Quand Julie Artacho réalise les fantasmes visuels d’une chorégraphe

La photographie Julie Artacho. ©Julie Artacho

La photographie Julie Artacho. ©Julie Artacho

« Fais-moi ta face de yogourt jazz fruits dans le fond ». « Fais-moi ta face de sommelier qui veut cruiser un producteur de vin ». « Fais-moi ta face de fille qui fait du trekking et qui se fait des lunchs ». C’est le type de consigne que vous donnera Julie Artacho si elle fait votre portrait. Photographe œuvrant dans le milieu du théâtre, de la musique et de la danse, elle est partie prenante du processus de création du double programme Fixer la chair présenté par Tangente.

Carnaval d'Amélie Rajotte avec Nicolas Labelle, Nicolas Patry, Jessica Serli, Ashlea Watkin.  Photo : Ashlea Watkin par Julie Artacho.

Carnaval d’Amélie Rajotte avec Nicolas Labelle, Nicolas Patry, Jessica Serli, Ashlea Watkin. Photo : Ashlea Watkin par Julie Artacho.

Quand Julie Artacho ne fait pas de portraits, elle capte le mouvement des danseurs sur sa pellicule. À l’occasion du double programme Fixer la chair, elle est passée de l’autre côté de l’objectif en devenant collaboratrice visuelle des chorégraphes Caroline Laurin-Beaucage et d’Amélie Rajotte : « Mon rôle était de documenter et d’inspirer le processus de création des pièces Entaille et Carnaval» explique la photographe. Une exposition au Monument National retrace d’ailleurs ce processus, vu à travers la caméra de Julie Artacho.

Entailles de Caroline Laurin-Beaucage avec Rachel Harris et Esther Rousseau-Morin. Photo : Rachel Harris par Julie Artacho

Entailles de Caroline Laurin-Beaucage avec Rachel Harris et Esther Rousseau-Morin. Photo : Rachel Harris par Julie Artacho

Entailles est née d’une réflexion sur la chair et l’âme, « sur ce qui fait que ces deux éléments sont tellement scindés, raconte Caroline Laurin-Beaucage. Cette réflexion m’est venue il y a quelques années, lorsqu’on a failli m’opérer pour un saignement au cerveau. J’avais l’impression que toucher à une partie de mon corps, à mon enveloppe physique, allait affecter qui je suis fondamentalement». Pour cette création, la collaboration a pris la forme d’un dialogue constant entre la chorégraphe et la photographe : « J’avais envie de travailler avec le regard d’une photographe comme moteur à la création, avant même d’aller en répétition, poursuit Caroline Laurin-Beaucage. On a fait trois séances photo avec les interprètes, Rachel Harris et Esther Rousseau-Morin, que je guidais pendant que Julie les photographiait. J’ai pu explorer toutes les images que j’avais en tête, les ruptures du corps, des plans très rapprochés de celui-ci, le corps habillé et déshabillé… L’idée était de voir tout ce que je ne peux pas voir dans un studio de danse ». Ensuite, Caroline Laurin-Beaucage a sélectionné les images dont elle voulait s’inspirer pour créer la gestuelle pendant les répétitions. Ainsi, l’écriture chorégraphique d’Entailles est innervée par les clichés de Julie Artacho : « C’était surréaliste et vraiment intéressant de voir mes photos recréées à nouveau», souligne la photographe.

La première phase de la création d’Entailles a également permis de faire la recherche esthétique et de monter la scénographie : « L’autre avantage de travailler avec Julie était que je voulais d’abord voir le corps avec des objets, puis me départir de ces objets, insiste Caroline Laurin-Beaucage. J’ai pu réaliser des fantasmes visuels que j’avais, de manière à ce qu’ils nous imprègnent à tous pendant les étapes suivantes de la création. Les photos m’ont aussi permis de savoir ce que je voulais garder comme objets dans la scénographie, elles ont dicté toute l’esthétique visuelle et tout le ton de la pièce ». Ainsi, la chorégraphe a découvert que cette manière de travailler rendait le processus de création très organique, en permettant de faire des choix d’entrée de jeu : « On n’est pas dans un studio de danse à regarder des mouvements abstraits pendant des mois puis à se demander ce que vont porter les danseurs. Tout se fait en même temps. Tout ce qui est sur scène fait partie de l’environnement depuis longtemps ».

Carnaval d'Amélie Rajotte avec Nicolas Labelle, Nicolas Patry, Jessica Serli, Ashlea Watkin.  Photo : Ashlea Watkin par Julie Artacho.

Carnaval d’Amélie Rajotte avec Nicolas Labelle, Nicolas Patry, Jessica Serli, Ashlea Watkin. Photo : Ashlea Watkin par Julie Artacho.

Pour Carnaval, création expressionniste d’Amélie Rajotte sur le lever du masque social, la contribution de Julie Artacho, moins itérative, a également permis à la chorégraphe de faire des expérimentations visuelles qui ne sont pas toujours possibles en répétition : «Nous avons fait deux séances photos en début et en milieu de processus, dit Amélie Rajotte. Julie et moi avions demandé aux interprètes Nicolas Labelle, Nicolas Patry, Jessica Serli et Ashlea Watkin d’apporter des costumes et des accessoires. Nous avons beaucoup discuté de l’esthétique et du ton de la pièce. Elle écoutait ma vision et me proposait des choses. De ces deux séances, j’ai gardé certains accessoires, mais la pièce est beaucoup plus sombre que sur les photos »

Entailles de Caroline Laurin-Beaucage avec Rachel Harris et Esther Rousseau-Morin. Photo :Rachel Harris par Julie Artacho

Entailles de Caroline Laurin-Beaucage avec Rachel Harris et Esther Rousseau-Morin. Photo :Rachel Harris par Julie Artacho

Par la force des choses, chorégraphes et photographes n’ont pas la même approche du mouvement. De plus, les créatrices de Fixer la chair sont loin de se cantonner aux sentiers balisés par leurs domaines artistiques. Caroline Laurin-Beaucage explique avoir travaillé dans Entailles « la sensation de l’image plutôt que la reproduction de l’image. Je n’ai montré aucun mouvement aux interprètes. Pour créer la gestuelle, j’ai donné des consignes anatomiques : extension du sternum, glissement du coccyx, lancement des pieds, etc. Puis, j’ai proposé aux interprètes divers états, leur demandant par exemple de faire telles phrases en imaginant que tout l’intérieur de leur corps est rempli ou qu’elles sont invisibles. Julie aime ça essayer des affaires, elle ose et son énergie est contagieuse!».

Venant du monde du théâtre, Julie Artacho est une photographe dont les images étrangement animées racontent des histoires : « J’aime beaucoup activer l’imaginaire de mes modèles et faire de la mise en scène dans mes photos». Puisant ses idées dans la musique, la jeune femme concocte une bande-son pour chacune de ses séances photo : « Pour mon projet Jeux, des portraits d’acteurs, de chanteurs et de danseurs en noir et blanc, je leur donne des intentions de départ, je mets la musique et laisse aller les gens cinq minutes sans les diriger. Comme les photos sont prises dans le mouvement, les gens oublient qu’ils posent. C’est comme un petit vidéoclip que je fais dans l’image ».

Caroline Tabet : De corps et de rencontres

“Dialogues” 3-02 Caroline Tabet et Khouloud Yassine à la Grande Brasserie du Levant. 2010-2013 12 images, edition 4 + 1AP, 40x40cm and 40x60cm, Gelatin Silver Print on ILford semi glossy paper + 3 groups of 12 to 13 images printed on Mettalic paper, 20 x 180

“Dialogues” 3-02 Caroline Tabet et Khouloud Yassine à la Grande Brasserie du Levant. 2010-2013
12 images, edition 4 + 1AP, 40x40cm and 40x60cm, Gelatin Silver Print on ILford semi glossy paper + 3 groups of 12 to 13 images printed on Mettalic paper, 20 x 180

Dans son projet Dialogues, la photographe Caroline Tabet décortique l’interaction de trois danseurs avec des lieux désaffectés de Beyrouth. Rencontre avec une « metteure en espace » qui donne corps à la rencontre, à l’occasion d’une exposition lumineuse et mélancolique qui retrace 13 ans de son travail à la galerie Art Factum.

Of Places and Dust, Art Factum, Qarantina, Liban, jusqu’au mardi 30 juillet inclus

« J’avais envie de travailler sur l’interaction d’un danseur et d’un lieu, raconte la photographe Caroline Tabet. Les danseurs ont une intuition et une lecture de l’espace particulières, propres à chacun d’entre eux».

“Dialogues” 2- 01. Caroline Tabet et Alexandre Paulikevitch à l'Imprimerie Catholique . 2010-2013 12 images, edition 4 + 1AP, 40x40cm and 40x60cm, Gelatin Silver Print on ILford semi glossy paper + 3 groups of 12 to 13 images printed on Mettalic paper, 20 x 180

“Dialogues” 2- 01. Caroline Tabet et Alexandre Paulikevitch à l’Imprimerie Catholique . 2010-2013
12 images, edition 4 + 1AP, 40x40cm and 40x60cm, Gelatin Silver Print on ILford semi glossy paper + 3 groups of 12 to 13 images printed on Mettalic paper, 20 x 180

Les photographies de Caroline Tabet découlent toujours de rencontres, qu’elles soient ponctuelles ou qu’elles s’inscrivent dans la durée. Pour sa collaboration avec les danseurs, elle a fait appel à des personnes avec qui elle a des affinités et dont l’approche du mouvement l’interpelle. Le projet a pris forme progressivement : « Je n’ai appelé cette série Dialogues qu’au bout d’un certain temps, en réalisant que c’est un dialogue à trois : entre le danseur et l’espace, entre le danseur et moi, entre l’espace et moi. Souvent dans mon travail, les choses ne se dessinent que lorsque je les mets bout à bout, une fois le processus bien amorcé».

“Dialogues” 2-01. Caroline Tabet et Zeina Hanna à l'Hôtel Tabarja. 2010-2013 12 images, edition 4 + 1AP, 40x40cm and 40x60cm, Gelatin Silver Print on ILford semi glossy paper + 3 groups of 12 to 13 images printed on Mettalic paper, 20 x 180

“Dialogues” 2-01. Caroline Tabet et Zeina Hanna à l’Hôtel Tabarja. 2010-2013
12 images, edition 4 + 1AP, 40x40cm and 40x60cm, Gelatin Silver Print on ILford semi glossy paper + 3 groups of 12 to 13 images printed on Mettalic paper, 20 x 180

La photographe s’est toujours intéressée aux lieux laissés à l’abandon. Née à Beyrouth, Caroline Tabet a grandi en France. Revenue au Liban pour s’y installer quelques temps après la fin de la guerre civile, la photographe s’est approprié la ville en la sillonnant de part et d’autre : « J’ai redécouvert Beyrouth qui était alors assez vide et désolée et certains lieux m’ont intriguée. Je les ai photographiés dans leur état, pas à pas. Ces images sont comme une mémoire de ces lieux». Ceci a donné lieu à la série Beirut Lost Spaces, exposée à Art Factum. Les lieux qui y sont dépeints sont en passe d’être détruits ou transformés.

“Dialogues” 3-07 Caroline Tabet et Khouloud Yassine à la Grande Brasserie du Levant. 2010-2013 12 images, edition 4 + 1AP, 40x40cm and 40x60cm, Gelatin Silver Print on ILford semi glossy paper + 3 groups of 12 to 13 images printed on Mettalic paper, 20 x 180

“Dialogues” 3-07 Caroline Tabet et Khouloud Yassine à la Grande Brasserie du Levant. 2010-2013
12 images, edition 4 + 1AP, 40x40cm and 40x60cm, Gelatin Silver Print on ILford semi glossy paper + 3 groups of 12 to 13 images printed on Mettalic paper, 20 x 180

Caroline Tabet est parmi l’une des rares photographes qui utilisent encore l’argentique. Elle affectionne les manipulations que cela permet, le caractère artisanal, le velouté du flou, le grain et la profondeur, particulièrement intéressante pour capturer le mouvement.

Land Series. Caroline Tabet. Art Factum.

Land Series. Caroline Tabet. Art Factum.

Pour la série Dialogues, l’idée initiale de Tabet était d’investir des hôtels abandonnés, « ces lieux de passage où il y a eu beaucoup de vie, explique-t-elle. J’étais à la recherche d’espaces « neutres », qui ne soient pas des habitations ou des salles de théâtre et qui ne fassent pas partie de l’espace public. » Avec sa première collaboratrice, la danseuse contemporaine et chorégraphe Zeina Hanna, Tabet a exploré l’Hôtel de Tabarja, resté inachevé en raison de la guerre et détruit depuis le projet. Cette grande structure en béton comportait de nombreux étages identiques qui donnaient sur la mer et sur la montagne.

“Dialogues” 1 - 05. Caroline Tabet et Zeina Hanna à l'Hôtel Tabarja. 2010-2013 12 images, edition 4 + 1AP, 40x40cm and 40x60cm, Gelatin Silver Print on ILford semi glossy paper + 3 groups of 12 to 13 images printed on Mettalic paper, 20 x 180

“Dialogues” 1 – 05. Caroline Tabet et Zeina Hanna à l’Hôtel Tabarja. 2010-2013
12 images, edition 4 + 1AP, 40x40cm and 40x60cm, Gelatin Silver Print on ILford semi glossy paper + 3 groups of 12 to 13 images printed on Mettalic paper, 20 x 180

Le deuxième volet des Dialogues a été réalisé avec le danseur et chorégraphe de danse baladi Alexandre Paulikevitch dans l’Imprimerie Catholique de Beyrouth. Quant au dernier volet, il s’est inscrit au sein de la Grande Brasserie du Levant, revisité par la chorégraphe-interprète de danse contemporaine Khouloud Yassine. Celle-ci souhaitait que la ville environnante soit ressentie à certains moments, afin que les images soient cohérentes avec sa propre expérience de Beyrouth. La capitale libanaise peut être oppressante de par son urbanisme sauvage, le regard constant des gens et les invectives de certains hommes.

Dialogues, Caroline Tabet. Art Factum.

Dialogues, Caroline Tabet. Art Factum.

Au début de chaque séance de travail avec ses collaborateurs-danseurs, Caroline Tabet installait sa caméra et suivait le travail de l’interprète, qui ne savait pas quand il était pris en photo. Celui-ci faisait d’abord un repérage sensoriel et visuel du lieu puis commençait à se mouvoir à son rythme. « Les danseurs étaient pieds nus dans un espace brut, avec des bouts de verre et de fer, des rocailles, des choses pas très accueillantes, souligne Tabet. Sans musique, dans un espace étranger, ça prend du temps d’apprivoiser un lieu. Il nous arrivait aussi d’attendre le mouvement de la lumière, en particulier dans l’Imprimerie où il y a plusieurs niveaux».

Exposition Of Places and Dust. Caroline Tabet. Art Factum.

Exposition Of Places and Dust. Caroline Tabet. Art Factum.

Chaque collaborateur-danseur appréhende l’espace à sa manière. Enracinée, terrienne, Khouloud Yassine est dans une économie de gestes. Rappelant ce « point mort » recherché par la jeune femme qui chorégraphie le moindre regard et tressaillement de visage dans ses pièces, sa gestuelle dans les photos est minimaliste tout en étant intense, comme si elle dépensait une grande énergie pour rester sur place. Elle s’arc-boute, ouvre son sternum au ciel, défie la ville. Tout en courbes et déhanchés, Alexandre Paulikevitch qui déconstruit le baladi pour mieux exulter dans ses créations, s’enroule autour des poteaux de l’Imprimerie, lâche prise, se fond dans les murs et les fenêtres par des mouvements sinueux, se suspend par le bassin et les jambes, se dépose tout simplement sur les marches d’un escalier. Quant à la longiligne et arachnéenne Zeina Hanna, elle s’étend sur toutes les dimensions de l’espace, elle s’élève, elle rampe horizontalement et verticalement, elle habite l’espace, y compris le sol. Tentaculaire, elle semble même visiter une facette qu’on ne peut voir et s’effacer partiellement par moments.

“Dialogues” 2- 02. Caroline Tabet et Alexandre Paulikevitch à l'Imprimerie Catholique . 2010-2013 12 images, edition 4 + 1AP, 40x40cm and 40x60cm, Gelatin Silver Print on ILford semi glossy paper + 3 groups of 12 to 13 images printed on Mettalic paper, 20 x 180

“Dialogues” 2- 02. Caroline Tabet et Alexandre Paulikevitch à l’Imprimerie Catholique . 2010-2013
12 images, edition 4 + 1AP, 40x40cm and 40x60cm, Gelatin Silver Print on ILford semi glossy paper + 3 groups of 12 to 13 images printed on Mettalic paper, 20 x 180

La série des Dialogues a ceci de particulier qu’elle donne à voir et à ressentir la gestuelle dansée différemment de l’acceptation traditionnelle de la « danse ». Les mouvements des chorégraphes-interprètes relèvent de gestes quotidiens, de gestes d’interaction avec des éléments. Ils ne font pas semblant de toucher, de se fondre, d’escalader ; ils touchent, se fondent, escaladent réellement. La capture sur pellicule de leur rencontre avec le lieu s’est faite de manière organique. En effet, la photographe se faisait oublier : « les photos ne montrent pas de longues poses où on laisse voir le mouvement, poursuit Tabet. Le mouvement est déterminé davantage par la succession des images que par la photo elle-même ». Enfin les lieux explorés sont souvent inconnus du public libanais, qui n’a jamais vu leur intérieur et parfois ne connaît même pas leur existence. Caroline Tabet a proposé deux manières de découverte de ces espaces : d’un côté, un ensemble de quelques images en grand des trois chorégraphes-interprètes et de l’autre, toutes les photos en petit format de chacun d’entre eux se faisant suite. Plus cinématographique, ce deuxième mode d’exposition semble raconter une histoire lisible dans les deux sens et permet de voir autrement les mouvements des danseurs et les lieux.

Nudes in Cold 2. Caroline Tabet.

Nudes in Cold 2. Caroline Tabet.

Suspension des corps dansants dans des lieux rêvés qui semblent appartenir à une dimension spatiotemporelle parallèle… Tout cela contribue à créer une expérience poétique et nostalgique, nostalgique de ces lieux si proches et pourtant inaccessibles.

“Recueil” 5. Caroline Tabet. 2012-2013 7 images, edition of 2 + 1AP, 40x50cm, inside image 36x36cm, Gelatin Silver Print on ILford 5K mat paper

“Recueil” 5. Caroline Tabet. 2012-2013
7 images, edition of 2 + 1AP, 40x50cm, inside image 36x36cm, Gelatin Silver Print on ILford 5K mat paper

Et si la photographe n’a pas collaboré avec des danseurs dans ses autres projets, l’essence du corps humain innerve tout son travail : corps qui se dévoilent avec générosité dans la série Nudes in Cold ; corps absents dans la série Beirut Lost Spaces ; corps en mouvance dans la série Passages ; corps picturaux ou qui se devinent dans la série The Land series, corps évanescents et, ou gémellaires dans la série Recueil… À mi-chemin entre le daguerréotype expérimental et la peinture, cette dernière série en noir et blanc a été travaillée au spray, à l’encre de chine, à la gomme arabique et à l’éponge : « je cherchais à créer un paysage mental, une porte ouverte à l’imaginaire, où chacun peut imaginer ce qu’il veut », précise la photographe. Quant à la série Land Series, il s’agit d’un travail sur la matière exploitant les accrocs de développement des polaroids. Tabet a agrandi des portraits et des paysages, mettant ainsi en relief des irrégularités et des imperfections émergeant lors du traitement des films de la société The Impossible Project.

Land Series 2. Caroline Tabet.

Land Series 2. Caroline Tabet.

L’ensemble du travail de Tabet évoque l’impermanence et le caractère éphémère des choses. La jeune femme met en images la nostalgie, « la souffrance causée par le désir inassouvi de retourner » selon Kundera*. Désir inassouvi de retrouver des personnes et des lieux, qu’on les ait connus tangiblement ou qu’on nous en ait transmis le souvenir. Désir de se saisir du temps qui passe. Désir d’effacer les marques de la guerre et de la folie ordinaire des humains. Désir de dévoiler ce qui est caché, de faire ressortir l’apaisement, de mettre l’accent sur le beau en tirant parti des défauts. Car la nostalgie de Caroline Tabet est limpide et féconde : « Les photos de la série Passages me semblent parfois comme des sas de transition pour aller quelque part d’autre ».

Passages 3. Caroline Tabet.

Passages 3. Caroline Tabet.

*Milan KUNDERA, L’ignorance, Folio, 2003, pp. 9-11

Photos du mois : « Mate toujours, tu ne m’atteins pas » Emma Barthere

M1

M2

Danseuse : Maria Filali

Avec le retour des beaux jours, la photo du mois refait son apparition.

Photographe basée à Paris, Emma Barthere capte l’essence de corps féminins et de leurs mouvements dans des lieux dépouillés, entre autres des espaces industriels ou abandonnés, dont elle met en lumière la poésie et l’onirisme. J’affectionne notamment les premiers mots de sa biographie : « Née … au pied des montagnes pyrénéennes » : ne sommes-nous pas façonnés par les milieux que l’on habite et où on évolue ? Ne façonnons-nous pas à notre tour nos habitats ? En tous cas, Emma Barthere imprime son imaginaire sur les personnes et les lieux qu’elle prend en photo. Venant du monde du théâtre et des arts visuels, Emma se dit surtout inspirée par son expérience de la scène, malgré son passage à l’école de l’image Les Gobelins qui lui a certes inculqué les rudiments techniques nécessaires : « Je conçois chaque image comme le témoignage d’une mise en scène que l’instant photographique viendrait figer au moment précis où décor et modèle s’accordent et rendent l’essence même de l’histoire. L’avant/après, le off, ce que l’on ne voit pas, se construit au gré de l’imagination du spectateur ».

Tanya Traboulsi : À la lisière de l’intimité

Si vous cherchez Tanya Traboulsi, il y a de fortes chances que vous la trouviez accroupie tel un félin et armée de son objectif dans une salle de concert. Mais la photographe libano-autrichienne ne se contente pas de dresser un portrait à la fois incisif et sensible des scènes underground de la planète. C’est aussi une photographe du silence, qui réussit à transmettre avec une acuité tendre les états d’abandon et d’introspection, tant dans l’immobilité que dans le mouvement. Revenant à des questions plus personnelles et plus intimes, elle expose à la galerie Art Factum à Beyrouth du 12 septembre au 9 octobre. Incursions dans l’intimité de Tanya Traboulsi.

Photo : Tanya Traboulsi. Série You. Sans titre 7, autoportrait.

La première fois que j’ai vu Tanya Traboulsi, elle prenait des photos d’un show de rap à Beyrouth : les images de la jeune femme décrivent avec une précision chirurgicale la scène underground de Beyrouth, de Vienne et d’ailleurs depuis quelques années, captant non seulement l’énergie brute des artistes en concert mais aussi leurs processus de création et leurs moments de repos dans les coulisses.

Photo : Tanya Traboulsi. Liliane Chlela, musicienne et productrice libanaise.

Mais Tanya ne consigne pas seulement sur sa pellicule le milieu de la musique, foisonnant de bruit et de monde. La photographe affectionne aussi le silence et le calme. Elle aime à se mettre elle-même en jeu, explorant les possibilités de l’autoportrait, comme dans cette série située dans un terrain vague beyrouthin, où elle devient trois Tanya en résonance : « Pour moi, l’autoportrait est une manière de mieux se connaître. C’est un travail sur soi, une forme de thérapie » souligne la photographe.

Photo : Tanya Traboulsi. Série I love you too.

Dans les images de Tanya Traboulsi, on devine le mouvement qui précède et celui qui va émerger, les personnes qui étaient là et qui ne sont plus. En est témoin le très beau projet « I love you too », réalisé en 2008 dans la maison d’un couple de proches,  dont l’un avait perdu la vie peu de temps auparavant. À l’affiche le 12 septembre à la galerie beyrouthine Art Factum, la nouvelle exposition de Tanya est intitulée « From a Distance » (de loin, à distance). La photographe dévoile sept séries photographiques, extrêmement différentes de son travail de documentation de la scène musicale: « Je ressentais le besoin de revenir à des questions plus personnelles et plus profondes. Documenter la scène musicale est facile, car elle est là, juste en face de toi. Mais illustrer des sujets qui occupent ton esprit, qui te préoccupent, c’est une tout autre histoire. J’ai fait de mon mieux pour utiliser la photographe comme médium de communication dans ce nouveau travail. »

Photo : Tanya Traboulsi. Série You. Sans titre 7, autoportrait.

Dans la photographie ci-dessus (Sans titre 7, série You), j’avais décelé un couple qui s’étreint lorsque je l’avais vue une première fois de loin. Mais une fois l’image examinée de près, j’ai réalisé que c’était un portrait, en l’occurrence un autoportrait de Tanya : « Le fait que l’on perçoit deux choses extrêmement différentes si l’on regarde la photo de près ou de loin constitue la thématique transversale, le fil d’Ariane de l’exposition : il s’agit du sujet de l’intimité et de l’intrusion, très important à mes yeux, souligne Tanya. Il s’agit de garder une certaine distance à l’égard des personnes qui nous entourent, de les laisser vivre en paix, sans envahir leur vie privée ». Or, l’équilibre entre intimité et intrusion est quelque chose de délicat,  qui dépend de nous : « Dans mon travail, je tente de montrer les diverses manières de voir qui s’offrent à nous. Si l’on approche de trop près, les choses sont moins claires. Si l’on recule, la perspective est modifiée et nous avons une meilleure vision. Tout est une question de recul».Quant à la série « Seules », réalisée dans le cadre d’un atelier chez Ashkal Alwan, elle expose la photographe avec son clone, chacune des Tanya vaquant à des occupations quotidiennes dans sa bulle. Ainsi, l’une des idées principales de l’exposition « From a Distance » semble que nous sommes seuls ensemble, alone together, pour paraphraser le film Happy together de Wong Kar Wai : « La série « Seules » m’a ramenée à une idée que j’avais eue dans le passé, explorer l’autoportrait autour du thème de la grande amitié, explique Tanya. Cette idée avait émergé alors que je traversais une période difficile. J’avais alors imaginé que j’avais une deuxième personne en moi qui était ma meilleure amie, et cela m’a donné beaucoup de force et de stabilité ».

Photo : Tanya Traboulsi. La Fenêtre, sans titre 6, exposition From a Distance.

Mais si la photographe a toujours aimé expérimenter avec l’autoportrait, sa démarche a mûri avec le temps, devenant plus sensible et plus aboutie techniquement : « Il y a une très grande différence entre mes premiers autoportraits et ceux qui seront à l’affiche en septembre. Je suis convaincue qu’on devrait évoluer en permanence. Rien n’est pire que de stagner et demeurer au même niveau de conscience ».

Mélancoliques, les photographies de Tanya Traboulsi? Au contraire : « Être seuls ensemble, c’est l’une des plus belles choses qu’on puisse partager avec quelqu’un. C’est très rare et cela signifie pour moi que l’on ne fait qu’un ». Alter egos, en somme.

Exposition From a Distance de Tanya Traboulsi, Art Factum à Beyrouth, 12 septembre au 19 octobre.

Photo : Tanya Traboulsi. Série I love you too.

Citation du samedi

« … Je ne pense pas aux mouvements, mais à la façon d’être mis en mouvement, mû, ému intérieurement. En allemand, bewegt, c’est le même mot, mû, ému. Mais indépendamment de cela, le mouvement, la danse, la poésie, c’est un monde qui joue un grand rôle mais ne devrait pas être fixe… Je ne sais pas ce que je ferai demain ou après-demain, mais si soudain se présente à moi autre chose que l’objectif que je visais, je le ferai. […] Je pense qu’il y a peut-être quelque chose d’intérieur, notre moteur, ce pourquoi nous tentons quelque chose, c’est bien si ça demeure, mais la forme que cela prend doit rester libre ». Pina Bausch

Photo : Tanya Traboulsi.

Photographie : Tanya Traboulsi – http://www.tanyatraboulsi.com/