Comment se dire adieu?

Goodbye, de Mayday

« Il y a trois choses importantes dans la vie. L’amour, la mort et la mort de l’amour. Êtes-vous d’accord avec nous? Avez-vous quelque chose à rajouter?» Et la danse, qu’en est-il de la danse? Goodbye de Mayday, présenté au Festival Transamériques à Montréal, est l’un des plus beaux spectacles que j’ai vu ces dernières années : Enfiévré, cocasse, poétique, politique, tragicomique, émouvant, physique, théâtral, émotif, bavard, silencieux… Mélanie Demers et ses trois merveilleux et très engagés interprètes sont à suivre de près, de très près. Ils vont marquer profondément le paysage de la danse contemporaine. J’exultais et j’avais envie à la fois de pleurer, de rire, de battre des mains, de bondir sur scène pour faire un peu rempart, apporter un peu de douceur, à ces corps humains qui se cognaient, qui bataillaient et qui joutaient.  J’avais le goût de consoler Jacques Poulin-Denis, d’essuyer le fard sur les joues de Brianna Lombardo, de lisser la jupe en aluminium de Chi Long et de dire à Mélanie Demers que tout allait bien se passer, que ce monde finirait par tourner plus rond, qu’on allait se bouger, promis. Programmateurs de Paris, de Berlin, d’Avignon, d’Istanbul, de Beyrouth et de partout, ceci n’est pas un message, ceci n’est pas une perche que je vous tends!

L’amour est un champ de bataille. La vie est un champ de bataille. Les gens que nous aimons, qui nous aiment, sont là sans être vraiment là, s’en vont, nous quittent, meurent. Le deuil, les renoncements consécutifs qui façonnent la vie, les petites morts (au propre et au figuré) sont au cœur de Goodbye. Bonne soirée, bonne route, bon voyage, bon débarras. Take care, take off. Comment vivre avec les ruptures avec les autres et avec soi? Comment se dire adieu? Les interprètes de Mayday savent très bien le dire. Dans Goodbye, le désarroi des personnes et l’énorme charge émotive qui l’accompagne, se traduisent par la lutte, par le corps à corps des interprètes dont les étreintes sont si violentes qu’elles deviennent douces. Le désarroi des déserteurs et des désertés se parle aussi, avec une grande justesse et une profonde poésie. Mélanie Demers chorégraphie le désir et la difficulté d’aimer et d’être aimé, me rappelant ces quelques mots de Pina Bausch :

« Ma répétition n’est pas autre chose que la répétition, sur des modes toujours différents, d’un seul et même thème. Et ce thème est l’amour. Ne cherchons-nous pas tous et toujours à être aimés? »

Goodbye de Mayday

Si Goodbye vous remue autant les tripes, c’est parce que tous les interprètes portent la responsabilité de cette création quasiment collective. Mélanie Demers, directrice artistique et chorégraphe de Mayday, tient à cette manière de faire. Elle demande à ses collaborateurs de réfléchir pendant un an et demi à deux ans à certaines questions en les ramenant à leur propre vécu. Ces interrogations viendront nourrir le processus de création, où s’engagent très activement tous les danseurs et où sont exposées et confrontées toutes les visions et propositions. Goodbye est une oeuvre très juste, qui ne se contente pas de sonner vrai, car elle est bâtie sur des problématiques significatives pour les interprètes. En outre, tous les éléments de la pièce, musique, décor, costume, lumière, sont pensés et intégrés dès le début du processus.

« Il y a trois choses importantes dans la vie. L’amour, la mort et la mort de l’amour. Tout le reste est dérisoire, anodin, insignifiant. Tout le reste, ce sont des peccadilles, des broutilles, peanut, ballout*, bullshit. nada, zip. Est-ce que ça résonne chez vous? C’est important que vous ressentiez quelque chose, c’est important qu’on s’entende.» Goodbye ne se penche pas seulement sur le rapport à l’autre absent et au renoncement, mais aussi sur la représentation. Comment nous mettons-nous en scène dans nos relations et au théâtre? Que voient les spectateurs? Que perçoivent-ils? Comment un spectacle de danse les affecte-t-ils?  Pourquoi sont-ils venus le voir? Qu’en garderont-ils? « Ceci n’est pas le show, pas encore, mais attendez, le show va changer votre vie, plus tard ». Tous ces questionnements sur le rapport entre les artistes et les spectateurs font partie de la réflexion de Mélanie Demers, qui se veut une chorégraphe « qui met le feu aux poudres » et qui cherche à créer un espace où engager une réflexion collective sur l’état du monde. Dans un entretien avec Fabienne Cabado réalisé pour le programme du FTA, Mélanie Demers souligne que plus va mal le monde, plus la création artistique est foisonnante. Elle compare cette force de création à la force de survie dans les pays en guerre, où la natalité croît de plus belle avec la difficulté de vivre.  Dans cette perspective, la danse peut devenir le déclencheur d’une réflexion sur les réalités que nous vivons et a nécessairement un rôle social et politique à jouer. Politique, la danse? Oui, mais celle de Mayday est aussi critique, poétique, intime, malicieuse et insolite. Une fois la pièce terminée, Mélanie Demers lira un texte de soutien à la liberté d’expression et de rassemblement, en connexion avec le contexte québécois actuel, la grève sociale et la loi 78. Il y a trois choses importantes dans la vie. L’amour, la mort et la mort de l’amour. Alors, descendez dans la rue, prenez part à la marche de ce monde.

Ce n’est qu’au revoir, Mélanie Demers, Brianna Lombardo, Chi Long et Jacques Poulin-Denis.

*Ballout n’est pas dans la pièce, ce mot arabe dont le sens littéral est châtaigne veut dire peccadilles, peanut, nada, zip, en arabe. Un rajout auquel n’a pas pu résister l’auteure de ce texte.

Sur ce texte publié dans un blog très intéressant sur la vie et les contraintes des danseurs, Mélanie Demers parle de ses danseurs, de leur dynamique collective de création et de vie.

Goodbye de Mayday

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