Nuit Blanche : danser jusqu’au bout de la nuit

Le Bal Moderne de la 2ème Porte à Gauche. La philo-danse est à l'honneur cette année, à la Grande Bibliothèque.

Le Bal Moderne de la 2ème Porte à Gauche. La philo-danse est à l’honneur cette année, à la Grande Bibliothèque.

Le samedi 2 mars, aura lieu la Nuit Blanche, organisée dans le cadre des festivités de Montréal en lumière. Au programme, une pléthore d’activités de tous genres à travers la ville. Nuit Blanche sera dansante ou ne sera pas.

Pour les afficionados de danse contemporaine, je vous livre quelques suggestions (liste nullement exhaustive) :

• Investissant l’espace Hegel de la Grande Bibliothèque et animé par un philosophe en chair et en os, le Bal Moderne de la 2ème Porte à gauche conjugue philosophie et danse, mouvement et pensée. Dans ce bal festif, plusieurs chorégraphes – Katie Ward, Raphaëlle Perreault, Emmalie Ruest et Milan Gervais – vous proposeront d’apprendre des phrases dansées simples, inspirées pour l’occasion de Rancière, Foucault, Deleuze et Merleau-Ponty. Le bal est pour tous et toutes, nul besoin d’être un danseur averti. Les débutants sont plus que bienvenus. Et après, vous pourrez vous trémousser librement au son des platines d’un DJ.

• Au Monument National, les Sœurs Schmutt seront à l’affiche dans le cadre du Cabaret de la Nuit, avec la Fanfare Pourpour et d’autres artistes. Les Sœurs Schmutt sont deux sœurs jumelles chorégraphes qui créent des pièces oniriques et immersives. Et, à minuit pile, elles nous promettent une surprise.

• Au Main Line Theater, en collaboration avec Art Matters, est annoncée une soirée de performances. Le collectif d’artistes Body Slam sera de la partie, donnant à voir une exploration de la nature humaine à travers la danse contemporaine, le breakdance, la musique, la poésie, etc.

• À l’Agora de la Danse, se tiendra le Tournoi Nocturne des Imprudanses, à l’occasion duquel cinq équipes de danseurs se lanceront dans des joutes d’improvisation.

• Au Studio 303, ce sera le coup d’envoi du festival Edgy Women avec All Nuit Long, une nuit bien arrosée de projections de vidéos sur les clichés du monde de la performance sportive. Un photomaton interactif avec costumes et décors, si vous avez envie de vous métamorphoser et d’explorer davantage les liens entre le genre et le sport, le thème du festival cette année.

• À la Place des Arts, à minuit, il y aura le Dance Floor, un show de danse contemporaine et d’acrobatie, avec O Vertigo, Blu Print Cru la compagnie de hip hop, Héloïse Bourgeois, un extrait de « Ne meurs pas tout de suite, on nous regarde » de Manu Roque et Ian Yaworski qui réinvente et urbanise la gigue.

Il n’y a pas à dire, c’est beau une ville qui danse la nuit.

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Le Fils d’Adrien Danse/Harold Rhéaume : Only connect*

Fluide d'Harold Rhéaume. Photo : David Cannon.

Fluide d’Harold Rhéaume. Photo : David Cannon.

Comment mettre en danse l’idée de collectivité, d’interdépendance? Comment chorégraphier les interactions humaines? C’est ce qui intéresse Harold Rhéaume dans Fluide, une création à la fois écologique et géométrique. Dans un décor très dépouillé, d’une blancheur clinique, il donne à voir sept hommes et femmes initialement seuls qui commencent à tisser des liens invisibles entre eux, « à la rencontre et au centre de forces circulaires et de tourbillons algébriques »**. Les interprètes forment une communauté dansante où chaque spirale de l’un affecte le corps de l’autre et où l’énergie semble se transmettre telle une onde unique à travers chacune de leurs cellules. On voit se mouvoir dans l’espace une sorte de corps collectif fluidique, dont le tout est plus important que la somme des parties, dans une approche toute gestaltienne. L’idée est excellente, Rhéaume a voulu mettre l’accent sur les interconnexions dans un monde saturé de canaux extrêmement rapides de communication, mais où on ne se dit plus rien. Marilou Castonguay, Jean-François Légaré, Brice Noeser, Alexandre Parenteau, Esther Rousseau-Morin, Georges-Nicolas Tremblay et Arielle Warnke St-Pierre se plient à merveille au jeu, qui requiert beaucoup de virtuosité et une grande cohésion entre eux.

Fluide d'Harold Rhéaume. Photo : David Cannon.

Fluide d’Harold Rhéaume. Photo : David Cannon.

Cependant, à trop vouloir la synergie et l’organicité, ne risque-t-on pas de forcer les choses? Si certains duos sont puissants, l’ensemble de la pièce tend à verser dans un lyrisme formel, encore exacerbé par la musique, qui peut manquer de naturel et laisser sceptique. Un peu de dissonance aurait pu contribuer à la fluidité, d’autant que les quelques moments où on entend uniquement le souffle des interprètes touchent au merveilleux, comme s’ils étaient faits « d’un nœud et d’un foyer de mouvements que le danseur autour de lui distribue et récupère, fonction d’un nombre, centre ivre, réalisation d’une âme dans la décharge d’une étincelle ».**

Fluide. Le fils d’Adrien danse / Harold Rhéaume (Québec). Agora de la Danse, 20-21-22 février / 20 h

* Le titre de ce post fait référence à l’épigraphe d’E.M Forster à son roman Howard Ends.

Only connect! That was the whole of her sermon.
Only connect the prose and the passion, and both will be exalted,
And human love will be seen at its height.
Live in fragments no longer.
Only connect…

**Paul Claudel

Salt in my nose, un film en provenance de Beyrouth à Cinedans

Un an après la sélection de We might as well par Cinedans, la réalisatrice libanaise Wafa’a Halawi récidive avec Salt in my nose. Ce nouveau film a ceci de particulier qu’il s’inscrit dans le cadre d’une initiative éducative mise sur pied par Julie Weltzien et Anne Gough à l’Université Américaine de Beyrouth, 4D Dance-Design Design-Dance. Destinée principalement à de jeunes non-danseurs vivant en milieu urbain, 4D vise à « réétablir des connexions physiques avec l’environnement abandonné»,, en faisant appel à une interaction à travers le corps et tous les sens avec le milieu naturel. Le projet prend appui sur l’apport de participants qui développent des séquences chorégraphiques et adaptent celles-ci à un lieu sélectionné par leurs soins. En effet, les instigatrices du projet, Julie Weltzien et Anne Gough, se sont données un rôle de facilitatrices catalysant un processus collectif de créativité et de recherche et ne voulaient surtout pas être des professeurs ou des chorégraphes auditionnant pour une performance.

Le projet 4D est ancré dans les réalités et le contexte du Liban, caractérisé par une mutation accélérée des paysages urbains et ruraux liée à l’urbanisation et par une scène de danse contemporaine en plein essor. Non contentes d’introduire des jeunes au mouvement et à la danse contemporaine, Julie Weltzien et Anne Gough souhaitaient également investir des lieux abandonnés ou marginaux pour des performances éphémères et connecter entre eux les milieux ruraux et urbains. 4D a ainsi donné lieu à des périodes de recherche collective qui ont abouti à la production de trois films de danse dans la montagne enneigée, au bord de la mer et dans la ville, avec le concours de Wafa’a Halawi.

Karine Denault chorégraphie l’exacerbation et les divagations du désir

Photo : Yannick Grandmont

Photo : Yannick Grandmont

Une grande scène blanche. Des tables avec du matériel de son et des ordinateurs que traficotent trois femmes (les danseuses, Karine Denault, Dana Gingras, K. G. Guttman). Par terre, sont allongés trois hommes (les musiciens, Jonathan Parant, Alexandre St-Onge et Alexander Wilson). Nous sommes assis tout autour de la scène à ras le sol. Vibre à nos oreilles le son électro-bruitiste de K.A.N.T.N.A.G.A.N.O.

La dernière création de Karine Denault, Pleasure Dome, est inspirée de la pensée du philosophe George Bataille, selon lequel « l’érotisme […] est le déséquilibre dans lequel l’être se met lui-même en question, consciemment ». La chorégraphe a voulu transposer cette idée bataillienne de la perte d’équilibre et de l’oubli de soi propres au désir dans les corps de ses interprètes, qui réagissent à la très belle musique de K.A.N.T.N.A.G.A.N.O., entre l’électronique expérimental et le rock. Mais qui dit perte de contrôle, ne dit pas forcément pléthore de mouvements et hurlements. Qui dit érotisme, ne dit pas nécessairement danse de bacchantes ou des sept voiles de Salomé. Le silence, la gestuelle dépouillée, l’obscurité où on ne distingue que les lumières des machines alternent avec la musique hypnotique et psychédélique, les solos de guitare, les mouvements débridés des six interprètes, les éclairages francs et clairs. Pièce expérientielle et immersive, Pleasure Dome oscille entre deux états, l’harmonie et la dissonance qui alternent dans l’art et dans toute œuvre artistique, dixit Bataille.

Photo : Yannick Grandmont

Photo : Yannick Grandmont

En fait, la pièce de Denault aurait dû être intitulée Desire Dome et non pas Pleasure Dome. En effet, pour Bataille, « le
plaisir est un paradoxe » : l’érotisme et le plaisir, autrement dit le désir et l’orgasme, ne peuvent coexister. L’érotisme tient du crescendo, de l’exaspération, et non de la conclusion. C’est pour cela que l’érotisme chez Bataille « trouve sa véritable nature par la littérature; il a un caractère théâtral, voire de parodie et relève d’une scénographie ; l’érotisme tend enfin vers l’impossible et non vers le plaisir » explique Agathe Simon, une spécialiste du philosophe. Karine Denault partage la vision de Bataille, à cela près que c’est dans la danse et la performance qu’elle exprime l’érotisme et sa quête de l’impossible : sa pièce décrit les transgressions, les divagations, l’exaspération et le caractère insoluble et infini du désir. Voilà pourquoi Pleasure Dome est une création abstraite, qui semble si peu représenter l’extase : celle-ci est impossible.

Photo : Yannick Grandmont

Photo : Yannick Grandmont

Le désordre et les errances de Pleasure Dome sont minutieusement travaillés et calibrés. La scénographie est impeccable et les interprètes habitent merveilleusement l’espace. Propice à un état de flottement et de transe, la pièce peut cependant susciter une saturation sensorielle. Elle m’a vaguement rappelée l’ambiance d’une rave, sauf que tout le monde était parfaitement sobre. Certes, cela vient bousculer le public, le sortir de sa zone de confort. Mais encore ?

Agora de la Danse

6-7-8 février / 20 h et 9 février / 16 h

Anatomo-poétique XY

Lael Stellick dans Corps Caverneux d'Aurélie Pedron. Photo`: Sandra-Lynn Bélanger.

Lael Stellick dans Corps Caverneux d’Aurélie Pedron. Photo`: Sandra-Lynn Bélanger.

Un corps caverneux, c’est un organe érectile. On en trouve deux dans le pénis de l’homme et deux dans le clitoris de la femme, pas de jaloux. Puisque la nouvelle création éponyme de la chorégraphe et vidéaste Aurélie Pedron explore la psyché masculine à travers le corps de Félix Beaulieu-Duchesneau, Daniel Soulières et Lael Stellick, ce corps caverneux semble faire référence aux « bijoux de famille » des hommes.

Chair, la pièce précédente d’Aurélie Pedron se penchait sur l’univers féminin. N’ayant pas eu l’occasion de la voir, je n’en parlerai pas mais me contenterai de dire qu’elle faisait appel à la vidéo en circuit fermé, captant les images des danseuses en temps réel. En effet, Aurélie Pedron a son actif plus d’une dizaine de réalisations en vidéodanse. Dans Corps Caverneux, il n’y a pas de vidéo, mais télescopage de lumières, de sons, d’objets et des corporéités de trois interprètes qui diffèrent par l’anatomie, l’âge, l’histoire de vie et le parcours artistique.

Daniel Soulières et Lael Stellick dans Corps Caverneux d'Aurélie Pedron. Photo : Frédéric Duchesne.

Daniel Soulières et Lael Stellick dans Corps Caverneux d’Aurélie Pedron. Photo : Frédéric Duchesne.

Le processus d’écriture chorégraphique a été ancré dans les représentations des danseurs à l’égard de leur masculinité : pour construire Corps Caverneux, Pedron a travaillé séparément avec chacun des interprètes, avant de les réunir. Pendant les prémices de la pièce, elle leur a posé une question : « C’est quoi, pour vous, être un homme? ». Mais les réponses verbales contrastaient parfois avec ce que disaient les corps. C’est compréhensible, puisque toute identité est plurielle, composée d’appartenances diversifiées, parfois conflictuelles ; toute identité est complexe, stratifiée et fluctuante. Pour transposer sur scène ces convergences et divergences, il a fallu donc faire le tri. Par conséquent, même si la chorégraphe a tenu à laisser les spectateurs se faire leur propre idée, Corps Caverneux semble surtout déployer le regard qu’elle-même porte sur diverses facettes de l’identité masculine et ouvre en fait une fenêtre sur sa psyché à elle. Cela pourrait expliquer le malaise que j’ai ressenti devant certaines scènes, qui m’ont apparues se situer à la lisière du symbolique-anecdotique : scènes de luttes, de compétition…

Félix Beaulieu-Duchesneau et Lael Stellick dans Corps Caverneux d'Aurélie Pedron. Photo :  Frédéric Duchesne.

Félix Beaulieu-Duchesneau et Lael Stellick dans Corps Caverneux d’Aurélie Pedron. Photo : Frédéric Duchesne.

Par ailleurs, les objets amenés par les interprètes à la demande de la chorégraphe apparaissent souvent comme des extensions du corps, parfois phalliques, parfois tout simplement organiques.  En est un bon exemple le fantastique aspirateur sonore en forme d’accordéon qui semble greffé sur le dos de Lael Stellick à l’ouverture de la pièce. Conçue par Jeremy Gordaneer, cette structure m’a plongée directement dans un monde futuriste et onirique, à mi-chemin entre l’univers de la BD de la Caste des Méta-barons et celui de la série de Falling Skies, mâtiné d’une touche de la trilogie Alien. Autre moment particulièrement savoureux, la séquence des joutes de tubes de métal qui sont déroulés et enroulés par Félix Beaulieu-Duchesneau et Lael Stellick – vers de Dune? démonstrations de virilité? – elles ont fait dire à  J.D. Papillon, journaliste de danse à l’émission radio Dirty Feet et à Bloody Underrated « les femmes semblent souvent s’imaginer, à tort, que les hommes passent leur temps à comparer la taille de leurs pénis.»

Félix Beaulieu-Duchesneau dans Corps Caverneux d'Aurélie Pedron. Photo :  Frédéric Duchesne.

Félix Beaulieu-Duchesneau dans Corps Caverneux d’Aurélie Pedron. Photo : Frédéric Duchesne.

Ovni quelque peu psychanalyste, Corps Caverneux est porté par un travail de lumière qui colle à la peau d’interprètes époustouflants et suit de près leurs mouvements, créant des sortes d’apartés avec trois univers personnels, par une scénographie très aboutie et par une trame sonore particulièrement appropriée à la pièce. Basée sur un travail d’états, celle-ci a aussi l’intérêt de pouvoir susciter un grand éventail d’états d’âme et de perceptions chez les spectateurs. Pour ma part, j’aurais voulu voir plus de dialogue, plus d’interactions entre les interprètes.

Lael Stellick dans Corps Caverneux d'Aurélie Pedron. Photo : Frédéric Duchesne.

Lael Stellick dans Corps Caverneux d’Aurélie Pedron. Photo : Frédéric Duchesne.

Corps Caverneux est voulu comme une exploration de l’identité masculine, mais on y visite beaucoup le panorama mental d’une femme. Après tout, les corps caverneux ne sont l’apanage, ni des hommes, ni des femmes. Le « soi » n’est-il pas toujours un compromis, une négociation entre une «auto-identité» définie par nous-mêmes et une «exo-identité» définie par les autres?* L’identité n’existe jamais en elle-même, mais toujours dans un rapport à autrui. Et puisqu’identité et altérité se définissent l’une l’autre, je suis impatiente de voir la prochaine création d’Aurélie Pedron, annoncée comme la rencontre des univers féminins et masculins.

*Selon le sociologue Pierre-Jean Simon (1999)

Corps Carveneux

Ce soir, 19h30. Demain, 16H. Monument National.

Chorégraphe AURÉLIE PEDRON
Interprètes FÉLIX BEAULIEU-DUCHESNEAU, DANIEL SOULIÈRES et LAEL STELLICK
Création de la sculpture d’accordéon JEREMY GORDANEER Structure scénographique MARILÈNE BASTIEN
Conception des lumières AURÉLIE PEDRON avec la précieuse collaboration de MARC PARENT
Accessoires MARC-ANDRÉ LABELLE Création d’objets lumineux et soutien technique PAUL CHAMBERS
Musique LAURENT AGLAT Conseillère artistique INDIANA ESCACH Répétitrices SARAH DELL’AVA et ANNIE GAGNON