Nafas ou Nafs ? Habiter son corps via le Feldenkrais

Photo : Engram

Il y a une dizaine d’années, alors que j’habitais en Europe, j’ai accompagné une chorégraphe au Liban à l’occasion d’un atelier de danse contemporaine pour des comédiens et des danseurs. L’atelier était situé dans le très beau théâtre Masrah Beyrouth. Malgré son appartenance au patrimoine architectural libanais, celui-ci va bientôt être détruit, en dépit des protestations de la société civile et du public. Mais ceci est une autre histoire.

La chorégraphe et moi avions un accord : je participais sans frais aucuns à l’atelier et en échange je traduisais en arabe le cours de Feldenkrais. Certains participants parlaient anglais et d’autres français, et cela semblait plus simple de tout traduire en arabe.  Il faut savoir que la méthode Feldenkrais repose complètement sur la voix de la personne qui guide et sur ses instructions orales. À travers des micromouvements, il s’agit de prendre conscience de votre corps dans l’espace pour l’habiter de la meilleure manière possible.

Voici comment se déroule, grosso modo, un cours de Feldenkrais : généralement, vous êtes couchés par terre, les yeux fermés. Vous pouvez également être assis ou debout. L’enseignant vous donne des consignes, qui consistent en des séquences de mouvements. Vous êtes invités à explorer les sensations liées à votre manière d’organiser le mouvement (les fameuses sensations kinesthésiques) sans a priori ni jugement. L’intention est d’observer et de visiter, comme en yoga on observe sa respiration et son état général. L’enseignant vous propose peu à peu de nouvelles manières d’organiser le mouvement. Via l’expérience, de nouvelles possibilités émergent progressivement. La méthode Feldenkrais est fondée sur « les lois de la mécanique, en particulier celles du mouvement des corps dans le champ de la gravitation, les facultés d’apprentissage du système nerveux central et certains principes fondamentaux des arts martiaux japonais ». Selon cette méthode, nos contraintes en matière d’ampleur ou de fluidité dans nos mouvements ne résultent pas nécessairement de limitations mécaniques sur le plan des articulations. En effet, elles sont souvent liées à la manière dont notre système nerveux central organise le mouvement, en fonction de schémas acquis. Et le système nerveux apprend en fonction de l’expérience vécue et ce, quel que soit l’âge. Il peut se réorganiser considérablement. Ce phénomène fait référence à la neuroplasticité. Ainsi, la force de la méthode Feldenkrais réside dans l’idée que nos habitudes ne sont pas immuables, très loin de là. Grâce aux apprentissages, on peut changer considérablement notre manière de nous tenir debout, d’être assis sur une chaise, de faire face à une problématique, etc.

Entre autres, la méthode Feldenkrais permet d’observer les tensions et les limites dans notre corps et leur incidence sur la respiration, la réflexion, l’action, etc. Elle aide à atteindre une organisation plus optimale de ses mouvements et des actions, aussi bien dans le quotidien que dans la pratique d’un art et d’un sport.

C’est sans doute pour cela que le public de la méthode Feldenkrais appartient principalement à deux groupes dans certains pays : les danseurs et les personnes âgées. Lors de ma rencontre avec la danse contemporaine en Europe, chaque cours de danse contemporaine commençait par 20 minutes de Feldenkrais, permettant de se poser, de ressentir son état du jour et d’entrer progressivement dans une connexion avec son corps. Mais cette technique est plus que bénéfique à tous et toutes. Au Québec, les praticiens de l’éducation somatique font appel au Feldenkrais.

Stuart Seide, directeur du Théâtre du Nord en France, explique bien les apports de la méthode Feldenkrais :

Le but de l’acteur, comme de tout être humain, est d’arriver à faire tout ce qu’il veut. Faire ce qu’on veut, ce n’est pas faire la première chose qui passe par la tête, ça implique de savoir ce qu’on veut faire et donc de faire un choix. Pour pouvoir choisir, il faut être capable de faire les choses de différentes façons. […] L’idée de Feldenkrais selon laquelle « si on sait ce que l’on fait, on peut faire tout ce qu’on veut », c’est tellement important !

Pendant l’atelier à Beyrouth, tous les jours, nous commencions par 30 minutes à 1 heures de Feldenkrais, nous continuions par une classe de danse contemporaine (beaucoup de travail au sol), puis nous finissions la journée par de l’improvisation ou un travail collectif de création.

Pour me préparer à ma tâche de traductrice, j’avais étudié les termes anatomiques en arabe : coccyx, sternum, sacrum, humérus, psoas, lombaires, etc. À l’époque, ces mots m’étaient relativement nouveaux en français. En arabe, je n’avais jamais utilisé le langage propre à l’anatomie et à la danse. Au Liban, les termes techniques du mouvement provenant d’autres langues sont d’ailleurs souvent plus accessibles et usités et il n’y a pas de cours de danse ou de yoga en arabe (pour le yoga, je doute même qu’il y en ait ailleurs, éclairez-moi si c’est le cas).

Il est frappant que pour transmettre des instructions relatives au corps et éduquer au mouvement, on passe par une langue étrangère pour la majorité des élèves.

Photo : Engram

Un jour, pendant le cours de Feldenkrais, tout à ma recherche de la traduction de « ceinture scapulaire », je me suis trompée : au lieu de dire Nafas (souffle), j’ai dit Nafs (esprit, soi), provoquant l’hilarité générale. J’ai été amusée de la réaction collective et de mon erreur, que je trouvais poétique. Plus d’une décennie plus tard, après avoir découvert le yoga et les écrits de Sidi Larbi Cherkaoui, j’ai réalisé que le souffle permet justement de connecter le corps et l’esprit, et que, quelque part, Nafas et Nafs sont inextricablement liés, pour ne pas dire confondus. Ces terms ont en fait une racine commune.

En turc, nefes veut dire respiration ou souffle (vous vous rappelez probablement le spectacle éponyme de Pina Bausch créé à partir d’une résidence à Istanbul). En afghan et en perse,  souffle se dit nafas comme en arabe, un mot proche de nefes en turc.  Et en afghan, en turc et en perse, Nafs désigne l’esprit. Mais il semble que ce mot ne soit plus usité aujourd’hui dans ces langues. Ces connexions entre les termes de souffle, respiration et esprit m’ont amenée à chercher des interrelations ailleurs. Et il semble que dans d’autres langues, souffle et esprit ont des racines similaires (en sanscrit bien sûr, en suédois, en ukrainien, etc.). Il serait intéressant d’analyser l’étymologie de ces mots dans divers langages, comme Kundera l’avait fait pour nostalgie….

Pour plus d’information sur la méthode Feldenkrais au Québec : http://www.feldenkraisqc.info/

Photographies : Engram (Joanna Andraos et Caroline Tabet) http://www.engrambeirut.com/

Yoga Mala, une initiative communautaire montréalaise : Entrevue avec Dawn Mauricio

Dawn Mauricio. Photo : Fondation Yoga Mala.

Entrevue en français ci-dessous

If you happened to pass through Jeanne-Mance Park on May 27, you may have certainly seen a large group of people performing 108 sun salutations. This was a fundraising event held by the Yoga Mala Foundation. Founded by Dawn Mauricio, Elizabeth Emberly and Jason Sharp, this organization uses yoga to provide grants and a collaborative support system to teachers committed to establishing yoga programs in communities that do not have access to the practice. The originality and strength of this initiative for Montrealers is to engage and empower teachers with regard to their programs throughout all of their different stages, starting with initial contact with the community, all the way to the implementation of the program. Moreover, teachers can exchange and support each other. And if you wish to get involved with the Yoga Mala Foundation but are not a yoga teacher, there are many other ways. An interview with the vibrant and graceful Dawn Mauricio, a yoga and meditation teacher involved in several community projects, whose energy and smile are contagious.

Le 27 mai dernier, si vous êtes passés par le Parc Jeanne-Mance, vous avez sûrement vu une centaine de personnes saluer le soleil 108 fois. C’était un événement de collecte de fonds de la fondation Yoga Mala. Mise sur pied par Dawn Mauricio, Elizabeth Emberly et Jason Sharp, cette organisation fait appel au yoga, afin d’offrir des ressources et un système collaboratif de soutien à des professeurs qui souhaitent déployer la pratique au cœur des communautés qui n’y ont pas accès. L’originalité et la grande force de cette initiative destinée aux montréalais est de responsabiliser les enseignants à l’égard de leur projet de A à Z, dès les premiers contacts avec la communauté jusqu’à la mise en place du projet. En outre, les professeurs peuvent échanger et s’entraider via un espace de partage. Et si vous souhaitez vous impliquer dans les activités de la Fondation Yoga Mala mais n’êtes pas professeurs de yoga, il y a diverses manières de le faire. Rencontre avec la pétillante et gracieuse Dawn Mauricio, professeure de yoga et de méditation impliquée dans divers projets communautaires, à l’énergie et au sourire contagieux.

Défi des 108 salutations au soleil, 27 mai 2012. Photo: Fondation Yoga Mala.

Dance from the Mat: Comment t’est venue l’idée de créer Yoga Mala?

Dawn: Tout a commencé en 2007. J’étais déjà professeure de yoga et j’étais très reconnaissante de pouvoir faire quelque chose que j’aime pour vivre. Par ailleurs, quand j’avais commencé à pratiquer le yoga, j’étais bénévole dans un centre de yoga pour pouvoir accéder à des cours. J’ai voulu témoigner ma gratitude à la communauté et lui rendre ce qu’elle m’a donné. Ce qui me passionne, c’est non seulement l’action communautaire mais aussi le partage des bienfaits du yoga. Ceci m’a amenée à organiser un événement de collecte de fonds en 2007 : les participants ont fait 108 salutations au soleil, encadrés par 4 professeurs provenant de traditions diverses. Les fonds recueillis ont été reversés à Greenpeace à Montréal. Il y a quelques mois, Elizabeth Emberly et Jason Sharp, les fondateurs du studio Naada Yoga où j’enseigne, m’ont proposé de créer une organisation non lucrative. La passion et l’engagement d’Elizabeth et de Jason à l’égard de l’action et du développement communautaires m’ont inspirée.

Dance from the Mat: À quels publics la fondation Yoga Mala souhaite-elle rendre le yoga accessible?

Dawn: Nous ciblons les communautés où il existe un besoin. Il peut s’agir de femmes victimes de violence, de personnes hospitalisées, de personnes à faible revenu, d’aînés, de jeunes en difficulté, de personnes en situation de détention, etc. Le yoga n’est pas bon marché, qu’il s’agisse de pratiquer, de faire une formation de professeur ou de mettre en place des programmes communautaires. Par conséquent, certains quartiers sont marginalisés en matière d’accès au yoga. À la fondation Yoga Mala, nous espérons rompre ces barrières en donnant un salaire aux professeurs qui veulent développer des projets de yoga pour atteindre ces quartiers.

Les 9 professeurs de yoga qui ont encadré les 108 salutations au soleil. Photo: Fondation Yoga Mala.

Dance from the Mat: Les organisations de bienfaisance en matière de yoga tendent souvent à négliger les personnes n’ayant pas les moyens financiers de faire du yoga, mais qui ne sont pas confrontées à des problématiques spécifiques de violence, de maladie, de vulnérabilité, etc. Est-ce une question qui interpelle Yoga Mala?

Yoga Mala 2012. Photo: Fondation Yoga Mala.

Dawn: Effectivement, à la fondation Yoga Mala, nous souhaitons nous adresser aux personnes et aux communautés qui disposent de faibles revenus, entre autres publics. Une de nos stratégies est de contacter divers centres de yoga, pour leur proposer d’organiser leurs propres événements dans le cadre de Yoga Mala. Ces activités pourraient être des conférences gratuites, des cours de yoga communautaire… De cette manière, des personnes à faible revenu pourraient accéder à la pratique, tout en « réinjectant » des fonds dans la communauté. Ceci permettrait de former un cercle complet et inclusif, introduisant le yoga dans toutes les sphères de la société.

Dance from the Mat : Yoga Mala lance des appels à projets destiné aux professeurs qui souhaitent enseigner dans des communautés qui n’ont pas accès au yoga. Quelles sont vos critères d’évaluation?

Yoga Mala 2012. Photo : Fondation Yoga Mala.

Dawn: Nous sommes à la recherche de professeurs de yoga certifiés qui ont déjà établi un contact avec la communauté où ils souhaitent mettre en place leur projet. Grâce à cette démarche, les professeurs de yoga construisent des liens avec les communautés et développent un sens d’engagement et de responsabilité à leur égard. Il serait préférable qu’ils aient une expérience préalable en action communautaire et qu’ils aient déjà enseigné au public qu’ils ciblent. Nous demandons d’ailleurs une lettre de recommandation du lieu où ils souhaitent enseigner. Nous demandons aussi aux candidats d’expliquer les bienfaits potentiels de leur projet pour les communautés. Les demandes de subvention sont examinées par un comité de pairs (composé de 4 à 5 personnes). En somme, les candidats doivent être motivés, créatifs et passionnés. En effet, si ces initiatives ne leur tiennent pas à cœur, elles ne seront pas menées à terme. Le fait de garantir que les candidats s’approprient les initiatives proposées, qui deviennent significatives à leurs yeux, renforce le pouvoir-agir des professeurs et leur détermination à porter le projet jusqu’au bout. Mon rêve et mon souhait, c’est que chaque professeur de yoga considère que le projet qu’il soumet est son projet à lui.

Yoga Mala 2012. Photo: Fondation Yoga Mala.

Dance from the Mat: Que pourrait apporter le yoga aux communautés qui n’y ont pas accès?

Dawn: Cela dépend des communautés et de leurs besoins. Pour les personnes âgées, les bienfaits du yoga sont le développement de la force et de la flexibilité physiques. Aux jeunes en difficulté, le yoga peut apporter le calme et un ancrage, ce qui leur permettrait de ne pas être vindicatifs et de prendre de meilleures décisions. En ce qui concerne les femmes victimes de violence, le yoga les aiderait à se réapproprier leur corps et leur esprit, à retrouver la confiance en elles-mêmes et à renforcer leur pouvoir-agir.

Dance from the Mat: Dans le cadre de Yoga Mala, comptez-vous créer un espace de partage pour que les professeurs puissent trouver des ressources et bénéficier de l’expérience de leurs collègues?

Yoga Mala 2012. Photo: Fondation Yoga Mala.

Dawn: La création d’un espace de partage et d’échanges est l’un des buts principaux de Yoga Mala. Nous souhaitons construire un système collaboratif et collectif de soutien pour les professeurs que nous allons accompagner, où ils pourront s’entraider et discuter des enjeux et des problématiques qu’ils rencontrent dans leurs projets. Nous mettons en place des activités où les participants peuvent se rencontrer, comme des conférences, des ateliers et des cours de yoga communautaire. Sur notre site Web, il y  a également un forum où les personnes peuvent échanger.

Dance from the Mat: Que signifie Mala?

Dawn: Il s’agit des chapelets utilisés pour prier dans les traditions bouddhistes et hindouistes. Ils sont composés de 108 grains, ce chiffre ayant une signification symbolique. C’est pour cela que nous faisons 108 salutations au soleil dans nos événements de collecte de fonds. Ce chapelet fait partie de notre logo : les grains représentent les communautés auxquelles nous voulons rendre le yoga accessible ; les espaces entre eux correspondent aux acteurs de la communauté de yoga qui désirent s’unir pour construire des projets. L’arbuste au centre du bracelet fait référence aux semences de ce que nous souhaitons cultiver.

Dance from the Mat: Tu es professeure de yoga et de méditation, tu as cofondé Yoga Mala, tu écris dans un journal en ligne de bien-être et de yoga, parmi bien d’autres choses… Pour clore cette entrevue, pourrais-tu nous parler du parcours qui t’a menée à cet engagement dans les diverses dimensions du yoga?

Dawn Mauricio. Photo : Julian Giacomelli.

Dawn: J’ai commencé à pratiquer le yoga en 2000, pendant mes études. Après l’université, j’ai travaillé dans le domaine du marketing pendant un an. Cela m’a rendue très malheureuse. J’ai décidé de quitter mon travail et de partir 4 mois en Asie du Sud-Est, où j’ai fait ma première retraite de méditation. À mon retour, je savais que le marketing n’était pas pour moi mais la pression sociale et familiale me poussait à retravailler dans ce domaine. Je me suis assise et j’ai réfléchi. La réponse qui s’est imposée à moi, c’est « pas de marketing », mais je ne savais toujours pas quoi faire. À ce moment, je faisais du yoga depuis 5 à 6 ans. Un jour, une cliente dans le salon de coiffure où je travaillais m’a suggérée de m’inscrire dans la formation de professeur de yoga dans le centre où elle enseignait. Après la formation, le centre « La joie du yoga » où j’étais volontaire m’a proposé de remplacer un professeur absent. J’ai donné mon premier cours, la peur au ventre, et cela s’est bien passé. Progressivement, on m’a proposé de plus en plus de cours. C’est ainsi que je me suis retrouvée à enseigner le yoga. Ce n’est pas moi qui ai choisi le yoga, c’est lui qui m’a choisie.

Prochain événement organisé par Yoga Mala

Un atelier d’acroyoga, le dimanche 8 juillet de 18h à 20h. Enseignants : YogaSlackers. Parc Jeanne-Mance.

Yoga Mala 2012. Photo: Fondation Yoga Mala.

Citation de la journée

« C’est l’intensité du mouvement et comment on l’habite qui peut amener le spectaculaire. Je cherche plutôt le dépassement physique que ce spectaculaire. Tout mouvement habité exige une forte dose d’énergie. Vitesse et lenteur se ressemblent. Mais poussées à l’extrême, en toute conscience, elles peuvent changer notre perception ou notre rapport au temps et à notre propre corps »

Louise Lecavalier

Photos de la semaine : Mouvement vintage de Francesca Woodman

Photo de Francesca Woodman. Sans titre (série des Anges), Rome, 1977
Impression sur épreuves à la gélatine argentique 7.6 x 7.6 cm
© 2012 George and Betty Woodman

Photo de Francesca Woodman. House #4, Providence, Rhode Island, 1976
Impression sur épreuve à la gélatine argentique 14.6 x 14.6 cm
© 2012 George and Betty Woodman

Photo de Francesca Woodman. Space2, Providence, Rhode Island, 1976
Impression sur épreuve à la gélatine argentique, 13.7 x 13.3 cm
© 2012 George and Betty Woodman

Avec l’aimable autorisation du Musée Guggenheim

Francesca Woodman était une photographe américaine (1958-1981). Le Musée Guggenheim à New York lui a consacré ce printemps une grande rétrospective, plus de trente ans après son suicide à l’âge de 21 ans. L’exposition est organisée par le Musée d’Art moderne de San Francisco.

Née dans un milieu d’artistes, Francesca Woodman commence à prendre des photos à l’âge de 13 ans. En 1975, elle entame des études à la Rhode Island School of Design (RISD), où elle obtient une bourse d’études pour passer un an à Rome, un endroit où elle avait fait un séjour enfant. Rome s’avère être une grande source d’inspiration. Francesca y réalise sa première exposition personnelle. Elle rentre ensuite aux États-Unis. En janvier 1981, paraît son premier livre, Some Disordered Interior Geometries.

Dans son oeuvre, extrêmement complexe et prolifique malgré la brièveté de son existence, Francesca Woodman se penche sur le rapport du corps féminin à l’espace, explorant en particulier l’auto-portrait.

Son sujet de prédilection est elle-même : elle se met en scène et se photographie dans une multitude de lieux. Les endroits les plus chers à son coeur tombent en ruines. Couverts de graffitis ou de papier-peint en lambeaux, leurs murs sont riches de textures et racontent des histoires. Elle intègre souvent des objets dans ces lieux, leur attribuant une signification symbolique ou faisant des allusions à la littérature surréaliste et la fiction gothique dont elle est friande. Son corps est souvent évanescent et fugace, il disparaît et réapparaît derrière des murs et des objets, se volatilise dans un mouvement flou.

Elle est l’un des premiers photographes à capter l’essence du mouvement dans ses clichés et à étudier la relation de la photographie à la performance et à la littérature.

Note : L’effet de transparence n’est pas très visible dans cet article, à cause de limites techniques en ce qui concerne l’intégration des images.

Photo de Francesca Woodman. Sans titre, Providence, Rhode Island, 1976
Impression sur épreuves à la gélatine argentique, 14 x 14.1 cm
© 2012 George and Betty Woodman

Citation de la journée

 

Photographie de Shawna Nelles. Une interprète de DFectuoso Producciones

 

« Le mouvement dépourvu de connotation psychologique, c’est au cirque qu’il existe, où il est considéré comme la réalisation de quelque chose d’établi à l’avance […]. C’est un mouvement qui répond à d’autres besoins. C’est ce même mouvement que l’on trouve dans la machine, chez l’acrobate, dans la danse et dans une oeuvre ». Alexandre Rodtchenko

Photo : Shawna Nelles – Spectacle de DFectuoso Producciones

 

Citation de la journée

« Mon art est précisément un effort pour exprimer en gestes et en mouvements la vérité de mon être. Il m’a fallu de longues années pour trouver le moindre mouvement absolument vrai. Les mots ont un sens différent. Devant le public qui venait en foule à mes représentations, je n’ai jamais hésité. Je lui ai donné les impulsions les plus secrêtes de mon âme. Dès le début, je n’ai fait que danser ma vie « . Isadora Duncan

Cinq questions à Rima Maroun, photographe et danseuse qui expose à Montpellier Danse

Photographe et cofondatrice de la compagnie de théâtre Le Collectif Kahraba, Rima Maroun fait partie de la relève artistique libanaise. Explorant le mouvement dans ses clichés, elle s’est immergée dans la danse contemporaine depuis quelques années. Elle expose son travail au festival Montpellier Danse et a créé pour l’occasion Les Pleureuses. Cette installation qui comprend photos et vidéos opère une parfaite jonction entre les différentes pratiques artistiques de Rima Maroun.

Les Pleureuses, Murmures, À ciel ouvert, Montpellier danse. Du 22 juin au 27 juillet.

Murmures. Photographie de Rima Maroun.

Les photos de Rima racontent des histoires, histoires de Beyrouth mise à nu et évidée par une urbanisation accélérée, histoires de ces enfants face au mur, histoires de ces femmes qui hurlent leur peine en chœur. Sa démarche évoque ces quelques mots de la chorégraphe Meg Stuart : « des textes sont écrits sur nos corps, ils contiennent nos histoires inachevées et celles des autres ». Les mouvements des corps et des objets, capturés par la pellicule de Rima, racontent l’histoire d’une ville et de ses habitants.

Dance from the mat : Tu es photographe et danseuse. La photographie, a priori statique et figée, peut-elle traduire le mouvement?

Murmures. Photographie de Rima Maroun.

Rima : Ce qui m’a toujours intéressée dans la photographie, c’est comment mes images pourraient évoquer un mouvement sans que je ne le montre explicitement ou que je ne l’illustre. C’est cette recherche que je place au cœur de la majorité de mes projets de photo. En particulier, ce qui me captive dans la relation entre la photographie et la danse, c’est qu’une image arrêtée d’un mouvement révèle ce qui est imperceptible à l’œil nu, sans le prisme de l’image.

Dance from the mat : Comment relies-tu entre elles la photographie et la danse dans ton travail?

Rima : La danse est mouvement. Je relie mes deux pratiques dans la mesure où je cherche, via mes images, à provoquer une expérience physique et sensorielle chez le spectateur. Cette démarche m’a amenée à me questionner sur la relation entre la photographie et la danse. De là est né mon dernier projet, « Les Pleureuses », présenté dans le cadre du festival Montpellier danse.

Dance from the mat : Tes photos parlent beaucoup du rapport des personnes, des corps, à leur environnement. Le projet Murmures, qui sera également présenté à Montpellier Danse, dépeint des enfants en contact avec des murs. Quelle est l’idée derrière ce projet?

Rima : Pendant la guerre, nos yeux étaient bombardés d’images d’enfants morts dans les décombres. Hantée par ces clichés, j’ai voulu créer d’autres images. Je souhaitais aussi parler du drame de la violence pour essayer de le comprendre. Les regards de ces enfants étaient si intenses que j’ai voulu les dérober au regard du public. J’ai donc travaillé avec des enfants face à des murs, en les montrant de manière statique ou, au contraire, en les mettant en mouvement. À travers ce contraste, mon intention était de susciter chez le public cette expérience physique et sensorielle que j’ai déjà évoquée.

Dance from the mat : Tu as créé le projet Les Pleureuses spécialement pour Montpellier Danse. Comment ce projet a-t-il vu le jour?

À ciel ouvert. Photographie de Rima Maroun.

Rima : Le projet des Pleureuses a émergé à partir d’une recherche  introspective et personnelle. J’avais envie de parler de la notion d’absence depuis longtemps. Au Liban, nous sommes souvent confrontés à des images de visages de disparus. Ces images nous entourent. Nous avons tous tellement entendu parler de femmes ou d’hommes morts soudainement, ou encore de personnes portées disparues, dont nous attendons encore le retour. Dans les Pleureuses, j’ai voulu pleurer sur l’absence, trouver le moyen de faire le deuil de tous ces absents. Une photographie est par essence la représentation de ce qui n’est plus, de ce qui est absent. Je me suis donc penchée sur la notion d’absence dans le cadre de mon travail, mettant la photographie et le mouvement en connexion.

Dance from the mat : Comment as-tu construit les Pleureuses?

Rima : Depuis l’antiquité, les pleureuses se livrent à un rituel qui aident les endeuillés à extérioriser leur peine. En répétant des mouvements et des paroles, je suis devenue pleureuse. J’ai photographié mon corps en larmes. J’ai multiplié, j’ai répété et j’ai dupliqué mes images, créant ainsi un chœur de trois pleureuses.

Citation de la journée

« Je n’aime pas l’amalgame courant qui fait de la spiritualité un synonyme de la religion. Pour beaucoup, ce mot n’évoque que l’esprit, et crée par conséquent une dualité avec le corps. Ses racines linguistiques sont pourtant les mêmes que « respirer ».

Corps et esprit ne sont qu’une seule et même chose.

La conscience de la respiration peut aider à trouver cet état. Inspirer, expirer, inspirer, expirer, c’est dans ce rythme, à l’intérieur, que se trouve la clé. La manière dont nous traitons nos corps, dont nous respirons, peut s’avérer une source de changement dans nos vies ».

Sidi Larbi Cherkaoui

Citation de la journée

« Les gens me disent qu’ils retournent aux sites où ils ont vu mon travail et qu’ils ont gardé de ces lieux un souvenir spécial. […] Une pièce de danse créée in situ (site-specific danse) permet aux spectateurs de regarder les lieux d’une autre manière. Cela leur rappelle qu’il y a plus à voir que ce qui leur semblait au départ.  […] Pour moi, une pièce chorégraphique est créée in situ (site-specific) lorsque tout, y compris votre inspiration, est relié au lieu. Le travail n’aurait pas être fait ailleurs. Il ne s’agit pas de chorégraphier quelque chose dans le studio, puis de bricoler et fignoler pour pouvoir le situer ailleurs. Dans cette démarche, il peut être nécessaire d’étudier les reliefs et les surfaces du site. Les artistes peuvent aussi établir des connexions intéressantes entre les corps d’une part, les murs, les couloirs, ou même l’histoire du lieu d’autre part».  La chorégraphe Debra Loewen of Milwaukee

Pour voir une performance créée in situ à Montréal, ne ratez pas Piss in the Pool! 20, 22 et 24 juin, 20h30. Bain St-Mathieu, 2915 Ontario East. 12 $. Coprésenté par Wants&Needs dance et le Studio 303.

 

Citation de la journée

« Une pièce de danse chorégraphiée in situ (site-specific danse) crée chez les spectateurs un sens du lieu qui n’est pas aussi fugace et éphémère que la pièce. C’est une impression qui dure. […] Les passants et les personnes qui sont intimidées par les spectacles de danse s’intéressent à mes performances. […] Quand vous faites de la danse créée in situ, vous vous ouvrez à la possibilité de moments imprévus et fabuleux d’une beauté incroyable que vous ne pouvez tout simplement pas planifier» Marylee Hardenbergh, chorégraphe qui crée in situ

OCCUPY BAIN MATHIEU – Rencontre avec Andrew Tay et Sasha Kleinplatz

Piss in the Pool de juin 2011. Photo de Celia Spenard-Ko

Si vous êtes de ceux qui pensent que la danse contemporaine, c’est plate, et qu’on s’ennuie forcément à mourir, confiné et courbaturé dans une salle poussiéreuse de théâtre, sortez votre maillot de bain et vos tongs, car Piss In The Pool vous prouvera le contraire! Une flopée de chorégraphes, une piscine vide, 10 jours pour créer chacun une  courte pièce in situ : ça donne un spectacle éclectique, festif, déjanté et déambulatoire. Andrew Tay et Sasha Kleinplatz de Wants&Needs dance ont le secret de ces événements collectifs et collaboratifs, qui amènent les arts vivants sur des terres en friche et des sentiers non balisés. Tout sera permis, sauf pisser dans la piscine!

Piss in the Pool, 20, 22 et 24 juin, 20h30. Bain St-Mathieu, 2915 Ontario East. 12 $. Coprésenté par Wants&Needs dance et le Studio 303. On se voit dans le grand bain!

If you are among those who think that contemporary dance is dry and boring to death, with little more to offer than confinement and stiff limbs in a dusty theater, then prepare your swimming suits, because Piss in the Pool will prove you otherwise! A host of choreographers, an empty pool, and 10 days to create short site-specific pieces: the result is an eclectic, festive and ambulatory show. The curators, Andrew Tay et Sasha Kleinplatz from Wants&Needs dance, are well-versed in the creation of such collective and collaborative dance events, which transpose the experience of performing arts to novel and uncharted territories. Everything will be allowed, except pissing in the pool!

Piss in the Pool de juin 2011. Photo de Celia Spenard-Ko

Dance from the mat : À partir de mercredi, pour la huitième fois consécutive, vous investissez une piscine montréalaise avec Piss in the Pool. Quelle est l’idée derrière cet événement?

Andrew et Sasha : On propose à des chorégraphes de créer in situ une nouvelle pièce d’environ 10 minutes dans un lieu inorthodoxe, en l’occurrence une piscine vide. Cette année, c’est le Bain Mathieu. S’inspirant de leur environnement, les chorégraphes ont dix jours pour mener à bout leur processus de création. Une fois ce temps écoulé, on invite le public à voir le résultat pendant trois soirées de représentation.

Dance from the mat : Piss in the Pool, c’est de la danse contemporaine uniquement?

Andrew et Sasha : Il y a de la danse contemporaine mais pas seulement, loin de là! Depuis les débuts de Piss in the Pool, nous avons présenté le travail de clowns, d’artistes de la scène, de danseurs contemporains, de danseurs de flamenco, ainsi que des collaborations entre des danseurs et des musiciens. Notre priorité en tant que programmateurs et producteurs est de réunir des personnes de différents horizons, réalisant divers genres de performance. C’est bénéfique à la fois pour les artistes et pour le public. Cette année, parmi les artistes invités, il y a les artistes multidisciplinaires, 2boys tv, une danseuse de butoh, Hélène Messier, et une chorégraphe française, Leïla Gaudin, qui fait dans la danse-théâtre et s’intéresse à la création in situ. C’est d’ailleurs la première fois qu’une artiste vient d’Europe pour participer à Piss in the Pool!

Piss in the Pool de juin 2011. Photo de Celia Spenard-Ko

Dance from the mat : Est-ce que les chorégraphes créent leur proposition in situ de toutes pièces ou est-ce qu’ils arrivent au Bain Mathieu avec une ébauche déjà prête de ce qu’ils vont développer?

Andrew et Sasha : En général, on demande aux artistes de créer quelque chose de nouveau pour Piss in the Pool. Certains d’entre eux choisissent de débuter le processus de création avant d’investir le Bain Mathieu. Mais la majorité des chorégraphes commencent leur processus de création dans la piscine, pour mieux s’immerger dans leur nouvel environnement.

Piss in the Pool de juin 2011. Photo de Celia Spenard-Ko

Dance from the mat : Comment vous est venu l’idée d’occuper une piscine par un processus de création chorégraphique?

Andrew et Sasha : Trois éléments sont à l’origine de notre démarche. Tout d’abord, il y a notre propre désir de chorégraphes de nous approprier des contextes novateurs qui nous permettent de renouveler notre processus de création. Nous avons aussi le goût de présenter des pièces brutes et en chantier en-dehors des studios de danse et des théâtres. Enfin, nous avons conçu Piss in the Pool comme un événement festif qui puisse capter l’attention d’un public néophyte en danse. Notre objectif était de faire vivre une expérience qui s’apparente davantage à un concert de rock.

Piss in the Pool de juin 2011. Photo de Celia Spenard-Ko

Dance from the mat : Piss in the Pool et les autres événements que vous organisez au sein de Wants&Needs dance, comme Short & Sweet, valorisent les travaux des chorégraphes émergents et favorisent les collaborations entre les artistes. Ils contribuent à construire un sens de communauté dans le milieu artistique de Montréal. Est-ce qu’il s’agit d’un aspect qui vous tenait à cœur dès le départ?

 Andrew et Sasha : Quand nous avons organisé notre premier Piss in the Pool, nous ne réalisions pas encore combien cela allait bouleverser notre vision de la programmation. Au fil des Piss in the Pool et autres événements, s’est imposé à nous une nouvelle priorité : créer des connexions entre les diverses formes artistiques et attirer un plus grand public vers les arts vivants. Ce qui nous motive, c’est de susciter de la surprise et de l’excitation à la fois pour les artistes qui créent la pièce et pour le public qui y assiste. Et l’une des manières principales que nous avons trouvées pour créer cette excitation est d’éliminer les barrières entre les formes artistiques d’une part, et entre les interprètes et le public d’autre part.

Piss in the Pool de juin 2011. Photo de Celia Spenard-Ko

Dance from the mat : Au sein de Wants&Needs dance, vous ne vous contentez pas de concevoir et d’organiser des spectacles de danse inventifs, collaboratifs et ludiques. Vous êtes aussi une compagnie de danse. Quels sont vos thèmes de prédilection du moment?

Andrew et Sasha : Nous travaillons tous les deux actuellement sur de nouvelles pièces. Nos thèmes de création évoluent avec le temps.

Sasha : Je m’intéresse en ce moment à l’utilisation du mouvement en tant que rituel de connexion spirituelle. Ma création s’inspire notamment de ces mouvements de balancement que font les hommes juifs pendant la prière (davening).

Piss in the Pool de juin 2011. Photo de Celia Spenard-Ko

Andrew : Pour ma part, je me penche sur le pouvoir de la prise de conscience, en lien avec des notions de mémoire collective, de rituels et de méditation.

Dance from the mat : Quel est l’accueil réservé par les Montréalais à Piss in the Pool?

Andrew et Sasha : Le public montréalais est incroyablement ouvert et avide de nouvelles expériences de scène! Piss in the Pool attire chaque année des spectateurs très divers, dont une grande partie assiste à son premier spectacle de danse contemporaine. Le contexte festif et détendu met les gens à l’aise. Nous essayons de programmer des créations allant de drôles à dramatiques, de minimalistes à très physiques, pour donner au public un aperçu de diverses expériences de scène.

Piss in the Pool de juin 2011. Photo de Celia Spenard-Ko

Vidéo de la semaine : Match Box Dances

Heart of Clubs, 1ère partie de Match Box Dances

Match Box Dances est un film de danse en quatre parties, tourné dans les rues, les ruelles et les interstices de DUMBO, un quartier de New York en mutation accélérée. Entre création et recherche, ce film se penche sur la gestuelle des personnes qui se déploie dans le chevauchement des sphères privée et publique.

Rencontre avec Marie-Daphné Roy : Le yoga restaurateur

Un cours de yoga yin et restaurateur à Yoga Bhavana

Un lundi soir à Montréal, je pousse la porte du joli centre Yoga Bhavana, en plein cœur de Villeray, aéré, reposant, tout de bois clair. Marie-Daphné Roy, lumineuse, sereine et attentive, demande à la ronde : « Qu’est-ce qui vous amène aujourd’hui? De quoi avez-vous besoin, de quoi avez-vous envie? »  Les réponses sont d’abord un peu hésitantes, puis plus assurées. Marie-Daphné réfléchit deux minutes, puis le cours de yoga restaurateur commence. Il prendra en compte les états d’esprit et de corps de chaque personne présente. Une heure vingt minutes d’étirements très profonds et de travail intense d’alignement dans la douceur et l’écoute de soi. Marie-Daphné Roy est la fondatrice de Yoga Bhavana, qui a vu le jour au mois de mars dernier. Dans une entrevue avec Dance from the mat, Marie-Daphné parle de yoga restaurateur, de pratiques adaptées, de yoga thérapeutique, d’engagement social et communautaire, et de ce que peut apporter le yoga dans un monde qui ne tourne pas rond, entre autres dans le contexte actuel au Québec. 

Dance from the mat : Que veut dire Bhavana?

Marie-Daphné : C’est un terme en sanskrit et en pâli, qu’on retrouve dans les traditions hindoues et bouddhistes. Il évoque la notion de cultiver, dans le sens d’amener à l’existence. En bouddhisme, le terme Bhavana est souvent utilisé de concert avec une autre notion qu’on souhaite développer, par exemple Metta Bhavana, soit la méditation qui fructifie l’amour bienveillant, ou Samatha Bhavana, c’est-à-dire le développement de la tranquillité. Dans le terme de Bhavana, il y a l’idée qu’il y a toujours une partie de nous qui peut se développer autrement et s’enrichir. Il est toujours possible de  créer de la place pour fertiliser quelque chose, quel que soit notre état au départ, que l’on soit fatigué, mal en point, triste ou joyeux… On vient pratiquer tel qu’on est et les possibilités sont multiples. Ces diverses significations m’inspirent et correspondent à mon souhait d’encourager les personnes à cultiver le yoga et à se rencontrer elles-mêmes telles qu’elles sont, avec lucidité, discernement et bienveillance. C’est qu’ainsi que m’est venu le désir de créer un lieu où on peut développer ce que l’on veut selon son état physique, mental et spirituel. Bhavana signifie de surcroît lieu et demeure. Je voulais un lieu où partager les enseignements généreux de mes professeurs et transmettre ce qui me nourrit et ce qui me passionne depuis quelques années.

Marie-Daphné Roy. Photo de Jean-François Brière

Dance from the mat : Yoga Bhavana propose des cours de yoga diversifiés, yoga vinyasa, yoga restaurateur, yoga yin et restaurateur, yoga thérapeutique, etc. Qu’est-ce que c’est le yoga restaurateur?

Marie-Daphné : Le yoga restaurateur consiste à utiliser des accessoires pour aider des personnes qui ne sont pas assez souples ou fortes à faire l’expérience des asanas sans douleur et en toute sécurité. En particulier, cela leur permet de rester longtemps dans certaines postures et d’en tirer des bienfaits. Les accessoires qu’on peut employer sont des bancs, des chaises, des blocs, des ceintures, des traversins, des couvertures, le mur, etc. Développée principalement au sein de l’école de B.K.S. Iyengar, cette pratique contribue notamment à l’atteinte d’un alignement optimal. En effet, les accessoires peuvent être utilisés comme des bornes nous aidant à nous repérer dans l’espace et dans la posture. Dans une vision large, il s’agit d’un yoga qui fait tout simplement appel à d’autres outils que le tapis.

Une posture de yoga restaurateur. Photo de Jean-François Brière

Dance from the mat : Quelles sont les caractéristiques spécifiques du yoga restaurateur par rapport à une autre pratique de yoga?

Marie-Daphné : Par rapport au yoga plus fluide, le yoga restaurateur nécessite plus de patience, de réceptivité et d’attention. Le type d’action et d’endurance requis est d’un autre ordre que dans les pratiques dynamiques. Au fil du temps, on a pris de plus en plus conscience de  l’intelligence de cette pratique qui permet de tenir les postures plus longtemps sans créer de stress et en conservant l’énergie. L’équilibre simultané entre l’action et la relaxation dans les postures facilite le passage des bienfaits ressentis dans les muscles vers les nerfs et vers les différents organes. En effet, les effets ont le temps de se propager dans le système nerveux, le système circulatoire, le système respiratoire, etc. Ceci peut transformer une pratique de yoga habituelle en pratique de yoga thérapeutique. Avec la réalisation de tout cela, le yoga restaurateur s’est progressivement  développé, notamment grâce à l’apport d’un des professeurs seniors de Mr. Iyengar, Ramanand Patel. Ramanand est d’ailleurs le principal professeur de yoga de Hart Lazer, qui est mon professeur principal à moi depuis 2005.

Dance from the mat : Et le yoga yin, à quoi cela correspond?

Une posture de yoga yin. Photo de Jean-François Brière

Marie-Daphné : Le yoga yin*, c’est toute une autre lignée que le yoga restaurateur. Il s’agit de postures tenues au sol sans accessoires, de manière complètement passive, pendant 3 à 5 mn. Le but du yoga yin est d’atteindre les tissus conjonctifs et les articulations, ce qui prend du temps. Le yoga yin vise aussi à travailler les méridiens, prenant appui sur la médecine chinoise. Les muscles sont yang, les tissus conjonctifs et les articulations sont yin. Il ne faut pas oublier que les notions de yin et yang sont mouvantes, en relation l’une avec l’autre. Dans l’ensemble, le yoga yin* est plus statique que le yoga yang*. Selon Sarah Powers avec qui j’ai étudié, le yoga yin offre des possibilités de cultiver une attention méditative. Le défi est de rester concentré et connecté à sa respiration, d’être attentif à ce qui émerge. Les sensations font partie de la donne, c’est pour cela que cette forme de yoga passif ne fait pas appel à des accessoires. Par conséquent, tout comme le yoga restaurateur actif, le yoga yin n’apporte pas nécessairement du confort,  contrairement au yoga restaurateur passif, qui vise surtout un apaisement et une profonde détente.

Dance from the mat : Quels bienfaits peut-on retirer d’une pratique de yoga restaurateur?

Marie-Daphné : Le yoga restaurateur permet de développer la patience, la tranquillité, la concentration, la circulation sanguine et la capacité respiratoire. Il permet d’atteindre assez vite un état qui implique à la fois l’engagement et la relaxation. Les effets se font ressentir sans tarder. On sent notre corps et notre esprit revitalisés. C’est une pratique fabuleuse lorsqu’on est fatigué mentalement, émotivement ou physiquement. Puisque notre système nerveux se détend progressivement, les tendances anxieuses s’apaisent. Ce n’est pas la seule forme de yoga qui a une telle faculté, mais celle-ci est généralement plus rapide et plus accessible. En particulier, comme c’est une pratique lente, on a le temps d’ajuster la posture pour être vraiment bien. Et comme tout le monde est soutenu par des accessoires, si un élève utilise un traversin et l’autre un bloc, personne ne se sent mal à l’aise ou moins capable de faire la posture.

Dance from the mat : Justement, j’ai remarqué pendant tes cours de yoga restaurateur que c’est une pratique « sur mesure » : non seulement tu adaptes le cours à l’état du jour des personnes présentes, mais tu ajustes également chaque posture à chaque élève, en rajoutant ou en enlevant des accessoires.

Marie-Daphné Roy. Photo de Jean-François Brière

Marie-Daphné : Effectivement, le yoga restaurateur est une pratique « sur mesure », qui prend en compte les besoins de chaque élève. Je crois que c’est ainsi que l’a pensé et l’a voulu Iyengar, qui désirait ajuster les postures aux personnes pour qu’elles puissent cultiver une pratique de yoga. Nous parlons d’ailleurs de « pratiques adaptées » à Yoga Bhavana.  Je cherche à adapter chaque cours et chaque posture en fonction des élèves présents, car c’est ce qui me semble juste et approprié. Cela nécessite beaucoup d’écoute et d’attention. Par conséquent, nous avons préféré fixer un nombre maximal de personnes pour pouvoir les accompagner de près.

Dance from the mat : Le yoga restaurateur nécessite-t-il un engagement musculaire?

Marie-Daphné : Le yoga restaurateur peut être passif ou actif. Dans la pratique passive, il n’y a pas d’engagement musculaire. Le corps est relâché mais l’attention, elle, est encore plus mobilisée pour pouvoir ajuster sa posture et prendre conscience de soi-même. La pratique active fait appel à la fois à l’attention et à un engagement musculaire. Elle peut être exigeante pour le corps. Dans la plupart des cours à Montréal, le yoga restaurateur enseigné est de type passif, le corps fond dans les accessoires, ce qui est extrêmement agréable. À Yoga Bhavana, nous proposons plusieurs types de yoga restaurateur.

Une posture restauratrice active. Photo de Jean-François Brière

Dance from the mat : Le yoga restaurateur a-t-il des effets sur l’esprit et l’attention?

Marie-Daphné : Le yoga restaurateur crée un espace pour qu’on puisse prendre conscience de soi, physiquement et émotionnellement. On observe ce qui émerge comme sensations physiques, émotions, discours interne, schèmes de pensée, etc. On a le temps et l’espace pour mieux connaître ses faiblesses et ses forces, pour réaliser ce qui apparaît et ce qui voudrait prendre le dessus… On peut prendre conscience des possibilités de s’ouvrir, de sa vulnérabilité, des parties du corps qu’on a peur de déployer, etc. Quand une telle peur émerge, on peut s’endormir, paniquer, ou ne plus porter attention à sa respiration, et il est important d’en prendre conscience. En fait, le yoga restaurateur est proche de la méditation, puisqu’il permet de s’observer et de prendre conscience de soi. Il offre de nombreuses possibilités de moments méditatifs, propres à chacun. On est invité à être présent, à observer tout ce qui se passe dans le calme, à s’accueillir comme on est. On apprend à être à l’écoute dans le reste de sa journée : à l’écoute de soi, des autres, dans notre vie familiale et sociale, dans nos rencontres, dans notre travail, etc. On apprend aussi à observer comment on contribue à l’environnement, à repérer nos schèmes de pensée et d’action et à être bienveillant envers autrui. Tout cela demande un grand effort de présence, de concentration et d’humilité.

Dance from the mat : Le yoga restaurateur est donc connecté à l’état méditatif?

Marie-Daphné : Oui, le restaurateur est la pratique de yoga qui se rapproche le plus de la méditation selon moi. C’est peut-être pour cela que certaines personnes ont de la difficulté avec cette approche. Si elles ont du mal avec le silence, si elles sont habituées au mouvement constant, aux instructions continuelles, aux sensations vives et mouvantes, à la musique, une pratique de yoga restaurateur peut beaucoup les surprendre. Elle peut susciter un grand soulagement ou, au contraire, un profond malaise.

Dance from the mat : À ce propos, est-ce tout le monde peut faire du yoga restaurateur? Y a-t-il des contre-indications, par exemple pour les personnes âgées, malades ou blessées?

Marie-Daphné : Tout le monde peut en faire, il suffit de l’adapter à ses besoins et à ses caractéristiques. Par exemple, pour les personnes âgées, on évite les postures qui pourraient entraîner une compression des vertèbres si l’on ne fait pas attention et on combine du yoga restaurateur à un mélange de mouvements. Le propre du yoga restaurateur, c’est qu’il est très accessible et qu’on peut tout le temps l’adapter, en faisant appel à beaucoup d’écoute et de créativité. Si l’on n’est pas présent et attentif, on peut se blesser dans toute forme de yoga et dans toute activité physique. Puisqu’on reste plusieurs minutes dans les postures restauratrices, il est primordial de les ajuster à nos limites.

Dance from the mat : Faut-il faire à la fois du yoga vinyasa et du yoga restaurateur? Une personne passionnée de yoga restaurateur peut-elle se cantonner à cette pratique?

 Marie-Daphné : Toute chose prise à son extrême peut être nuisible. Une pratique excessive de yoga restaurateur pourrait donc avoir des effets néfastes.  Elle peut éventuellement générer de la pesanteur, de l’apathie, voire un état dépressif. On peut devenir lent et lourd. Pour cultiver une pratique de yoga équilibrée, il est important de combiner à la fois du restaurateur (yin) et du dynamique (yang). Nos besoins de tous ordres, physiques, mentaux, émotifs et spirituels, fluctuent constamment : généralement, une seule approche ne suffit pas. Chaque personne doit user de discernement et de lucidité pour voir de quoi elle a besoin (et non pas quelles postures elle a le goût de faire). Si l’on est malade ou fatigué, si l’on a ses règles pour les femmes, ou que l’on a besoin de douceur dans son cœur, le yoga restaurateur pourrait être la pratique principale, accompagnée d’une pratique plus active à raison d’une à deux fois par semaine : yoga yang, natation, course à pied, vélo, etc. Cette deuxième activité n’a pas à être nécessairement du yoga, du moment qu’elle privilégie le mouvement dans la fluidité et pas uniquement la solidité dans la terre, comme le yoga restaurateur. Si l’on est en forme, il est recommandé de faire à la fois du yoga yang et du yoga restaurateur : ce sont des approches complémentaires, et leur combinaison favorise l’harmonie. Autrement dit, il est recommandé d’avoir une pratique équilibrée où l’on cultive, d’une part, la force, la volonté et la capacité à donner et, d’autre part, la capacité à prendre conscience de soi-même, à recevoir et à lâcher prise.

Photo de Jean-François Brière

Dance from the mat : Qu’en est-il pour toi? Est-ce que tu pratiques à la fois le yoga actif et le yoga restaurateur?

Marie-Daphné : Pour ma part, je suis formée en yoga Kripalu. Auparavant, je pratiquais uniquement le yoga actif et le peu que je connaissais du yoga restaurateur, je le trouvais ennuyeux. Les diverses étapes et embûches de la vie m’ont menée à suivre une formation avec Hart Lazer, dont l’approche allie le Iyengar et l’Ashtanga et fait beaucoup appel au yoga restaurateur. Je suis alors tombée en amour avec le yoga restaurateur! Selon la perspective de la médecine ayurvédique, trois éléments ou dosha coexistent chez chaque personne : Pita, Vata et Kapha. Le ou les dosha (s) dominants déterminent ses caractéristiques, ses points forts et ses points faibles. À partir de cela, on peut élaborer un mode de vie qui apporte de l’équilibre à la personne. Le yoga restaurateur est idéal pour ceux ayant du Vata ou Pitta en excès, favorisant le Kapha. En termes ayurvédiques, j’avais un profil Pitta-Vata en excès avant de m’approprier les pratiques restauratrices. J’ai développé du Kapha et depuis, je suis beaucoup plus stable, tranquille et solide. Mon défi actuel est de maintenir une pratique de vinyasa, car j’ai surtout le goût de faire du restaurateur! Outre les formations avec Hart, je prends des cours de vinyasa avec des professeurs dans mon centre : cela me fait du bien et me rééquilibre. Selon la médecine chinoise, on est plutôt yin ou plutôt yang dans notre vie quotidienne et dans nos pratiques. Il est essentiel de voir où on se situe et de favoriser une pratique harmonieuse. De là vient mon désir de créer une école de yoga où la pratique est libre et non figée. Le yoga yang qu’on enseigne à Yoga Bhavana vient de l’Ashtanga mais s’appuie sur une liberté de choix dans les séquences.

Photo de Jean-François Brière

Dance from the mat : Vous proposez aussi à Yoga Bhavana des pratiques de yoga thérapeutique, de quoi s’agit-il?

Marie-Daphné : Définir le yoga thérapeutique est délicat, car on ne prétend pas guérir. Ni Hart ni son professeur Ramanand Patel n’utilisent ce terme. J’ai choisi de l’employer, car il fait clairement référence à une intention de faire du bien, d’équilibrer, d’apaiser les parties stressées du corps et de renforcer les parties qui sont faibles. Le yoga thérapeutique fait appel à diverses pratiques, vinyasa, restaurateur, yin, des mouvements simples, etc. Chaque semaine, nous nous penchons sur un thème spécifique, par exemple, l’insomnie, les épaules, les lombaires, etc.

Dance from the mat : Le yoga peut-il aider des personnes malades, même s’il n’y a  pas de prétention de guérison?

Marie-Daphné : Effectivement, plusieurs études scientifiques ont mis en lumière que le yoga, notamment restaurateur, peut apporter des bienfaits à des personnes gravement malades, par exemple atteintes de diabète ou de maladies cardiovasculaires. Le yoga peut aider physiologiquement et psychologiquement ces personnes.

Photo de Jean-François Brière

Dance from the mat : Tu as fondé Yoga Bhavana à Villeray, où tu habites. Est-ce que tu as choisi ce quartier pour des raisons particulières?

 Marie-Daphné : J’ai déménagé à Villeray en 2008. Je suis tombée en amour avec ce quartier et j’avais le désir de faire partie d’une communauté, d’être enracinée quelque part et de m’impliquer. C’est ici que j’habite, que j’ai envie de donner. Je contribue donc à la vie de mon quartier à travers ce que je connais, l’enseignement du yoga. Être ancrée dans mon quartier contribue à transformer mon enseignement. En fait, j’ai changé progressivement : mes raisons de pratiquer et d’enseigner ont évolué, en fonction de mes expériences de vie. Auparavant, j’avais une vision plutôt ascétique et austère du yoga, moins reliée à la vie quotidienne. Je m’intéressais surtout aux pratiques hindoues et traditionnelles. Peu à peu, je me suis sentie davantage concernée par les problèmes des gens, parce que je les vivais aussi. De là vient entre autre mon désir de créer un lieu à Villeray pour transmettre tout ce qu’on m’a donné avec générosité pendant des années.

 Dance from the mat : On vit une période particulière en ce moment au Québec, avec le mouvement social. Le yoga a-t-il quelque chose à apporter un contexte comme celui-ci?

Marie-Daphné : Il me semble que oui. Si on est présent à soi, si on développe sa sensibilité à l’égard des autres, de ce qui nous entoure, de ce qui semble faire violence et de ce qui ne tourne pas rond, le yoga peut permettre de développer un discernement pour décider de l’action juste à entreprendre. Il aide à voir les réalités telles qu’elles sont. Il y a une place dans le yoga pour la mobilisation, sans réactivité, mais en ayant pris le temps de ressentir les choses. L’action appropriée s’impose alors d’elle-même. Mais cela dépend beaucoup des enseignements associés au yoga. Faire des asanas ne suffit pas. Aussi, il y a une dichotomie dans le yoga : certaines personnes renoncent au monde, à la famille, aux activités quotidiennes, à un certain engagement social ; elles privilégient les activités individuelles et introspectives dans le cadre d’une communauté d’ascètes et se déconnectent des soucis humains (à la base, c’est ce que le yoga préconisait). D’autres personnes décident de vivre dans le monde tout en sachant qu’il ne s’agit pas d’une finalité ; elles font appel à la lucidité pour entreprendre des actions justes. Ces deux positions peuvent être justifiées. On peut aussi s’inspirer du karma yoga, un yoga de l’action où on agit au mieux de ses connaissances, de ses capacités et de son discernement, le cœur pur, tout en lâchant prise sur les résultats de son action.

*Dans la philosophie chinoise, le yin et le yang sont deux notions complémentaires qui s’expriment dans toutes les dimensions de la vie et de l’univers. Le yin fait référence au noir, au féminin, à la lune, au sombre, au négatif, au froid, etc. Le yang évoque le blanc, le masculin, le soleil, la clarté, le positif, la chaleur…