Nafas ou Nafs ? Habiter son corps via le Feldenkrais

Photo : Engram

Il y a une dizaine d’années, alors que j’habitais en Europe, j’ai accompagné une chorégraphe au Liban à l’occasion d’un atelier de danse contemporaine pour des comédiens et des danseurs. L’atelier était situé dans le très beau théâtre Masrah Beyrouth. Malgré son appartenance au patrimoine architectural libanais, celui-ci va bientôt être détruit, en dépit des protestations de la société civile et du public. Mais ceci est une autre histoire.

La chorégraphe et moi avions un accord : je participais sans frais aucuns à l’atelier et en échange je traduisais en arabe le cours de Feldenkrais. Certains participants parlaient anglais et d’autres français, et cela semblait plus simple de tout traduire en arabe.  Il faut savoir que la méthode Feldenkrais repose complètement sur la voix de la personne qui guide et sur ses instructions orales. À travers des micromouvements, il s’agit de prendre conscience de votre corps dans l’espace pour l’habiter de la meilleure manière possible.

Voici comment se déroule, grosso modo, un cours de Feldenkrais : généralement, vous êtes couchés par terre, les yeux fermés. Vous pouvez également être assis ou debout. L’enseignant vous donne des consignes, qui consistent en des séquences de mouvements. Vous êtes invités à explorer les sensations liées à votre manière d’organiser le mouvement (les fameuses sensations kinesthésiques) sans a priori ni jugement. L’intention est d’observer et de visiter, comme en yoga on observe sa respiration et son état général. L’enseignant vous propose peu à peu de nouvelles manières d’organiser le mouvement. Via l’expérience, de nouvelles possibilités émergent progressivement. La méthode Feldenkrais est fondée sur « les lois de la mécanique, en particulier celles du mouvement des corps dans le champ de la gravitation, les facultés d’apprentissage du système nerveux central et certains principes fondamentaux des arts martiaux japonais ». Selon cette méthode, nos contraintes en matière d’ampleur ou de fluidité dans nos mouvements ne résultent pas nécessairement de limitations mécaniques sur le plan des articulations. En effet, elles sont souvent liées à la manière dont notre système nerveux central organise le mouvement, en fonction de schémas acquis. Et le système nerveux apprend en fonction de l’expérience vécue et ce, quel que soit l’âge. Il peut se réorganiser considérablement. Ce phénomène fait référence à la neuroplasticité. Ainsi, la force de la méthode Feldenkrais réside dans l’idée que nos habitudes ne sont pas immuables, très loin de là. Grâce aux apprentissages, on peut changer considérablement notre manière de nous tenir debout, d’être assis sur une chaise, de faire face à une problématique, etc.

Entre autres, la méthode Feldenkrais permet d’observer les tensions et les limites dans notre corps et leur incidence sur la respiration, la réflexion, l’action, etc. Elle aide à atteindre une organisation plus optimale de ses mouvements et des actions, aussi bien dans le quotidien que dans la pratique d’un art et d’un sport.

C’est sans doute pour cela que le public de la méthode Feldenkrais appartient principalement à deux groupes dans certains pays : les danseurs et les personnes âgées. Lors de ma rencontre avec la danse contemporaine en Europe, chaque cours de danse contemporaine commençait par 20 minutes de Feldenkrais, permettant de se poser, de ressentir son état du jour et d’entrer progressivement dans une connexion avec son corps. Mais cette technique est plus que bénéfique à tous et toutes. Au Québec, les praticiens de l’éducation somatique font appel au Feldenkrais.

Stuart Seide, directeur du Théâtre du Nord en France, explique bien les apports de la méthode Feldenkrais :

Le but de l’acteur, comme de tout être humain, est d’arriver à faire tout ce qu’il veut. Faire ce qu’on veut, ce n’est pas faire la première chose qui passe par la tête, ça implique de savoir ce qu’on veut faire et donc de faire un choix. Pour pouvoir choisir, il faut être capable de faire les choses de différentes façons. […] L’idée de Feldenkrais selon laquelle « si on sait ce que l’on fait, on peut faire tout ce qu’on veut », c’est tellement important !

Pendant l’atelier à Beyrouth, tous les jours, nous commencions par 30 minutes à 1 heures de Feldenkrais, nous continuions par une classe de danse contemporaine (beaucoup de travail au sol), puis nous finissions la journée par de l’improvisation ou un travail collectif de création.

Pour me préparer à ma tâche de traductrice, j’avais étudié les termes anatomiques en arabe : coccyx, sternum, sacrum, humérus, psoas, lombaires, etc. À l’époque, ces mots m’étaient relativement nouveaux en français. En arabe, je n’avais jamais utilisé le langage propre à l’anatomie et à la danse. Au Liban, les termes techniques du mouvement provenant d’autres langues sont d’ailleurs souvent plus accessibles et usités et il n’y a pas de cours de danse ou de yoga en arabe (pour le yoga, je doute même qu’il y en ait ailleurs, éclairez-moi si c’est le cas).

Il est frappant que pour transmettre des instructions relatives au corps et éduquer au mouvement, on passe par une langue étrangère pour la majorité des élèves.

Photo : Engram

Un jour, pendant le cours de Feldenkrais, tout à ma recherche de la traduction de « ceinture scapulaire », je me suis trompée : au lieu de dire Nafas (souffle), j’ai dit Nafs (esprit, soi), provoquant l’hilarité générale. J’ai été amusée de la réaction collective et de mon erreur, que je trouvais poétique. Plus d’une décennie plus tard, après avoir découvert le yoga et les écrits de Sidi Larbi Cherkaoui, j’ai réalisé que le souffle permet justement de connecter le corps et l’esprit, et que, quelque part, Nafas et Nafs sont inextricablement liés, pour ne pas dire confondus. Ces terms ont en fait une racine commune.

En turc, nefes veut dire respiration ou souffle (vous vous rappelez probablement le spectacle éponyme de Pina Bausch créé à partir d’une résidence à Istanbul). En afghan et en perse,  souffle se dit nafas comme en arabe, un mot proche de nefes en turc.  Et en afghan, en turc et en perse, Nafs désigne l’esprit. Mais il semble que ce mot ne soit plus usité aujourd’hui dans ces langues. Ces connexions entre les termes de souffle, respiration et esprit m’ont amenée à chercher des interrelations ailleurs. Et il semble que dans d’autres langues, souffle et esprit ont des racines similaires (en sanscrit bien sûr, en suédois, en ukrainien, etc.). Il serait intéressant d’analyser l’étymologie de ces mots dans divers langages, comme Kundera l’avait fait pour nostalgie….

Pour plus d’information sur la méthode Feldenkrais au Québec : http://www.feldenkraisqc.info/

Photographies : Engram (Joanna Andraos et Caroline Tabet) http://www.engrambeirut.com/

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2 réflexions sur “Nafas ou Nafs ? Habiter son corps via le Feldenkrais

  1. J’aime beaucoup votre texte. Je pratique le Feldenkrais depuis 2 ans et je viens de commencer un cours de danse contemporaine, animée par mon professeur de Feldenkrais (une ex-danseuse professionnelle). Il se trouve que je suis aussi psychanalyste ! C’est pour cela que je trouve l’équivoque souffle/esprit (nafas/nafs) formidable ! Merci pour cette trouvaille !

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