Kazumi Fuchigami, danseuse sans frontières

Kazumi Fuchigami. Photo : Takeuchi Nic Yoshimi.

Originaire du Japon, Kazumi Fuchigami est danseuse contemporaine, chorégraphe et professeure de danse contemporaine à Paris. Elle collabore à des créations interdisciplinaires, où elle danse et chante. Surtout, elle emmène la danse là où elle n’est pas facilement accessible, de la banlieue parisienne aux pays lointains, en passant par les maisons de retraite et les crèches. Kazumi veut aussi faire danser tous et toutes, quels que soient leur mobilité et leurs limites. J’ai profité d’un passage en France pour lui poser quelques questions sur sa démarche et ses projets.

Dance from the Mat : Kazumi, tu danses avec l’Ensemble Fa7 dans une pièce basée sur les haïkus, que vous présentez au jeune public dans les écoles. Peux-tu nous parler de cette pièce?

Kazumi Fuchigami avec l’Ensemble FA7. Photo : Eric Sneed.

Kazumi : Cette pièce a été créée il y a trois ans avec le corniste Patrice Jardinet, le clarinettiste Pierre Ragu et un plasticien travaillant sur le dessin numérique, Jean-Gabriel Massardier. J’y danse et j’y récite des haïkus japonais de Bashō, le poète japonais du 17ème siècle.Le spectacle est toujours suivi d’une période d’échanges, où chaque artiste explique comment il a construit son univers.

Dance from the Mat : Comment les enfants réagissent-ils au spectacle des haïkus?

Kazumi : Ils le trouvent très étrange. Souvent, c’est la première fois qu’ils assistent à un spectacle abstrait, qui ne raconte pas d’histoire, et qu’ils voient de la danse contemporaine. Ils s’intéressent beaucoup au processus de création du dessin et des sons. Nous avons d’ailleurs donné des ateliers dans des écoles, pendant lesquels les élèves ont écrit des haïkus dans la langue de leur choix, puis transposés leur musicalité en sons et en gestes.

Dance from the Mat : Tu fais aussi partie d’un duo avec une metteure en scène, Claire le Michel ?

Kazumi : Oui, avec la compagnie Un Soir Ailleurs de Claire le Michel, nous avons créé une pièce qui fait appel à la danse, au chant et au théâtre pour la ville de Chilly-Mazarin dans la région parisienne (vidéo du spectacle ici). Le spectacle est accompagné de plusieurs activités : entre autres, un atelier de danse pour des adolescents malvoyants et un atelier d’assouplissement et de danse destiné aux femmes vivant dans la cité*, pour la plupart d’origine étrangère. Les voix enregistrées pendant les ateliers ont été intégrées par la suite dans la pièce.

Kazumi Fuchigami et Claire le Michel. Un Jardin Oublié de la Compagnie Un soir Ailleurs. Photo : Laurent Ardhuin

Dance from the Mat : Comment se sont passés les ateliers de danse avec les adolescents malvoyants ?

Kazumi : Au début, c’était un peu difficile. Malvoyants ou non, ce sont d’abord des adolescents, ils sont agités. Évidemment, je ne pouvais pas leur montrer les mouvements, alors je devais donner des consignes extrêmement claires. Je leur ai aussi appris à sentir les vibrations de l’air et du son. On a travaillé sur des duos en faisant des exercices très simples et de l’improvisation-contact. Les élèves n’étaient pas danseurs, ils ne cherchaient pas impressionner en montrant leur technique. Ils arrivaient à faire quelque chose de pur, beau et sincère, sans manipulation et sans faux-semblants. Cette expérience m’a beaucoup nourrie en tant que personne et danseuse.

Kazumi Fuchigami. Photo : Anne Girard

Dance from the Mat : As-tu d’autres projets en cours ?

Kazumi : Je collabore aussi avec la chanteuse Aurélie Maisonneuve et le percussionniste Philippe Foch. Nous avons recours à la danse, au chant, à la danse et aux percussions. Nous commençons par improviser, puis nous créons à partir du matériel élaboré. Nous avons construit une pièce sur Nout, la déesse égyptienne du ciel, que nous avons présentée dans divers lieux, notamment des maisons de retraite. Le public des personnes âgées était néophyte en danse contemporaine. Alors, nous avons essayé de construire un petit pont entre elles et nous. Nous avons aussi improvisé pendant quelques minutes dans des crèches. Les enfants en bas âge sont très ouverts et ont des réactions très brutes. S’ils s’ennuient, ils s’en vont. S’ils sont intéressés, ils viennent vers nous. Nous avons ressenti une grande sérénité émanant de ces deux publics, les jeunes enfants et les personnes âgées.

Dance from the Mat : Quel rôle joue la musique dans ton processus de création?

Kazumi : La musique m’inspire beaucoup. Je la sens littéralement entrer dans mon corps et le faire bouger. Parfois, je construis mes mouvements à partir de la musique. Parfois, j’improvise en écoutant un morceau, mais sans vraiment le suivre. Ou encore je crée en silence et je trouve ensuite la bande sonore qui est appropriée. En fait, j’essaye de faire fusionner la danse et la musique. Elles peuvent émerger en même temps. Il arrive aussi que le musicien et moi réagissions constamment l’un par rapport à l’autre, comme si la musique et la danse formaient une boucle de rétroaction. Chacun garde son univers, mais nous avançons ensemble.

Kazumi Fuchigami. Photo : Anne Girard

Dance from the Mat : Qui sont tes compositeurs de prédilection?

Kazumi : J’aime beaucoup Bach, Arvo Pärtet Munma. Je fais souvent appel à un mélange de musiques électronique et ancienne (électronique et baroque, par exemple).

Dance from the Mat : La personne derrière Munma est un compositeur électronique du Liban. Tu sembles avoir beaucoup de projets au Liban?

Kazumi : C’est un pays pour lequel j’ai beaucoup d’affection. J’y suis allée 7 fois! À chaque fois, j’en ramène de la musique, des idées, des souvenirs, des gâteaux et beaucoup d’amour et d’inspiration. J’y ai dansé, j’y ai donné plusieurs ateliers chorégraphiques pour des danseurs et des comédiens, avec la compagnie de théâtre Zoukak et la compagnie de danse Nabad.  La danse, que ce soit sur le plan de l’enseignement ou de la performance, est d’accès difficile au Liban. Ce qui me frappe beaucoup là-bas, c’est la grande énergie qui existe. Cela me fait très plaisir de voir des gens très passionnés par la danse, qui ont une envie très forte d’apprendre et de danser. C’est bien plus fort qu’en France. Ici, il y a beaucoup de spectacles d’arts vivants et de cours. À force, les gens deviennent un peu blasés.

Kazumi Fuchigami. Photo : Takeuchi Nic Yoshimi.

Dance from the Mat : Tu sembles habitée par un désir d’emmener la danse ailleurs qu’en France?

Kazumi : Oui, je souhaite emmener la danse dans des endroits où elle n’est pas facilement accessible. En fait, j’aime beaucoup rencontrer des personnes de toutes appartenances et de tous âges, qui ne sont pas nécessairement en contact avec la danse. En particulier, j’aimerais aller au Japon, à l’île Tokunoshima d’où je viens. J’ai l’envie d’y donner des spectacles pour les enfants, suivis par un stage. D’ailleurs, j’ai organisé deux fois des performances de danse dans le but d’en reverser les recettes aux victimes du tsunami au Japon. Cette catastrophe naturelle a été dévastatrice pour beaucoup de monde. J’en ai été très affectée et j’ai décidé d’aller au Nord-est du Japon faire du bénévolat et participer au nettoyage du centre de réfugiés et de la place des pêcheurs. Cela m’a motivée à faire quelque chose avec les moyens à ma disposition, à ma manière : en dansant.

Kazumi Fuchigami et Claire le Michel. Un Jardin Oublié de la Compagnie Un soir Ailleurs. Photo : Laurent Ardhuin

Dance from the Mat : Tu étais venue initialement faire du théâtre en France. Et tu y as trouvé la danse contemporaine, après avoir pris de nombreux cours de ballet, jazz, hip-hop, danse africaine, etc. Qu’est-ce qui a retenu ton attention dans la danse contemporaine?

Kazumi : Ce qui m’a plu dans la danse contemporaine, c’est la liberté que j’ai ressentie. Je peux  m’exprimer beaucoup plus facilement avec des mouvements qu’avec des paroles. J’aime communiquer avec les gens à travers la danse.

*Dans ce contexte, une cité en France désigne une agglomération d’habitations individuelles qui forment un ensemble clos, située à la périphérie de la ville, en banlieue. Les cités sont souvent caractérisées par des problématiques socio-économiques et d’exclusion.

Autre vidéo de Kazumi ici.

Kazumi Fuchigami. Photo : Anne Girard

 

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