Le cirque, c’est les autres

Photo : Studios Pastis.

Les 7 doigts de la main ouvrent le Festival Complètement Cirque cette semaine. La compagnie montréalaise de cirque soufflait ses 10 bougies avec ce huitième spectacle introduisant huit artistes : Séquence 8, la bien-nommée.

Au risque de perdre quelques lecteurs, je vais commencer par avouer tout de suite ma candeur circassienne. J’ai vu peu de spectacles de cirque dans ma vie, allant du classique avec les lions à James Thierrée. J’ai essayé de laisser mon esprit critique et mes codes danse contemporaine au vestiaire de la Tohu ce soir, tout en me demandant s’il est vraiment possible de regarder quelque chose avec un regard neuf? Probablement non. Et j »avais une place assez intéressante : du côté gauche du chapiteau, au premier rang, directement sous la scène. Une place dite « obstruée » donc pas chère, mais la moins obstruée des obstruées. J’ai déployé tout le charme de ma voix au téléphone pour avoir cette place et je suis même allée jusqu’à évoquer Dance from the mat.

Les 7 doigts de la main ont été créés, comme leur nom l’indique, par 7 transfuges du Cirque du soleil il y a 10 ans. Ceux-ci avaient l’envie de concrétiser leur propre vision de ce que devrait être le cirque, intimiste, créatif et évolutif, imprégné de la personnalité de chaque interprète, où chaque personne n’est pas interchangeable. Un cirque où la vedette n’est pas le show, mais chaque artiste sur scène. Un cirque dont les protagonistes tissent une relation étroite et personnelle avec le public. Un cirque qui a pour vocation première de divertir, comme l’explique Shana Carroll, l’une des fondatrices de la compagnie et co-metteure en scène de Séquence 8.

Dès les premiers spectacles, les 7 doigts de la main ont rencontré un grand succès et ont voyagé à travers le monde, souvent avec plusieurs créations simultanées. Heureusement, car les subventions au Québec ne sont pas très généreuses et le marché y est restreint. Une création de cirque coûte extrêmement cher en argent et en temps. Pour la rentabiliser, il faut donc l’emmener voir du pays. Les 7 doigts de la main réalisent deux tiers de leur recette à l’étranger. Leur première création, Loft, parlait d’eux et ce, dans un appartement. Les créations qui ont suivi abordaient avec un humour noir des thèmes peu usités au cirque, comme la mort et la folie.

Photo : Studio Pastis.

Pour Séquence 8, les 7 ont fait appel à huit artistes fraîchement émoulus de l’École nationale du cirque, qui se cotoient et travaillent ensemble depuis longtemps. La construction du huitième cru de la compagnie a été basée sur un travail de recherche, de création et d’improvisation où chaque interprète y mettait du sien. Shana Carroll, qui a contribué en 2011 au spectacle Iris du cirque du soleil, mis en scène par  le chorégraphe Philippe Decouflé et créé pour les Oscars, semble avoir apporté un soin particulier au mouvement, le teintant d’une fluidité et d’une légèreté évoquant la danse. Elle souligne, cependant, dans une entrevue avec Voir, que les 7 doigts de la main font certes appel à divers champs artistiques mais pour mieux faire ressortir le caractère transversal du cirque. Elle précise également que les artistes circassiens possèdent une essence et une manière de bouger propre à eux, très différente de celle des acteurs ou des danseurs. Tout le génie de la compagnie montréalaise doit résider dans la mise en valeur de cette personnalité spécifique.

Dans Séquence 8, le cirque est parlant. Les interprètes parlent au public et se parlent, sur le ton de la comédie. Le thème y est le rapport avec les autres, harmonieux ou décevant ; la connexion au monde et au public ; l’amitié et ses surprises, bonnes et mauvaises ; l’identité et la construction identitaire à travers la relation avec autrui.

Photo : Sylvie Ann Paré

Cela donne une création touchante et auto-dérisoire, empreinte de poésie, de tendresse et de sensibilité, qui met en relief l’extrême virtuosité et maîtrise des jeunes artistes. Surtout, il s’agit de divertissement à l’état pur, sollicitant toutes sortes d’émotions, comme il se doit dans la tradition nord-américaine. Pour en juger, je n’ai qu’à observer les réactions autour de moi. Le public, très diversifié – familles, adolescents, jeunes adultes, personnes âgées – jubile, tressaille, s’émoit, applaudit à tout rompre, frémit, essuie une larme, hurle, participe, répond aux questions posées par les artistes, fait des vagues… Tant de moments sont à souligner, je me contenterai du numéro de planche sautoir de Maxime Laurin et Ugo Dario et de ceux d’Alexandra Royer sur la barre russe et le cerceau. La musique ne gâche rien, au contraire : Ben Harper, Jónsi… Petit bémol musical : l’émotion s’exprime très bien dans les mouvements, nul besoin d’en rajouter dans la guimauve par certains morceaux.

Un seul regret : Le côté souvent trop littéral du jeu et des dialogues, et en connexion avec cet aspect, le manque de naturel dans les expressions des artistes (j’étais collée à eux, je pouvais donc voir le moindre regard). Et certaines transitions seraient à revoir, pour plus de fluidité. Mais tout cela se travaille. Les 8 des 7 doigts de la main ont une belle carrière devant eux. Continuer à jouer ensemble sur les scènes du monde entier, c’est tout le mal qu’on leur souhaite.

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