nu et, dans le deuxième, je travaille sur mon espace arrière, qui fait référence à l’inconnu ».

La pièce Place-perfect de Benjamin Kamino s’inspire aussi d’une création d’Ana Monteiro, une chorégraphe portugaise : « dans l’obscurité, on entend un enregistrement de la voix d’Ana Monteiro, qui demande au public d’imaginer la chorégraphie parfaite. C’est une partition géniale, qui permet de réfléchir à la sensation de l’espace, à la durée de la proposition, à l’éclairage, à ce qui se passe, à ce qui pourrait arriver et modifier la pièce. Il s’agit d’une très belle proposition dramaturgique autour d’une danse imaginée, d’un espace de danse imaginé ».

Kamino a décidé de relier cette idée de chorégraphie idéale avec sa réflexion sur le lieu parfait : « j’ai adopté la perspective de la danse car je veux tout le temps être en dialogue avec la danse ». Il a donc invité divers acteurs du milieu montréalais de la danse – des danseurs, des chorégraphes, des programmateurs et des critiques – à venir lui rendre individuellement visite dans le Bain St-Michel pour une discussion autour de la danse et de la perfection, puis à faire une déclaration enregistrée. Kamino se sert d’un enregistreur à cassettes pour créer une trame sonore composée des différentes voix. Lorsqu’il interprétera sa pièce, un de ses acolytes sera installé dans le Bain St-Michel avec un système de son qui permettra de spatialiser les enregistrements, sur fonds de musique chorale.

À travers son processus de création in situ dans le Bain St-Michel, Benjamin Kamino mène une recherche sur l’idée d’état de corps parfait, évidemment reliée à la fois au temps et à l’espace, que le danseur et chorégraphe connecte au mouvement. Ce projet est également « une excellente occasion de rencontrer de nombreux artistes montréalais et de discuter avec eux, précise-t-il. À travers ce processus, j’ai développé plusieurs amitiés ». Cette pièce pourrait être le fantastique début d’une conversation collective impliquant divers protagonistes de la scène montréalaise des arts vivants. Partant d’un lieu-laboratoire, le Bain St-Michel, elle semble s’étendre au « peuple de la danse » et à d’autres lieux qu’il sillonne, voire à la ville elle-même.

Helen Simard : Ceci n’est pas une chorégraphie

Piss in the Pool 9. Pièce d'Helen Simard, The last song : live version, en répétition. Photo : Roxane Ross.

Piss in the Pool 9. Pièce d’Helen Simard, The last song : live version, en répétition. Photo : Roxane Ross.

Helen Simard, chorégraphe-interprète, critique à Danscussions et chercheure en danse, s’approprie le Bain St-Michel pour la deuxième fois. En 2011, elle y avait présenté un solo intituté On the subject of compassion. Dans cette réaction très spontanée à l’attaque qu’avait subie la chorégraphe Margie Gillis lors d’une entrevue à la télévision Sun News, Simard se penchait sur le rôle de l’artiste dans la société.

Cette fois-ci, Helen Simard travaille avec le groupe montréalais de musique Dead Messenger, dont fait partie son mari, Roger White. Il ne s’agit pas de la première collaboration de Simard avec celui-ci, qui a composé nombre de trames sonores pour ses créations et qui co-organise avec elle le Potluck Artistique, une manifestation où des artistes de la scène se produisent exclusivement pour leurs pairs dans une ambiance festive. Il ne s’agit pas non plus de la première œuvre d’Helen Simard qui brouille les pistes entre concert et mouvement. À Short & Sweet 9, en décembre 2012, elle avait concocté un moshpit surprise – Go Chopping : Part 1 – qui restera dans les annales de la Sala Rossa. Elle a également chorégraphié un vidéoclip de Dead Messenger, auquel avait participé plusieurs danseurs et performeurs locaux.

Dans cette nouvelle pièce, la chorégraphe s’intéresse au recadrage chorégraphique, « dans lequel des objets ou des expériences qui ne sont pas perçus comme de la danse peuvent être réexaminés et réévalués à travers le cadre chorégraphique, explique Helen Simard. Le cadre nous dit comment regarder l’art, nous donne un contexte… Je cherche à cerner ma propre vision de la « chorégraphie en tant que pratique étendue », que de nombreux artistes de la danse et chercheurs développent depuis plusieurs années en Europe ». D’ailleurs, Simard a récemment réalisé une analyse chorégraphique d’un documentaire sur le groupe AC/DC.

Piss in the Pool 9. Pièce d'Helen Simard, The last song : live version, en répétition. Photo : Roxane Ross.

Piss in the Pool 9. Pièce d’Helen Simard, The last song : live version, en répétition. Photo : Roxane Ross.

Dead Messenger n’a jamais joué en concert le dernier morceau de leur nouvel album, The last song. Ceci a donné à Helen Simard l’idée de transformer ce morceau en performance, qu’elle nomme The last song : live version : « j’avais envie de chorégraphier une performance qui ne soit pas un spectacle traditionnel de danse. Je ne parle pas de musiciens qui font des mouvements de danse merdiques et ironiques ou de danseurs qui jouent mal d’instruments de musique. On en voit déjà assez ». Pour Piss in the Pool, Simard invite un public composé en grande partie d’afficionados de danse à regarder une performance musicale en portant la même attention au corps et au mouvement qu’il accorderait à une chorégraphie : « Tous les musiciens doivent utiliser leurs corps et s’entraîner à faire des enchaînements de mouvements incroyablement complexes pour chanter ou jouer leurs instruments, souligne-t-elle. Ils sont tellement physiquement engagés à l’égard de ce qu’ils font! Mais généralement ces mouvements sont occultés, ils sont considérés uniquement comme un moyen de création d’une autre forme artistique. Alors je me suis dit, pourquoi ne pas porter attention à ces « mouvements dérivés » et voir si nous pourrions apprécier le potentiel poétique du corps humain en mouvement, remettant ainsi en question nos suppositions de ce qu’est la « danse » et de ce qu’elle n’est pas? ».

Si le moshpit de Simard au Short & Sweet 9 était très chaotique, voulu par sa créatrice comme une performance « coup de poing dans la face », sa pièce pour Piss in the Pool – interprétée par les musiciens de Dead Messenger et plusieurs danseurs et performeurs – est plus structurée et orientée davantage vers la simplicité et la réalisation de tâches spécifiques. Cependant, les deux performances ont ceci de commun qu’elles sont surtout expérientielles : « je voudrais créer une expérience viscérale chez le public, plutôt qu’une « œuvre », souligne Simard. J’essaye simplement de créer un monde où les spectateurs peuvent s’immerger pour un moment, que ce soit 3 minutes, 10 minutes ou 2 heures. J’espère que ce sera un monde qu’ils aimeront! »

À l’affiche de Piss in the Pool 9, il y aura aussi des propositions chorégraphiques d’Andrew Tay, Andrée Juteau, Jessica Serli et Simon Portigal. La programmation promet d’être palpitante et très contrastée. Ceci dit, plusieurs participants semblent partager un questionnement à l’égard de la vision du corps, de la chorégraphie, voire de l’idée d’œuvre. On a hâte de faire trempette, d’autant plus que le Bain St-Michel sera fermé pour rénovation pour 18 mois à partir de décembre et que Piss in the Pool devra se trouver d’autres quartiers en 2014.


Piss in the Pool, Bain St-Michel, 26 au 29 juin, 20h30

*La notion du corps sans organes a été proposée par Deleuze et Guattari.

Dance from the Mat a un an aujourd’hui

DSCF0102Tout a commencé avec un texte sur Sideways Rain de la compagnie Alias présenté par le FTA l’an dernier. Depuis, de l’eau a coulé sur les ponts, j’ai pris en filature Terpsichore, écrit bien d’autres textes, rejoint l’équipe du webzine culturel montréalais Ma mère était hipster, les funambules de la plume électronique et commencé à écrire pour Voir.

On me demande souvent comment quelqu’un se retrouve à écrire sur la danse, alors pour l’occasion je vous raconterai rapidement la petite histoire. Je danse en dilettante depuis très longtemps, avec un goût particulier pour la danse contemporaine. Et j’écris aussi depuis belle lurette, sur des sujets sociaux, environnementaux et culturels – mais pas sur la danse. Dans un moment de désœuvrement, j’ai commencé ce blogue avec l’idée initiale de parler de mes expériences personnelles en danse et en éducation somatique, idée dont j’ai dévié en cours de route. Autour de moi, à Montréal et dans mes deux autres villes d’attache, beaucoup de gens passionnés et généreux créent des pièces de danse, enseignent diverses techniques corporelles, prennent des photos magnifiques de personnes qui bougent, etc. De fil en aiguille, j’ai commencé à écrire sur eux, sur leurs idées, sur leurs visions du monde et du mouvement, sur leur projets ; à mettre en ligne des images de photographes ; à faire des entrevues avec des praticiens du yoga ou d’autres approches. L’Agora de la Danse m’a invité à un spectacle, puis je me suis enhardie jusqu’à contacter d’autres lieux de diffusion et demander à voir des créations pour pouvoir rédiger des critiques. Des rencontres et des expériences ont aussi joué un rôle décisif : une formation au Regroupement Québécois de la Danse « Cultiver son jardin chorégraphique » et les discussions avec Katya Montaignac qui a donné cette formation ; des échanges avec plusieurs personnes du milieu, journalistes et critiques de danse, en particulier Fabienne Cabado qui m’a prodigué de nombreux conseils ; l’aventure de Ma mère était hipster et la rencontre avec Myriam Daguzan Bernier, rédactrice en chef du webzine. Ce n’est pas un billet de remerciements, ce serait bien trop long, mais une pensée à toutes les personnes qui m’ont donné du temps et des entrevues alors que ce blogue était nouveau-né ; aux membres de ma famille et aux amis qui m’ont encouragée et, ou cogité avec moi qu’ils dansent, enseignent la danse, œuvrent en art, ou fassent tout à fait autre chose ; aux amies qui m’accompagnent dans les salles obscures et vivent de drôles d’expériences avec moi dans des pièces participatives ; à ma mère qui m’a donné le goût de lire, d’écrire et d’apprendre et qui est ma plus grande source d’inspiration et lectrice.

Ceux que je croiserai au OFFTA et FTA demain auront une part de gâteau. Et, tranquillisez-vous, je ne l’ai pas fait moi-même, il vient de chez Mlles Gateaux

(me) lire ailleurs et lire les autres pelleteurs de danse

VintagePhotoEn-dehors de ce blogue, je contribue depuis quelques semaines au webzine Ma mère était hipster, qui couvre l’actualité culturelle de Montréal (cinéma, théâtre, musique, littérature, bande dessinée, arts visuels, il y en a pour tous les goûts, les intérêts et les bourses, avec une section petits budgets et paniers percés). Vous pouvez donc aussi me lire là-bas dans la section danse, à laquelle contribue également Dominique Charron.

J’en profite pour vous donner quelques ressources en danse à Montréal que je suis régulièrement (liste non exhaustive ) : Voir (avec notamment la journaliste Fabienne Cabado), Danscussions (qui a sa section radio depuis quelques temps), Local Gestures, le postcast de Dirty Feet, Dfdanse et les articles de Catherine Lalonde et Frédérique Doyon dans le Devoir. Et pour ceux que toutes ces questions passionnent, la Tribune 840 organise une table-ronde intitulée « La critique en danse tapine-t-elle » ce jeudi 6 décembre.

Collaboration avec le webzine Ma mère était hipster

Source : Reuters.

Ma mère était hipster, MMEH de son petit nom, est un webzine montréalais que je lis régulièrement depuis quelques temps : cinéma, musique, théâtre, littérature, danse et j’en passe…. Depuis ce matin, j’y contribue pour la section danse. Je continerai par ailleurs à vous parler ici-même du monde de la danse, du mouvement et de l’éducation somatique.

Manuel Roque : Les derniers jours du monde

Photo : Sandra Lynn Bélanger

Le vide, le chaos, la solitude, l’absence de communication, la volatilité du bonheur et du plaisir, la fin, la mort, autant de sujets très contemporains qui imprègnent la création déjantée et truculente de Manuel Roque « Ne meurs pas tout de suite, on nous regarde », présentée par Tangente et le festival Quartiers Danse au Monument National cette semaine.

Que feriez-vous si vous étiez l’une des deux dernières personnes sur terre? Manuel Roque et LucieVigneault, eux, jouent. Ils sautent à pied joint, gonflent des ballons, se ruent par terre, se battent comme chien et chat, posent des questions existentielles au public, à un ballon, hurlent à la mort, trépignent…. Ils jouent à fond avec un grand sérieux, exactement comme si c’était leur dernier jour sur terre. Et Lucie de s’époumoner « J’ai quelque chose de très important à dire » mais on ne saura jamais quoi. Et Manu de sauter en hurlant « Lucie, regarde-moi, Lucie je suis là! » dans l’indifférence de celle-ci.

Photo : Sandra Lynn Bélanger

Cette pièce qui mettra à dure épreuve tant vos muscles zygomatiques que vos oreilles est tout, sauf mélancolique. La création du premier résident chorégraphe de Tangente est tordante, délirante, d’une grande intensité physique, énergétique et théâtrale. Composée par Manuel Roque, la bande sonore déménage et va comme un gant avec la pièce : un organiste, des passants torontois, le chihuahua de la rue Dorion à Montréal, un sauteur à la corde, une bouilloire française, un chanteur parisien dans la rue, des extraits d’interview de Deleuze et Stephen Hawking, un extrait du film Happiness…

Photo : Frédéric Chais

Lucie Vigneault est danseuse, chorégraphe, répétitrice et enseignante. Elle danse notamment dans la compagnie de Marie Chouinard. On la verra la semaine prochaine dans Solitudes Solo de Daniel Léveillé à l’Agora de la danse.  Manuel Roque et elle n’en sont manifestement pas à leur première collaboration. Pour un spectacle de cirque, Cirque-Orchestra, ils avaient travaillé ensemble et se sont retrouvés pour 4Quart, création du collectif la 2èmeporte à gauche.

Faire une création chorégraphique sur la post-apocalypse, parler de vraies affaires en partant en vrille et dans un format tragi-hystérico-enfantin, bâtir le processus de création sur l’improvisation et gommer tout mouvement trop net et trop joli – processus qui relève de l’ « existentialisme kinesthésique » selon Manuel Roque – c’était une belle gageure. Mais le chorégraphe nous livre une création jouissive à textures et facettes multiples, qui va marquer cette rentrée.

Manuel Roque, le risque, ça le connait. Originaire de France et faisant du théâtre, il

Photo : Frédéric Chais

décide de venir à Montréal en 1997 pour se former en acrobatie aérienne à l’École nationale du cirque. Il travaille ensuite avec le Cirque Éloïse, puis quitte la stabilité financière et les codes artistiques peu malléables du monde circassien pour la liberté de création qu’on trouve dans la danse contemporaine. Il danse alors pour plusieurs chorégraphes, Sylvain Émard, Dominique Porte, Sylvie Chouinard… et se met à son compte pour développer ses propres créations, délaissant la sécurité des grandes compagnies. « L’art de la création, c’est prendre des risques » dit-il dans une entrevue avec feu le Montréal Mirror. On en est fort aises. Et impatients de voir le fruit de la prochaine prise de risques.

« Ne meurs pas tout de suite, on nous regarde », de Manuel Roque. Monument National. 21 et 22 septembre à 18h30, 23 septembre à 16h. http://www.tangente.qc.ca/