Danse « orientale » : et les hommes ? Quatre questions à Remzi Cej

Remzi Cej. Photo : Jennifer Barnable.

Provenant du pourtour méditerranéen et des pays arabes, la danse dite « orientale » ou baladi  est l’une des plus anciennes danses du monde. Il n’y a pas une danse baladi, mais plusieurs : elle comprend diverses formes. Il semblerait qu’elle puise ses racines dans des rituels antiques pour la « Déesse mère » en Inde et dans le bassin méditerranéen. Mais il existe de nombreux mythes à propos de son apparition et peu d’informations fiables et vérifiées. Dans l’imaginaire collectif, la danse baladi est généralement associée à une forme de séduction strictement féminine. Remzi Cej, engagé dans diverses luttes en matière de droits humains, président de la Commission des droits de la personne de Terre-neuve-et-Labrador et passionné de danse, raconte à Dance from the Mat qu’il n’en a pas toujours été ainsi, notamment dans les Balkans d’où il est originaire.

Danseurs turcs qui jouent des cymbales à une foire. Miniature du 18ème siècle.

Dance from the Mat : La danse orientale ou baladi est très souvent vue comme l’apanage des femmes. Mais certains hommes commencent à pratiquer cette danse comme une profession artistique dans les pays arabes et, ou musulmans. En Turquie, est sorti en janvier le film Zenne Dancer, qui dépeint la vie et la fin tragique d’un danseur baladi (soit zenne en argot turc). Je pense aussi à Alexandre Paulikevitch, un danseur libanais dont les performances sont acclamées dans plusieurs pays. As-tu vu le film Zenne Dancer et qu’en as-tu pensé?

Remzi : Tout d’abord, je voudrais dire que je préfère parler de baladi. La danse « orientale »  est une vision ethnocentrique de l’« Occident ». L’« Orient »  est une création de l’« Occident », comme l’a si bien écrit Edward Saïd. Et on trouve cette danse « orientale » ailleurs qu’au Moyen-Orient, comme dans les Balkans, où se côtoient et s’entrecroisent des pratiques aussi bien « occidentales » qu’ « orientales ».  Quant au film Zenne Dancer, il n’est pas encore sorti au Canada. Mais j’ai vu la bande-annonce et je suis impatient de le voir. Plusieurs récompenses lui ont d’ailleurs été décernées. Le sujet de ce film m’a rappelé une discussion, où mes interlocuteurs étaient très surpris d’apprendre qu’il y a des hommes qui dansent dans le monde arabo-musulman. En fait, il n’y a pas si longtemps, les hommes pratiquaient le baladi dans les pays qui faisaient partie de l’empire ottoman (par exemple, Turquie, Égypte, Liban, Jordanie, Bosnie, Kosova*, etc.). Ceci était considéré comme un divertissement. Dans le monde arabo-musulman, de nos jours, ce sont surtout les femmes qui sont sur scène et très peu d’hommes dansent le baladi. Nous sommes devenus moins ouverts d’esprit et plus conservateurs. La danse baladi est reliée de facto à une expression exclusivement féminine. Ainsi, on assiste à une normalisation de l’association du genre et de la danse, ce qui constitue un retour en arrière. Il y a eu marginalisation de la participation masculine dans la danse baladi.

Dance from the Mat : Les hommes étaient donc nombreux à danser dans le monde arabo-musulman? De quelle période parle-t-on?

Remzi : Dans les pays de l’ancien empire ottoman, par exemple en Turquie, en Bosnie et en Kosova, il y avait beaucoup de danseurs orientaux de genre masculin aux 18ème et 19ème siècles. Ils se produisaient dans les cafés, les salons de thé, les hammams, etc. Les œuvres artistiques qui datent de cette époque font d’ailleurs état de l’existence de cette pratique.  Certaines performances s’inscrivaient dans un contexte homo-érotique. Mais la majorité d’entre elles correspondaient à une forme d’expression.

Jeune homme qui danse, une tambourine sur la tête. Photographie, début du 19ème siècle.

Dance from the Mat : La danse baladi n’est-elle pas généralement perçue comme une forme de séduction, comportant une connotation négative?

Remzi : Aujourd’hui, c’est le cas, mais auparavant les choses étaient différentes.  Il me semble que la perception actuelle de la danse baladi est liée à la représentation sociale à son égard, que ce soit dans les pays arabes ou musulmans ou dans le reste du monde. Dans le pays arabes et musulmans, et souvent ailleurs, cette danse est souvent associée à un mode de vie rédhibitoire. Néanmoins, en Turquie, Asena a révolutionné la perception de la danse, inspirant de nombreuses femmes. En outre, les voyageurs européens ont imprégné la danse baladi d’un parfum d’exotisme et de romantisme. Qu’elle semble taboue ou au contraire exotique et fascinante, la danse baladi interprétée par les hommes est devenue quelque chose d’inhabituel, qui sort du commun. Cependant, il n’y a pas si longtemps, tout le monde la pratiquait, hommes et femmes.

Dance from the Mat : Et toi, est-ce que tu danses?

Remzi : Oui, je danse, je pense que c’est la source ultime de bonheur. Après une longue journée de travail, pour me redonner de l’énergie, je danse pendant 10 à 15 mn sur de la samba, du Cha-cha-cha, de la musique « orientale », de la pop kosovare ou turque, ou encore un morceau d’un groupe de Terre-Neuve. Je ne sais pas si je maîtrise bien la danse baladi, mais j’aime onduler des hanches. Au Canada, nous sommes en amour avec cette danse. Pour l’instant, ce sont surtout les femmes, mais qui sait, on verra bientôt des hommes danser à leurs côtés.

*La majorité des Kosovares font référence à leur pays en tant que « Kosova » afin de décoloniser le terme « Kosovo », initialement institué par la Serbie et également utilisé par les autres nations.

Source des images : www.gay-art.history.org

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