Karine Denault chorégraphie l’exacerbation et les divagations du désir

Photo : Yannick Grandmont

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Une grande scène blanche. Des tables avec du matériel de son et des ordinateurs que traficotent trois femmes (les danseuses, Karine Denault, Dana Gingras, K. G. Guttman). Par terre, sont allongés trois hommes (les musiciens, Jonathan Parant, Alexandre St-Onge et Alexander Wilson). Nous sommes assis tout autour de la scène à ras le sol. Vibre à nos oreilles le son électro-bruitiste de K.A.N.T.N.A.G.A.N.O.

La dernière création de Karine Denault, Pleasure Dome, est inspirée de la pensée du philosophe George Bataille, selon lequel « l’érotisme […] est le déséquilibre dans lequel l’être se met lui-même en question, consciemment ». La chorégraphe a voulu transposer cette idée bataillienne de la perte d’équilibre et de l’oubli de soi propres au désir dans les corps de ses interprètes, qui réagissent à la très belle musique de K.A.N.T.N.A.G.A.N.O., entre l’électronique expérimental et le rock. Mais qui dit perte de contrôle, ne dit pas forcément pléthore de mouvements et hurlements. Qui dit érotisme, ne dit pas nécessairement danse de bacchantes ou des sept voiles de Salomé. Le silence, la gestuelle dépouillée, l’obscurité où on ne distingue que les lumières des machines alternent avec la musique hypnotique et psychédélique, les solos de guitare, les mouvements débridés des six interprètes, les éclairages francs et clairs. Pièce expérientielle et immersive, Pleasure Dome oscille entre deux états, l’harmonie et la dissonance qui alternent dans l’art et dans toute œuvre artistique, dixit Bataille.

Photo : Yannick Grandmont

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En fait, la pièce de Denault aurait dû être intitulée Desire Dome et non pas Pleasure Dome. En effet, pour Bataille, « le
plaisir est un paradoxe » : l’érotisme et le plaisir, autrement dit le désir et l’orgasme, ne peuvent coexister. L’érotisme tient du crescendo, de l’exaspération, et non de la conclusion. C’est pour cela que l’érotisme chez Bataille « trouve sa véritable nature par la littérature; il a un caractère théâtral, voire de parodie et relève d’une scénographie ; l’érotisme tend enfin vers l’impossible et non vers le plaisir » explique Agathe Simon, une spécialiste du philosophe. Karine Denault partage la vision de Bataille, à cela près que c’est dans la danse et la performance qu’elle exprime l’érotisme et sa quête de l’impossible : sa pièce décrit les transgressions, les divagations, l’exaspération et le caractère insoluble et infini du désir. Voilà pourquoi Pleasure Dome est une création abstraite, qui semble si peu représenter l’extase : celle-ci est impossible.

Photo : Yannick Grandmont

Photo : Yannick Grandmont

Le désordre et les errances de Pleasure Dome sont minutieusement travaillés et calibrés. La scénographie est impeccable et les interprètes habitent merveilleusement l’espace. Propice à un état de flottement et de transe, la pièce peut cependant susciter une saturation sensorielle. Elle m’a vaguement rappelée l’ambiance d’une rave, sauf que tout le monde était parfaitement sobre. Certes, cela vient bousculer le public, le sortir de sa zone de confort. Mais encore ?

Agora de la Danse

6-7-8 février / 20 h et 9 février / 16 h

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