Anatomo-poétique XY

Lael Stellick dans Corps Caverneux d'Aurélie Pedron. Photo`: Sandra-Lynn Bélanger.

Lael Stellick dans Corps Caverneux d’Aurélie Pedron. Photo`: Sandra-Lynn Bélanger.

Un corps caverneux, c’est un organe érectile. On en trouve deux dans le pénis de l’homme et deux dans le clitoris de la femme, pas de jaloux. Puisque la nouvelle création éponyme de la chorégraphe et vidéaste Aurélie Pedron explore la psyché masculine à travers le corps de Félix Beaulieu-Duchesneau, Daniel Soulières et Lael Stellick, ce corps caverneux semble faire référence aux « bijoux de famille » des hommes.

Chair, la pièce précédente d’Aurélie Pedron se penchait sur l’univers féminin. N’ayant pas eu l’occasion de la voir, je n’en parlerai pas mais me contenterai de dire qu’elle faisait appel à la vidéo en circuit fermé, captant les images des danseuses en temps réel. En effet, Aurélie Pedron a son actif plus d’une dizaine de réalisations en vidéodanse. Dans Corps Caverneux, il n’y a pas de vidéo, mais télescopage de lumières, de sons, d’objets et des corporéités de trois interprètes qui diffèrent par l’anatomie, l’âge, l’histoire de vie et le parcours artistique.

Daniel Soulières et Lael Stellick dans Corps Caverneux d'Aurélie Pedron. Photo : Frédéric Duchesne.

Daniel Soulières et Lael Stellick dans Corps Caverneux d’Aurélie Pedron. Photo : Frédéric Duchesne.

Le processus d’écriture chorégraphique a été ancré dans les représentations des danseurs à l’égard de leur masculinité : pour construire Corps Caverneux, Pedron a travaillé séparément avec chacun des interprètes, avant de les réunir. Pendant les prémices de la pièce, elle leur a posé une question : « C’est quoi, pour vous, être un homme? ». Mais les réponses verbales contrastaient parfois avec ce que disaient les corps. C’est compréhensible, puisque toute identité est plurielle, composée d’appartenances diversifiées, parfois conflictuelles ; toute identité est complexe, stratifiée et fluctuante. Pour transposer sur scène ces convergences et divergences, il a fallu donc faire le tri. Par conséquent, même si la chorégraphe a tenu à laisser les spectateurs se faire leur propre idée, Corps Caverneux semble surtout déployer le regard qu’elle-même porte sur diverses facettes de l’identité masculine et ouvre en fait une fenêtre sur sa psyché à elle. Cela pourrait expliquer le malaise que j’ai ressenti devant certaines scènes, qui m’ont apparues se situer à la lisière du symbolique-anecdotique : scènes de luttes, de compétition…

Félix Beaulieu-Duchesneau et Lael Stellick dans Corps Caverneux d'Aurélie Pedron. Photo :  Frédéric Duchesne.

Félix Beaulieu-Duchesneau et Lael Stellick dans Corps Caverneux d’Aurélie Pedron. Photo : Frédéric Duchesne.

Par ailleurs, les objets amenés par les interprètes à la demande de la chorégraphe apparaissent souvent comme des extensions du corps, parfois phalliques, parfois tout simplement organiques.  En est un bon exemple le fantastique aspirateur sonore en forme d’accordéon qui semble greffé sur le dos de Lael Stellick à l’ouverture de la pièce. Conçue par Jeremy Gordaneer, cette structure m’a plongée directement dans un monde futuriste et onirique, à mi-chemin entre l’univers de la BD de la Caste des Méta-barons et celui de la série de Falling Skies, mâtiné d’une touche de la trilogie Alien. Autre moment particulièrement savoureux, la séquence des joutes de tubes de métal qui sont déroulés et enroulés par Félix Beaulieu-Duchesneau et Lael Stellick – vers de Dune? démonstrations de virilité? – elles ont fait dire à  J.D. Papillon, journaliste de danse à l’émission radio Dirty Feet et à Bloody Underrated « les femmes semblent souvent s’imaginer, à tort, que les hommes passent leur temps à comparer la taille de leurs pénis.»

Félix Beaulieu-Duchesneau dans Corps Caverneux d'Aurélie Pedron. Photo :  Frédéric Duchesne.

Félix Beaulieu-Duchesneau dans Corps Caverneux d’Aurélie Pedron. Photo : Frédéric Duchesne.

Ovni quelque peu psychanalyste, Corps Caverneux est porté par un travail de lumière qui colle à la peau d’interprètes époustouflants et suit de près leurs mouvements, créant des sortes d’apartés avec trois univers personnels, par une scénographie très aboutie et par une trame sonore particulièrement appropriée à la pièce. Basée sur un travail d’états, celle-ci a aussi l’intérêt de pouvoir susciter un grand éventail d’états d’âme et de perceptions chez les spectateurs. Pour ma part, j’aurais voulu voir plus de dialogue, plus d’interactions entre les interprètes.

Lael Stellick dans Corps Caverneux d'Aurélie Pedron. Photo : Frédéric Duchesne.

Lael Stellick dans Corps Caverneux d’Aurélie Pedron. Photo : Frédéric Duchesne.

Corps Caverneux est voulu comme une exploration de l’identité masculine, mais on y visite beaucoup le panorama mental d’une femme. Après tout, les corps caverneux ne sont l’apanage, ni des hommes, ni des femmes. Le « soi » n’est-il pas toujours un compromis, une négociation entre une «auto-identité» définie par nous-mêmes et une «exo-identité» définie par les autres?* L’identité n’existe jamais en elle-même, mais toujours dans un rapport à autrui. Et puisqu’identité et altérité se définissent l’une l’autre, je suis impatiente de voir la prochaine création d’Aurélie Pedron, annoncée comme la rencontre des univers féminins et masculins.

*Selon le sociologue Pierre-Jean Simon (1999)

Corps Carveneux

Ce soir, 19h30. Demain, 16H. Monument National.

Chorégraphe AURÉLIE PEDRON
Interprètes FÉLIX BEAULIEU-DUCHESNEAU, DANIEL SOULIÈRES et LAEL STELLICK
Création de la sculpture d’accordéon JEREMY GORDANEER Structure scénographique MARILÈNE BASTIEN
Conception des lumières AURÉLIE PEDRON avec la précieuse collaboration de MARC PARENT
Accessoires MARC-ANDRÉ LABELLE Création d’objets lumineux et soutien technique PAUL CHAMBERS
Musique LAURENT AGLAT Conseillère artistique INDIANA ESCACH Répétitrices SARAH DELL’AVA et ANNIE GAGNON

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