L’interdépendanse de Chiara Frigo et Emmanuel Jouthe

When we were old de Chiara Frigo et Emmanuel Jouthe. Photo : Andrea Zonta

When we were old de Chiara Frigo et Emmanuel Jouthe. Photo : Andrea Zonta

Peut-on chorégraphier à deux? Après tout, des romans s’écrivent et des films se font à deux mains, des musiques sont composées collectivement, pourquoi l’écriture du mouvement serait-elle nécessairement solitaire? Comme dans toute collaboration en art ou ailleurs, cela implique un dialogue, des négociations, des compromis, la rencontre d’imaginaires distincts, de deux visions et pratiques de la danse.

L’italienne Chiara Frigo et le québécois Emmanuel Jouthe, tous deux chorégraphes-interprètes, présentent cette semaine à Montréal When we were old, l’aboutissement d’un projet de recherche chorégraphique qui s’est déroulé pendant deux ans en Italie, au Québec et à Vancouver. Coprésentée par l’Agora de la Danse et Tangente, la création sous sa forme actuelle est née d’une balade à Vancouver, pendant laquelle les deux co-créateurs eurent vent de l’histoire suivante : une forêt est rasée pour devenir une ville, tandis qu’une station d’essence fait place à un parc public. Ceci donna envie à Frigo et Jouthe d’aborder les thématiques de transformation de l’espace, de réversibilité du temps et de renouvellement dans leur travail partagé de recherche en matière de mouvement. Dans ses créations personnelles, Chiara Frigo s’est d’ailleurs intéressée au temps qui passe, à l’âge et à l’irréversibilité des choses.

When we were old de Chiara Frigo et Emmanuel Jouthe. Photo : Frédéric Chais.

When we were old de Chiara Frigo et Emmanuel Jouthe. Photo : Frédéric Chais.

Dans When we were old, l’expérience du milieu environnant influence le rapport à soi et à autrui. La géographie externe affecte la géographie interne. Ainsi, les deux chorégraphes ont cartographié la scène en différentes zones où divers sentiments – joie, calme, colère, etc. – prennent le dessus et imprègnent la chorégraphie. Ils déroulent et enroulent des tapis de plusieurs couleurs pour représenter les textures et les dimensions de leur paysage émotionnel et géographique. Baignant dans une lumière franche, la scénographie est d’une grande simplicité : un arbuste asséché qui a vu des temps meilleurs, des bouts d’arbre tronçonnés, des micros, des chaises. Quant à la trame sonore concoctée par Laurent Maslé, elle illustre les changements de paysage et émarge à l’électroacoustique, à la techno, se mélangeant à de l’opéra et à la chanson d’Elvis Presley, A little less conversation.

Qui dit création à deux, dit négociations et luttes de pouvoir. En effet, l’interaction de Frigo et Jouthe est par moments très physique, axée sur le contact avec le corps de l’autre et sa manipulation. Sans être genrée, elle évoque une joute de corps, un jeu de poids et de contrepoids. À d’autres moments, leur dialogue est théâtral, créant des images et incorporant du texte – en anglais, en français, en italien – quoiqu’économes de mots. Certaines séquences sont emplies de drôlerie, par exemple lorsque Frigo annonce avec conviction qu’elle est un dinosaure et qu’elle demande à Jouthe s’il la croit capable de manger un être vivant. Pendant une grande partie de la pièce, c’est surtout Frigo qui parle. Elle répète entre autres : « si tu cours plus vite, je t’emmène quelque part ». Du reste, Chiara Frigo, biologiste moléculaire venue à la chorégraphie il y a quelques années, est frappante par sa présence et son énergie. Elle est tel un vif argent qui innerve la création de son charisme. Emmanuel Jouthe est plus posé et plus calme, un peu comme ce baobab dont il raconte l’histoire, il soutient la pièce et le cheminement débridé et volubile de Chiara. Un peu comme si chacun avait trouvé sa niche dans le monde qu’ils ont construit à deux. Car, dans les entrevues, ils insistent sur le fait qu’il n’y a pas eu de métissage et d’hybridation de leurs langages, mais que ces derniers ont fusionné pour créer une nouvelle langue.

Création inclassable, protéiforme et savoureuse, When we were old peut sembler parfois décousue, comme si deux mondes se côtoyaient sans communiquer, voire partaient à la dérive. Mais, même quand on parle une même langue, se comprend-on toujours pour autant? Toujours est-il que dans un monde marqué par la dégradation inexorable de l’environnement, la vision de Frigo et Jouthe, où la nature peut reprendre ses droits et où tout peut se transformer, est emplie d’espoir ; elle est tout, sauf passéiste et sombre. « Rien n’est joué ; nous pouvons tout reprendre. Ce qui fut fait et manqué peut être refait » a écrit l’anthropologue Claude Lévi-Strauss. Alors, un peu moins de conversation et un peu plus d’action s’il vous plaît, un peu moins de chicanes et un peu plus d’étincelles*.

* Les paroles de la chanson d’Elvis Presley, qui fait partie de la trame sonore du spectacle.

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