Caroline Tabet : De corps et de rencontres

“Dialogues” 3-02 Caroline Tabet et Khouloud Yassine à la Grande Brasserie du Levant. 2010-2013 12 images, edition 4 + 1AP, 40x40cm and 40x60cm, Gelatin Silver Print on ILford semi glossy paper + 3 groups of 12 to 13 images printed on Mettalic paper, 20 x 180

“Dialogues” 3-02 Caroline Tabet et Khouloud Yassine à la Grande Brasserie du Levant. 2010-2013
12 images, edition 4 + 1AP, 40x40cm and 40x60cm, Gelatin Silver Print on ILford semi glossy paper + 3 groups of 12 to 13 images printed on Mettalic paper, 20 x 180

Dans son projet Dialogues, la photographe Caroline Tabet décortique l’interaction de trois danseurs avec des lieux désaffectés de Beyrouth. Rencontre avec une « metteure en espace » qui donne corps à la rencontre, à l’occasion d’une exposition lumineuse et mélancolique qui retrace 13 ans de son travail à la galerie Art Factum.

Of Places and Dust, Art Factum, Qarantina, Liban, jusqu’au mardi 30 juillet inclus

« J’avais envie de travailler sur l’interaction d’un danseur et d’un lieu, raconte la photographe Caroline Tabet. Les danseurs ont une intuition et une lecture de l’espace particulières, propres à chacun d’entre eux».

“Dialogues” 2- 01. Caroline Tabet et Alexandre Paulikevitch à l'Imprimerie Catholique . 2010-2013 12 images, edition 4 + 1AP, 40x40cm and 40x60cm, Gelatin Silver Print on ILford semi glossy paper + 3 groups of 12 to 13 images printed on Mettalic paper, 20 x 180

“Dialogues” 2- 01. Caroline Tabet et Alexandre Paulikevitch à l’Imprimerie Catholique . 2010-2013
12 images, edition 4 + 1AP, 40x40cm and 40x60cm, Gelatin Silver Print on ILford semi glossy paper + 3 groups of 12 to 13 images printed on Mettalic paper, 20 x 180

Les photographies de Caroline Tabet découlent toujours de rencontres, qu’elles soient ponctuelles ou qu’elles s’inscrivent dans la durée. Pour sa collaboration avec les danseurs, elle a fait appel à des personnes avec qui elle a des affinités et dont l’approche du mouvement l’interpelle. Le projet a pris forme progressivement : « Je n’ai appelé cette série Dialogues qu’au bout d’un certain temps, en réalisant que c’est un dialogue à trois : entre le danseur et l’espace, entre le danseur et moi, entre l’espace et moi. Souvent dans mon travail, les choses ne se dessinent que lorsque je les mets bout à bout, une fois le processus bien amorcé».

“Dialogues” 2-01. Caroline Tabet et Zeina Hanna à l'Hôtel Tabarja. 2010-2013 12 images, edition 4 + 1AP, 40x40cm and 40x60cm, Gelatin Silver Print on ILford semi glossy paper + 3 groups of 12 to 13 images printed on Mettalic paper, 20 x 180

“Dialogues” 2-01. Caroline Tabet et Zeina Hanna à l’Hôtel Tabarja. 2010-2013
12 images, edition 4 + 1AP, 40x40cm and 40x60cm, Gelatin Silver Print on ILford semi glossy paper + 3 groups of 12 to 13 images printed on Mettalic paper, 20 x 180

La photographe s’est toujours intéressée aux lieux laissés à l’abandon. Née à Beyrouth, Caroline Tabet a grandi en France. Revenue au Liban pour s’y installer quelques temps après la fin de la guerre civile, la photographe s’est approprié la ville en la sillonnant de part et d’autre : « J’ai redécouvert Beyrouth qui était alors assez vide et désolée et certains lieux m’ont intriguée. Je les ai photographiés dans leur état, pas à pas. Ces images sont comme une mémoire de ces lieux». Ceci a donné lieu à la série Beirut Lost Spaces, exposée à Art Factum. Les lieux qui y sont dépeints sont en passe d’être détruits ou transformés.

“Dialogues” 3-07 Caroline Tabet et Khouloud Yassine à la Grande Brasserie du Levant. 2010-2013 12 images, edition 4 + 1AP, 40x40cm and 40x60cm, Gelatin Silver Print on ILford semi glossy paper + 3 groups of 12 to 13 images printed on Mettalic paper, 20 x 180

“Dialogues” 3-07 Caroline Tabet et Khouloud Yassine à la Grande Brasserie du Levant. 2010-2013
12 images, edition 4 + 1AP, 40x40cm and 40x60cm, Gelatin Silver Print on ILford semi glossy paper + 3 groups of 12 to 13 images printed on Mettalic paper, 20 x 180

Caroline Tabet est parmi l’une des rares photographes qui utilisent encore l’argentique. Elle affectionne les manipulations que cela permet, le caractère artisanal, le velouté du flou, le grain et la profondeur, particulièrement intéressante pour capturer le mouvement.

Land Series. Caroline Tabet. Art Factum.

Land Series. Caroline Tabet. Art Factum.

Pour la série Dialogues, l’idée initiale de Tabet était d’investir des hôtels abandonnés, « ces lieux de passage où il y a eu beaucoup de vie, explique-t-elle. J’étais à la recherche d’espaces « neutres », qui ne soient pas des habitations ou des salles de théâtre et qui ne fassent pas partie de l’espace public. » Avec sa première collaboratrice, la danseuse contemporaine et chorégraphe Zeina Hanna, Tabet a exploré l’Hôtel de Tabarja, resté inachevé en raison de la guerre et détruit depuis le projet. Cette grande structure en béton comportait de nombreux étages identiques qui donnaient sur la mer et sur la montagne.

“Dialogues” 1 - 05. Caroline Tabet et Zeina Hanna à l'Hôtel Tabarja. 2010-2013 12 images, edition 4 + 1AP, 40x40cm and 40x60cm, Gelatin Silver Print on ILford semi glossy paper + 3 groups of 12 to 13 images printed on Mettalic paper, 20 x 180

“Dialogues” 1 – 05. Caroline Tabet et Zeina Hanna à l’Hôtel Tabarja. 2010-2013
12 images, edition 4 + 1AP, 40x40cm and 40x60cm, Gelatin Silver Print on ILford semi glossy paper + 3 groups of 12 to 13 images printed on Mettalic paper, 20 x 180

Le deuxième volet des Dialogues a été réalisé avec le danseur et chorégraphe de danse baladi Alexandre Paulikevitch dans l’Imprimerie Catholique de Beyrouth. Quant au dernier volet, il s’est inscrit au sein de la Grande Brasserie du Levant, revisité par la chorégraphe-interprète de danse contemporaine Khouloud Yassine. Celle-ci souhaitait que la ville environnante soit ressentie à certains moments, afin que les images soient cohérentes avec sa propre expérience de Beyrouth. La capitale libanaise peut être oppressante de par son urbanisme sauvage, le regard constant des gens et les invectives de certains hommes.

Dialogues, Caroline Tabet. Art Factum.

Dialogues, Caroline Tabet. Art Factum.

Au début de chaque séance de travail avec ses collaborateurs-danseurs, Caroline Tabet installait sa caméra et suivait le travail de l’interprète, qui ne savait pas quand il était pris en photo. Celui-ci faisait d’abord un repérage sensoriel et visuel du lieu puis commençait à se mouvoir à son rythme. « Les danseurs étaient pieds nus dans un espace brut, avec des bouts de verre et de fer, des rocailles, des choses pas très accueillantes, souligne Tabet. Sans musique, dans un espace étranger, ça prend du temps d’apprivoiser un lieu. Il nous arrivait aussi d’attendre le mouvement de la lumière, en particulier dans l’Imprimerie où il y a plusieurs niveaux».

Exposition Of Places and Dust. Caroline Tabet. Art Factum.

Exposition Of Places and Dust. Caroline Tabet. Art Factum.

Chaque collaborateur-danseur appréhende l’espace à sa manière. Enracinée, terrienne, Khouloud Yassine est dans une économie de gestes. Rappelant ce « point mort » recherché par la jeune femme qui chorégraphie le moindre regard et tressaillement de visage dans ses pièces, sa gestuelle dans les photos est minimaliste tout en étant intense, comme si elle dépensait une grande énergie pour rester sur place. Elle s’arc-boute, ouvre son sternum au ciel, défie la ville. Tout en courbes et déhanchés, Alexandre Paulikevitch qui déconstruit le baladi pour mieux exulter dans ses créations, s’enroule autour des poteaux de l’Imprimerie, lâche prise, se fond dans les murs et les fenêtres par des mouvements sinueux, se suspend par le bassin et les jambes, se dépose tout simplement sur les marches d’un escalier. Quant à la longiligne et arachnéenne Zeina Hanna, elle s’étend sur toutes les dimensions de l’espace, elle s’élève, elle rampe horizontalement et verticalement, elle habite l’espace, y compris le sol. Tentaculaire, elle semble même visiter une facette qu’on ne peut voir et s’effacer partiellement par moments.

“Dialogues” 2- 02. Caroline Tabet et Alexandre Paulikevitch à l'Imprimerie Catholique . 2010-2013 12 images, edition 4 + 1AP, 40x40cm and 40x60cm, Gelatin Silver Print on ILford semi glossy paper + 3 groups of 12 to 13 images printed on Mettalic paper, 20 x 180

“Dialogues” 2- 02. Caroline Tabet et Alexandre Paulikevitch à l’Imprimerie Catholique . 2010-2013
12 images, edition 4 + 1AP, 40x40cm and 40x60cm, Gelatin Silver Print on ILford semi glossy paper + 3 groups of 12 to 13 images printed on Mettalic paper, 20 x 180

La série des Dialogues a ceci de particulier qu’elle donne à voir et à ressentir la gestuelle dansée différemment de l’acceptation traditionnelle de la « danse ». Les mouvements des chorégraphes-interprètes relèvent de gestes quotidiens, de gestes d’interaction avec des éléments. Ils ne font pas semblant de toucher, de se fondre, d’escalader ; ils touchent, se fondent, escaladent réellement. La capture sur pellicule de leur rencontre avec le lieu s’est faite de manière organique. En effet, la photographe se faisait oublier : « les photos ne montrent pas de longues poses où on laisse voir le mouvement, poursuit Tabet. Le mouvement est déterminé davantage par la succession des images que par la photo elle-même ». Enfin les lieux explorés sont souvent inconnus du public libanais, qui n’a jamais vu leur intérieur et parfois ne connaît même pas leur existence. Caroline Tabet a proposé deux manières de découverte de ces espaces : d’un côté, un ensemble de quelques images en grand des trois chorégraphes-interprètes et de l’autre, toutes les photos en petit format de chacun d’entre eux se faisant suite. Plus cinématographique, ce deuxième mode d’exposition semble raconter une histoire lisible dans les deux sens et permet de voir autrement les mouvements des danseurs et les lieux.

Nudes in Cold 2. Caroline Tabet.

Nudes in Cold 2. Caroline Tabet.

Suspension des corps dansants dans des lieux rêvés qui semblent appartenir à une dimension spatiotemporelle parallèle… Tout cela contribue à créer une expérience poétique et nostalgique, nostalgique de ces lieux si proches et pourtant inaccessibles.

“Recueil” 5. Caroline Tabet. 2012-2013 7 images, edition of 2 + 1AP, 40x50cm, inside image 36x36cm, Gelatin Silver Print on ILford 5K mat paper

“Recueil” 5. Caroline Tabet. 2012-2013
7 images, edition of 2 + 1AP, 40x50cm, inside image 36x36cm, Gelatin Silver Print on ILford 5K mat paper

Et si la photographe n’a pas collaboré avec des danseurs dans ses autres projets, l’essence du corps humain innerve tout son travail : corps qui se dévoilent avec générosité dans la série Nudes in Cold ; corps absents dans la série Beirut Lost Spaces ; corps en mouvance dans la série Passages ; corps picturaux ou qui se devinent dans la série The Land series, corps évanescents et, ou gémellaires dans la série Recueil… À mi-chemin entre le daguerréotype expérimental et la peinture, cette dernière série en noir et blanc a été travaillée au spray, à l’encre de chine, à la gomme arabique et à l’éponge : « je cherchais à créer un paysage mental, une porte ouverte à l’imaginaire, où chacun peut imaginer ce qu’il veut », précise la photographe. Quant à la série Land Series, il s’agit d’un travail sur la matière exploitant les accrocs de développement des polaroids. Tabet a agrandi des portraits et des paysages, mettant ainsi en relief des irrégularités et des imperfections émergeant lors du traitement des films de la société The Impossible Project.

Land Series 2. Caroline Tabet.

Land Series 2. Caroline Tabet.

L’ensemble du travail de Tabet évoque l’impermanence et le caractère éphémère des choses. La jeune femme met en images la nostalgie, « la souffrance causée par le désir inassouvi de retourner » selon Kundera*. Désir inassouvi de retrouver des personnes et des lieux, qu’on les ait connus tangiblement ou qu’on nous en ait transmis le souvenir. Désir de se saisir du temps qui passe. Désir d’effacer les marques de la guerre et de la folie ordinaire des humains. Désir de dévoiler ce qui est caché, de faire ressortir l’apaisement, de mettre l’accent sur le beau en tirant parti des défauts. Car la nostalgie de Caroline Tabet est limpide et féconde : « Les photos de la série Passages me semblent parfois comme des sas de transition pour aller quelque part d’autre ».

Passages 3. Caroline Tabet.

Passages 3. Caroline Tabet.

*Milan KUNDERA, L’ignorance, Folio, 2003, pp. 9-11

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Corps Anonymes de Katya Montaignac, amoureuse des bancs publics

Corps Anonymes, Katya Montaignac, O.D.N.i.  Théâtre de verdure, 2013. Photo : Shanti Loiselle.

Corps Anonymes, Katya Montaignac, O.D.N.i. Théâtre de verdure, 2013. Photo : Shanti Loiselle.

Tous les jeudis soirs au Théâtre de Verdure cet été, vingt personnes explorent par la danse le Parc la Fontaine. Conçue et mise sur pied par Katya Montaignac, la performance des Corps Anonymes invite les piqueniqueurs et promeneurs à prendre part au mouvement.

25 juillet au Théâtre de Verdure/Parc LaFontaine

1er août au Théâtre de Verdure/Parc LaFontaine, suivi de Productions Fila 13 – Soupe du Jour

8 août au Théâtre de Verdure/Parc LaFontaine, suivi de l’Orkestre des Pas Perdus – L’Âge de Cuivre

Dates ultérieures : 15 et 27 septembre 2013 à la M.d.c. Plateau Mont-Royal

Corps Anonymes, Katya Montaignac, O.D.N.i.  Transatlantique, 2010. Photo : Katya Montaignac.

Corps Anonymes, Katya Montaignac, O.D.N.i. Transatlantique, 2010. Photo : Katya Montaignac.

Un soir de juillet, vous avez peut-être vu une vingtaine de personnes la tête couverte d’une capuche, dont dépassent les fils d’un casque d’écoute, évoluer dans le Parc la Fontaine. Vous les avez peut-être vus faire le même mouvement, imiter la position d’un spectateur, construire une sculpture vivante, faire corps avec un arbre ou un banc. Ces danseurs amateurs et professionnels s’approprient l’espace au son de consignes simples et précises, préenregistrées et diffusées par leurs lecteurs MP3. Ancrée à un moment précis dans un lieu hors théâtres, la performance dépend de celui-ci, des interprètes et des spectateurs qui deviennent eux-mêmes des participants. Elle prend ici la forme d’une infiltration chorégraphique de l’espace public.

« Une infiltration chorégraphique de l’espace public consiste à envahir discrètement l’environnement par une série de corps anonymes » explique Katya Montaignac, qu’on peinerait à présenter par un Tweet. Œuvrant sur tous les fronts en danse, la jeune femme travaille comme dramaturge, directrice artistique, médiatrice culturelle, chercheure…. Entre autres casquettes, elle conçoit des Objets Dansants Non Identifiés, O.D.N.i de leur petit nom. « Un O.D.N.i est un objet chorégraphique qui s’inscrit à un moment donné quelque part, dans une rue, un parc, souvent in situ mais pas nécessairement, poursuit-elle. Toutes les œuvres de chorégraphes qui me fascinent sur scène et hors scène sont des espèces d’O.D.N.i., c’est-à-dire des propositions indéfinissables et parfois même très étranges. Alors, quand on me propose de créer quelque chose, c’est souvent un O.D.N.i ».

Créés en 1997 avec la compagnie La Gorgone, les premiers O.D.N.i de Katya Montaignac ont coloré des rues parisiennes, des escaliers mécaniques et le périphérique. Établie à Montréal depuis 2002, la jeune femme y a concocté plusieurs pièces inidentifiables et participatives, tels les O.D.N.i du Bal Moderne et du pARTy avec la 2ème Porte à Gauche, dont elle est membre depuis 2006.

Corps Anonymes, Katya Montaignac, O.D.N.i. Photo : Fabien Durieux.

Corps Anonymes, Katya Montaignac, O.D.N.i. Photo : Fabien Durieux.

Corps Anonymes, Katya Montaignac, O.D.N.i. Photo : Fabien Durieux.[/caption]Si un Objet Dansant Non Identifié investit souvent un espace hors scène, il peut aussi prendre possession d’un théâtre. Par exemple, les Corps Anonymes ont été présentés dans des contextes très divers depuis le lancement du projet à Montréal dans le cadre de l’État d’Urgence de l’ATSA en novembre 2009 : théâtres, parcs, centres commerciaux, festivals, etc. La proposition a été déployée dans des cadres naturels et urbains, été comme hiver. Comme son nom l’indique, cette infiltration n’a généralement pas de début ni de fin, elle émerge comme si de rien n’était, surprend les passants et se dissout insensiblement dans l’espace. Mais dans le cadre de la programmation du Théâtre de Verdure, elle se déroule comme une performance plus traditionnelle.

Corps Anonymes, Katya Montaignac, O.D.N.i. parcours étudiant du FTA 2011 pour un flashmob au complexe Desjardins. Photo : Katya Montaignac.

Corps Anonymes, Katya Montaignac, O.D.N.i. parcours étudiant du FTA 2011 pour un flashmob au complexe Desjardins. Photo : Katya Montaignac.

Fondatrice de la plateforme de danse in situ O.D.N.i, Montaignac est captivée par l’anonymat : « j’ai l’impression de pouvoir me projeter plus facilement à travers un personnage sans visage, car c’est alors l’imaginaire du public qui remplit le vide : tout d’un coup, ce personnage pourrait être lui-même, un ami disparu, son père ou une créature de science-fiction ». Katya Montaignac a donc voulu « créer une foule anonyme, dont les corps soulignent le paysage, l’architecture qu’on ne remarque plus, ou encore certains phénomènes sociaux comme, par exemple, les personnes itinérantes dont le regard se détourne ». Ainsi, lors de la création de l’initiative pour l’État d’Urgence de l’ATSA, Montaignac a donné à voir 20 interprètes couchés au sol tels des personnes sans-abris, installés en mottons, en ligne, en spirale : « Le but n’était pas d’esthétiser la misère mais de démultiplier une figure isolée et marginale par la force du groupe », précise la jeune femme.

Imprégnés par le contexte et par l’intention de chaque représentation, les Corps Anonymes revêtent une autre signification au Théâtre de Verdure. Ils y instillent l’idée d’un territoire poétique, d’un espace de porosité et de partage. Le geste, le regard, le ressenti et l’écoute y deviennent vecteurs d’une communication entre les personnes. En effet, les Corps Anonymes ont ceci de passionnant que la proposition n’est pas purement performative et esthétique, mais inclusive et participative. Un interprète s’arrête et indique son chemin à un passant. Un autre enlève ses écouteurs, explique à un promeneur curieux ce qu’il fait, lui fait entendre les consignes. Surtout, vers le milieu de la pièce, chaque danseur enclenche un dialogue avec un membre du public : il le serre dans ses bras, l’oriente dans l’espace, danse avec lui, puis lui passe le relais en le coiffant des écouteurs et en imitant ses mouvements. Le spectateur ou la spectatrice devenu danseur ou danseur suit à son tour les consignes, le guidé devient guide, tout le monde danse, adultes et enfants, hommes et femmes. Et quand on commence à danser avec un membre du public, on enlève sa capuche. Comme si lorsqu’on fait place à une personne « autre », on rompt l’anonymat, on rend l’invisible visible.

Corps Anonymes, Katya Montaignac, O.D.N.i.  Théâtre de verdure, 2013. Photo : Shanti Loiselle.

Corps Anonymes, Katya Montaignac, O.D.N.i. Théâtre de verdure, 2013. Photo : Shanti Loiselle.

Mes premiers Corps Anonymes, je les ai vécues en tant que performeuse. Je vous ai livré des impressions « de l’intérieur » sur cette expérience particulière, où j’étais dans une sorte de bulle méditative, guidée par la voix de Katya Montaignac et par des chansons familières, tout en interagissant avec les autres participants et avec l’environnement du parc. J’ai exploré le lieu par le mouvement avec autrui, je me suis adaptée aux caractéristiques de celui-ci, physiques, géographiques et humaines. Grimper sur un arbre, mettre la tête en-dessous d’un banc, feuilleter le journal comme un lecteur, ramper par terre. S’approprier le geste d’une participante, tout en le transformant un peu au passage. Danser avec une spectatrice qui deviendra participante aux prochains Corps Anonymes et qui souhaite transplanter la performance en Haïti. Devenir poreuse à tout ce qui circule entre les corps, le lieu, la musique, le public, les nouveaux performeurs.

Danseurs des Corps Anonymes : Julia Barrette-Laperrière, Ariane Boulet, Vanessa Bousquet, Andréanne Brault, Rachel Billet, Marco Chaigneau, Claudia Chan Tak, Monica Coquoz, Corinne Crane-Desmarais, Clarisse Delatour, Sarah Dell’Ava, Karine Desrochers, Vincent Dray, Jeanne Dubé, Indiana Escach, Mariejoe Foucher, Didier Giolat, Chantal Häusler, Claire Jeannot, Ilya Krouglikov, François-Joseph Lapointe, Catherine Larocque, Josianne Latreille, Marie Mougeolle, Sébastien Provencher, Enora Rivière, Emmalie Ruest, Eduardo Ruiz Vergara, Karine Théoret, Anouk Thériault et Mary Williamson.