Dance from the mat fait son cinéma : Aida Begic raconte l’après-guerre dans « Les enfants de Sarajevo »

Parmi mes coups de cœur au Festival du Nouveau Cinéma cette année, il y a eu le deuxième film de la réalisatrice bosniaque Aida Begic, Les Enfants de Sarajevo ou Djeca en vo (enfants en bosnien).

À l’affiche au FNC en 2008, Snow, le premier long métrage d’Aida Begic, dépeignait le quotidien d’un groupe de femmes et de fillettes après la guerre des Balkans. Seules dans un village bosniaque isolé, elles essayaient d’être autosuffisantes dans une Bosnie patriarcale dont les hommes ont été exterminés par les conflits armés.

Aida Begic, qui a grandi sous les bombes, raconte l’après-guerre dans ses films. Mais Djeca est beaucoup plus sombre que Snow, qui était imprégné de poésie et de sensualité malgré l’omniprésence de la thématique du deuil. Et, contrairement à Snow, Djeca est situé en milieu urbain, dans la banlieue de Sarajevo.  La banlieue, un lieu indéfini, « entre les lieux » pour la réalisatrice, en accord avec l’état d’esprit de ses personnages. En effet, à travers Rahima et Nedim, deux orphelins sans attaches, qui tentent de survivre dans une Bosnie exsangue et aux prises avec la précarité, la corruption, la délinquance et les magouilles, Aida Begic s’attarde sur le sort des jeunes vivant à Sarajevo aujourd’hui. Née pendant la guerre et n’ayant donc jamais connu que celle-ci et ses traces, la génération à laquelle s’intéresse la réalisatrice a grandi dans un contexte lugubre : « malheureusement, le seul message que notre société envoie aux jeunes c’est que, pour réussir, il faut être corrompu et que l’honnêteté et l’éducation ne paient pas. À Sarajevo, il n’y a pas de place pour la culture. »

À l’occasion d’une entrevue diffusée sur le site Internet du journal Le Monde, Aida Begic pose une question passionnante : « Est-il moral et éthique de faire de l’art par temps de guerre? » La réalisatrice explique avoir trouvé réponse à ses interrogations sur la légitimité du cinéma pendant et après des conflits armés lors du siège de Sarajevo. Elle avait alors pris part à l’organisation d’un festival artistique regroupant performances, théâtre et cinéma : « ce festival m’a convaincue que l’art et la culture sont aussi essentiels que l’eau et la nourriture, souligne Begic. Cela nous a redonné notre dignité humaine ».  Précisant que les musées nationaux sont fermés, que toutes les bibliothèques ont brûlé pendant les combats et que le cinéma, faute de financements, tombe en désuétude, la réalisatrice se demande avec inquiétude quels adultes pourront devenir les enfants et les jeunes d’aujourd’hui.

Dans Djeca, la guerre, ou plutôt l’après-guerre, est un personnage à part entière. Les paysages, les murs portent ses traces. La trame sonore en évoque les déflagrations. En effet, le film se déroulant pendant la période de Noël, on ne sait si les pétarades sont dans la tête des personnages ou occasionnées par des feux d’artifices.

Comme dans Snow, Aida Begic trace un magnifique portrait de femme dans son dernier film : Rahima, que Begic filme caméra à l’épaule, s’escrime pour conserver la garde de son frère adolescent, petit voyou en puissance. Tout semble se liguer contre elle : le patron du restaurant où elle travaille, l’assistante sociale, la directrice de l’école, le ministre caricatural qui exige qu’elle rembourse l’IPhone de son fils cassé lors d’une bagarre, son frère même qui plonge progressivement dans la délinquance… Mais Rahima s’entête, elle n’a pas la langue dans sa poche et se ne laisse pas marcher sur les pieds.

Toutes les responsabilités que Rahima porte sur ses épaules, tous les obstacles auxquelles elle est confrontée font qu’elle est très seule et qu’elle ne peut construire de relations significatives avec les gens. Elle est courtisée par l’épicier mais n’a que faire des hommes qui l’entourent, qui sont généralement soit paumés, soit corrompus. Le voile que Rahima porte semble d’ailleurs une métaphore de sa volonté de se protéger et de ne compter que sur elle-même et surtout pas sur un homme, comme le montre un rêve qu’elle fait sur une femme voilée au visage remplacé par un miroir et une remarque de son patron véreux : « maquille-toi quand tu travailles! Tu es voilée, tu n’es pas morte ». Mais la question du voile n’est pas une thématique-clé du film. Une conversation cocasse a d’ailleurs lieu entre Rahima et son amie qui ne porte pas le voile, où ni l’une, ni l’autre, ne semblent pouvoir expliquer leur choix. En fait, Aida Begic est voilée. Il a semblé plus cohérent à la réalisatrice de raconter la vie d’une femme qui lui ressemble. Elle souligne ainsi que le choix de porter le voile est souvent personnel en Bosnie, à l’instar du sien : « mon choix de porter le voile, auquel se sont opposés mon mari, mes enfants et mon entourage, relève d’une décision intime. Il n’a rien à voir avec un choix politique ou nationaliste. »

À travers Rahima, Djeca parle des communautés marginalisées, qui croyaient en avoir fini avec la guerre mais qui sont maintenant confrontées à ses retombées, à la corruption, aux difficultés économiques, à la misère… Selon la réalisatrice, les membres de ces communautés doivent trancher entre deux options : s’engager dans la voie de la malhonnêteté, de la violence et de la destruction ou opter pour la radicalité de l’espoir, ce choix qui nécessite beaucoup plus de courage et de force. On devine lequel a été celui de Begic, caméra au poing.

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Photo du mois : Astronaute en lévitation

Bahar Temiz est danseuse et chorégraphe. Originaire de Turquie, elle partage sa vie entre Istanbul et diverses villes européennes, où elle prend part à des créations et fait des résidences. J’ai rencontré Bahar alors qu’on habitait toutes les deux le troisième étage du 23, rue Pascal à Paris et qu’elle faisait des études en philosophie. Actuellement, Bahar effectue une maîtrise en danse à l’Université Paris 8 (Saint-Denis), se produit comme interprète dans des créations et chorégraphie ses propres pièces. Elle présentera un solo à Bruxelles en décembre, à bon entendeur salut si vous êtes dans les parages…

Marc Boivin, Ana Sokolović et le Quatuor Bozzini : Jeu est un autre

Photo : Michael Slobodian

Une idée sinon vraie, c’est une drôle d’histoire, c’est le fruit d’une série de rencontres. Vous me direz que toute création, tout projet, naît de rencontres. Certes, mais cette histoire-là a commencé il y a cinq cent ans pour aboutir hier soir à l’Agora, en faisant se télescoper musique, danse et inspiration théâtrale. Ana Sokolović, la compositrice montréalaise originaire des Balkans, a proposé au danseur Marc Boivin de mettre en mouvement une musique commandée par le Quatuor Bozzini – quatuor à cordes s’adonnant aux musiques classique, nouvelle, contemporaine et expérimentale – sur le thème de la Commedia dell’arte. De prime abord décontenancé et ne se sentant pas des affinités particulières avec la Commedia, Boivin demande à travailler séparément avec chacun des membres du quatuor. S’ensuit une exploration de 18 mois en studio où tous improvisent, en duo, en trio, en quatuor et en quintette. La musique n’est intégrée qu’une fois le dialogue établi. Et d’interprète et chorégraphe invité, Marc Boivin est devenu co-porteur du projet, co-créateur pour emprunter le terme choisi par les Bozzini : le processus menant à « Une idée sinon vraie » brouille les frontières quant aux rôles des protagonistes, puisque tous participent à la création à travers l’improvisation. Pour les membres du quatuor, prendre sa place de co-créateur en tant qu’artiste est primordial, que ce soit en passant des commandes d’œuvres à des compositeurs, en composant ou en improvisant.

En découvrant les textes de Beolco et le personnage de Ruzzante créé par celui-ci, Boivin se pique peu à peu d’intérêt pour les protagonistes de la Commedia dell’arte, créés il y a cinq cent ans par des acteurs très physiques qui improvisaient sur la base d’un canevas très sommaire. Le premier nom de la Commedia dell’arte était d’ailleurs Commedia all’improviso.

Photo : Michael Slobodian

Le résultat de cette drôle d’histoire est une drôle de pièce obsédante et très graphique, jouée devant un public entourant la scène sur trois côtés, où tous se meuvent : si Marc Boivin dépeint sept personnages de la Commedia par sa danse, Mira Benjamin (violon), Isabelle Bozzini (violoncelle), Stéphanie Bozzini (alto) et Clemens Merkel (violon) ne restent pas figés de côté. Ils évoluent, ils interagissent avec Marc, Marc les touche, les fait bouger par son corps ou sa voix. Ils ont une présence magnétique, comme dans le point d’orgue de la pièce : chaque musicien occupe un côté de la scène dans l’obscurité, avec pour seule lumière un projecteur les éclairant par en-dessous. Et lorsqu’ils bougent, ils continuent à jouer, ce qui fait que la création ne sera jamais tout à fait la même.

Photo : Michael Slobodian

Point de bouffonneries, ni de pitreries dans « Une idée sinon vraie ». C’est une pièce solennelle, évoquant un rituel ou une cérémonie dans quelque lieu de culte futuriste, mais pas austère pour autant : Boivin y est facétieux à l’occasion, jouant de sa cape tel Néo dans Matrix, se drapant dans les pans de celle-ci, actionnant ses zips en harmonie avec tel accord dissonant : un Arlequin grave, mais qui ne se prend pas la tête. Je est un autre, nous dit-il au fur et à mesure qu’il dévide toutes ses facettes. Je est pluriel et ramifié, je est un rhizome*.

*Édouard Glissant disait que l’identité n’est pas une racine-unique, mais une racine-rhizome.

Une idée sinon vraie. Marc Boivin / Ana Sokolović & Quatuor Bozzini. Agora de la danse. C’est complet ce soir, mais il reste demain!

La Gyrotonic : Circulez, y a tout à voir!

« La Gyrotonic est basée sur des mouvements circulaires et rythmiques, synchronisés avec la respiration » Isabel Mohn

Faisant de plus en plus d’émules parmi les danseurs, la Gyrotonic est accessible et bénéfique à tous.  Danseuse contemporaine et chorégraphe, Isabel Mohn enseigne cette technique à Montréal. Parmi ses élèves, elle compte des personnes intéressées par le mouvement, des danseurs, des femmes enceintes… Elle nous parle des principes et des bienfaits de la Gyrotonic.

La Gyrotonic est un système d’assouplissement, de renforcement et de rééducation  neuromusculaires faisant appel à une machine. Elle est basée sur des mouvements circulaires, fluides et rythmiques, initiés par la respiration. L’idée principale derrière cette pratique est que « la source de toute maladie est la stagnation, qu’elle soit mentale, émotionnelle ou physique. Tout comme dans une respiration harmonieuse, il n’y a pas de point final dans les mouvements exécutés. On cherche plutôt à aller vers l’infini et à dépasser les limites de notre corps», explique Isabel Mohn, qui enseigne la Gyrotonic à Montréal.

« Être à la fois dans son centre et en perpétuel échange avec ce qui nous entoure, pour moi, c’est là que la Gyrotonic et la création chorégraphique se rejoignent »

La Gyrotonic fut développée dans les années 80 par Juliu Horvath, un danseur roumain d’origine hongroise qui avait trouvé asile aux États-Unis pendant la période du rideau de fer. Suite à une rupture du tendon d’Achille et à une hernie discale, Horvath dut s’arrêter de danser. Il élabora alors une méthode prenant appui sur le yoga et intégrant des principes de la gymnastique et de la natation qu’il avait toujours pratiquées, donnant naissance à la Gyrokinesis. Par la suite, une machine comportant poulies, poids et sangles fut élaborée pour développer le potentiel de celle-ci : la Gyrotonic était née. Conçue en fonction de la manière dont nos muscles et nos os devraient bouger – librement et en trois dimensions – cette machine soutient et guide le corps, grâce une résistance, légère mais constante, qui sert de levier.Comme d’autres techniques somatiques, la Gyrotonic fait appel à l’ensemble des articulations, des ligaments et des muscles, mobilisant simultanément plusieurs groupes de muscles. Cependant, elle a ceci de spécifique qu’elle est axée sur des mouvements circulaires et non linéaires. « C’est une manière intelligente de travailler, souligne Isabel. On modifie ses perspectives, on éveille les sens, toute la perception, tout le corps ». Ainsi, lorsqu’on expérimente la Gyrotonic, l’influence de la natation saute aux yeux. On a la sensation de flotter dans l’eau, grâce aux poids de la machine qui allègent la gravité, on se sent soutenu et on peut bouger beaucoup plus librement.

Reconnue par les professionnels de la santé comme une méthode très efficace, la pratique développe la capacité fonctionnelle de tous les systèmes du corps. Isabel Mohn en souligne les nombreux bienfaits : « entre autres, la Gyrotonic accroît la flexibilité, la force et l’endurance, mobilise la colonne vertébrale et libère les articulations, élimine les tensions et les blocages, augmente la circulation du sang et de l’énergie, allonge les muscles et affine la silhouette du corps. »

« La Gyrotonic permet de lever des blocages dans le but d’atteindre son plein potentiel »

Cette méthode d’entraînement peut être très utile aux personnes blessées, notamment en ce qui concerne la réhabilitation de la colonne  vertébrale, des hanches et des genoux. La pratique est également pertinente pour les athlètes et peut les aider à prévenir les blessures, tout en améliorant la performance : en effet, on peut ajuster la machine de manière à optimaliser les mouvements propres aux disciplines sportives, par exemple le golf, le tennis, le patinage artistique, le hockey, etc.

Ceci dit, la technique est adaptable aux capacités de chaque personne et intéressante pour tous : elle permet d’être bien ancré dans son corps, d’améliorer la posture et la mobilité. Le lien avec la danse est évident, puisque la Gyrotonic a été développée par un danseur blessé. En particulier, celle-ci apporte une meilleure coordination et améliore la régénération neuromusculaire. Et, selon Elinor qui est danseuse, « la Gyrotonic, grâce à la résistance créée par les poids est très utile pour ne pas « crisper » les muscles et les jointures. Aussi, c’est un travail en profondeur et en douceur, idéal à long terme… Je sens davantage le momentum et le souffle, alors je fais les mouvements avec moins d’effort et plus d’amplitude, je vais plus loin que les limites de mon corps. Il y a plus d’espace dans mes jointures. C’est la respiration qui crée le mouvement, qui est organique et pas seulement musculaire ».

En outre, la Gyrotonic est également appréciée par des personnes et qui sont intéressées par le fonctionnement du corps et qui sont à la recherche de nouvelles méthodes d’entraînement. Ces personnes pratiquent souvent le yoga et le pilates, des techniques qui ont des connexions avec la Gyrotonic. Par ailleurs, celle-ci est très utile aux femmes enceintes : elle travaille le support et l’ouverture du plancher pelvien et du sacrum, crée de l’espace dans tout le tronc, allège les jambes lourdes et aide la circulation… Elinor, enceinte de huit mois et demi au moment de notre échange et ayant pratiqué la technique tout  au long de sa grossesse, décrit les effets de la pratique sur son corps: « la Gyrotonic m’aide beaucoup avec la circulation dans les jambes et la rétention d’eau dans mes pieds. En plus, mon sacrum est moins douloureux ».

Naomi, une autre élève d’Isabel, explique qu’elle a commencé la Gyrotonic alors qu’elle souffrait de douleurs au dos suite à un accident de voiture, ce qui l’empêchait de faire des activités sportives. Après des années de physiothérapie et d’ostéopathie, Naomi se sentait prête à essayer quelque chose de nouveau : « Au bout de deux séances, j’avais noté une différence dans ma posture et ma respiration. » Avec le temps, la jeune femme a gagné en flexibilité et en tonicité: « Peu à peu, des parties de mon dos qui étaient extrêmement raides sont devenues plus mobiles. Avec la Gyrotonic, j’ai appris que la manière de retrouver de la force dans certains muscles et de réduire ma dépendance à l’égard d’autres muscles était de fortifier et de stimuler mon centre. Après chaque session de Gyrotonic, chacune de mes jointures semble avoir allongé. Isabel me pousse à réaliser des mouvements de plus en plus complexes et à développer un sens spatial en bougeant. D’une certaine manière, je sens que je danse au ralenti ».

Enfin, la Gyrotonic pourrait être bénéfique aux personnes âgées, notamment en diminuant les douleurs, en augmentant l’amplitude des mouvements et en améliorant l’équilibre et la coordination.

Photographe : J. Reid. Danseurs : Isabel Mohn, Dean Makarenko

Isabel Mohn est danseuse, chorégraphe et enseignante de danse, entre autres au Studio 303. Originaire d’Allemagne, elle était venue au Québec pour faire la formation professionnelle de LADMMI, l’École de danse contemporaine de Montréal ; elle y habite et travaille depuis, tout en menant des collaborations en Europe. Ce qui l’attirée d’abord vers la Gyrotonic, c’est sa fascination pour l’être humain, son corps et le fonctionnement de celui-ci : « La Gyrotonic permet de lever des blocages dans le but d’atteindre son plein potentiel, précise Isabel. Cette action d’aller plus loin, de dépasser des barrières, qu’on retrouve dans la Gyrotonic, rejoint ma vision de la danse. J’aime partager cette expérience avec des gens qui ne sont pas nécessairement danseurs ».

Photographe : Patrice Blain. Danseurs : Katie Ward, Aude Rioland, Isabel Mohn.

Et si la pratique de la danse par Isabel Mohn influe sur son enseignement de la Gyrotonic, inversement, celle-ci nourrit son processus de création, explique-t-elle : « Être à la fois dans son centre et en perpétuel échange avec ce qui nous entoure, pour moi, c’est là que la Gyrotonic et la création chorégraphique se rejoignent. Le corps est à la fois un endroit immensément intime et un lieu de connexion et d’échange avec le monde. Je suis fascinée par cette dualité. En tant qu’artiste, c’est important qu’on nourrisse sont jardin secret, mais aussi qu’on soit relié au monde, à la société».

Pour expérimenter la Gyrotonic ou pour avoir plus d’information, contactez Isabel au: 514 272 0653 ou par courriel: isabelmohn@videotron.ca

Voir Snakeskins et mourir

Photo : Christine Rose Divitto

Hier soir, je suis entrée en transe collective, moi et 300 personnes. Non, je n’ai pas adhéré à une secte, non je ne suis pas devenue religieuse, non je n’ai pas voyagé dans le temps pour assister à Woodstock. J’ai vu Snakeskins, le dernier spectacle de Benoît Lachambre, l’un des quatre chorégraphes en résidence à l’Usine C. Je n’ai pas laissé au vestiaire toutes mes idées, toutes mes lectures récentes sur la démarche de Lachambre. Mais une fois assise, comme celui-ci, j’ai fait peau neuve. Ce show, c’était une expérience organique et sensorielle, une immersion sereine et joyeuse dans l’univers familièrement étrange de Benoît Lachambre. Sur scène, une sorte de chapiteau formé de fils tendus, que d’aucuns ont appelé cage – mais c’est tout, sauf une cage : c’est le terrain de jeu de Lachambre, vêtu d’un exosquelette d’insecte ou de crustacé, il s’accroche, il rampe, il grimpe, il est tour à tour serpent, araignée, libellule, arthropode, gladiateur des temps modernes, samouraï, clochard, phénix qui renaît de ses cendres, serpent volant à plumes. Il ondule et mue tel un reptile, et du reptile il a aussi le regard, mais ses ondulations s’interrompent, se cassent, se désarticulent.

Lachambre se livre tout entier à nous, à sa danse. Sans concession aucune, il se meut et explore chaque sensation dans son entièreté. Son corps est une masse malléable et docile qu’il façonne à sa guise, tel de la pâte à modeler ou plasticine. Ancrés dans la proprioception, ses mouvements sont viscéraux, semblent mobiliser chaque tissu, chaque espace entre les tissus, chaque os, chaque articulation. Parti du serpent d’eau – une oscillation de la colonne vertébrale qui va chercher les espaces internes que Lachambre utilise dans son enseignement – le chorégraphe-interprète explique vouloir engager le liquide céphalo-rachidien, ce liquide transparent qui circule dans le cerveau et la moelle épinière et, surtout, qui fait office d’amortisseur de chocs que reçoit le cerveau, achemine les hormones et combat les infections.

Photo : Christine Rose Divitto

Sur scène, Lachambre n’est pas seul. Daniele Albanese assiste le chorégraphe, est témoin, puis danse à la fin. Hahn Rowe, musicien compositeur et multi-instrumentiste, joue sur scène la musique – merveilleuse et galvanisante – qu’il a composée pour la pièce, convoquant la guitare, parfois avec un archet, le violon et divers objets non identifiés, et improvise à l’occasion. En effet, au fur et à mesure que Lachambre change de peau, il y a des moments plus hésitants de transition où l’improvisation est donnée à voir et à écouter. Ses collaborateurs avaient donc une certaine marge de manœuvre. Enfin, une photo de Christine Rose Divitto joue un rôle essentiel, baignée dans les éclairages d’Yves Godin.

À la fin, il n’y a pas de fin. Le chapiteau de fils s’enflamme et Lachambre devient un flamboyant phénix. Suit un anti-climax, où, après chaque salve d’applaudissements, il salue et se remet à danser, en compagnie de Daniele Albanese.

Non content d’être chorégraphe, improvisateur et interprète dans les créations d’autrui, Benoît Lachambre enseigne aussi depuis 15 ans de par le monde. L’éducation somatique et l’approche kinesthésique du mouvement imprègnent tant son processus de création que sa démarche pédagogique. La semaine prochaine, il donne ailleurs un atelier à Montréal à l’Usine C, joliment intitulé « Étendre sa zone de confort », visant à développer la conscience sensorielle, l’alignement corporel et l’esthétique artistique.

Photo : Christine Rose Divitto

Si vous deviez voir un seul spectacle de danse dans votre vie, c’est Snakeskins qu’il faut voir. Le genre de spectacle qui me rend heureuse d’être ici, maintenant, tout de suite. Qui rappelle que seuls l’absence de compromis, les échanges et l’engagement nous font grandir et évoluer. Lançons-nous, expérimentons, jouons, après tout notre liquide céphalo-rachidien amortira les chocs.

Snakeskins, Usine C. Il reste ce soir, vendredi 12 octobre, 20H.

Classe de maître donnée par Benoît Lachambre (semi-pros et pros) : 15-19 octobre. Usine C.

Crystal Pite : Nul n’est une île

Avis de tempête sur l’Agora! Crystal Pite est en ville avec sa compagnie Kidd Pivot pour présenter The Tempest Replica, une création basée sur la pièce de Shakespeare, la Tempête.

Kidd Pivot, un nom qui va à la compagnie comme un gant. Kidd pour l’audace, l’insolence et le pied de nez aux codes, aux conventions et à la prudence. Pivot pour la virtuosité, les mouvements tirés au cordeau et la célérité dans les changements d’orientation.

Photo : Jörg Baumann

La Tempête, pièce en cinq actes écrite par Shakespeare en 1611, est le testament de l’auteur, où il s’interroge sur la place de la création dans son existence et les divers choix qu’il a faits. Exilé sur une île, son personnage Prospero a également un choix à faire entre ses pouvoirs de magicien, sa volonté de vendetta, l’amour qu’il porte à sa fille Miranda et le renoncement à la vengeance. Ce tiraillement parle à Crystal Pite, qui essaye elle-même de concilier création et vie de famille : elle a un petit garçon de 2 ans et prendra d’ailleurs une année sabbatique en 2013.

La Tempête a inspiré de nombreux et fameux livres, films, pièces de théâtre, partitions musicales : Le meilleur des mondes d’Aldous Huxley, la nouvelle Tempêtes de Karen Blixen, les films Planète interdite et Prospero’s books…

Photo : Jörg Baumann

L’adaptation de Crystal Pite est, n’ayons pas peur des mots, extraordinaire. La chorégraphe conjugue, avec l’aide de ses comparses habituels , le son, les lumières, la vidéo, la scénographie et les costumes pour nous livrer une animation en trois dimensions, à mi-chemin de l’univers des comics et romans graphiques et du cinéma de science-fiction, empruntant au théâtre des ombres chinoises et aux marionnettes. The Templest Replica évoque le travail de Lotte Reiniger, une réalisatrice de films d’animation d’origine allemande née en 1899, à qui l’on doit les silhouettes en papier découpé des Aventures du Prince Ahmed (1926), un film qui parle d’ailleurs de luttes de pouvoir entre le bien et le mal et met en scène une gentille sorcière, aux prises avec un magicien maléfique. La création n’est pas sans rappeler également le travail de William Kentridge, un artiste d’animation sud-africain, dont le film Shadow Procession fait appel à des silhouettes noires découpées dans des livres et des cartes.  Ainsi, on voit se mouvoir des personnages tout en blanc et masqués : ceci fait qu’on voit surtout leurs corps, mais les danseurs réunissent la gageure d’être très théâtraux dans leur danse, alors qu’ils sont dépourvus de visages.

Photo : Jörg Baumann

Pièce brillante et onirique, emplie de drôlerie et de finesse, The Templest Replica ferait aimer – et rendrait accessible – aux plus récalcitrants la danse contemporaine et Shakespeare.  La pièce comporte deux parties, une partie plus narrative et une partie surtout dansée. La partie narrative met en jeu sur scène la technique du story-board, souvent utilisée par Pite pour construire ses créations. Et la danse, oh la danse, est d’une limpidité très exacte – à moins que ce ne soit une exactitude très limpide. Crystal Pite, qui a passé beaucoup de temps avec William Forsythe, s’est imprégné des déconstructions, dissociations et désarticulations du vocabulaire classique chères à celui-ci, mais chez la Vancouvéroise, celles-ci deviennent du vif-argent, incarné par des danseurs très attachants, puissants et véloces.

Quicksilver était d’ailleurs un super-héros membre des Avengers. Kidd Pivot, mes nouveaux super-héros.

The Templest Replica, 11, 12 et 13 octobre à l’Agora. La pièce se donnera à guichets fermés les deux prochains jours mais il reste de la place ce dimanche à 16H, à bon entendeur salut…

La danse intégrée, une complémentarité très Dance’n’roll

Photographe : Véro Boncompagni. Confort à retardement. Chorégraphe : John Ottmann
Interprètes : France Geoffroy, Tom Casey, Isaac Savoie.

Pionnière de la danse intégrée au Québec et cofondatrice de la compagnie Corpuscule Danse, France Geoffroy danse depuis 17 ans en fauteuil roulant. Outre ses activités en création et en performance, elle offre à Montréal des ateliers inclusifs de danse, toutes mobilités et expériences confondues : « Tant qu’il y a de la vie, il y a de la danse ».

France est danseuse professionnelle, enseignante conférencière et directrice artistique de la toute première compagnie de danse intégrée au Québec, Corpuscule Danse, qu’elle a cofondé avec Martine Lusignan et Isaac Lavoie en 2000.

Le credo de Corpuscule Danse, c’est la mixité : « chacun et chacune peut participer, ceci sans égard à son âge, son statut, son expérience de la danse, sa morphologie et sa mobilité » souligne France. Le terme de « danse intégrée » vient de là, de cet espace de réciprocité où les personnes apprennent les unes des autres, quelle que soit leur motricité. Dans cette pratique, chaque individu trouve sa place en cours, en studio et sur scène. Le pari est réussi lorsque tant les interprètes que le public ne voient plus les handicaps, transcendés par la danse.

Photographe : Frédérick Duchesne (Danse-Cité). Oiseaux de malheur. Chorégraphe : Estelle Clareton. Interprètes : France Geoffroy, Tom Casey, Annie de Pauw, Marie-Hélène Bellavance

La danse intégrée a vu le jour dans les années 1980, lorsque les personnes handicapées ont commencé à pénétrer la scène de danse aux États-Unis, en participant à des jams d’improvisation-contact. Mais c’est dans les années 1990-2000 que cette approche inclusive de la danse a véritablement pris son essor : en 1991, Celeste Dandeker et Adam Benjamin ont fondé au Royaume-Uni la compagnie de danse professionnelle Candoco, qui réunit artistes handicapés et non handicapés. Auteur de l’ouvrage « Making an Entrance. Theory and practice for disabled and non-disabled dancers » (paru en 2001), Adam Benjamin est un danseur, chorégraphe et enseignant qui a dédié sa pratique à la danse intégrée, qui a beaucoup inspiré France Geoffroy dans sa démarche artistique et pédagogique.

Celle-ci semble faite d’un alliage très rare de force lumineuse et d’esprit critique. Elle est de la trempe de ces personnes qui vous donnent envie d’abattre des montagnes. Il me semble maintenant dérisoire de parler de son fauteuil roulant, tellement celui-ci semble compter pour des prunes. Car France est devenue tétraplégique suite à un accident lors d’un plongeon, il y a environ 20 ans, quelques jours avant de commencer des études de danse. À force de volonté et ténacité, France a appris à être danseuse en fauteuil roulant, se formant de manière autodidacte. Entre autres, elle a pris  plusieurs cours au Département de Danse du Collège Montmorency à Montréal et a effectué un séjour au sein de Candoco au Royaume-Uni.

France raconte que, le premier jour de sa formation à Candoco, tous les élèves se sont présentés à tour de rôle. À sa grande surprise, aucun d’entre eux ne s’est fait connaître à travers son handicap : « À Candoco, j’ai compris que « pas capable » était mort. Je ne pouvais pas utiliser telle partie de mon corps pour faire un mouvement? Alors je devais trouver une autre manière, dépasser les limites de ma physicalité! »

De Candoco, France est revenue bien décidée à implanter et à faire prospérer la danse intégrée au Québec. Une série de rencontres heureuses, dont celle de Sophie Michaud qui deviendra sa répétitrice et sa conseillère artistique, l’ont aidée à développer ce projet et à danser elle-même sur scène.

Photographe : Philippe Bossé. Chrysalide, réalisatrice : Véro Boncompagni. Chorégraphe : Harold Rhéaume. Interprètes : France Geffroy, Harold Rhéaume

Corpuscule Danse comporte deux volets, un volet de performance et un volet d’enseignement. Dans le cadre du premier volet, France fait passer des auditions à des danseurs professionnels, handicapés ou non, et invite des chorégraphes à créer des pièces pour les interprètes de la compagnie, dont elle-même. Quant au volet d’enseignement, il s’inscrit dans un contexte de loisirs et s’adresse à des personnes de tous horizons et toutes mobilités.

Tout le monde peut donc danser. Mais n’est pas danseur professionnel qui veut. Et cela vaut pour les personnes dites « valides » et les personnes à mobilité réduite. Pour devenir danseur ou danseuse, certaines conditions existent. Un spectacle de danse dans un contexte professionnel est caractérisé par des critères spécifiques : « La proposition doit être artistiquement valable, insiste France. Ce sont nos pairs qui nous jugent. »

Des ateliers pour apprendre à danser en roue libre

Photographe : Véro Boncompagni. Becs et plumes, spectacle de danse intégrée en août 2012. Interprètes : Halil Sustam – Brigitte Santerre – Lise Dugas – Talia Leos – Irène Galesso – Mirela Chiochiu – Christine Poirier | Audrey Morin – Annik Kemp – Maude Massicotte – Sally Robb – Jessica Cacciatore.

Corpuscule Danse propose différente formules d’enseignement : des sessions de 8 semaines de danse intégrée, des stages intensifs de fin de semaine et des sessions de création de spectacle comportant 20 cours de 2 heures. France s’accompagne toujours d’un ou plusieurs professeurs non handicapés et, pour préparer les spectacles lorsque il y a création au programme, de la répétitrice Sophie Michaud.

L’accent est mis sur le plaisir de l’exploration du mouvement. Ainsi, l’improvisation structurée est au cœur d’un cours de danse intégrée. Dans son volet d’enseignement, France invite les élèves à suivre différentes consignes, par exemple « marchez dans l’espace et imaginez que le sol est brûlant », qui servent de point de départ à la création.

Dans ses cours, France insiste d’abord sur l’importance de la sécurité, sur la possibilité de s’arrêter à tout instant et sur la nécessité de prendre soin des autres et de soi : « Ce n’est pas une compétition, les personnes sont là pour découvrir un langage inventif ».

Photographe : Véro Boncompagni. France Geoffroy et ses étudiants à l’issue du spectacle Becs et plumes à la à la Piscine-théâtre du Département de danse de l’UQAM en août 2012.

Pour les enseignants, la danse intégrée constitue un défi pédagogique, le principal enjeu étant de trouver une formule de cours où tout le monde peut suivre et personne ne s’ennuie. Certes, c’est le cas pour toute activité éducative destinée à un public hétérogène. Mais l’enseignement en danse intégrée est intrinsèquement caractérisé par la rencontre de rapports au corps et au mouvement extrêmement diversifiés. « Transmettre la philosophie de la danse intégrée, c’est aussi transmettre une philosophie du handicap, précise France Geoffroy. Pour créer une pièce chorégraphique, on ajoute peu à peu des mouvements et on pousse les personnes à se dépasser d’une manière particulière, en faisant du renforcement positif. »

La danse intégrée nécessite un apprentissage approfondi des possibilités de mouvance de chaque personne. Comme l’explique France, « il faut laisser la peur du jugement derrière soi pour découvrir son vocabulaire gestuel, explorer les possibilités avec les aides à la mobilité (fauteuils électriques ou manuels, béquille, prothèse, etc.), trouver des façons d’adapter une gestuelle pour chacun des participants… Chaque session est construite pour permettre à chacun de développer ce qui constitue l’art de la danse : espace, corps, temps, rythme et interrelation ».

Photographe : Véro Boncompagni. Spectacle Becs et plumes.

Au début, la danse intégrée peut déstabiliser certains élèves : « il existe une dichotomie entre ce que les personnes imaginent être la danse et ce qu’elle est. La danse contemporaine, ce n’est pas l’émission télé So you think you can dance!» souligne France Geoffroy. La nécessité d’improviser peut aussi en dérouter plus d’un : « Moi aussi, lorsque j’ai improvisé pour la première fois, je ne savais pas quoi faire » signale France. En outre, le développement de la mémoire corporelle est un processus ardu pour tous et, à plus forte raison, pour les personnes handicapées.

Les apports de la danse intégrée sont nombreux : mise en forme, à la fois physique et psychologique ; développement de la sensibilité et de l’estime de soi ; impact positif sur les relations sociales, etc. Mais il ne faut pas confondre cette pratique avec la danse-thérapie. Bien que la danse intégrée favorise un bien-être général, elle n’a pas pour objectif principal l’amélioration des états psychiques et physiques des participants. Les élèves de France s’épanouissent en explorant le mouvement et l’expression théâtrale et en se produisant sur scène.

Photographe : Véro Boncompagni. Spectacles Becs et plumes.

En particulier, la danse intégrée transforme le rapport à soi et à autrui, ainsi que la perception des individus aux corps atypiques : « Après la fin du cours, les élèves ne verront plus jamais les personnes handicapées de la même manière » souligne France. Effectivement, pour Audrey Morin, l’une des élèves sans handicap de la session d’enseignement de l’été 2012, « l’atelier de danse intégrée est très formateur sur le plan humain. J’ai rencontré des personnes formidables et inspirantes, comme Jessica qui a voyagé seule en fauteuil roulant jusqu’en Haïti à 17 ans et qui fait aussi du théâtre. »

Née prématurée, Jessica Cacciatore a eu une paralysie cérébrale qui a empêché les muscles de ses jambes de se développer normalement. En fauteuil depuis son enfance, Jessica est férue de peinture, de zumba, de voile intégrée et de danse intégrée, qu’elle pratique depuis 2006 avec France Geoffroy, dans le cadre du volet d’enseignement de Corpuscule Danse. Travaillant dans le domaine des ressources humaines, Jessica habite seule depuis ses 19 ans. Paradoxalement, son chemin vers la danse intégrée a été long : « Pendant mon adolescence, je m’entraînais au centre de réadaptation Lucie Bruneau et je voyais des personnes faire de la danse en fauteuil roulant. Dans ma famille, on m’avait élevée dans l’idée que je pouvais tout faire et que je n’étais pas handicapée ; j’allais dans une école normale ; je ne connaissais pas de personnes handicapées. Or, j’avais toujours rêve de danser. Mais je voulais être associée uniquement à l’acte de danser, pas au handicap, et faire un atelier de danse intégrée me semblait contradictoire avec mon souhait. Peu à peu, j’ai réalisé que c’est la vision des gens qui crée le handicap, que celui-ci n’existe pas vraiment. J’ai commencé alors à m’investir dans la danse intégrée. Lorsque mes amis et mes collègues viennent me voir sur scène, ils sont d’abord surpris de voir des spectacles si aboutis. Et ils ne peuvent distinguer les danseurs à mobilité réduite de ceux qui n’ont pas de handicap. »

Photographe : Véro Boncompagni. Spectacle Becs et plumes.

La pratique de la danse intégrée est source de bienfaits physiques, émotionnels et sociaux pour Jessica : « Danser me permet de bouger, de rester en forme, de m’exprimer et de me libérer des émotions et des traces de la semaine en les transposant en mouvements.  Ça m’aide à me débarrasser de ma gêne et à rencontrer des gens. » Cette expérience a aussi appris  à la jeune femme l’importance du mutualisme et de l’interdépendance : « Avec les autres élèves, nous avons créé des liens, nous sommes devenus partenaires de danse et amis. Nous avons besoin les uns des autres, mon fauteuil leur est utile pour faire certains mouvements et eux m’aident à en faire d’autres. Ils me lèvent par exemple la jambe pour créer une image chorégraphique, ce qui permet de m’étirer, quelque chose que je ne peux pas faire toute seule. D’ailleurs, l’une des premières choses que France nous a appris est de ne pas nous comparer les uns aux autres, de ne pas être dans le jugement. On est là pour donner ce qu’on peut et pour nous compléter les uns les autres».

Cette complémentarité et ce mutualisme dont parlent Jessica, on les sent très fort dans la création produite cet été par les élèves de France, « Becs et plumes », présentée fin août à la Piscine-théâtre du Département de danse de l’UQAM. Dans cette très belle performance, à la fois sensible et ludique, un fil invisible semblait relier chaque danseur et chaque geste. Les interprètes semblaient se saisir de leurs mouvements mutuels pour les continuer et les mener à terme, se soutenant les uns les autres dans chaque intention chorégraphique.

Photographe : Véro Boncompagni. Spectacle Becs et plumes.

Jessica évoque aussi le caractère transformateur de la danse intégrée pour tous les participants : « C’est une très belle exploration. On danse, mais on discute aussi, on parle de vraies affaires. Les personnes qui ne sont pas handicapées découvrent la réalité des personnes avec handicap, leurs difficultés mais aussi le fait que tout le monde est pareil, avec des désirs et des rêves. La danse, c’est une belle manière de casser les préjugés. »

Surtout, cette expérience a permis à Jessica de nouer des liens avec le milieu des personnes à mobilité réduite et de se constituer un groupe d’amis qui s’épaulent mutuellement. Avec ce groupe d’amis, Jessica met actuellement en place des initiatives en vue d’améliorer la vie quotidienne des personnes handicapées. Ainsi, la pratique de la danse intégrée est bénéfique non seulement pour les individus, mais aussi pour la communauté, en suscitant une envie de changer le statu quo.

Le handicap, un catalyseur de créativité

Photographe : Véro Boncompagni, Poloaroid TV, chorégraphe : Harold Rhéaume
Interprètes : France Geffroy, Harold Rhéaume

Un autre aspect passionnant de la danse intégrée, c’est que les handicaps de certains participants mobilisent l’imagination et l’inventivité de tous les interprètes. Chaque handicap a son lot de défis, mais également un potentiel créateur qui lui est propre : « les contraintes mènent à la création, explique Audrey. Un fauteuil électrique devient un élément artistique, on monte une chorégraphie avec la personne qui est dans le fauteuil, on monte sur celui-ci, on se cache derrière, on s’en sert comme support pour faire des arabesques, on s’amuse beaucoup. Cet élément qu’on voit de manière négative au départ devient très positif. »

« C’est moi qui me sentais handicapée, ajoute Audrey. Les limites des élèves à mobilité réduite décuplent leur créativité, c’est ce qui m’a le plus frappée. » La jeune femme explique que France Geoffroy tient à ce que chacun garde sa gestuelle et bouge avec les moyens à sa portée : « Il n’est pas question, par exemple, que je danse comme si j’avais une contrainte motrice ».

Intervenante jeunesse, Audrey a commencé cet automne une maîtrise de danse à l’UQAM dans le but de développer un programme de danse-thérapie pour les adolescents, axé sur le développement de la conscience et de l’acceptation du corps à travers le mouvement. L’atelier de danse intégrée avec France Geoffroy lui a été très profitable pour affiner ses idées et faire évoluer son projet : « J’ai adoré cette expérience. J’ai beaucoup appris, aussi bien sur le plan sur la création que sur celui de la pédagogie. L’atelier m’a notamment permis de faire une étude du corps et du mouvement, de mieux comprendre comment on bouge et comment on peut adapter un enseignement  en danse aux élèves. »

La nécessité d’un mouvement de société

Photographe : Philippe Bossé. Chrysalide. Réalisatrice : Véro Boncompagni
Chorégraphe : Harold Rhéaume. Interprètes : France Geffroy, Harold Rhéaume

France Geoffroy ne fait pas qu’enseigner, créer, danser et diriger Corpuscule Danse. C’est aussi une personnalité publique dans la communauté internationale des personnes handicapées, qui œuvre pour la réadaptation et l’épanouissement des personnes accidentées ou atteintes de maladies dégénératives. La danse intégrée est également intéressante dans cette perspective. En effet, le public qui assiste aux spectacles est composé de personnes avec et sans handicap. Les performances contribuent ainsi à modifier les visions et les pratiques à l’égard des individus à mobilité réduite, au-delà des théâtres et dans leurs murs.

Photographe : Véro Boncompagni. Spectacle étudiant de danse intégrée Becs et plumes, août 2012. Volet d’enseignement de Corpuscule Danse.

Pour que la danse intégrée prospère de plus belle, il faudrait un mouvement de société, pour « que la société nous donne ce dont nous avons besoin » avance France Geoffroy. Certes, au Québec, la Charte des droits de la personne comporte une clause sur les droits des personnes handicapées, qui disposent d’aides financières et logistiques. Mais il reste beaucoup à faire. Les fonds manquent et il faut en moyenne deux ans à France pour pouvoir financer chaque session de création de spectacle sur scène. Les studios de danse et les théâtres ne sont pas accessibles aux artistes handicapés. En fait, une personne à mobilité réduite peut très difficilement prendre le métro et les transports adaptés limitent les allées et venues, souligne Jessica. Celle-ci souhaite vivement « qu’il y ait d’autres projets de danse intégrée, qu’il y ait plus d’ouverture d’esprit et que les locaux soient accessibles aux personnes handicapées ». Les prochaines pratiques artistiques que la jeune femme se propose de faire sont le hip-hop et la danse africaine. Et Jessica de conclure «On n’a qu’une vie. Il faut la vivre et la danse en fait partie. »

Vidéo de la semaine : Rooftop Back Bend in Beirut

Musique : 3 morceaux en forme de poire de Satie – Photographe : N.

Carole Ammoun s’adonne à une flexion arrière sur le toit d’un immeuble à Beyrouth. Actrice et auteure, Carole affectionne particulièrement le yoga et organise des ateliers d’éducation somatique pour tous, faisant appel au théâtre, au yoga, au shiatsu et à la danse. Ces ateliers sont joliment appelés « un grain de sable dans la routine ».

Bien que nous partagions le même passeport, j’ai rencontré Carole à Montréal au Festival Jamais Lu à Montréal, lors de la mise en scène de sa nouvelle « Tu finiras vieille fille » en 2008. Son texte Correspondances (Rester ou Partir?), co-écrit avec avec Evelyne de la Chenelière et Olivier Coyette, a été également adapté par la compagnie Les Porteuses d’Aromates et joué au théâtre Aux Écuries à Montréal, en mai 2008 et octobre 2009.

Au bain Saint-Michel, citoyens ! À soir, on refait le monde

© Guy L’Heureux. Viva’Art Action 2011.

Construit par l’architecte Zotique Trudel, le bain Saint-Michel, de son nom original bain Turcot, existe depuis 1909. Il avait été créé par l’ancienne Ville Saint-Louis, dans le but de pourvoir le quartier, alors ouvrier, d’un lieu de loisirs. Il appartient aujourd’hui à la ville de Montréal. L’architecture du style Beaux-Arts du bain Saint-Michel a ceci de particulier que sa façade évoque un théâtre. Précurseur dans l’histoire des bains publics montréalais, le bâtiment a toujours l’essentiel de ses caractéristiques architecturales externes (pour plus de détails, lire ici).

Depuis 1998, le bain Saint-Michel est un formidable lieu de création et de diffusion pour la scène artistique émergente de Montréal : danse, théâtre, musique, performances interdisciplinaires, expositions, installations, art in situ, etc. S’y tient par exemple l’événement Piss in the Pool organisé par Wants&Needs dance, où plusieurs chorégraphes présentent des pièces montées in situ dans le Bain, autrement dit inspirées par l’esprit et l’architecture du lieu. Le bain Saint-Michel accueille aussi une grande partie des activités de Viva ! Art Action, un festival  de performances et interventions participatives et éphémères mis sur pied par six centres d’artistes de Montréal, Dare-Dare, La Centrale, CLARK, Skol, Praxis et articule.

La location du bain Saint-Michel est gratuite. La politique d’attribution du lieu est « premier arrivé, premier servi ». Il suffit de présenter une demande à la ville de Montréal. C’est ce qui a fait du bain Saint-Michel, jusqu’ici, un lieu collectif et interdisciplinaire, qui a permis la floraison d’initiatives émergentes diversifiées.

© Guy L’Heureux. Viva’Art Action 2011.

Seulement, pour les 6 prochains mois, Infinithéâtre s’est allié avec d’autres théâtres pour réserver le lieu pendant 6 mois auprès de la ville. Certes, Infinithéâtre affirme vouloir rendre le lieu accessible à d’autres initiatives selon les possibilités, mais le propre du bain Saint-Michel n’est-il pas d’être un lieu par nature inclusif et foisonnant à tout moment, dont un seul acteur (ou une poignée d’acteurs) ne peut décider de l’attribution et de la programmation? D’autant plus qu’avec leur programme déjà chargé des mois à venir, Infinithéâtre peut-il vraiment conserver le mandat du lieu?  Par conséquent, le bain Saint-Michel risque de perdre sa vocation d’espace ouvert, nécessaire au renouvellement des pratiques à travers l’investigation et le dialogue entre la communauté et les arts. Le bain Saint-Michel devrait rester public et collectif. Infinithéâtre et ses partenaires devraient pouvoir l’utiliser, mais à même titre que tous.

Ce soir, mercredi 3 octobre, a lieu à 17H une consultation publique pour discuter de l’avenir du bain Saint-Michel, organisé par le Comité du bain Saint-Michel (Julie Faubert, Lise Gagnon, Michel Gauthier et Josée Laplace). Dans le but de proposer un projet pour la préservation et le développement du lieu, le Comité du bain Saint-Michel a déposé au mois de novembre dernier un mémoire auprès de la Direction de la culture et du patrimoine de la ville Montréal (mémoire disponible à la réunion ce soir et par courriel sur demande), en connexion avec la Coalition du bain Saint-Michel. Ce soir, les membres du comité voudraient discuter avec toutes les personnes intéressées et concernées – entre autres, les artistes, les habitants du quartier, les travailleurs culturels – de leurs propositions pour préciser et réviser celles-ci.

Le Comité pour le bain Saint-Michel voudrait notamment discuter ce soir de trois propositions :

  • Que le bain Saint-Michel reste un lieu public, accessible à toutes les initiatives artistiques gratuitement.
  • Qu’une commission de sélection, constituée par des artistes, des travailleurs culturels et des citoyens du quartier, soit mise en place afin d’identifier les projets qui investiront le lieu.
  • Que le bain Saint-Michel soit rénové.

© Celia Spenark Ko. Piss in the Pool 2011.

Sasha Kleinplatz, chorégraphe et organisatrice de Piss in the Pool avec Andrew Tay, insiste sur le fait que « le bain Saint-Michel doit rester accessible à toutes les initiatives, en donnant la priorité aux pratiques artistiques émergentes de différentes branches, à la fois expérimentales et plus traditionnelles ».

Lise Gagnon, membre du Comité du bain Saint-Michel, souligne que le mémoire déposé « n’introduit pas une nouvelle fonction, ni ne transforme intégralement le programme actuel du bain Saint-Michel, mais cherche plutôt à consolider, à bonifier et à pérenniser l’extraordinaire potentiel de ce qui est déjà là, architecture et culture confondues ». Elle ajoute : « le bain Saint-Michel peut devenir un laboratoire citoyen, un lieu utopique et inclusif de rencontre de la communauté et des artistes, propice au dialogue à l’exploration, où on peut faire de nouvelles choses ».

L’étymologie d’utopie n’est-elle pas d’ailleurs « [en] aucun lieu »? Pourquoi ne pas partir du bain Saint-Michel pour mettre en place des initiatives locales et citoyennes, pour ancrer la relève artistique, pour réinvestir nos lieux et réinventer la relation entre la culture et les communautés? À soir, on refait le monde!

Une rencontre publique au bain Saint-­Michel, 5300, rue Saint-­‐Dominique (coin Aguirre), Montréal. Le mercredi 3 octobre 2012 à 17 h.