Josef Nadj au 104 : La mécanique rêvée des pantins

Paysage Inconnu de Josef Nadj. Photo : Séverine Charrier.

Paysage Inconnu de Josef Nadj. Photo : Séverine Charrier.

Double découverte lors d’un passage-éclair en France : Un chorégraphe, Josef Nadj et un lieu, le 104. Dans le cadre du festival Temps d’images, le premier donnait à voir une nouvelle création, Paysage Inconnu, dans le deuxième, à la fois espace de production artistique et centre communautaire situé dans le 19e arrondissement à Paris. Une pièce foraine entre la farce et le cauchemar éveillé, un théâtre d’objets de chair, où la musique fait corps avec le mouvement, dans un lieu rassembleur et vivier de création.

Paysage inconnu

Les protagonistes de Paysage Inconnu sont deux hommes en costumes noirs, la tête recouverte par des bas nylon transparents, et deux musiciens multi-instrumentistes. La scène est occupée en grande partie par des instruments de musique – gong, saxophone, diverses percussions et bien d’autres – et par un ensemble d’objets hétéroclites, entre autres trois baignoires en fer.

Josef Nadj est né dans les Balkans, plus exactement en Vojvodine, enclave hongroise de l’ex-Yougoslavie : Un territoire de champs et de steppes qui s’étendent à l’infini, plus d’une fois le théâtre des conflits des humains. D’emblée, on retrouve sur le plateau cette atmosphère de plaine semi-désertique sans relief, calcinée dans un passé pas si lointain.

Au début de la pièce, les deux hommes en costume noirs – Josef Nadj et Ivan Fatjo – sont installés sur des chaises côté cour. Ils hululent et entonnent des sortes de chants de gorge. Au son de la musique jouée par Akosh Szelevényi et Gildas Etevenard, Ils commencent à se mouvoir sur leurs sièges, effleurant le sol, s’y déployant pour revenir en position assise. Peu à peu, ils se retrouvent accroupis, font des sauts spectaculaires, rampent, tâtent le sol, se manipulent l’un l’autre. La musicalité intrinsèque de leur gestuelle est frappante. Un peu comme ils avaient leur propre rythme interne, qui parfois s’accorde parfaitement avec la trame sonore et parfois vient en contrepoint.

La première image qui vient à l’esprit est celle de pantins désarticulés. Désarticulés mais avec une fluidité étonnante, probablement apportée par la musicalité. Les personnages de Paysage Inconnu sont des pantins, des anti-héros. Ils grimacent, mais leurs traits sont atténués par leurs masques de nylon. Tour à tour, ils évoquent des larrons qui viennent de faire une bonne combine et se disputent le butin par des corps à corps ; des croquemorts qui rient jaune devant l’absurdité du monde ; des pantins-philosophes qui cherchent sans le trouver le sens de la vie ; des escrocs à la petite semaine qui jouent aux yakusas…. Leur corporéité est à mi-chemin entre le corps sans organes de Deleuze et Guattari et la marionnette de Kleist, à ceci près que celle-ci a à peine besoin d’effleurer le sol et défie la gravité grâce à ces ficelles. Les pantins nadjiens, eux, sont bel et bien terriens, bourbeux, ils appartiennent à la terre qu’ils tâtent régulièrement.

Paysage Inconnu de Josef Nadj. Photo : Séverine Charrier.

Paysage Inconnu de Josef Nadj. Photo : Séverine Charrier.

La dernière création de Josef Nadj – qui est aussi la première de ses pièces que je vois sur scène – convoque la danse, la musique, les arts visuels et le théâtre d’objets. Théâtre d’objets inanimés – entre autres, les danseurs jouet à se guillotiner divers membres et lancent des objets sur un tableau noir, comme une projection de leurs fantasmes – mais surtout théâtre d’objets géants de chair. Ainsi, les pantins-larrons-croquemorts-philosophes-yakusas sont manipulés par le chorégraphe. Celui-ci danse lui-même dans la création, créant une sorte de mise en abîme de l’état de pantin et devenant pantin de lui-même.

Féru de musique, Josef Nadj établit un dialogue organique, quasiment symbiotique, entre le mouvement et la musique. Contrairement à la plupart des pièces faisant appel à des musiciens sur scène, Akosh Szelevényi et Gildas Etevenard ne se trouvent pas en périphérie du plateau mais en investissent une grande partie. Tout donne à croire que les partitions chorégraphique et sonore auraient été écrites en même temps et dans un même lieu.

Cet univers tragico-burlesque, fangeux et fantasmagorique, semble faire écho aux écrits de Bruno Schulz, peintre, écrivain et poète polonais et juif qui figure parmi les sources d’inspiration de Nadj. Selon le metteur en scène polonais Tadeusz Kantor, qui manipulait parfois ses acteurs sur scène, Bruno Schulz serait le précurseur de la « réalité dégradée » qui a marqué la création artistique de l’Europe Centrale.

Paysage Inconnu de Josef Nadj. Photo : Séverine Charrier.

Paysage Inconnu de Josef Nadj. Photo : Séverine Charrier.

Si la merveilleuse pièce de Nadj se trouve en « paysage inconnu », elle pourrait très bien s’ancrer dans l’une des « régions de grande hérésie » de Bruno Schulz, qui composent le monde chaotique d’aujourd’hui. Fétus de paille tiraillés par leurs appartenances, les pantins humains se laissent guider à vue, comme s’ils n’avaient pas leur mot à dire dans leur destinée, malgré tout le poids de la mémoire.

Le 104

S’intéressant à tous les champs artistiques sans hiérarchie de genre, le CENTQUATRE-PARIS propose des résidences aux artistes à travers son programme de « plateformes collaboratives ». Il abrite un théâtre, une librairie très bien achalandée (essais, revues artistiques, films, littérature générale, littérature jeunesse) qui répond au nom du Merle Moqueur, un lieu d’exposition, une Maison pour les Petits qui se rapproche des Maisons Vertes de Françoise Dolto, une épicerie naturelle et écoresponsable, un café, un magasin d’objets recyclés et chinés… Il accueille des festivals et propose des activités artistiques aux amateurs. Lieu communautaire, c’est un centre de la vie du quartier. Les jeunes viennent d’ailleurs pratiquer le hip-hop dans l’immense hall.

Le Merle Moqueur. Crédit : www.104.fr

Le Merle Moqueur. Crédit : http://www.104.fr

En somme, le 104 propose un éventail de lieux, d’activités et de possibilités qui invite à adopter des modes de vie – ou, à tout le moins, quelques pratiques – alternatifs, axés sur le partage, l’échange, les apprentissages, l’ouverture à l’Autre et aux arts et un rapport harmonieux au milieu environnant.
À quand un 104 à Montréal?

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