Solitudes dansées à cinq

Cette semaine, la compagnie Daniel Léveillé Danse présente la création Solitudes Solo en première nord-américaine à l’Agora de la Danse à Montréal. Une chorégraphie sculpturale, incisive et poétique, d’une très grande exigence, portée par des danseurs épatants.

Dans Solitudes Solo, la scène est le seul terrain de jeu de cinq danseurs – quatre hommes et une femme– qui dansent tour à tour seuls sur scène. On n’entend que leurs souffles, les violons de Bach et les bruits de l’atterrissage de sauts voulus lourds.

Avec sa nouvelle création,Daniel Léveillé revient à ses premières amours. En effet, sa première chorégraphie était un solo. Après le succès de sa trilogie « Anatomie de l’imperfection », le chorégraphe voulait renouveler ses propositions : « Une carrière est un tracé, on construit au-dessus de ce qu’on a fait avant. C’est tentant de rester là, je risquais de me répéter. Travailler seul à seul (e) avec chacun des danseurs m’a obligé à aller au fond de ce que je voulais exprimer » explique le chorégraphe.

Ce qui a émergé de ce travail est une chorégraphie d’une précision clinique, tout en lignes et hachures, que viennent interrompre à l’occasion des courbes plus déliées, dont les interprètes sont des Sisyphe, sculpturaux dans leurs mouvements : Justin Gionet, Emmanuel Proulx, Manuel Roque, Gaëtan Viau et Lucie Vigneault sont merveilleux de justesse, de présence et de virtuosité.  Les solos écrits par Léveillé comportent des répétitions de mouvements d’un interprète à l’autre, un peu comme des refrains, comme si les danseurs devaient accomplir des rites de passage et en passer par là. Ces répétitions, le chorégraphe les compare à celles qui existent dans la nature, aux mots d’un langage, aux notes d’une partition. Or, malgré ces refrains kinesthésiques, chaque interprète habite ses solos, qui lui sont propres. Les danseurs n’ont d’ailleurs pas l’impression de faire les mêmes mouvements : « Il n’y a pas de répétition dans cette pièce, souligne Justin Gionet. On a chacun notre propre vie dans ces mouvements. » En outre, les interprètes dansent leur partition chacun à sa manière. Justin est joueur et espiègle, Lucie est poétique, Emmanuel est colossal, Gaëtan se rebelle… Enfin, c’est ce qu’il m’a semblé, chaque spectateur aura sa propre variation. Et Manuel, que j’ai vu danser dans sa création « Ne meurs pas tout de suite, on nous regarde » (avec Lucie, la semaine dernière à Tangente) m’a sidérée, j’avais l’impression que c’était une autre personne aux traits similaires. Ainsi, on peut être autre en dansant…

Et en proposant à ses danseurs une écriture chorégraphique extrêmement exigeante par sa technicité et sa physicalité, Léveillé fait en sorte de révéler à la fois leur résistance et leur fragilité : on voit une cheville hésiter, un tour louvoyer, un atterrissage chanceler. Dixit Léveillé, il est possible d’exécuter chacun de ses mouvements à la perfection, mais tous en enfilade ne pourront pas être sans accrocs. Ainsi, par cette exigence, Danielle Léveillé recherche à travers l’imperfection (si peu imparfaite, ceci dit) à mettre en lumière l’humanité de ses danseurs.

Quand on demande au chorégraphe et aux membres de la compagnie si la gestuelle de Solitudes Solo n’est pas trop dure pour le corps, les danseurs présents à la rencontre répondent que tout est une question d’entraînement et que la proposition chorégraphique de Léveillé est certes très exigeante, mais aussi très « alignée », cohérente pour un corps intelligent.

Solitudes Solo, double solitude : en utilisant la figure de l’anaphore tant dans son titre que dans son leitmotiv de mouvements, Léveillé semble vouloir amplifier le sentiment de solitude et le malaise qu’on peut éprouver en regardant cette pièce si intense : « Mon rôle premier est susciter une émotion chez le spectateur, quelle qu’elle soit » explique d’ailleurs le chorégraphe. Ainsi, la création semble se faire l’écho de nos sociétés contemporaines, où on est envahi par le monde externe, où 1000 informations et connexions nous sollicitent et où, paradoxalement, nous ne sommes jamais dans le vrai et dans des relations avec autrui véritablement désirées.

Peu à peu, les mouvements se fluidifient et se liquéfient un peu, la gestuelle devient plus moelleuse, ce qui met du baume au cœur ; l’éclairage (qu’on doit à Marc Parent et qui constitue toute la scénographie) se réchauffe et Solitudes Solo finit sur les notes de Something over the rainbow…. Solitude solo annonce-t-il un cycle, comme la dernière trilogie de Léveillé, et dans l’éventuel deuxième volet, les interprètes se rapprocheront-ils? Après tout, pour emprunter les mots du philosophe Georges Didi Huberman, ne danse-t-on pas le plus souvent pour être ensemble?

Solitudes Solo, Compagnie Daniel Léveillé Danse, Agora de la Danse, 26 au 29 septembre.

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