Dance from the mat fait son cinéma : Aida Begic raconte l’après-guerre dans « Les enfants de Sarajevo »

Parmi mes coups de cœur au Festival du Nouveau Cinéma cette année, il y a eu le deuxième film de la réalisatrice bosniaque Aida Begic, Les Enfants de Sarajevo ou Djeca en vo (enfants en bosnien).

À l’affiche au FNC en 2008, Snow, le premier long métrage d’Aida Begic, dépeignait le quotidien d’un groupe de femmes et de fillettes après la guerre des Balkans. Seules dans un village bosniaque isolé, elles essayaient d’être autosuffisantes dans une Bosnie patriarcale dont les hommes ont été exterminés par les conflits armés.

Aida Begic, qui a grandi sous les bombes, raconte l’après-guerre dans ses films. Mais Djeca est beaucoup plus sombre que Snow, qui était imprégné de poésie et de sensualité malgré l’omniprésence de la thématique du deuil. Et, contrairement à Snow, Djeca est situé en milieu urbain, dans la banlieue de Sarajevo.  La banlieue, un lieu indéfini, « entre les lieux » pour la réalisatrice, en accord avec l’état d’esprit de ses personnages. En effet, à travers Rahima et Nedim, deux orphelins sans attaches, qui tentent de survivre dans une Bosnie exsangue et aux prises avec la précarité, la corruption, la délinquance et les magouilles, Aida Begic s’attarde sur le sort des jeunes vivant à Sarajevo aujourd’hui. Née pendant la guerre et n’ayant donc jamais connu que celle-ci et ses traces, la génération à laquelle s’intéresse la réalisatrice a grandi dans un contexte lugubre : « malheureusement, le seul message que notre société envoie aux jeunes c’est que, pour réussir, il faut être corrompu et que l’honnêteté et l’éducation ne paient pas. À Sarajevo, il n’y a pas de place pour la culture. »

À l’occasion d’une entrevue diffusée sur le site Internet du journal Le Monde, Aida Begic pose une question passionnante : « Est-il moral et éthique de faire de l’art par temps de guerre? » La réalisatrice explique avoir trouvé réponse à ses interrogations sur la légitimité du cinéma pendant et après des conflits armés lors du siège de Sarajevo. Elle avait alors pris part à l’organisation d’un festival artistique regroupant performances, théâtre et cinéma : « ce festival m’a convaincue que l’art et la culture sont aussi essentiels que l’eau et la nourriture, souligne Begic. Cela nous a redonné notre dignité humaine ».  Précisant que les musées nationaux sont fermés, que toutes les bibliothèques ont brûlé pendant les combats et que le cinéma, faute de financements, tombe en désuétude, la réalisatrice se demande avec inquiétude quels adultes pourront devenir les enfants et les jeunes d’aujourd’hui.

Dans Djeca, la guerre, ou plutôt l’après-guerre, est un personnage à part entière. Les paysages, les murs portent ses traces. La trame sonore en évoque les déflagrations. En effet, le film se déroulant pendant la période de Noël, on ne sait si les pétarades sont dans la tête des personnages ou occasionnées par des feux d’artifices.

Comme dans Snow, Aida Begic trace un magnifique portrait de femme dans son dernier film : Rahima, que Begic filme caméra à l’épaule, s’escrime pour conserver la garde de son frère adolescent, petit voyou en puissance. Tout semble se liguer contre elle : le patron du restaurant où elle travaille, l’assistante sociale, la directrice de l’école, le ministre caricatural qui exige qu’elle rembourse l’IPhone de son fils cassé lors d’une bagarre, son frère même qui plonge progressivement dans la délinquance… Mais Rahima s’entête, elle n’a pas la langue dans sa poche et se ne laisse pas marcher sur les pieds.

Toutes les responsabilités que Rahima porte sur ses épaules, tous les obstacles auxquelles elle est confrontée font qu’elle est très seule et qu’elle ne peut construire de relations significatives avec les gens. Elle est courtisée par l’épicier mais n’a que faire des hommes qui l’entourent, qui sont généralement soit paumés, soit corrompus. Le voile que Rahima porte semble d’ailleurs une métaphore de sa volonté de se protéger et de ne compter que sur elle-même et surtout pas sur un homme, comme le montre un rêve qu’elle fait sur une femme voilée au visage remplacé par un miroir et une remarque de son patron véreux : « maquille-toi quand tu travailles! Tu es voilée, tu n’es pas morte ». Mais la question du voile n’est pas une thématique-clé du film. Une conversation cocasse a d’ailleurs lieu entre Rahima et son amie qui ne porte pas le voile, où ni l’une, ni l’autre, ne semblent pouvoir expliquer leur choix. En fait, Aida Begic est voilée. Il a semblé plus cohérent à la réalisatrice de raconter la vie d’une femme qui lui ressemble. Elle souligne ainsi que le choix de porter le voile est souvent personnel en Bosnie, à l’instar du sien : « mon choix de porter le voile, auquel se sont opposés mon mari, mes enfants et mon entourage, relève d’une décision intime. Il n’a rien à voir avec un choix politique ou nationaliste. »

À travers Rahima, Djeca parle des communautés marginalisées, qui croyaient en avoir fini avec la guerre mais qui sont maintenant confrontées à ses retombées, à la corruption, aux difficultés économiques, à la misère… Selon la réalisatrice, les membres de ces communautés doivent trancher entre deux options : s’engager dans la voie de la malhonnêteté, de la violence et de la destruction ou opter pour la radicalité de l’espoir, ce choix qui nécessite beaucoup plus de courage et de force. On devine lequel a été celui de Begic, caméra au poing.

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