Piss in the pool 9 : Corps mouvants en contreplongée

Piss in the Pool 7, 2011. Performance de Sasha Kleinplatz, extrait de Chorus 2. Photo :  Celia Spenark Ko.

Piss in the Pool 7, 2011. Performance de Sasha Kleinplatz, extrait de Chorus 2. Photo : Celia Spenark Ko.

Piss in the Pool réinvestit le Bain St-Michel, après avoir été délocalisé au Bain Mathieu l’an dernier. Invités par Sasha Kleinplatz et Andrew Tay de Wants&Needs Dance, 7 chorégraphes et une artiste contorsionniste ont un mois pour créer chacun une courte pièce in situ. Ce sera une récidive pour certains ou une première expérience pour d’autres. Geneviève Ferron, Benjamin Kamino, Andréane Leclerc et Helen Simard racontent leur appropriation du lieu.

Si la façade du Bain St-Michel évoque un théâtre avec son architecture Beaux-Arts, ses amples arches et son œil-de-bœuf côté sud, son espace interne est moins policé et plus dépaysant pour les artistes de la scène. Non contents d’abriter une longue histoire de loisirs, les murs de l’ancien Bain Turcot, propriété de la ville de Montréal attribuée gratuitement aux artistes, ont été témoins depuis 1998 de nombreuses manifestations de la relève montréalaise. Entre autres, l’édifice accueille en ce moment les préparatifs de l’imminent Piss in the Pool.

Geneviève Ferron : la condition humaine

Piss the Pool 9. Pièce de Geneviève Ferron en répétition. Photo : Geneviève Ferron.

Piss the Pool 9. Pièce de Geneviève Ferron en répétition. Photo : Geneviève Ferron.

Le Bain Saint-Michel a ce caractère brut propre aux lieux laissés à l’abandon : « c’est un espace vraiment particulier, explique la chorégraphe Geneviève Ferron. Il y a quelque chose de très glauque, d’impressionnant quand il n’y a pas de décors ou d’éclairage». Après deux répétitions, Ferron a décidé d’aller à l’encontre de l’espace : « j’avais besoin de sortir de mes zones de confort, de déjouer mes codes». Alors que les traversées qu’affectionne la chorégraphe auraient pu facilement s’inscrire dans l’espace rectangulaire du Bain St-Michel, ses 20 interprètes ne sillonneront pas le lieu. De la même manière, Ferron délaisse la nudité et les couleurs ternes de Tout est dit, il ne reste rien, sa création présentée à Tangente au mois de décembre dernier. Elle qui remet en question l’hétéronormativité souvent dépeinte en danse et qui « veut trouver une esthétique éthique », troque les stéréotypes féminins pour des corps plus ambigus au Bain St-Michel.

Piss in the Pool 9. Performance de Geneviève Ferron en répétition. Photo : Geneviève Ferron.

Piss in the Pool 9. Performance de Geneviève Ferron en répétition. Photo : Geneviève Ferron.

Pour son premier Piss in the Pool, la chorégraphe Geneviève Ferron actualise Stella, la pièce de Jean-Pierre Perreault présentée au FIND en 1985. Créée avec 24 danseuses, celle-ci évoquait la destinée collective de l’humanité, comme l’avait fait Perreault dans Joe avec des hommes en 1983. En reprenant Stella, Ferron règle ses comptes avec les critiques acerbes qu’avait reçues l’original : « Je fais une interprétation très libre d’une pièce que je n’ai jamais vue. Ce n’est pas un hommage, c’est une critique de la critique. Les interprètes seront des hommes et des femmes habillés comme dans Stella : cheveux longs, robes et talons hauts. On ne saura pas si ce sont des hommes ou des femmes ». Très intéressée par l’idée de corps sans organes* comme nouvelle éthique féministe en danse contemporaine, Geneviève Ferron donnera à voir la condition humaine interprétée par des corps androgynes et chevelus en robes, sans visages.

Andréane Leclerc : Montrer cette contorsion que nous ne saurions voir

Andreane Leclerc. Photo : Karlos Oliva

Andreane Leclerc. Photo : Karlos Oliva

La notion d’un corps sans organes interpelle également Andréane Leclerc, contorsionniste transfuge du monde du cirque traditionnel, vue récemment dans une performance sensible et troublante à Short & Sweet 11 et en 2011 à Tangente. Amoureuse du nomadisme, Leclerc souhaitait aller plus loin que la prouesse circassienne : « Je lui trouvais une grande beauté, mais le manque de significations et de recherche me posaient problème, dit-elle. J’avais envie de laisser parler autre chose à travers moi, de déterritorialiser la contorsion dans d’autres contextes pour qu’elle ne soit plus un but en soi». Désireuse de déconstruire les clichés liés à sa pratique et d’éveiller l’imaginaire du public afin qu’il aille au-delà du spectaculaire, Andréane Leclerc a commencé à explorer la scène montréalaise burlesque et féministe il y a quelques années, tout en réalisant une maîtrise de théâtre sur la dramaturgie de la prouesse : « Je me suis beaucoup intéressée à la manipulation du corps par la contorsion pour créer des sensations chez le spectateur. Aujourd’hui, par exemple pour Piss in the Pool, je travaille davantage sur le rapport des contorsionnistes à l’espace et sur leurs sensations à elles. On voit beaucoup plus la contorsion, que je voulais cacher avant».

La participation d’Andréane Leclerc à Piss in the Pool constitue sa première chorégraphie pour des interprètes autres qu’elle. Elle a fait appel à trois artistes de cirque, une autodidacte et deux finissantes de l’École nationale du cirque qui font du cerceau aérien, à qui elle a donné des cours de contorsion pendant la résidence au Bain St-Michel. Partie d’une image très simple de montée et descente de la marée, Lelerc « travaille la contorsion pour voir comment elle s’inscrit dans le corps de ses interprètes, comment elle peut les faire avancer, monter, descendre, rester sur place, comment un même mouvement peut évoluer d’une personne à l’autre». Le mouvement clé constitue un revirement très simple des contorsionnistes sur eux-mêmes, dont la combinaison leur permet de parcourir des diagonales selon diverses trajectoires dans le Bain St-Michel : « je n’ai jamais aimé arriver dans un espace et y transplanter ce que j’amène avec moi, ajoute la jeune femme. Un lieu parle toujours de lui-même. J’aime l’idée de rendre l’invisible visible, de faire ressortir quelque chose par le corps. »

La contorsionniste nomade s’est ancrée dans le Bain St-Michel pour construire une proposition chorégraphique autour de la contorsion avec Érika Nguyen, Maude Parent et Coralie Roberge. Un peu à contrecœur, Andréane Leclerc a décidé de s’établir à Montréal pour déployer ses projets de création : « le nomadisme viendra avec les rencontres, les collaborateurs qui vont et viennent… ».

Benjamin Kamino : Conversations autour de la danse

Piss in the Pool 9. Performance de Benjamin Kamino. Photo : Benjamin Kamino

Piss in the Pool 9. Performance de Benjamin Kamino. Photo : Benjamin Kamino

Selon Benjamin Kamino, l’aspect négligé du Bain St-Michel apporte une grande liberté : « on n’a pas à se soucier de salir le lieu. Le processus de création et l’œuvre y ont une autre qualité que dans le Bain Mathieu, dont l’intérieur ressemble beaucoup plus à celui d’un théâtre ». Le chorégraphe-interprète zoome sur un détail de l’architecture du Bain St-Michel, à savoir les mosaïques de la piscine, pour mettre en place les prémices d’une deuxième collaboration avec un photographe: « ma pièce pour Piss in the Pool est le début d’une nouvelle création, précise-t-il. C’est une recherche autour de la notion de lieu parfait, bâtie sur une question initiale : c’est quoi le lieu parfait pour moi? J’ai deux réponses, à la fois très différentes et similaires. Mon premier lieu parfait, c’est quand je suis encore un bébé, dans les bras de ma mère qui est alors très jeune. Mon deuxième lieu parfait est dans le futur, alors que je me dissous dans une lumière ou dans une énergie. Ce sont deux lieux très extrêmes, tellement extrêmes qu’ils se rejoignent». Kamino cherche à incarner ces deux états dans sa création pour Piss in the Pool, qui n’est nullement narrative : « je tente d’habiter les deux lieux, de les interpréter à travers des systèmes de mouvement, une trajectoire entre deux coins de la piscine. Dans l’un d’eux, je présente le côté antérieur de mon corps nu et, dans le deuxième, je travaille sur mon espace arrière, qui fait référence à l’inconnu ».

La pièce Place-perfect de Benjamin Kamino s’inspire aussi d’une création d’Ana Monteiro, une chorégraphe portugaise : « dans l’obscurité, on entend un enregistrement de la voix d’Ana Monteiro, qui demande au public d’imaginer la chorégraphie parfaite. C’est une partition géniale, qui permet de réfléchir à la sensation de l’espace, à la durée de la proposition, à l’éclairage, à ce qui se passe, à ce qui pourrait arriver et modifier la pièce. Il s’agit d’une très belle proposition dramaturgique autour d’une danse imaginée, d’un espace de danse imaginé ».

Kamino a décidé de relier cette idée de chorégraphie idéale avec sa réflexion sur le lieu parfait : « j’ai adopté la perspective de la danse car je veux tout le temps être en dialogue avec la danse ». Il a donc invité divers acteurs du milieu montréalais de la danse – des danseurs, des chorégraphes, des programmateurs et des critiques – à venir lui rendre individuellement visite dans le Bain St-Michel pour une discussion autour de la danse et de la perfection, puis à faire une déclaration enregistrée. Kamino se sert d’un enregistreur à cassettes pour créer une trame sonore composée des différentes voix. Lorsqu’il interprétera sa pièce, un de ses acolytes sera installé dans le Bain St-Michel avec un système de son qui permettra de spatialiser les enregistrements, sur fonds de musique chorale.

À travers son processus de création in situ dans le Bain St-Michel, Benjamin Kamino mène une recherche sur l’idée d’état de corps parfait, évidemment reliée à la fois au temps et à l’espace, que le danseur et chorégraphe connecte au mouvement. Ce projet est également « une excellente occasion de rencontrer de nombreux artistes montréalais et de discuter avec eux, précise-t-il. À travers ce processus, j’ai développé plusieurs amitiés ». Cette pièce pourrait être le fantastique début d’une conversation collective impliquant divers protagonistes de la scène montréalaise des arts vivants. Partant d’un lieu-laboratoire, le Bain St-Michel, elle semble s’étendre au « peuple de la danse » et à d’autres lieux qu’il sillonne, voire à la ville elle-même.

Helen Simard : Ceci n’est pas une chorégraphie

Piss in the Pool 9. Pièce d'Helen Simard, The last song : live version, en répétition. Photo : Roxane Ross.

Piss in the Pool 9. Pièce d’Helen Simard, The last song : live version, en répétition. Photo : Roxane Ross.

Helen Simard, chorégraphe-interprète, critique à Danscussions et chercheure en danse, s’approprie le Bain St-Michel pour la deuxième fois. En 2011, elle y avait présenté un solo intituté On the subject of compassion. Dans cette réaction très spontanée à l’attaque qu’avait subie la chorégraphe Margie Gillis lors d’une entrevue à la télévision Sun News, Simard se penchait sur le rôle de l’artiste dans la société.

Cette fois-ci, Helen Simard travaille avec le groupe montréalais de musique Dead Messenger, dont fait partie son mari, Roger White. Il ne s’agit pas de la première collaboration de Simard avec celui-ci, qui a composé nombre de trames sonores pour ses créations et qui co-organise avec elle le Potluck Artistique, une manifestation où des artistes de la scène se produisent exclusivement pour leurs pairs dans une ambiance festive. Il ne s’agit pas non plus de la première œuvre d’Helen Simard qui brouille les pistes entre concert et mouvement. À Short & Sweet 9, en décembre 2012, elle avait concocté un moshpit surprise – Go Chopping : Part 1 – qui restera dans les annales de la Sala Rossa. Elle a également chorégraphié un vidéoclip de Dead Messenger, auquel avait participé plusieurs danseurs et performeurs locaux.

Dans cette nouvelle pièce, la chorégraphe s’intéresse au recadrage chorégraphique, « dans lequel des objets ou des expériences qui ne sont pas perçus comme de la danse peuvent être réexaminés et réévalués à travers le cadre chorégraphique, explique Helen Simard. Le cadre nous dit comment regarder l’art, nous donne un contexte… Je cherche à cerner ma propre vision de la « chorégraphie en tant que pratique étendue », que de nombreux artistes de la danse et chercheurs développent depuis plusieurs années en Europe ». D’ailleurs, Simard a récemment réalisé une analyse chorégraphique d’un documentaire sur le groupe AC/DC.

Piss in the Pool 9. Pièce d'Helen Simard, The last song : live version, en répétition. Photo : Roxane Ross.

Piss in the Pool 9. Pièce d’Helen Simard, The last song : live version, en répétition. Photo : Roxane Ross.

Dead Messenger n’a jamais joué en concert le dernier morceau de leur nouvel album, The last song. Ceci a donné à Helen Simard l’idée de transformer ce morceau en performance, qu’elle nomme The last song : live version : « j’avais envie de chorégraphier une performance qui ne soit pas un spectacle traditionnel de danse. Je ne parle pas de musiciens qui font des mouvements de danse merdiques et ironiques ou de danseurs qui jouent mal d’instruments de musique. On en voit déjà assez ». Pour Piss in the Pool, Simard invite un public composé en grande partie d’afficionados de danse à regarder une performance musicale en portant la même attention au corps et au mouvement qu’il accorderait à une chorégraphie : « Tous les musiciens doivent utiliser leurs corps et s’entraîner à faire des enchaînements de mouvements incroyablement complexes pour chanter ou jouer leurs instruments, souligne-t-elle. Ils sont tellement physiquement engagés à l’égard de ce qu’ils font! Mais généralement ces mouvements sont occultés, ils sont considérés uniquement comme un moyen de création d’une autre forme artistique. Alors je me suis dit, pourquoi ne pas porter attention à ces « mouvements dérivés » et voir si nous pourrions apprécier le potentiel poétique du corps humain en mouvement, remettant ainsi en question nos suppositions de ce qu’est la « danse » et de ce qu’elle n’est pas? ».

Si le moshpit de Simard au Short & Sweet 9 était très chaotique, voulu par sa créatrice comme une performance « coup de poing dans la face », sa pièce pour Piss in the Pool – interprétée par les musiciens de Dead Messenger et plusieurs danseurs et performeurs – est plus structurée et orientée davantage vers la simplicité et la réalisation de tâches spécifiques. Cependant, les deux performances ont ceci de commun qu’elles sont surtout expérientielles : « je voudrais créer une expérience viscérale chez le public, plutôt qu’une « œuvre », souligne Simard. J’essaye simplement de créer un monde où les spectateurs peuvent s’immerger pour un moment, que ce soit 3 minutes, 10 minutes ou 2 heures. J’espère que ce sera un monde qu’ils aimeront! »

À l’affiche de Piss in the Pool 9, il y aura aussi des propositions chorégraphiques d’Andrew Tay, Andrée Juteau, Jessica Serli et Simon Portigal. La programmation promet d’être palpitante et très contrastée. Ceci dit, plusieurs participants semblent partager un questionnement à l’égard de la vision du corps, de la chorégraphie, voire de l’idée d’œuvre. On a hâte de faire trempette, d’autant plus que le Bain St-Michel sera fermé pour rénovation pour 18 mois à partir de décembre et que Piss in the Pool devra se trouver d’autres quartiers en 2014.


Piss in the Pool, Bain St-Michel, 26 au 29 juin, 20h30

*La notion du corps sans organes a été proposée par Deleuze et Guattari.

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Short & Sweet # 11 : Festin de poche

Performance de Tedd Robinso et Charles Quevillon. Photo : Michael Kovacs.

Performance de Tedd Robinso et Charles Quevillon. Photo : Michael Kovacs.

Si le FTA ne fait guère la part belle aux premières et deuxièmes œuvres, il prévoit tout de même une tribune pour la création émergente locale en accueillant le Short & Sweet. Retour sur la onzième version, une vingtaine de friandises chorégraphiques à se mettre sous la dent. La consigne donnée aux artistes pour l’occasion était d’investir l’espace.

Performance d'Andreane Leclerc. Photo : Michael Kovacs.

Performance d’Andreane Leclerc. Photo : Michael Kovacs.

On ne présente plus le Short & Sweet, cette plateforme d’expérimentation où des artistes de la scène ont 3 minutes pour présenter leurs performances. Le contexte y est détendu, festif et arrosé. Comme le rappelle les organisateurs, Sasha Kleinplatz et Andrew Tay, cette manifestation invite les participants à prendre des risques, sans se prendre au sérieux. Le public, éclectique, s’approprie ensuite la piste de danse.

Performance des Soeurs Schmutt avec elles-mêmes, Gabrielle Surprenant-Lacasse, Claudia Chan Tak, Marine Rixhon, Anne-Flore de Rochambeau, Robin Pineda Gould et amis et artistes invités.  Photo : Michael Kovacs.

Performance des Soeurs Schmutt avec elles-mêmes, Gabrielle Surprenant-Lacasse, Claudia Chan Tak, Marine Rixhon, Anne-Flore de Rochambeau, Robin Pineda Gould et amis et artistes invités.
Photo : Michael Kovacs.

Dans ce onzième cru particulièrement allumé, certaines performances portaient la marque de fabrique de l’artiste, tandis que d’autres relevaient davantage de l’exploration d’autres avenues et de l’expérimentation». Les artistes se sont bel et bien emparés de l’espace, que ce soit par le corps ou le son. Les propositions, très variées comme à chaque édition, étaient souvent de l’ordre de la performance ou du théâtre, parfois verbeuses et parfois non : Le fou rire d’Irene Discós a pris d’assaut scène et salle ; Catherine Gaudet a mis en scène Dany Desjardins se livrant à un monologue désopilant à propos de sa passion pour son chat ; Natacha Nicora, une artiste de Bruxelles incarnait une créature feuillue étrange qui a littéralement donné naissance à un poisson rouge ; Claudia Chan Tak a concocté un lip synch tragicocomique d’une chanson de Whitney Houston avec Louis-Elyan Martin qui enchaînait Short & Sweet avec Khaos d’O Vertigo à l’Usine C. Deux autres interprètes de la même compagnie ont aussi débarqué in extremis : Caroline Laurin-Beaucage a chorégraphié une performance insolite et poétique, sorte de sculpture vivante avec Esther Rousseau-Morin et Rachel Harris enduites de plumes et manipulant un poulet ; le Prélude à l’après-midi d’un douchebag, actualisation de la pièce de Nijinsky par Andrew Turner était hilarant et pétri d’inventivité. En effet, il y avait aussi de la danse, souvent dans un registre parodique, comme chez Katie Ward, accompagnée par Leif Vollebekk, qui posait une question très pertinente – « qui juge de la qualité d’une performance de danse contemporaine? » – et chez Stephen Thompson, qui balayait la scène avec des rubans esprit gymnastique rythmique déjantée en compagnie d’Ame Henderson. Celle-ci est la fondatrice de la compagnie torontoise Public Recordings, à l’affiche au FTA avec What we are saying, pièce singulière sur l’impossibilité d’être vraiment « ensemble ». Thompson et Henderson ont été rejoints sur scène par des spectateurs, qui se sont avéré être des danseurs et des comédiens montréalais. Les Sœurs Schmutt ont repris l’hymne musical et dansé de Schmuttland , extrait de leur pièce éponyme, faisant participer des danseurs et des non-danseurs qui faisaient partie de leur public au Bistro Arrêt-de-Bus (je ne l’ai pas vue au Short & Sweet, pour la bonne raison que je faisais partie des spect’acteurs) ; Tedd Robinson, en compagnie de Charles Quevillon, ont intégré des éléments de bois dans leur surprenante appropriation de l’espace et ont même disparu de la scène à un moment. Certaines propositions étaient sulfureuses, comme celle de Gerard Reyes et Billy l’Amour en magnifiques drag queens et celle d’Andreane Leclerc se livrant à des contorsions dans un fauteuil.

Performance chorégraphiée par Caroline Laurin-Beaucage avec avec Esther Rousseau-Morin et Rachel Harris. Photo : Michael Kovacs.

Performance chorégraphiée par Caroline Laurin-Beaucage avec avec Esther Rousseau-Morin et Rachel Harris. Photo : Michael Kovacs.

L’épilogue, très représentatif de l’esprit de Short & Sweet, était proposé par Benjamin Kamino. Installant sur scène le poisson rouge rescapé de la performance de Natacha Nicora, il a invité tout le public à se lever, à fermer les yeux et à danser au ralenti, en lui faisant trois suggestions pour l’inspirer : imaginer un orgasme continu ; bouger en pensant à son espace interne ; se prendre pour Benoît Lachambre.

Performance chorégraphiée par Isabelle Boulanger, avec alexandre fleurent, noémie dufour-campeaun, michelle clermont daigneault, catherine st-laurent et audrey rochette. Photo : Michael Kovacs.

Performance chorégraphiée par Isabelle Boulanger, avec alexandre fleurent, noémie dufour-campeaun, michelle clermont daigneault, catherine st-laurent et audrey rochette. Photo : Michael Kovacs.

Étant organisé dans le cadre du FTA, cette édition de Short & Sweet était gratuite et avait lieu dans le QG du festival, le Cœur des Sciences à l’UQAM. Si l’atmosphère feutrée et intime de la Sala Rossa convient particulièrement bien à Short & Sweet, la mayonnaise a tout de même pris au Cœur des Sciences. Le public était très diversifié et comprenait des curieux, des passants, des festivaliers et beaucoup de monde de la scène artistique montréalaise. Ce joyeux mélange contribuait à créer une ambiance bon enfant, très communautaire, propice à l’expérimentation.

Performance chorégraphiée par Stephen Thompson avec lui-même, Ame Henderson, Clara Furey, Benjamin Kamino, Tomas Furey, Jocelyn Lebeau, Simon Portigal, Thea Patterson et  Jean-Baptiste Veyret-Logerias. Photo : Michael Kovacs.

Performance chorégraphiée par Stephen Thompson avec lui-même, Ame Henderson, Clara Furey, Benjamin Kamino, Tomas Furey, Jocelyn Lebeau, Simon Portigal, Thea Patterson et Jean-Baptiste Veyret-Logerias. Photo : Michael Kovacs.

Performance chorégraphiée par Stephen Thompson avec lui-même, Ame Henderson, Clara Furey, Benjamin Kamino, Tomas Furey, Jocelyn Lebeau, Simon Portigal, Thea Patterson et Jean-Baptiste Veyret-Logerias. Photo : Michael Kovacs.[/caption]Ce Short & Sweet était le premier de Thompson en tant que participant, bien que celui-ci en ait entendu parler depuis des années et ait assisté à une édition il y a quelques temps. Artiste nomade au gré des projets, vivant entre le Canada et l’Europe, Thompson était l’un des interprètes de What we are saying et l’un des enseignants du stage Transformation Danse à Montréal. Interrogé sur sa première expérience de Short & Sweet, Stephen Thompson dit « beaucoup aimer cette idée d’échantillons d’univers d’artistes ». Pour lui, « des manifestations comme Short & Sweet sont importantes car elles sont en-dehors d’une convention, celle de l’économie. Les artistes n’attendent pas de contrepartie monétaire, ils ne sont pas payés. Pour cette 11e édition, le public ne paie pas non plus – note de l’auteure : et, pour les autres, un prix modique – cette absence de convention monétaire crée un environnement essentiel pour les échanges artistiques ». Thompson souligne aussi que Short & Sweet « pose des questions intéressantes sur la durée d’une performance, sur ce qui est accessible ou non dans un court espace de temps », ajoutant que « créer une performance de trois minutes implique la même dose de pression et de doute de soi qu’une pièce d’une heure. Mais c’est en quelque sorte moins traumatisant. Faire partie d’une programmation genre buffet varié évoque une nostalgie familière, celle des festivals de patin artistique et des compétitions de danse. Ce format a renforcé ma confiance dans ma manière de créer. Je crée quelque chose avec l’ethos ou l’idéologie que je cultive en ce moment et je l’inscris dans un lieu et un contexte. C’est fini après. Peut-être que cela réapparaîtra et peut-être pas ».

Performance de Gerard Reyes et Billy l'Amour. Photo `: Michael Kovacs.

Performance de Gerard Reyes et Billy l’Amour. Photo `: Michael Kovacs.

Ce compte-rendu n’est pas exhaustif, alors rendez-vous à la prochaine édition, pour un nouveau mezzé de performances. Short & Sweet est une excellente occasion pour découvrir les arts de la scène en faisant la fête. Vous y verrez à la fois des créateurs chevronnés, émergents ou débutants. Qui sait, vous pourrez peut-être dire que vous avez vu le prochain enfant terrible de la danse montréalaise à ses débuts. Puis, danser les yeux fermés avec 500 personnes qui se prennent pour Benoît Lachambre, ça vaut le détour.

Short & Sweet 8

Short & Sweet 9

OFFTA : Jeunes Pousses

Parce qu'on sait jamais, de Dans son salon. Photo : Guillaume Briand.

Parce qu’on sait jamais, de Dans son salon. Photo : Guillaume Briand.


Festival défricheur et fureteur en lisière du FTA, le OFFTA fait la part belle aux démarches in(ter)disciplinées et à la relève. Coup de projecteur sur les créateurs en devenir à l’affiche cette année.

Collaborant depuis leurs études communes à l’UQAM, Karenne Gravel et Emmalie Ruest ont lancé leur compagnie de danse le 22 février dernier à l’occasion d’un souper performatif jouissif, Fin de party, au Café-Bistro Arrêt de Bus. Elles interpréteront leur création Parce qu’on sait jamais pendant un programme double au Théâtre de la Licorne les 29 et 30 mai à 18h (suivie de Koalas, une pièce de théâtre de Félix-Antoine Boutin). Dans Parce qu’on sait jamais, on retrouve les jeunes walkyries cocasses et beckettiennes de la création Fin de Party, alors qu’elles s’improvisent gourous et guident le public vers le « bonheur » : « C’est une création sur l’idée de la marchandisation du bien-être, dit Emmalie Ruest. On a constaté qu’on doit tout le temps être prêt à tout, performant, connectée, tout en étant zen, bien dans sa peau et en contrôle de la situation. Ce sont des réalités et des pressions que tout le monde vit. » La gestuelle de Parce qu’on sait jamais est inspirée à la fois de la culture populaire, de la danse contemporaine et du yoga. L’humour déjanté des deux chorégraphes leur permet d’amener sur le tapis des sujets sérieux : « Nos personnages sont des versions clownesques et amplifiées de nous-mêmes, précise Emmalie Ruest. Elles sont drôles et elles font rire, même quand on soulève certaines situations dramatiques». Le duo Dans son Salon sera également de la partie pendant Le pARTy de La 2ème Porte à gauche le 30 mai, proposant deux numéros, un extrait de Fin de Party et la chorégraphie que les deux comparses avaient concoctée pour Misteur Valaire.

Quant à la soirée de petites formes de la relève, Nous sommes ici, il s’agit d’une sorte de OFF du OFF, qui aura lieu ce dimanche 26 mai à 20H au Théâtre des Écuries : « c’est une soirée tremplin pour les jeunes artistes nouvellement diplômés des différentes écoles de théâtre, de danse et d’art performatif » explique Katya Montaignac, qui fait partie du comité de programmation du OFFTA. Cette manifestation donne à voir sept propositions courtes, trois créations de danse, trois pièces relevant de la performance et une œuvre de théâtre.

Alliage composite d'Élise Bergeron et Philippe Poirier. Photo ' Sébastien Roy.

Alliage composite d’Élise Bergeron et Philippe Poirier. Photo ‘ Sébastien Roy.


Entre autres, Alliage composite est un duo chorégraphié et interprété par Élise Bergeron et Philippe Poirier. Ces derniers se sont rencontrés pendant leurs études à LADMMI et ont rapidement développé une belle connivence : « on a commencé par créer de petits duos plus ludiques, représentatifs de notre amitié » raconte Élise Bergeron. La création présentée à l’OFFTA a émergé à travers un processus d’expérimentation sur une connexion physique par l’avant-bras : « on s’est mis à expérimenter et à chercher toutes les possibilités de mouvement sans jamais perdre la connexion, poursuit Bergeron. Dans cette proposition, on est dépendants l’un de l’autre tout en étant constamment à la recherche de l’équilibre, C’est un travail d’état, qui demande beaucoup d’écoute et de réceptivité». Les deux chorégraphes y jouent avec les montées d’énergie et les moments de vulnérabilité, construisant de cette manière « un langage kinesthésique et non narratif » souligne la jeune femme. Le résultat de ce travail, ajoute Bergeron, c’est une « pièce contemplative et très plastique », qui n’est pas dans le ton joueur de leurs premières collaborations. Les deux acolytes préparent actuellement une nouvelle création programmée en octobre à Tangente.

Mi nouh de Claudia Chan Tak avec elle-même et Massiel de la Chevrotière Portela. Photo : Anne-Flore de Rochambeau.

Mi nouh de Claudia Chan Tak avec elle-même et Massiel de la Chevrotière Portela. Photo : Anne-Flore de Rochambeau.

[La manifestation Nous sommes ici présentera également le travail de Claudia Chan Tak. Celle-ci dansera avec Massiel de la Chevrotière Portela dans Mi nouh, une pièce qui parle, comme son nom l’indique, de félins. « C’est parti d’une envie de lâcher prise et d’avoir du plaisir dans un nouveau processus de création après avoir fini mon BAC en danse, explique Chan Tak. Pour ma création au spectacle des finissants, j’avais travaillé avec 5 interprètes depuis plusieurs mois. Pendant nos pauses, on se racontait souvent nos histoires de chats et on se montrait des vidéos de chats. J’ai donc eu envie de délirer sur ce sujet et de faire sortir les petites filles en nous, deux petites filles qui créent un spectacle sur leur amour pour les félins avec ce qu’elles croient avoir compris de la danse contemporaine. Un peu comme ces petits spectacles qu’on préparait pour nos parents quand on était enfants… ». Actuellement en maîtrise de danse en recherche-création à l’UQAM, Claudia Chan Tak a plus d’une corde à son arc : danse, vidéo, arts visuels, confection de costumes : « le mélange danse, vidéo et nouvelles technologies, je trouve ça riche de possibilités, dit-elle. Autant sur l’aspect visuel, conceptuel, sensoriel, interactif, etc. » Chan Tak dansera notamment pendant la soirée Short & Sweet organisée dans le cadre du FTA le 4 juin – dans un extrait de Schmuttland Pour une utopie durable des Sœurs Schmutt et dans un duo créé avec Louis-Elyan Martin – et participera aux prochaines Danses Buissonnières. Reste à découvrir si son chat orange, Madame Koechel, se produira dans Mi nouh, mais on n’en saura rien.

Les Paroles d'Alix Dufresne. Interprète sur la photo : Rachel Graton. Photo :Maxime Côté.

Les Paroles d’Alix Dufresne. Interprète sur la photo : Rachel Graton. Photo :Maxime Côté.


Alix Dufresne, étudiante en mise en scène à l’École nationale de théâtre, proposera dimanche un extrait dépouillé de sa pièce Les Paroles, tirée du texte éponyme de l’auteur australien Daniel Keene et jouée par Rachel Graton et Mickaël Gouin : « le texte constitue une courte parabole poétique de 12 pages, empruntant au vocabulaire du nouveau testament » raconte Dufresne. La transposition théâtrale de ce texte fait appel à un langage à la fois verbal et corporel : « il y a une grande implication physique, ajoute Dufresne. C’est pour cela que j’ai choisi des acteurs qui sont aussi des danseurs ». Mais le travail d’Alix Dufresne ne convoque pas la danse-théâtre pour autant : « Le mouvement s’intègre à la parole, ils sont liés de manière organique, insiste la metteure en scène. C’est une œuvre très symbolique. Il y a quelque chose de primitif, de très sensoriel ». La création Les Paroles semble s’inscrire parfaitement dans le thème du cru 2013 de l’OFFTA, le désenchantement : « C’est l’histoire d’un prêcheur qui va de ville en ville pour parler de Dieu, mais personne ne l’écoute. C’est un récit d’errance, de quête de sens. Finalement, on réalise qu’on est responsable de notre bonheur et de notre malheur, et c’est très angoissant ». Cette errance et cette angoisse, Alix Dufresne les travaillent dans le corps, évoquant dans un esprit tout barthien l’émotion qu’on peut éprouver devant une pièce dont on ne comprend pas la langue, puisque « quelque chose de fort émane du corps ».

Let’s get it on! de Julia Barrette-Laperrière.  Interprètes: Gabrielle-Bertrand-Lehouillier, Marie-Reine Kabasha, Christina Paquette, Philippe Dandonneau, Sébastien Provencher. Photo : Fannie Bittner Dumas

Let’s get it on! de Julia Barrette-Laperrière. Interprètes: Gabrielle-Bertrand-Lehouillier, Marie-Reine Kabasha, Christina
Paquette, Philippe Dandonneau, Sébastien Provencher. Photo : Fannie Bittner Dumas


Pendant Nous sommes ici, on pourra aussi voir un extrait de Let’s get it on! de Julia Barrette-Laperrière et les créations Operation Jest Defrost de Michelle Couture, Journée Bleue de Maude Veilleux V. et Le voyage astral de Les Sabines.

Ravages environnementaux, guerres, oppressions, drames quotidiens. L’heure est au désenchantement. Mais ils et elles sont là, artistes d’aujourd’hui et de demain, qui créent « cet art vivant » qui « répond à notre désir, désespéré parfois, de nous sentir vivants »*.

*L’auteur, dramaturge et enseignant Joseph Danan dans l’ouvrage Entre théâtre et performance : la question du texte.

Becs et plumes, un spectacle de danse intégrée à Montréal

Becs et plumes. Spectacle étudiant de danse intégrée. Vendredi 24 et samedi 25 août à 19h30 à la Piscine-théâtre du Département de danse de l’UQAM situé au 840 rue Cherrier. Entrée gratuite, contribution volontaire.  Réservations obligatoires : infos@corpusculedanse.com.

Ateliers chorégraphiques dirigés par France Geoffroy, Sophie Michaud, Rachèle Gemme et Estelle Charron.

Interprètes : Halil Sustam – Brigitte Santerre – Lise Dugas – Talia Leos – Irène Galesso – Mirela Chiochiu – Christine Poirier | Audrey Morin – Annik Kemp – Maude Massicotte – Sally Robb – Jessica Cacciatore.

Pour France Geoffroy, danseuse, enseignante et directrice artistique de Corpuscule Danse, « la danse intégrée crée un espace de réciprocité pour les personnes à mobilité réduite et les personnes sans handicap ». Outre le volet chorégraphique de la compagnie, France Geoffroy offre un volet d’enseignement dans le cadre duquel chacun et chacune peut participer, quesl que soient son identité, son âge, sa mobilité et son expérience de la danse.

Réservez vos places!

Bientôt, une entrevue sur Dance from the mat avec France Geoffroy!

Comment se dire adieu?

Goodbye, de Mayday

« Il y a trois choses importantes dans la vie. L’amour, la mort et la mort de l’amour. Êtes-vous d’accord avec nous? Avez-vous quelque chose à rajouter?» Et la danse, qu’en est-il de la danse? Goodbye de Mayday, présenté au Festival Transamériques à Montréal, est l’un des plus beaux spectacles que j’ai vu ces dernières années : Enfiévré, cocasse, poétique, politique, tragicomique, émouvant, physique, théâtral, émotif, bavard, silencieux… Mélanie Demers et ses trois merveilleux et très engagés interprètes sont à suivre de près, de très près. Ils vont marquer profondément le paysage de la danse contemporaine. J’exultais et j’avais envie à la fois de pleurer, de rire, de battre des mains, de bondir sur scène pour faire un peu rempart, apporter un peu de douceur, à ces corps humains qui se cognaient, qui bataillaient et qui joutaient.  J’avais le goût de consoler Jacques Poulin-Denis, d’essuyer le fard sur les joues de Brianna Lombardo, de lisser la jupe en aluminium de Chi Long et de dire à Mélanie Demers que tout allait bien se passer, que ce monde finirait par tourner plus rond, qu’on allait se bouger, promis. Programmateurs de Paris, de Berlin, d’Avignon, d’Istanbul, de Beyrouth et de partout, ceci n’est pas un message, ceci n’est pas une perche que je vous tends!

L’amour est un champ de bataille. La vie est un champ de bataille. Les gens que nous aimons, qui nous aiment, sont là sans être vraiment là, s’en vont, nous quittent, meurent. Le deuil, les renoncements consécutifs qui façonnent la vie, les petites morts (au propre et au figuré) sont au cœur de Goodbye. Bonne soirée, bonne route, bon voyage, bon débarras. Take care, take off. Comment vivre avec les ruptures avec les autres et avec soi? Comment se dire adieu? Les interprètes de Mayday savent très bien le dire. Dans Goodbye, le désarroi des personnes et l’énorme charge émotive qui l’accompagne, se traduisent par la lutte, par le corps à corps des interprètes dont les étreintes sont si violentes qu’elles deviennent douces. Le désarroi des déserteurs et des désertés se parle aussi, avec une grande justesse et une profonde poésie. Mélanie Demers chorégraphie le désir et la difficulté d’aimer et d’être aimé, me rappelant ces quelques mots de Pina Bausch :

« Ma répétition n’est pas autre chose que la répétition, sur des modes toujours différents, d’un seul et même thème. Et ce thème est l’amour. Ne cherchons-nous pas tous et toujours à être aimés? »

Goodbye de Mayday

Si Goodbye vous remue autant les tripes, c’est parce que tous les interprètes portent la responsabilité de cette création quasiment collective. Mélanie Demers, directrice artistique et chorégraphe de Mayday, tient à cette manière de faire. Elle demande à ses collaborateurs de réfléchir pendant un an et demi à deux ans à certaines questions en les ramenant à leur propre vécu. Ces interrogations viendront nourrir le processus de création, où s’engagent très activement tous les danseurs et où sont exposées et confrontées toutes les visions et propositions. Goodbye est une oeuvre très juste, qui ne se contente pas de sonner vrai, car elle est bâtie sur des problématiques significatives pour les interprètes. En outre, tous les éléments de la pièce, musique, décor, costume, lumière, sont pensés et intégrés dès le début du processus.

« Il y a trois choses importantes dans la vie. L’amour, la mort et la mort de l’amour. Tout le reste est dérisoire, anodin, insignifiant. Tout le reste, ce sont des peccadilles, des broutilles, peanut, ballout*, bullshit. nada, zip. Est-ce que ça résonne chez vous? C’est important que vous ressentiez quelque chose, c’est important qu’on s’entende.» Goodbye ne se penche pas seulement sur le rapport à l’autre absent et au renoncement, mais aussi sur la représentation. Comment nous mettons-nous en scène dans nos relations et au théâtre? Que voient les spectateurs? Que perçoivent-ils? Comment un spectacle de danse les affecte-t-ils?  Pourquoi sont-ils venus le voir? Qu’en garderont-ils? « Ceci n’est pas le show, pas encore, mais attendez, le show va changer votre vie, plus tard ». Tous ces questionnements sur le rapport entre les artistes et les spectateurs font partie de la réflexion de Mélanie Demers, qui se veut une chorégraphe « qui met le feu aux poudres » et qui cherche à créer un espace où engager une réflexion collective sur l’état du monde. Dans un entretien avec Fabienne Cabado réalisé pour le programme du FTA, Mélanie Demers souligne que plus va mal le monde, plus la création artistique est foisonnante. Elle compare cette force de création à la force de survie dans les pays en guerre, où la natalité croît de plus belle avec la difficulté de vivre.  Dans cette perspective, la danse peut devenir le déclencheur d’une réflexion sur les réalités que nous vivons et a nécessairement un rôle social et politique à jouer. Politique, la danse? Oui, mais celle de Mayday est aussi critique, poétique, intime, malicieuse et insolite. Une fois la pièce terminée, Mélanie Demers lira un texte de soutien à la liberté d’expression et de rassemblement, en connexion avec le contexte québécois actuel, la grève sociale et la loi 78. Il y a trois choses importantes dans la vie. L’amour, la mort et la mort de l’amour. Alors, descendez dans la rue, prenez part à la marche de ce monde.

Ce n’est qu’au revoir, Mélanie Demers, Brianna Lombardo, Chi Long et Jacques Poulin-Denis.

*Ballout n’est pas dans la pièce, ce mot arabe dont le sens littéral est châtaigne veut dire peccadilles, peanut, nada, zip, en arabe. Un rajout auquel n’a pas pu résister l’auteure de ce texte.

Sur ce texte publié dans un blog très intéressant sur la vie et les contraintes des danseurs, Mélanie Demers parle de ses danseurs, de leur dynamique collective de création et de vie.

Goodbye de Mayday

Short &Sweet ! Danser en-dehors des sentiers battus

Photo de Celia Spenard-Ko. Performance d’Andrew Tay

Texte du 29 mai. Reposté avec plus de photos de la huitième édition.

Ce soir, le huitième cru de Short&Sweet, présenté par Wants&Needs Danse a investi les quartiers du Festival Transamériques à Montréal pour la deuxième fois consécutive. La consigne est simple : les chorégraphes ont carte blanche… pendant 3 minutes. Une fois ce temps écoulé, les organisateurs crient Time! et les interprètes sur scène sont privés de musique et d’éclairage.

Aujourd’hui, nous avons pu voir 21 créations inédites de chorégraphes montréalais. La thématique spécifique à ce huitième cru est Duos insolites : chaque chorégraphe a du travailler avec une personne n’appartenant pas au milieu de la danse : un musicien, un comédien, un artiste visuel, un écrivain, un cinéaste, un chercheur…

Photo de Celia Spenard-Ko. Performance d’Erin Flynn.

Selon les organisateurs Sasha Kleinplatz et Andrew Tay, eux-mêmes chorégraphes, l’idée derrière Short&Sweet est tout d’abord de pousser les chorégraphes à développer une réflexion sur le processus de création soumis à une contrainte de temps. En outre, comme l’événement se déroule dans une atmosphère rappelant le cabaret, il permet de déplacer la danse, de l’extraire des lieux et des cadres où elle s’inscrit habituellement. Les spectateurs vivent un spectacle de danse en-dehors des sentiers battus, au propre et au figuré. En particulier, cette huitième édition a le grand intérêt d’engager les danseurs et les chorégraphes dans une vision et une collaboration interdisciplinaires, parfois même avec des personnes non artistes.

Le résultat est surprenant, très varié, ludique, parfois loufoque et rappelant le burlesque, parfois deuxième degré et sarcastique, parfois pince-sans-rire et mélancolique, parfois psycho-théâtreux, parfois physique, parfois bavard. De nombreuses créations se situent surtout du côté de la performance et du théâtre. Plusieurs d’entre elles font appel à des musiciens. Il y en avait pour tous les goûts. Le public était très réceptif et réactif, et parfois pris à parti par les interprètes. On retiendra par exemple la performance d’Andrew Tay, en homme-cheveux, qui se cherche un ami dans la salle et affiche son numéro de téléphone. Un spectateur l’appele sur son cellulaire et Andrew danse lentement pour lui, à condition que celui-ci lui repète sans cesse « you are going to be ok ». On retiendra aussi le duo créé par Erin Flynn, empli d’humour, de poésie et de légèreté. M’a frappée aussi la présentation de la chercheure en médicine sur l’épilepsie et ses dangers lorsqu’elle est inaperçue, pendant que son collègue a une crise ni vue ni connue à un mètre d’elle. Enfin, le duo de Jacob Wren et Adam Kinner était très drôle et incisif. Jacob est le Théâtre et Adam la Musique et ils discutent. Le Théâtre demande à la Musique pourquoi elle est si manipulatrice et sentimentale, la Musique répond que c’est pour vendre des disques. À son tour, la Musique demande au Théâtre s’il se sent complété par elle, le Théâtre répond « je n’ai pas besoin de toi. Bien sûr, un monologue peut être touchant avec un peu de musique, mais de toute manière je n’ai pas besoin de toi ».

Photo de Celia Spenard-Ko. L’homme-aquarium.

Cette manière de sortir la danse de son contexte habituel, de la replacer dans une atmosphère festive, détendue et ludique, permettant d’engager davantage les spectateurs, me semble particulièrement propre à Montréal . À titre d’exemple, les Imprudanses convient les spectateurs à des matchs d’improvisation en danse suivant des consignes très précises, et les gagnants sont désignés par le public. Je pense aussi aux matchs d’impro théâtrale, aux spectacles de danse en ligne, aux parcours à travers Montréal (les participants parcourent la ville à vélo et à chaque station dansent en improvisant), aux spectacles de danse interactive, etc.

Photo de Celia Spenard-Ko. Si l’étreinte était dansée.

Je suis particulièrement impatiente d’assister à Piss in the Pool, un événement organisé dans une piscine vide (cette année, le 21 au 24 juin au Bain Saint-Michel ) : une flopée de chorégraphes ont dix jours pour y concevoir et préparer un spectacle. Ici, la contrainte est à la fois spatiale et temporelle. Les instigateurs de Piss in the Pool sont également derrière Short&Sweet : Sasha Kleinplatz et Andrew Tay, en plus de briser le carcan de la danse contemporaine, mettent en place des initiatives pour la communauté montréaliase de la danse, contribuant à valoriser le travail de ses membres et à construire des connexions et des collaborations dans un milieu qui peut être assez compétitif.

Photo de Celia Spenard-Ko. La société du spectacle.

Si les vinyles m’étaient contés

À l’affiche au OFFTA, le collectif montréalais PME-ART donnait aujourd’hui la vingt-troisième présentation du DJ qui donnait trop d’information (Hospitalité 5) au Phonopolis. 1000 vinyles, 1000 histoires. Une performance surprenante, joyeuse et rafraîchissante.

J’ai grandi dans une famille de musiciens et de producteurs de musique, DJ pour financer les projets plus personnels, parfois périlleux économiquement. J’ai toujours entendu une règle d’or, une seule : WE DON’T TALK TO THE DJ (c’est un peu comme dans Fight Club). On le laisse tranquille, on ne l’emmerde pas avec des questions du style : tu mets Michael Jackson? Tu mets Nancy Ajram*? Tu as le remix par Prodigy? Tu aimes ce que tu mets? Tu écoutes quoi chez toi? Tu prends un verre après? Tu connais cette toune lalalaaatictic? Si, je t’assure, écoute encore, LALALAATICTIC… Bref, on fout la paix au DJ, on garde en tête qu’il n’est pas là pour parler, il est là pour mettre de la musique et faire danser les gens, point-barre.

Derrière leurs platines, Caroline Dubois, Claudia Fancello et Jacob Wren du collectif montréalais PME-ART dérogent à cette règle. Ils ont tout un tas de choses à dire et d’histoires à raconter. Dans des théâtres, des magasins de disques, des halls d’hôtels, des musées, des parcs et autres lieux divers, ils vous passent les vinyles qui les ont chamboulés, ceux qu’ils n’aiment plus trop, ceux qu’ils ont aimés à la folie, ceux qu’ils aimeront toujours, ceux qu’ils ne détestent pas tout à fait, ceux qui les font réfléchir, ceux qui les font rire, ceux qui leur font monter les larmes aux yeux…. Et vous racontent par le menu pourquoi. Aucun disque ne les laisse muets : 1 vinyle, 1 histoire, ou même 1 vinyle, 1 histoire à tiroirs, comme les poupées russes.

Le DJ qui donnait trop d’information (Hospitalité 5), était présenté pour la 23ème fois aujourd’hui, après une multitude de propositions dans divers lieux et de diverses longueurs. Au Phonopolis, il s’agissait d’une performance-surprise d’une heure, programmée pour ceux qui n’avaient pas pu voir la performance de 7 heures dans le cadre de l’OFFTA.

Les protagonistes du DJ qui donnait trop d’information décortiquent avec humour, ingéniosité, finesse et sensibilité le rapport particulier que chacun d’entre nous entretient avec la musique, en nous livrant leur histoire avec chacun des groupes qu’ils nous font écouter. En français et en anglais, ils nous convient avec une grande hospitalité dans leur collection de disques personnelle, qui retrace le fil conducteur de leurs parcours et de leurs vies. Et on s’en délecte.

Ces récits très personnels nous interpellent, nous font réfléchir, sourire, rire. Ils nous font porter un autre regard sur des événements similaires dans notre vécu, nous poussent à nous interroger sur notre propre perception de la musique. Un petit extrait (pour en savoir plus, il faudra aller à la 24ème présentation qui sera organisée probablement au bord d’un étang, dans une fête foraine ou dans une friperie!) Claudia Fancello met sur la platine un groupe suédois : « J’étais très fière de les avoir découvertes toutes seules. J’ai su à ce moment qui j’étais musicalement. Bon, j’avais 11 ans. » Jacob Wren raconte comment il a pris conscience qu’un de ses musiciens préférés était réel et non invicible, que ses excès pouvaient inquiéter. Caroline Dubois évoque un de ses béguins. L’objet de son désir lui avait demandé ce qu’elle aimait comme musique. Elle avait répondu Björk, hochement de tête approbateur de la part du jeune homme. Puis elle avait ajouté Cyndi Lauper, regard consterné de l’objet du désir. Caroline avait alors compris qu’il n’y avait pas d’espoir avec celui-ci. Elle avait réalisé pour la première fois que nous sommes évalués et jugés à travers nos goûts, nos personnalités soupesées et analysées par le prisme de nos collections de disques ou contenu de nos i-pod.

La musique imprègne nos vies, nos souvenirs, nos expériences, nos conceptions du monde et des relations… L’appréciation de la musique est d’ailleurs reliée à la sociabilité, les deux facultés étant localisées dans la même partie du cerveau*. On associe la musique à des personnes, des rencontres, des discussions, des contextes, des ruptures, des épreuves, des moments de grande tristesse ou de bonheur infini… Que celui qui n’a jamais arrêté d’écouter un album qui lui rappelait trop son ex me lance le premier vinyle. Je me suis fâchée à mort avec plusieurs groupes à cause de ruptures. J’avoue même avoir mis de côté certains de mes albums préférés dans des périodes difficiles pour pouvoir continuer à les écouter.

Chaque morceau apporte des réminiscences, chaque chanson évoque une histoire, une anecdote… Love will tear us apart de Joy Division, c’est quand je demandais à mon frère aîné c’est quoi le suicide. Summertime de Billie Holliday me rappelle ces soirées sur les escaliers du Mile-End passées à valser dans la rue et boire du vin…. With or Without you de U2 est relié à ce joueur de viole médiévale avec qui je sortais, qui ne connaissait pas U2 et pensait que j’écoutais de la musique « culinaire ». Et vous, que vous rappellent les morceaux dans votre i-pod?

Pourquoi aimons-nous tellement la musique? Parce qu’elle adoucit les mœurs? Parce qu’écouter de la musique stimule la sécrétion de dopamine, un neurotransmetteur qui a un effet stimulant sur le système nerveux central et qui ressemble à ceci ?

Pour emprunter les mots de Nick Hornby, la musique a ce formidable pouvoir de nous ramener en arrière tout en nous transportant en avant, nous faisant sentir à la fois nostalgiques et emplis d’espoir. Les vinyles montrés et mis sur la platine par PME-ART sont tangibles, concrets, on a envie de les regarder, de les manipuler, de les écouter sans fin en racontant et en écoutant des histoires, en dansant, comme  cette petite fille de quatre ans qui tournoyait, qui sautait et qui criait : « Bravo, encore, encore! ». Alors bravo, encore, encore, encore plus d’hospitalité, PME-ART!

*Chanteuse populaire libanaise

* This is your brain on music, livre de Daniel J. Levithin

Danse et yoga à Montréal : Quoi faire cette fin de semaine avec un petit budget?

Montréal n’a jamais été aussi effervescente, entre révolte des carrés et des casseroles et festivals. Pour les afficionados de la danse et de la performance, la ville est foisonnante de possibilités en ce moment. On a véritablement l’embarras du choix. Seulement, pas tout le monde a les moyens d’aller voir En Atendant ou Cesena d’Anne Teresa de Keersmaeker, entre autres spectacles alléchants.

Quelques suggestions de Dance from the Mat pour petits budgets amoureux de la danse, de la performance et du yoga :

– Aller écouter Rosas danst Rosas, un film de Thierry de Mey sur la création éponyme d’Anne Teresa de Keersmaeker. Demain vendredi 1er juin à la Cinémathèque québécoise. Un des plus beaux films de danse qui soient. Et pour la modique somme de 8 $, 7$ pour étudiants et aînés.

– S’en mettre plein les mirettes avec deux expositions dans le cadre du FTA,  Danse avec moi et Le corps en question(s). Entrée libre. La première à Place des arts, Salle d’exposition de l’espace culturel Georges-Émile-Lapalme. La deuxième à la Galerie de l’UQAM, du mardi au samedi, 12-18h.

– Dans le cadre du OFFTA, le Festival d’arts vivants off du FTA, savourer deux spectacles  vendredi et samedi soirs à l’Agora de la danse :  À 18H, Perhaps in a hundred years, par la compagnie de théâtre torontois Small Wooden Shoe, dont Ame Henderson, chorégraphe dont j’adore le travail.  12$ régulier / 10$ étudiants. Et un double programme par des chorégraphes montréalais, à 18h30, The wishing floor de Jana Jevtovic et Je suis un autre, de Catherine Gaudet. 20$ régulier / 12$ étudiants / 15$ prix de la relève (40 ans et moins).  Mieux vaut réserver.

– Profiter de l’hospitalité de PME-Art  : The DJ who gave too much information, au Phonopolis, 15h, dimanche, entrée libre.

– Et si vous êtes plutôt cinéma, au Goethe Institute de Montréal, vous dépayser les oreilles avec le film allemand « Qui le fera, sinon nous », puis s’informer et débattre à l’occasion d’une table ronde sur la désobéissance civile, en connexion avec le sujet du film et les événements actuels au Québec,  grève sociale et adoption de la loi 78. 7$, étudiants : 6$,

-Saluer le soleil dans le parc! Naada Yoga, gratuit. 12:30 – 1:30pm Parc Outremount St. Viateur & Bloomfield.

« Je déteste les danseurs, j’aime les gens qui dansent »

En ouverture du Festival Transamériques, « Sideways Rain », une pièce de la compagnie suisse Alias, dirigée par le chorégraphe brésilien Guilherme Botelho : La traversée inlassable du temps par l’humanité, ou comment mettre tout le Théâtre Jean Duceppe en transe sur du Murcof.

Extrait du spectacle en vidéo

Si Sysiphe dansait

Dans la pénombre, 14 hommes et femmes entrent sur scène et marchent lentement à quatre pattes, du côté jardin vers le côté cour. Insectes? Mammifères rampants? Batraciens? Reptiles? Le mouvement s’accélère, la lumière s’accentue. Les personnes passent et repassent devant nos yeux, toujours dans la même direction. Elles ne s’arrêtent jamais, font à l’unisson les mêmes gestes très simples, chacune à sa manière. De profil, elles roulent sur elles-mêmes inlassablement. Puis, elles glissent. Elles marchent. Elles roulent à nouveau. Elles rampent. Elles courent. D’abord, elles regardent en avant, puis en arrière. Leur traversée semble se poursuivre lorsqu’elles sont hors de portée de nos yeux. Dans ce flux humain continu, on voit apparaître des variations de forme, de rythme, de vitesse, d’intensité, de fluidité.

Minorité en fuite? Survivants d’une guerre? Réfugiés politiques? Migrants clandestins? Citadins solitaires à la vie monotone? Amoureux transis? Ouvriers qui répètent les mêmes gestes? Hypnotisés et essoufflés par procuration, nous regardons les danseurs défiler pendant une heure, tels des Sisyphe incarnant l’inexorabilité du temps qui s’écoule et du destin, le fil conducteur de l’humanité.

Une seule fois, pendant la déferlante des corps, un homme est allé à contre-courant brièvement. Une autre fois, des personnes se sont prises par la main, brisant fugacement leur course par un moment d’intimité, avant de reprendre inlassablement leur mouvement.

Une rivière sur scène

Le titre de la pièce fait référence à la « pluie horizontale », à savoir les précipitations qui tombent à un angle droit par rapport à la pluie normale, généralement causées par des cyclones ou des vents très forts.

Guilherme Botelho, chorégraphe de cette pièce, directeur de la compagnie de danse Alias, désirait tenter de mettre une rivière sur scène. Au moment où il préparait cette pièce, son père venait de mourir. Qu’est-ce qui reste de notre passage sur terre, de nos existences, de nos actions, de nos échanges? D’où venons-nous? Où allons-nous? Qu’est-ce qui nous relie? Botelho s’est interrogé sur ces questions et a voulu travailler sur la notion très subjective de destin et sur les connexions tissées par les individus. Un jour, pendant que Botelho courait dans Genève, il vit une rivière. Il réalisa qu’une rivière était trop grande pour que l’on puisse visualiser son début et sa fin. S’il arrivait à reproduire le flux de cette rivière sur scène, alors il serait parvenu à représenter le destin. Pari réussi.

Une théâtralité graphique et interactive

Selon Guilherme Botelho, Sideways Rain est une « pièce-écran », que le public peut interpréter à sa guise. Les images qui se déroulent devant nos yeux ne racontent pas toute l’histoire. Pourquoi ces personnes passent et repassent? Que fuient-elles? Vers quoi courent-elles? Que se passe-t-il hors de notre regard? Botelho dit avoir entendu des lectures très variées et souvent insolites du spectacle, puisque les spectateurs y projettent leurs états d’âme, leurs réalités et leur vécu. La pièce n’est pas gaie ou triste, elle est voulue émotivement neutre pour permettre une « théâtralité interactive », dixit le chorégraphe. À l’instar des œuvres précédentes de Botelho, Sideways Rain est de la danse-théâtre mais un  autre genre de théâtre, plus graphique.

Une chorégraphie semi-improvisée sur Murcof

Les danseurs ont répété au préalable de petites phrases chorégraphiques, mais ne savent pas à l’avance lesquels ils font faire et combien de fois ils vont passer sur scène. Une personne leur donne des consignes chorégraphiques au hasard en puisant, en fonction du timing de la musique, dans plusieurs possibilités prédéterminées. Botelho désirait arriver à une fluidité naturelle, ce qui est une gageure. Ainsi, lorsqu’un « accident », un imprévu chorégraphique, se produisait pendant les répétitions, le chorégraphe élaborait des règles pour permettre aux surprises heureuses de se reproduire.

Selon le chorégraphe brésilien, il n’est pas facile d’être naturel sur scène. Il dit détester les concepts, la danse conceptuelle, les pas affectés sur scène, les danseurs : « Moi, je déteste les danseurs, j’aime les gens qui dansent ».

Force est de constater que, même si les mouvements sont simples, la pièce est très exigeante, à la fois physiquement et mentalement, pour les danseurs d’Alias. Elle fait appel à une très grande concentration. Les danseurs parcourent presque une dizaine de kilomètres. Ils doivent s’adapter en permanence, sortir et rentrer de scène continuellement et ce, tout en faisant chaque mouvement comme s’ils les faisaient depuis toujours. De nombreux mouvements sont réalisés de profil, ce qui révèle les moins imperfections. Enfin, bien que la fluidité soit naturelle, les mouvements des danseurs ne sont pas tous organiques. On pense par exemple à la course dans les fils, comme si les danseurs étaient happés par le bras par une force invisible.

Parfaitement appropriée à la pièce, la musique du compositeur électronique Murcof (mexicain, de son vrai nom Fernando Corona) joue un rôle primordial dans la construction d’une fluidité naturelle. Selon Botelho, elle aide à arrondir les angles et contribue à ce que les spectateurs entrent dans un état hypnotique.

Comment mettre un terme à l’infini?

La construction de Sideways Rain a présenté un défi majeur : tout comme le temps qui passe, elle n’a pas de fin. Or, comment terminer ce qui n’a pas de fin? Pour remédier à ce problème, Botelho a pensé à des fils qui apparaissent sur scène qui happent les danseurs : « Si on était au cinéma, les danseurs n’auraient pas touché terre ».  Ces fils représentent les liens entre les êtres humains et les traces, éphémères ou durables, que laissent les rencontres et les échanges. Ainsi, la pièce finit en spirale. La roue du temps reprend, le début et la fin se confondent.

L’image que je garderai à l’esprit lorsque je penserai à Sideways Rain sera ces roulés boulés de profil, avec les jupes des femmes qui s’ouvrent comme des corolles de fleur à chaque mouvement. Dans ce flot infini, beau et quelque peu mélancolique et grisâtre, j’ai trouvé merveilleuse l’expansion et la contraction de la robe rouge d’une des danseuses.